‹ Le mauditChapitre 56 sur 57 · L HOSPICE DE BIGORRE · texte numérisé non relu

L HOSPICE DE BIGORRE

Les tristes pressentiments de Julio ne l'avaient pas trompé. Le mal dont il était atteint faisait des progrès rapides ; les évanouissements étaient fréquents. Le médecin lui conseilla, au moment où les neiges allaient envahir les vallées pyrénéennes, de laisser Campan, où il manquerait de secours, et de venir s'installer à Bigorre pour l'hiver. Julio comprit ce que signifiait ce conseil. Il se résigna. Après avoir pris ses dernières dispositions, il se fit porter à l'hospice de Bigorre. Ce qui lui restait de l'immense fortune des JuUo de la Clavière ne suffisait pas pour payer chez lui les derniers soins qu'exigeait sa position. Julio, pour ne pas léser les pauvres, ses héritiers, alla mourir dans la maison des pauvres.

Les bonnes sœurs de l'hospice accueillirent avec

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empressement l'illustre malade : elles lui donnèrent une chambre bien chaude, bien abritée, dont la vue s'étendait au loin sur la longue vallée où coule le Gave et se perdait à l'horizon vers les hauteurs de Lhieris. Dans les derniers jours de novembre, Julio se trouva mieux. Deux ou trois fois même il put sortir de sa chambre et se promener, quelques instants, dans le long corridor de l'étage qu'il occupait.

Un jour qu'il avait polongé plus longtemps qu'à l'ordinaire cette petite promenade, il trouva, en rentrant dans la chambre, sœur Thérèse qui, depuis huit jours, était attachée spécialement à son service. 11 avait déjà remarqué que cette sœur le soignait avec ce zèle intelligent, affectueux, tendre même que les malades aiment tant à rencontrer dans ceux qui les approchent.

Sœur Thérèse lui avait préparé un petit repas des choses qu'elle savait être les plus aimées de son cher malade.

— Oh! que vous êtes mieux aujourd'hui! lui dit-elle en le servant.

— Oui, ma sœur, je suis mieux, beaucoup mieux. Vous me soignez si bien !

— Oh ! si Dieu voulait écouter mes prières! Et quelques larmes coulèrent de yeux de l'hospitalière.

Juho s'en aperçut, il fut attendri. Quel intérêt si

grand pouvait-il inspirer à celte pauvre sœur, accoutumée à voir passer devant elle tant de phthisiques emportés avec la chute des feuilles ?

— Vous priez donc bien pour moi , sœur Thérèse.

— Oh! oui, monsieur l'abbé., jo prie bien pour vous?

— Merci, mon enfant; vous serez le dernier être de qui j'aurai reçu de la sympathie sur la terre. Je suis bien sensible à ce que vous me dites là et à tout votre dévouement qui, quelquefois je le crains, est plus grand que vos forces.

— Vous avez bien des droits à mes prières et à mon dévouement.

— Je ne vous comprends pas, mon enfant.

Ici une vive rougeur colora les joues de sœur Thérèse, et comme si un secret fût sur le point de lui échapper :

— Je le vois bien, dit-elle, vous ne m'avez pas reconnue.

— Non, sans doute, mon enfant, je ne crois pas vous avoir rencontrée ailleurs qu'ici.

— Moi, j e vous ai bien reconnu tout de suite le jour où vous êtes venu ici de Campan. J'ai été bien heureuse quand, il y a huit jours, on m'a dit que je. serais attachée à votre service. Mais, depuis que je suis auprès de vous, j'ai eu beau faire, je n'ai pas pu prendre sur moi de vous dire qui je suis, de

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vous rappeler ce que vous avez fait pour moi. Je vous dois bien plus que la vie.

Julio pensa que sœur Thérèse, quand il était vicaire à T., ou curé de Saint-Aventin, avait eu ["occasion de lui demander des conseils au tribunal delà pénitence. ïl lui répondit dans ce sens.

