UNE AMITIÉ ROMPUE
Le nom du père de madame de Tourabel était un des plus anciens et des plus illustres de la monarchie; mais son mari était fils d'un général de l'empire qui ne devait son illustration qu'à son épée et à la faveur de Napoléon I^"". Toutefois madame de Tourabel avait conservé dans le faubourg Saint-Germain toutes ses anciennes relations de famille. Ces relations flaltaient son orgueil, elle avait un pied à la cour impériale, un autre dans les salons dévoués à l'ancien ordre de choses. C'était une compensation à la mésalliance que la médiocrité de sa fortune lui avait imposée. Elle ne voulait pas rompre avec ce monde auquel elle appartenait par sa naissance, sa vanité en aurait trop souffert. Elle aurait pu renoncer à y paraître, elle ne voulait pas en être exclue. Elle se dit toutes ces choses, elle comprit toutes les hontes delà servitude, toutes les grandeurs de cette liberté d'âme dont elle allait accomplir Fabdication. Elle pleura les grandes choses entrevues, comme on pleure un premier amour. Elle rompit avec ses aspirations nouvelles et se soumit aux injonctions de la comtesse.
EUe sut que Louise était malade, elle lui écrivit un billet convenable, mais dont la vague banahté lut pour Louise un averûssement que les premières tendresses de madame de Tourabel s'étaient attiédies^ L'amitié a comme f amour ses soupçons.
ses inquiétudes, ses intuitions de l'avenir. Deux ou trois autres billets, bien froids, furent les seules réponses aux lettres toujours pleines d'affection que Louise écrivit pendant sa convalescence. Dans l'un de ces billets on lui apprenait que monsieur et madame de Yerdelon étaient retournés à T. La grande dame, au milieu du tourbillon de ses relations et de ses plaisirs, ne trouva pas une heure pour aller visiter la malade de la rue de la Barouillère.
Dès que Louise put sortir, elle se rendit chez celle qu'elle consentait encore à regarder comme une protectrice.
L'accueil fut froid. Madame de Tourabel ne prononça pas le nom de l'abbé Julio, et Louise fut profondément blessée de ce silence; cela disait tout. Rien d'affectueux ne tomba des lèvres de madame de Tourabel, l'invitation aux dîners iatimes du dimanche ne fut pas renouvelée.
Au bout de quelques instants, Louise se leva; madame de Tourabel ne dit pas un mot pour la retenir.
— Adieu, dit Louise en serrant d'une main convulsive la main que son ancienne amie lui tendait comme une dernière politesse.
Ses yeux humides se baissèrent.
UNE AMITIÉ ROMPUE 26i
— Je ne remettrai jamais les pieds sur ce seuil, se dit la sœur de Julio.
Et elle rentra, l'âme atteinte et souffrante, dans le modeste appartement de la rue de la Barouillère.
Avoir rendu à Julio la prédication impossible, — nul curé à Paris ne pouvant raisonnablement s'exposer à voir se renouveler les désordres de Saint-Eustache, — n'avait pas suffi pour assouvir les haines accumulées contre le malheureux prêtre.
Des lettres envoyées dans la province avaient invité les évêques à tout faire pour empêcher le clergé de s'abonner à une feuille infâme qui ne dissimulait pas ses sympathies pour l'unité italienne et déclarait hautement que l'Église aurait tout à gagner à ce que son chef spirituel fût débarrassé du fardeau stérile d'une royauté terrestre. En raison de cette pression de l'épiscopat, beaucoup de curés de la province suspendirent leur abonnement; quelques-uns même, qui recevaient la feuille
de Julio par une voie détournée furent dénoncés auxévêques, et bientôt le journal n'eut d'abonnés que les laïques indépendants.
En même temps les évêques étaient vivement sollicités de se plaindre à l'archevêché de Paris de l'existence de cette feuille scandaleuse, qui portait le poison des mauvaises doctrines au miUeu de leurs diocèses.
