‹ Le mauditChapitre 55 sur 57 · DERNIERES PAGES DE JULIO 39S · texte numérisé non relu

DERNIERES PAGES DE JULIO 39S

de préparer le sacerdoce à cet ordre nouveau de son existence au sein de la société. De là nos efforts dans la presse contemporaine. Nous avons échoué, complètement échoué. D'autres viendront avec les mêmes espérances, les mêmes illusions ; ils trouveront les mêmes obstacles. Que de temps encore il faudra au prêtre pour comprendre son nouveau rôle ! Jusque-là, tous les essais de conciliation entre lui et l'ère moderne seront impuissants. L'homme peut se rendre à l'évidence ; il peut faire tous les sacrifices de l'intérêt et de l'amour-propre ; la caste ne se rend pas, elle ne peut se décider à immoler le plus léger privilège à moins que de longs et de terribles malheurs ne viennent briser ses implacables résistances. Il faut alors une lutte dernière. Mais quand il n'y a plus que des vaincus, on recommence sur d'autres bases le vieil édifice bouleversé.

« C'est là l'avenir.

« Comment se fera ce brisement ? Sera-t-il brusque comme celui des révolutions? Sera-t-il lent comme les améhorations sociales qui mettent des siècles à sortir de leur incubation?

« C'est là le secret de Dieu.

« Ce qui n'est pas un secret, c'est la victoire do l'esprit humain qui ne se laissera pas prendre dans la toile d'araignée de la théocratie, c'est l'abaissement définitif d'une caste encore aujourd'hui

puissante qui a mêlé, avec une ruse longtemps inaperçue des masses, ses intérêts personnels avec ceux de la religion elle-même.

« Ceci tombera pour jamais.

« Mais la vérité apportée par l'Evangile e^l impérissable. »

« Campau, le 10 octobre 1862.

« Cher ami,

« La fin du mois de septembre a été mauvaise pour moi. J'ai pour médecin une des sommités médicales de Bigorre. Je vois tous les efforts que fait le digne homme pour me dissimuler ses craintes. Il me traite comme les malades vulgaires : il a raison. Ce serait le moyen de me guérir, si l'on pouvait revenir de ces étranges secousses physiques et morales qui tuent avant l'âge. J'ai souvent des faiblesses. 11 y a quatre jours, je suis resté évanoui sur le perron pendant toute une après-midi, et j'ai été porté sur un ht comme un trépassé. Je suis

mieux, assez fort même pour vous écrire aujourd'hui : car j'ai quelquefois de brusques retours vers la vie; mais à un affaissement graduel de mon être je n'ose pas dire que je pourrais vous écrire demain.

« Pauvre Loubaire, vous êtes le seul ami vers lequel je sente que mon cœur se porte dans l'une de ces heures où un vague éclair semble montrer aux mourants les portes d'or d'une meilleure vie. Vous devez le comprendre : je n'ai pas peur de mourir. Je laisse la grande œuvre de la régénération progressive du monde, par la doctrine évangélique, bien incomplète. Elle est, pour tout le reste de ce siècle, peut-être pour le vingtième tout entier, retardée et compromise même. Elle sera reprise après moi. Le progrès en religion est une loi de la religion elle-même comme de tout ce qui a vie. Ce qui est mort seul ne progresse pas. Dans les premiers âges duchristianisn:ie, un prêtre intelligent avait compris cette loi et l'avait formulée, c'est Vincent de Lérins. Elle a été bien oubliée depuis.

a II faudra revenir à cette idée, la divulguer, en faire une théorie d'école. Il y aura un jour des prêtres qui arboreront le drapeau du progrès, et l'on ne reviendra à l'Évangile que le jour où ceux qui ont mission (ift le prêcher déclareront qu'ils

ne séparent pas le progrès religieux du progrès social. Les deux ordres doivent se donner la main, marcher ensemble. L'humanité, simple par son but, est double par ses éléments. Sa vie de relation avec l'infmi n'est pas sa vie de relation avec le monde qui est sa destinée finie. Il n'est pas plu? permis de nier l'une que l'autre.

« J'ai jeté quelques lumières sur des vérités qui sont le salut de l'Eglise. Vous avez vu que Rome ne les a pas comprises , qu'elle m'a flétri, que ses princes m'ont condamné, que ses sbires m'ont meurtri. Mes douleurs, mes larmes, mon sang, ne peuvent être stériles. Mon héritage passera à d'autres. Une seule des feuilles volantes sur lesquelles j'ai jeté mes pensées, vînt-elle à tomber sous le regard d'une nature croyante et vraie, la longue chaîne des protestations de la vérité ne sera pas interrompue.

« D'autres siècles verront l'éclat du jour dont nous n'aurons entrevu que l'aurore la plus douteuse.

« Il m'est bon de dire cela encore une fois. J'ai été maudit par les évêques de mon temps. Je devais l'être. Ils ne comprennent le cathoUcisme que soutenu par le bras de quelques Césars, les uns devant lesquels ils tremblent et dont ils mendient la protection et l'or, les autres qu'ils dominent et dont ils se font craindre.

« Esclaves ou tyrans de la puissance qui règne dans ce monde, pouvaient-ils laisser dire tout haut qu'il n'y a pour l'Église qu'une grandeur et qu'une force, sa complète indépendance des choses terrestres? Ils ont été logiques avec leur coupable erreur. J'ai été logique en ne murmurant pas contre eux: avec la doctrine que j'ai prêchée, j'ai dû trouver bon d'être victime.

« Vous, Loubaire, vous avez rompu violemment avec ces hommes qui vous ont rejeté. Je ne vous ai jamais applaudi. Mais votre caractère impétueux ne connaissait pas de tempéraments. Vous avez dû vous jeter presque dans la haine. Je vous demande aujourd'hui d'oublier un peu les hommes pour ne voir que vous-même. J'attends de votre loyauté que vous reviendrez à Dieu ; pour cela vous n'avez qu'à regarder au dedans de votre propre cœur.

« Loubaire, pensez quelquefois à Julio. Rien ne me dit que cette lettre ne soit pas la dernière que j'écrirai. J'ai fait mon testamment. Tous mes papiers vous seront fidèlement remis. Je vous laisse mes livres, mes meubles, mes collections. Envoyez au Muséum tout ce que vous ne voudrez pas garder en souvenir. Je laisse aux pauvres quelques valeurs dont je touchais les revenus. Ce sont les héritiers naturels du prêtre quand il n'a pas une fa-

mille pauvre elle-même. J'ai défendu qu'on mît sur la terre où je reposerai aucune pierre, aucune inscription.

« Vous veillerez à cela.

« Adieu. »

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