PARIS ! PARIS
autre vie, un ministère non plus renfermé dans Tétroite limite d'une bourgade, d'une ville, d'une province même, mais rayonnant dans le monde partout où peut se comprendre notre langue initiatrice.
« Par un acte de volonté puissante, sur moimême et sur ma'sœur, j'ai renoncé à cette glorieuse tâche qui eût rempli toute ma vie. J'ai cru qu'il était plus grand, plus digne du prêtre d'obéir ; et quand les hommes m'ont dit : Cherchez ailleurs le droit de monter à l'autel, j'ai cru entendre la voix de Dieu qui ne me voulait plus dans le champ clos des discussions religieuses, où j'avais conscience d'être descendu pour défendre sa cause.
«Mais, mon ami, il m'en a coûté; et combien sont poignants mes regrets! Je ne prononce plus sans tressaillir le nom de Paris. Je me croyais fixé là pour toujours, au milieu de cette phalange d'hommes d'opinions souvent opposées, mais tous chercheurs du vrai, loyaux et sincères dans le flux et reflux des idées humaines*. Us avaient été de nobles frères pour moi , et leurs rangs s'étaient gracieusement ouverts pour accueillir le prêtre qui ne cédait rien de ses convictions chrétiennes, mais dont la parole n'avait d'amertume pour aucune doctrine, pas même pour celles qui étaient la négation de sa foi.
« I.os fous du catholicisme murmuraient de mon
adoption dans ce monde de la grande publicité européenne. Ils l'appelaient une apostasie. J'étais ©ne protestation de chaque jour contre leur système de polémique haineuse, contre leurs appétits d'anathèmes et de persécutions. Je voulais à Dieu des adorateurs venus librement; ils voulaient la foi imposée par réglementation folicière. Je voulais l'Église grande par son esprit de mansuétude et de paix; ils la voulaient terrible, poursuivant l'incroyant jusqu'au delà de l'agonie et déterrant le cadavre dans la terre où le prêtre a jeté l'eau bénite. Je voulais préparer le chrétien aux lentes et successives transformations du christianisme; et eux, faisant tourner le visage vers le passé à leurs adeptes, leur présentaient pour idéal les époques de profondes ténèbres où le prêtre, régnant par la terreur sur les âmes, les tenait tremblantes sous des superstitions grossières que souvent il partageait lui-même.
« J'ai du être pour ces hommes un objet d'épouvantable répulsion. Ib ont été puissants contre moi. Je n'avais pour me défendre de leur astuce et de leurs coups que cette simplicité de cœur et de vie qui ne suffit pas aux époques de luttes. J'ai dû succomber : c'était la logique même de l'inégalité des forces mises en jeu par les deux partis. J'étais le plus faible au point de vue humain ; qu'importait entre eux et moi la vérité?
paris! paris! 291
c< Maintenant le sacrifice est accompli. Consommalum est. Vous entendez le dernier cri de la victime, son dernier murmure. Vous seul garderez le souvenir de ce que j'ai souffert dans mon immolation.
« 0 Paris, ^aris! Terre de liberté et de vie! Paris la Rome nouvelle, conquérante du monde, non plus avec des légions armées de l'épée, mais avec la paisible phalange des penseurs, des savants, des artistes. Paris, reçois sur cette lettre, qu'un ami seul lira et qu'il jettera au vent, l'adieu suprême de celui qui t'a tant aimé et que tu as accueilli, si obscur naguère, comme l'un de tes forts, presque comme l'un de tes illustres! Je te garde un impérissable amour de fils. Dans le mouvement tumultueux du siècle qui emporte choses et hommes, comme les grandes vagues de l'Océan entraînent les débris de végétaux qu'elles amoncèlent dans les anses paisibles, les noms sont vite oubUés. Je ne te demande pas pour moi seul une gloire que je déroberais à mille autres qui ont travaillé avec autant d'ardeur et d'amour du vrai que moi-même; mais laisse-moi cette illusion qu'au jour où s'éteindra dans la solitude cette existence dont je n'ai pu te consacrer que quelques heures, ceux qui m'avaient serré la main, comme à l'un des pionniers de l'avenir, rappelleront encore une fois mon nom au monde intelligent qui m'a aimé.
« Et VOUS, mon ami, ne m'abandonnez pas; écrivez quelquefois au pauvre exilé. Lire de loin en loin au haut d'une lettre « Paris » sera un adoucissement à tous mes regrets : vous me rappellerez la patrie.
« Adieu !
Wi Juuo. »