Jamais position ne fut plus difficile que celle des évêques de France, à cette époque si désastreuse pour l'Église. Sans nul doute, beaucoup d'entre eux voient très-clairement que la papauté temporelle a fait son temps, qu'elle se meurt d'épuisement, et que tous les efforts pour la soutenir ne» peuvent que prolonger son agonie. Mais la cause de ce roi des États romains, de ce roi le plus respectable de tous (dit un adversaire déclaré du pouvoir temporel), n'est-elle pas celle de ses frères de l'épiscopat ? n'est-ce pas pour eux un devoir de le soutenir, de se serrer auprès de lui? C'est ce que personne ne met en doute. Et ceux qui remplissent ce devoir, et c'est le plus grand nombre, avec modération, sans se faire des insulteurs publics, sont dignes de respect et de louanges.
Plusieurs avaient lu le Catholique libéral et rendaient justice à la convenance avec laquelle Julio traitait les matières les plus délicates. Ils savaient que les devoirs des évêques différent de ceux du
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journaliste religieux. Ils comprenaient que le journal de Julio était destiné à opérer une modification heureuse dans les opinions des partis extrêmes; à amener les terribles questions qui s'agitaient sur leur véritable terrain; à ménager une réconciliation entre l'Eglise affermie dans ses droits spirituels, et ceux qui lui avaient disputé des biens temporels, dont la possession lui avait toujours été si funeste.
Mais il y avait aussi nécessité pour les évêques de rester unis. Cette nécessité, on se l'exagérait sans doute, on se croyait obligé de lui sacrifier toutes les questions de détail, et la majorité était souvent entraînée par une minorité fougueuse qui imposait ses lois et à laquelle on n'osait résister, et par déférence pour le souverain pontife, qui la regardait comme le dernier boulevard capable de défendre ses intérêts, et pour ne pas jeter de nouveaux ferments de discorde dans l'Eglise.
Et puis il y a dans les grandes crises sociales, politiques et religieuses, un vertige dont il est bien difficile de se défendre. 11 ne faut donc pas s'étonner si, devant les clameurs des Jésuites et de la secte ultramontaine effrayée de cette nouvelle apparition du drapeau gallican , Julio dut succomber et être sacrifié, même par ceux qui estimaient son caractère et ses doctrines.
Et Julio se demandait déjà s'il ne faudrait pas
abandonner les grandes œuvres entreprises, et si, devant les haines organisées par les sectes ennemies, il ne serait pas môme forcé de se retirer loin du centre du mouvement des idées, et d'aller s'enfouir dans une province, pour y chercher un peu de bien-être extérieur, mais en même temps, peutêtre, pour y trouver une persécution plus acharnée, des haines plus impitoyables. Ne vaudrait-il pas mieux lutter jusqu'à la fmsurce théâtre où seul la lutte est possible?
C'était vers la fin de 18G2.
Un jour, Julio reçut la lettre suivante :
« Archevêché de Paris.
c( Monsieur l'abbé Julio est invité à se présenter mardi prochain à l'archevêché, de midi à deux heures. J'ai à lui faire une communication importante.
« De Baraminos, Y. G. promoteur. »
A midi précis, jour indiqué, Julio se présenta à l'archevêché. Il trouva dans l'antichambre un ecclésiastique mandé comme lui. C'était le curé de l'une des paroisses des environs de Paris.
Bientôt la porte du cabinet du promoteur s'ouvrit et le curé fut introduit.
La scène qui se passa dans le cabinet fut longue et émouvante.
Le curé était accusé d'une liaison criminelle. Une information secrète avait eu lieu, et l'archevêché avait des preuves terribles à opposer au système de dénégation dans lequel s'était toujours renfermé le coupable.
Dans la discussion qui eut lieu alors, il continua à se présenter comme injustement calomnié, comme poursuivi par des jaloux, et avec une astuce merveilleuse il repoussait les arguments les plus pressants du promoteur.
Il y eut toutefois un moment où, après un résumé des charges accablantes qui étaient contre lui, vaincu par l'évidence et s'apercevant qu'il y avait encore une chance de salut dans la commisération du promoteur , il se jeta à genoux et s'écria :
— Eh bien, oui, je suis coupable, je suis un malheureux, mais ne me perdez pas !
Il ajouta à cet aveu tout ce que sa rhétorique lui suggéra de motifs pour attendrir son juge.