— 31on enfant, nous sommes si heureux quand nous pouvons faire du bien dans le ministère!

Le trouble gagnait de plus en plus la sœur. Elle était pâle et tremblante. Enfin, n'y tenant plus, elle fondit en larmes, et, tombant à genoux devant Julio et lui prenant les mains, elle lui dit :

— Je suis la jeune fille de la vallée du Lys dont vous avez sauvé l'honneur. Jugez maintenant si je vous aime.

— Pauvre petite ! Dieu vous a fait de grandes grâces, et il m'aime bien de vous envoyer à moi comme un ange de consolation. Merci, mon Dieu ! je mourrai dai:^s les bras de cette enfant. Vous ne m'avez pas abandonné.

— Non, non. vous ne mourrez pas ! Voyez, vous êtes mieux; ayez espérance! Ah! si je pouvais donner ma vie si inutile, si obscure, pour la vôtre si précieuse !

— Thérèse, ma fille, vous vous trompez. J'ai beaucoup pensé, beaucoup écrit. Dieu me tiendra compte de tout cela seulement pour la pureté d'intention dont j'étais animé. Que restera-t-il de mes

travaux? Vous, mon enfant, vous vous êtes dévouée à soulager les souffrances de vos frères. Julio l'écrivain sera moins bien traité au jugement de Dieu que Thérèse la sœur de charité.

— Il faut que vous viviez, et vous vivrez, je vous soignerai si bien!

Et, de ce jour, connue et aimée, Thérèse se multiplia autour de son cher malade. Ces soins ne furent pas inutiles : ils prolongèrent de quelques semaines Texistence de Julio. Son cœur se dilata dans cette dernière affection. Les demi-rèves produits par la fièvre n'étaient pas sans charmes : il croyait quelquefois retrouver Louise dans sa ur Thérèse; ces deux images se confondaient dans son esprit. Il leur souriait, et Thérèse l'entendait quelquefois murmurer : — Il est doux de vivre quand on est aimé.

Mais les progrès du mial, pour êire moins rapides, n'en étaient pas moins incessants. Julio n'avait pas manqué, un seul jour de sa vie sacerdotale, de réciter le bréviaire ; le moment arriva où il fut forcé d'abandonner cette prière dorénavant trop fatigante pour son cerveau. Et le médecin, secouant tristement la tête, dit à la sœur :

— Vous pouvez le perdre d'un moment à l'autre. Quand JuUo avait quitté sa villa de Campan, le

curé était venu à Bigorre faire acte de zèle; il avait fait visite à l'aumùnier de l'hospice et à la

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supérieure. Prenant un air mystique, il leur avait débité les choses merveilleuses qui suivent :

— Que Rome avait condamné le livre de ce prêtre ; que c'étaient un révolutionnaire affdié à Garibaldi, aux francs-maçons et à tous les ennemis du saint-siége ; qu'il avait pris part aux émeutes de Rome et les avait payées ; que lui, curé, si Julio fût resté dans sa paroisse, il n'aurait pas cru, en conscience, pouvoir l'absoudre sans avoir obtenu, au préalable, une rétractation de ses erreurs; qu'une supérieure, un aumônier engageaient fortement leur conscience, s'ils ne prenaient pas toutes leurs mesures pour le moment où ce prêtre, condamné par tous les médecins, serait sur le point de mourir.

La supérieure était une brave femme, aussi sotte que bonne. Elle se fit un fantôme dans cette affaire. L'aumônier voulait avancer : il fallait sa faire bien noter, et pour cela montrer du zèle. Ils s'entendirent l'un et l'autre, et, un beau matin, après s'être bien concertés; ils entrèrent gravement dans la chambre du malade. Sœur Thérèse n'y était pas.

— Parlez, ma mère, dit l'aumônier.

— Vous êtes prêtre, monsieur l'aumônier, parlez à M. l'abbé.