— Vous êtes si bon ! s'écria-t-il.
Ce fut le dernier trait qui alla au cœur de M. de Baraminos.
— jlon cher ami, certainement nous ne voulons pas vous perdre, il n'y aura rien de public dans notre enquête, nous allons tout assoupir. Prétextez un voyage de quelques semaines, et tout s'apaisera dans la paroisse. Allons, mon ami, ayons cou-
rage, résistons au démon, prions, méditons. Maintenant retirez-vous en paix. J'arrangerai l'affaire en conseil.
Et notre homme, après mille remerciements hypocrites, se disait tout bas à lui-même :
— Les braves gens! Il ne s'agit que de savoir les flatter un peu. Je garde ma cure.
Julio entra ensuite.
M. le promoteur le reçut d'un air glacial. Il se repentait déjà de s'être laissé attendrir trop facilement, et il fut avec Julio plus sec et plus roide qu'il ne l'eût été sans cela.
— Monsieur l'abbé , vos pouvoirs de dire la messe vous sont retirés. Nous nous sommes décidés à cette mesure avec répugnance. Mais il nous est arrivé tant de plaintes des aivers évêchés de France, des lettres mêmede Rome, tout celarelevant l'impression pénible de vos doctrines, impression qui va jusqu'au scandale, que nous ne pouvons pas prendre sur nous de vous laisser des pouvoirs. Vous me direz, sans doute, que vous n'avez pas traité dans votre journal des questions de dogme : cela est vrai. Mais dans ce moment l'épiscopat s'est tracé une ligne de conduite, et nous ne pouvons pas tolérer qu'un prêtre s'en écarte. Et si quelques évêques ne partagent pas entièrement les opinions de leurs confrères, ils n'en sont pas moins, décidés à ne pas laisser, autant que ce sera en leur pou-
voir, attaquer ces opinions. Il y a des moments oi. le silence est opportun, monsieur l'abbé. Je suis fâché que, malgré les avis qui vous ont été donnés, vous n'ayez pas voulu le comprendre. Au reste, vous n'êtes pas du diocèse de Paris. Veuillez vous entendre avec votre évêque. Ceci n'est pas un interdit qui soit prononcé contre vous. Nous vous traitons comme prêtre étranger. L'archevêque n'est pas obligé d'accueillir tous les prêtres auxquels il prend fantaisie de quitter leur diocèse. Vous trouverez cette mesure rigoureuse, mais c'est votre malheureuse position vis-à-vis du clergé qui nous rimpose.
11 n'y avait rien à répondre à cette harangue. Et Julio ne répondit rien. Il se leva, salua et sortit.
Julio, en traversant l'antichambre, fut reconnu par un prêtre qui venait faire visite à M. le promoteur. C'était un ancien vicaire de la Dalbade à T., qui, en 1 848, donnant dans les idées républicaines, était venu à Paris; il s'était mêlé aux polémiques de l'époque. Ce compatriote de JuKo, qui ne manquait pas de talent, avait fondé alors une revue politique et religieuse, intitulée le Béformaleur , dans laquelle il avait soutenu des doctrines for! radicales. Cette revue avait fait du bruit, et quelques articles, oii le rédacteur saluait le drapeau rouge au nom du catholicisme, avaient placé cet homme à ces lignes extrêmes où l'on n'aime pas
UNE SCÈNE CHEZ LE TROMOTE fR 209
que le prêtre, dans la logique de ses opinions, aille se jeter.
Il arrêta Julio et conversa quelques moments avec lui, en attendant que son tour d'audience fût venu.
11 avait lu quelques numéros du Catholique libéral.
— Je suis un de vos prédécesseurs, lui dit-il, dans la rude tache du journalisme religieux. J'avais alors à peu près l'âge que vous av€z. Quels déboires j'ai éprouvés! Et, bien que vous soyez moins avancé que je ne l'étais, vous n'aurez pas, probablement, un plus heureux sort. Est-ce que vous n'êtes pas traqué comme une bête fauve?
— A peu près, dit Julio.
— Mon cher abbé, quittez vite celte carrière ingrate. Vous devez avoir tout contre vous, même vos amis, s'ils sont dans les rangs des peureux.
— J'ai pour moi ma conscience, la vérité, l'estime des gens de bien, le respect même de mes ennemis.
— Je le crois, mais c'est là ure bien maigre pitance. Je me suis bercé quelque temps comme vous de ces belles compensations. Je me suis roidi, j'ai lutté contre les persécutions jésuitiques et ultramontaines. Et quand enfin, un jour, délaissé même de ceux qui m'avaient soutenu, je me suis
trouvé seul, absolument seul, j'ai compris qu'il n'était pas possible de prolonger la lutte.
— Qu'avez-vous fait?
— Je me suis rendu à merci. On m'a traité doucement, mais il m'a fallu dévorer bien dec hontes. J'ai été réduit à chanter la palinodie la plus complète. Force m'a été de dire noir où j'avais vu blanc; et, il y a quelques mois, pour donner des gages au parti, il m'a fallu écrire un gros volume en faveur des idées ultramontaines. C'est fort ennuyeux, lourd et mal écrit, comme tout ce qui est fait sans liberté et sans conscience; mais je n'y ai pas ménagé l'exagération, et puisqu'il fallait payer ma rentrée chez eux, j'ai payé largement. Si, d'après mon livre, on ne regarde pas le Pape comme une quatrième personne de la sainte Trinité, ce n'est pas ma faute. Aussi la Mappemonde catholique en a donné, au risque d'ennuyer ses lecteurs un peu plus que de coutume, de longs extraits accompagnés de réflexions du sieur de La Rivière, sur la joie qu'éprouvait FÉgKse en voyant revenir à elle un de ses enfants égarés. Il a même constaté que l'heureuse transformation de mon esprit se reflétait sur mon style, devenu plus profond, plus éloquent, etc., le tout terminé par une oraison à Marie immaculée, qui, à ce qu'il paraît, m'a retiré de l'abime. D'après ce certificat, je ne pouvais manquer d'être placé. On m'a donné une petite
cure près de Fontenay-aux-Roses. J'ai là du pain et je puis arriver plus haut.
— Vous devez trouver ce pain bien amer ! Il y a des cailloux à casser sur les grandes routes.
— Charmant conseil ! Mais je crois que mes mains se feraient mal à ce rude métier. J'ai bien souffert, je l'avoue. Il y a des moments où j'ai de moi-même une médiocre estime. Mais que voulezvous? je n'ai pas eu le courage du martyre.
— Adieu, monsieur le curé, je vous plains. Et Julio sortit de l'archevêché.
Le lendemain, un entrefilet de la 3Iappemomle catholique contenait ce qui suit :
« Nous savons, de source certaine, que l'autorité ecclésiastique vient de retirer les pouvoirs à l'abbé Julio, rédacteur du journal le Catholique libéral. Le bruit court que cette feuille va cesser de paraître au premier jour. »
M. de Leich était accouru chez Julio, à la lecture de l'article malveillant de la Mappemonde catholique.
— Restez, lui avait-il dit; vous n'avez rien fait pour mériter une flétrissure. On vous retire vos pouvoirs, mais on ne vous frappe pas d'une sentence d'interdit. Vous restez ce que vous êtes, pur aux veux de vos amis. Continuez votre œuvre.
Vous avez à remplir parmi nous un sacerdoce aussi élevé que celui qui vous fait monter à l'autel. La presse est aujourd'hui le grand lien d'union entre les hommes. Quand l'humanité était encore sous les civilisations antiques, le banquet commun était l'union des frères : les agapes se faisaient en partageant le même pain. Plus nous avancerons, plus les hommes s'empresseront, chaque matin, de se donner cette agape commune, celle agape intellectuelle, plus dégagée de tout symbole encore que le pain divisé entre des frères. Vous continuerez donc le sacerdoce des temps nouveaux; et quand notre époque se surprend à des tendances qui mèneraient au matériaUsme, il est bon qu'il y ait des apôtres, de votre talent et de votre foi, qui représentent le passé chrétien, avec ce qu'il a devrai, de grand, de glorieux, pour lui ménager une alliance sainte avec ce que l'esprit moderne a de noble et pur. Si voiis quittez le journalisme maintenant, vous briserez la chaîne de ces initiatives courageuses qui se sont faites, depuis cinquante ans, pour arrêter le clergé sur la pente du formamalisme et du mysticisme où il va se perdre, en croyant regagner l'influence matérielle qu'il eut autrefois sur le monde enfant, appelé le moyen âge. Yous n'êtes pas sûr que vous aurez d'ici à dix ans un disciple, homme de cœur, qui reprendra votre tâche douloureuse. En vous voyant faibhr
devant cette dernière épreuve, il me semble que je vois le soldat déserter son drapeau.