— Mon cher frère, j'ai à remplir auprès de vous une mission bien pénible...

Julio rinterrompit.

— Nullement pénible, monsieur l'abbé ; vous venez me dire de me préparer à la mort. J'y pense à toute heure. J'espère dans deux ou trois jours avoir l'esprit assez libre pour recevoir les derniers sacrements. Vous êtes donc le bienvenu. Mais je ne suis pas prêt à l'instant même.

— Ce n'est pas cela.

— Quoi donc?

— Mais vos écrits, vos opinions...

— Cher monsieur l'aumônier, cela n'est pas de votre compétence. Mes discussions avec les congrégations romaines ne regardent pas le directeur de mon âme, puisqu'il ne s'agit nullement de points touchant les dogmes catholiques.

— Pourtant, une rétractation serait...

Juho se leva, prit un air grave, mais calme et doux, et ne prononça pas une parole.

— Je vous disais qu'une rétractation...

— Vous devriez comprendre mon silence, monsieur.

L'aumônier et la supérieure se retirèrent.

Ce fut bientôt, dans la petite ville de Bigorre, un bruit général que l'abbé Juho refusait les sacrements et voulait mourir en incrédule.

— Nous avions bien dit, répétaient à l'unisson les lecteurs de la Mappemonde catholique, que ce misérable mourrait comme un Luther et un La-

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mennais. Tous les ennemis de l'Eglise finissent ainsi. Le voilà, lui aussi, frappé du doigt de Dieu ; il tombe à la fleur de l'âge, et il va mourir en réprouvé.

La supérieure fit venir sœur Thérèse, lui raconta l'horrible conversation que Julio avait eue avec elle et M. Taumônier, refusant de rétracter ses erreurs et déclarant que cela ne regardait pas le directeur de son âme.

— Ah! ma chère fille, prions pour ce malheureux. Quel scandale s'il mourait sans sacrements dans notre maison !

— Mon Dieu, ma mère, il est si pieux, si bon, qu'il voudra bien certainement mourir en chrétien.

— Mais, pour mourir en chrétien, ilfaudrait qu'il rétractât ses erreurs.

— Moi, ma mère, je suis une ignorante, je n'ai pas lu les livres de M. l'abbé Julio, mais je lui ai entendu dire à un prêtre de T.-, qui est venu le voir, qu'il n'avait pas écrit sur un seul des dogmes de l'Église cathoHque.

— Oui, il a dit cela à l'aumônier. Mais enfin il est contre le pouvoir temporel du pape ; donc c'est un hérétique.

— Il me semble qu'on devrait laisser en paix ce pauvre prêtre.

— Vous raisonnez, je crois? Prendriez-vous son parti ?

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Je prends le parti de tous les malades que je soigne.

— Bon, bon, vous feriez mieux de vous taire et de dire votre chapelet pour le salut de cette âme en l'honneur de Notre-Dame de Lourdes.

— Je me tairai, ma mère.

Le lendemain de la visite de l'aumônier et de la sœur supérieure, Julio se sentit plus mal. Sœur Thérèse était là ; son regard, d'une remarquable douceur, plongeait dans le regard calme mais abattu de Julio. Ce regard si longtemps prolongé, au milieu d'un silence profond, avait une signification. Il disait toutes les inquiétudes , tous les pressentiments et le vif désir de la bonne religieuse.

— Vous me demandez quelque chose, Thérèse? dit enfin Julio. Jevoiscelaà vos bons yeux. Voyons, pas de larmes. Je vous devine : vous croyez qu'il est temps, n'est-ce pas? Eh bien, je vais faire ce que vous voulez.

— Oh î merci, dit Thérèse en essuyant ses pleurs; vous faites quelque chose pour moi!

— Oui, Thérèse, pour Dieu d'abord , et puis pour vous.

— Je vais appeler M. l'aumônier.

— Non, mon enfant; je respecte cet homme

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comme prêtre, mais il n'a pas ma confiance. Soyez Hssez bonne pour envoyer chercher l'abbé de Borière.

La bonne sœur se hâta de faire la commission, îlle en prévint la supérieure.

— C'est bien, dit celle-ci; mais il faudra bien qu'il soit mis à l'extrême-onction par. l'aumônier, et qu'il se rétracte publiquement. Sans cela...

L'abbé de Bordère était un prêtre qui vivait fort retiré à Bigorre. Il appartenait à une famille honorable du pays. Il avait professé la philosophie au séminaire de Tarbes. Quelques difficultés avec l'autorité diocésaine lai avaient fait quitter la France en 1826. Il était allé évangéhser les sauvages dans l'Amérique du Nord. Pievenu de ses longues pérégrinations, l'amour du pays natal l'avait fixé à Bigorre. Il disait la messe dans une communauté rehgieuse de la ville, confessait les malades, visitait les pauvres, cultivait deux ou trois vieux amis dans la ville et fuyait les prêtres.

C'était un homme de soixante-dix ans, d'un esprit fin, d'un caractère prudent, qui parlait peu et qui n'écrivait jamais. En revanche, il avait beaucoup lu. Ce qui était mieux, il avait beaucoup vu dans le monde, et bien vu. Les voyages lui avaient immensément profité.

L'abbé de Bordère était d'une nature forte, d'un caractère maître de lui-même et impénétrable.

Extérieurement, on ne pouvait voir en lui que le prêtre paisible, régulier, renfermé dans son intérieur, respectueux pour l'autorité. Au dedans , c'était une âme de feu, une intelligence hardie, un génie chercheur du vrai, qui ne s'était arrêté que sur les limites du scepticisme.

Le vieillard, conduit par sœur Thérèse, arriva bientôt au chevet du malade.

La sœur se retira.

— Ne vous éloignez pas trop, ma sœur, dit Julio.

— Mon père, dit-il à l'abbé de Bordère, je vous ai fait venir. J'ai confiance en vous. Je sens que j'ai peu de jours à vivre, peut-être à peine quelques heures. J'ai trop étudié les phases de la maladie dont je meurs, sur un être qui m'était cher, pour pouvoir me faire la moindre illusion. Je suis prêtre. Je suis né dans l'Église catholique, apostolique et romaine ; je veux mourir dans son sein. Je crois aux dogmes qu'elle enseigne, qu'elle ne fait pas, dont elle est uniquement la dépositaire. Je me suis mêlé aux luttes contemporaines, aux questions soulevées par les intérêts humains du clergé. J'ai été un adversaire avoué de la puissance temporelle des papes. Je la crois inutile aujourd'hui, dangereuse même au point de vue de l'influence morale qu'elle enlève dans le monde à la papauté. Je n'ai jamais attaqué un seul dogme de l'Église ,

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et si je ne crois pas à celui qui a été proclamé à liome le 8 décembre 1854, c'est que le pape n'a pas le pouvoir, de droit, de transformer en dogme une simple opinion controversée dans l'Église; que d'ailleurs il a prononcé sa décision dogmatique en dehors du concile œcuménique, seul compétent dans ces matières, hors le cas d'urgence d'une décision sur des questions anléri^u- rement tranchées par des conciles œcuméniques. Je me crois en sûreté de conscience sur tout cela. Maintenant, mon père, j'ai vivement attaqué une corporation ambitieuse qui domine le* sacerdoce et se donne la mission de conduire l'Eglise elle-même. Ce n'est pas en raison d'une spoliation de fortune dont j'ai été la victime, avec une sœur infortunée, mais parce que j'ai su trop de choses sur cette corporation. J'ai respecté le plus grand nombre des hommes qui la composent. J'ai flétri hautement l'esprit qui la dirige. Mes écrits ont été mis à Vindcx. Je vous sais trop éclairé pour croire que vous me fassiez un scrupule -de conscience de m'être peu préoccupé des décisions de la congrégation romaine à cet égard. Où en serait l'esprit humain s'il croyait trouver là une mesure infaillible? Puis-je paraître devant Dieu, en sûreté de conscience, avec les anathèmes des prêtres que m'ont appelé le Maudit? En quoi suis-je responsable du prétendu scandale que j'ai donné, disent-