Julio lui répondit :
— Vous pouvez avoir raison, mon excellent monsieur Leich; vous entrevoyez très-bien quelques-unes des lueurs de l'avenir naissant. Je l'avais bien comprise, cette grandeur de l'apostolat par la presse, cette communion des intelligences se faisant chaque matin, d'une extrémité de la terre à l'autre, à l'aide de cette feuille volante, non plus énigmatique comme celledes vieux oracles, non plus symbolique comme l'agape despremiers chrétiens, mais lumineuse comme la demande l'intelligence adulte de l'humanité. Je suis heureux de me rencontrer avec vous dans ce coup d'œil jeté sur les splendeurs de l'avenir, à travers nos dissensions, nos crises, nos luttes modernes où nous dépensons tant de forces précieuses. Mais je sens que ma tâche est finie. Simple éclaireur de l'humanité croyante, j'en ai été la sentinelle pendant quelques heures. Les chefs que Dieu m'a donnés ne me renient plus. J'adore dans cette volonté, dont probablement eux-mêmes ne comprennent pas la portée mystérieuse, une volonté plus haute qui me commande de rentrer dans la solitude. Je ne me relirerai paspour cela. A défaut du journal, cette immense nappe étendue devant des miUions de communiants au même banquet intellectuel, j'aurai le livre des-
tiné. bien longtemps encore, à être la fraternisation isolée, mais intime. Croyez bien que mon œuvre ne périra pas; j'aime mieux me retirer avec un nom qu'une accusation de révolte contre l'autorité n'aura pas terni. Le nom de Julio de la Clavière .'Sera, je l'espère, pur jusqu'à sa dernière heure. L'esprit violent de l'absolutisme, qui déshonore ce qui reste de catholicisme dans le monde, aura triomphé contre moi. Tant mieux ! il n'y a pas de diffusion de vérité sur la terre, sans le brisement, par le martyre, du vase vivant qui contient le parfum divin. Voilà pourquoi le grand révélateur s'est étendu sur un gibet infâme. Mais ce triomphe des pharisiens du catholicisme ne les mènera qu'à leur honte. Je veux que parmi les justes flétrissures de l'histoire se trouve le souvenir des vengeances qu'ils ont exercées contre moi, de la ciguë dont ils m'ont abreuvé. Il ne peut y avoir sur mes lèvres un murmure contre les aveugles qui disposent, avec une apparence si brutale, de mon sort. Je leur appartiens comme une marchandise qu'on jette d'un entrepôt à l'autre, comme la bête dont on a changé le fardeau, comme l'esclave qui passe à un autre maître. Il faut de ces exemples patents, historiques, pour que la réaction en faveur du pauvre prêtre, devenu dans ce siècle la chose, la bête de somme, l'esclave du haut clergé, s'accomplisse éclatante au bénéfice des générations sacerdotales
à venir. Il faut que la liberté, sortie de l'Église, y revienne. J'aurai été l'un des meurtris dont le nom plaidera après moi la plus sainte des causes. En attendant, je dois me courber, obéir et chercher ailleurs un abri. La Providence ne me délaissera pas : elle a ses desseins mystérieux sur la diffusion de la vérité dans le monde. Elle ne se manquera pas à elle-même.
M. de Leich, après ces explications n'insista plus auprès de Julio. Même dans la position difficile que faisait au jeune prêtre la décision de l'archevêché de Paris, il lui offrit d'écrire à l'un des vicaires généraux de T., qu'il connaissait assez intimement, pour ménager le retour de Julio dans les Pyrénées.