ils, dans l'Église, quand les fidèles qu'ils conduisent devraient savoir que de tout temps l'Église a laissé la liberté de discussion dans les questions douteuses? Prononcez sur tout cela, mon père. Si j'ai été un homme d'orgueil, un révolté contre l'Église, dites-le-moi; je m'humilierai devant vous et je ferai une rétractation bien simple de l'erreur où je pourrais être tombé dans une complète bonne foi.

— Non, mon frère, reprit d'une voix nette mais douce le vieillard assis auprès du lit funèbre de Julio, non, vous n'avez rien à rétracter. Je vous connais beaucoup, j'ai lu vos écrits; et si le catholicisme, tel que le moyen âge l'a fait, pouvait être sauvé, il le serait par des hommes de votre foi simple, de votre noble dévouem.ent. Vous n'avez pas écrit une Hgne que n'avouât la plus sévère orthodoxie libre des préjugés de cette fatale école de l'ultramontanisme, qui s'est donné la mission de conduire l'Église aux abîmes. Hélas ! mon frère, je les ai étudiées comme vous ces questions brûlantes du catholicisme, de la papauté, de l'Église dans sa vie spirituelle, dans sa vie temporelle au sein des sociétés humaines. Je les ai sondés ces terribles problèmes ; et quand vous, théologien si craintif, vous cherchiez à sauvegarder l'orthodoxie , et, vous renfermant dans le cercle inflexible de l'enseignement, vous défendiez à votre raison une

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enquête sur la nature même de l'Église et ses fonctions dans les destinées avenir du monde, plus hardi que vous, plus sévère dans ma logique, mesurant d'un œil calme la profondeur des abîmes, je me demandais ce qu'il resterait de ces institutions quand elles auront passé par le crible des siècles et que la raison humaine, arrivée à son complet développement, verra toutes choses dans de lumineuses clartés. Les fous qui vous ont jeté la haine, qui vous ont persécuté, qui vous ont maudit, vous auraient proclamé un sauveur de l'ÉgHse, s'ils pouvaient soupçonner qu'un jour viendra où il sera heureux pour le symbole chrétien que l'humanité acclame le Christ comme l'un de ses plus sublimes révélateurs et reconnaisse que sa loi d'amour est la loi impérissable et éternellement belle. Certes, mon frère, vous n'êtes jamais arrivé à aucune de ces hardiesses qui sont la négation apparente du christianisme tout entier et qui en seront peut-être un jour la consécration, en face des doctrines de la science qui niera Dieu, l'âme spirituelle, et des droits et des devoirs moraux en dehors des jouissances et des besoins de la vie matérielle. Yoilà les longues et douloureuses préoccupations de mon intelligence depuis bien des années. Vous êtes le premier devant qui je les dévoile. A quoi bon? J'ai suivi une voie diamétralement opposée à la votre. Vous avez abordé les

discussions religieuses ; je les ai évitées. La publicité a eu pour vous ses enivrements et ses déceptions; j'ai eu horreur de ces luttes qui n'amènent à rien et dont le dernier mot est toujours l'écrasement du faible qui a raison sous le genou du puissant qui soutient une mauvaise cause. Vous n'avez pas eu peur d'être stigmatisé ; j'ai tremblé d'être soupçonné même de ne pas penser comme le vulgaire. C'est que vous, avec votre cœur noble et fier, vous avez cru qu'on éclairait les hommics en leur montrant le vrai, et que moi, l'expérience m'a fait voir qu'on ne les entraînait qu'en leur voilant la vérité sous quelque sentiment dont on puisse les passionner. Aussi, mon ami, vous mourez martyr, réprouvé par les prêtres, et je vis paisible au sein de l'Église, que je juge, plus sévèrement que vous ne l'avez pu faire vous-même. Vous serez dans l'histoire, je n'y serai pas. Mais vous y serez avec ces flétrissures stupides que le fanatisme jette aux noms illustres quand ils n'ont pas eu ma prudence. Vous emportez avec vous toutes les grandes illusions delafoi; je reste avec mes désenchantements. J'ai réservé la solution de mes doutes terribles à cette heure suprême où commence une autre vie. C'est le seul repos ciue j'aie pu parvenir à me donner depuis vingt ans. 0 Julio, que je voudrais mourir comme vous î Vous allez vous éteindre en vrai croyant, et votre âme s'élèvera à Dieu, portée

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par l'ange de l'espérance et de l'amour. Moi, j'en tremble déjà, je mourrai en sceptique, en chercheur du vrai qui n'a pas eu heureusement l'orgueil stupide d'affirmer une incroyance, mais qui a eu le malheur de ne voir jamais assez de certitudes pour dire à l'esprit : Repose-toi, voilà la vérité, contemple-la. Je sais qu'en vous tenant ce langage, je ne vous scandalise en rien. Ce n'est pas vous qui repousserez ce pauvre douleur que vous avez choisi pour père de votre âme et pour votre consolateur à l'heure suprême; mais l'aveu des souffrances d'un de vos frères sur ces questions qui ont dû se dresser devant vous avec d'aussi cruelles incertitudes, vous prouvera que ces problèmes ont tourmenté d'autres intelligences que la vôtre. Ne soyons pas trop affligés de ces épreuves : elles ne peuvent offenser Dieu ; elles sont même un hommage qu'on va directement à lui. Peut-on chercher le vrai sans chercher Dieu? Je viens à mon tour de décharger mon âme dans la vôtre. Ces choses-là, on ne peut les confier qu'à un mourant. Les déposer sur le papier, ce serait s'exposer à être trahi dans ce monde et, après la mort, à voir ses ossements rejetés de leur fosse par la haine des fanatiques. Quant aux sentences des scribes de la loi nouvelle et aux anathèmes qu'ils ont jetés à votre nom, vous savez vous-même que ce sont des peines purement disciplinaires. Dieu ne se fait pas l'exécuteur

des hautes œuvres de cette justice barbare qui proscrit jusqu'à la pensée. Tout cela a fait sou temps, et, s'il s'exhale tant de rage dans ce monde religieux qui vous a si cruellement persécuté, c'est la preuve qu'il en est venu à sa dernière manifestation d'impuissance. Non , Dieu n'a ratifié contre vous aucun de leurs anathèmes. Non, prêtre martyr, vous n'êtes pas maudit. De tout ce siècle vous êtes le seul grand, car* vous avez souffert. Dieu vous avait donné le talent, la vertu ; vous pouviez arriver si facilement à ces honneurs de l'Eglise, pour lesquels on ne demande aucun sacrifice à la vérité et à des convictions intimes! Vous avez foulé tout cela aux pieds ! Vous avez saintement aimé la vérité! Attendez-vous à la délivrance, prix légitime de ceux qui ont combattu pour elle !

Ici le prêtre s'arrêta. Juho lui demanda de l'écouter sur les fautes de sa vie pour lesquelles il désirait l'absolution sacramentelle.

Après cet aveu et la sentence de pardon prononcée sur sa tête, Julio sembla entrer dans une espèce d'extase. Tout à coup un étranger entre avec précipitation dans la chambre de Julio, s'avance vers le lit et saisit la main du mourant.

Une vive rougeur se répand sur les traits de sœur Thérèse. Elle tombe affaissée au pied de la couche funèbre. Juho a regardé. Ce dernier visi-

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