‹ Le mauditChapitre 8 sur 57 · LE CARDINAL ANT0NELL · texte numérisé non relu

LE CARDINAL ANT0NELL

On a beaucoup calomnié en Europe le cardinal Antonelli. C'est le bon enfant du sacré collège ; un vrai Parisien, aux manières gentilles; il fait encore le jeune homme, et cela lui va bien. Quand il rentre de la ville au Vatican pour recevoir ses audiences, vêtu de son habit d'homme du monde, un peu pincé, comme un officier de cavalerie , on comprend qu'il puisse encore avoir de bonnes fortunes. Revêtu de la toge , il est dans la dignité du rôle de premier ministre, mais sans la moindre m.orgue. C'est un aimable causeur, noyant son idée dans une longue phraséologie diplomatique , où il ne dit rigoureusement que ce qu'il veut dire; le tout, à sa louange, en excellent français. Sa politesse est exquise. Quand on le quitte, on ne peut pas supposer que ce soit là le ministre d'un gou-

vernement de réaction violente. On se frotte les yeux pour être bien sûr qu'on est au Vatican, et nullement dans le salon d'un ministre de quelque royauté franchement constitutionnelle. Disons, à l'éloge du cardinal, qu'il servirait avec le même zèle et la même souplesse la politique d'un pouvoii' très-avancée en libéralisme.

C'est un de ces hommes qui s'attachent, avec une fidélité persévérante, à un système, et se vouent à une cause avec tout l'entrain que l'on met à servir un ami. Le cardinal défend de très-bonne foi l'absolutisme de la papauté temporelle expirante. Il fait cela avec une grâce parfaite , une désinvolture chevaleresque bien capable de désarmer les antagonistes politiques les plus sévères. C'est l'intendant d'une riche maison, qui a abdiqué toutes ses idées personnelles pour embrasser celles du maître. Nous venons d'expliquer qu'il soit un adorateur fanatique du non possumus. Toutefois, cet homme si habile manque de génie. Il a, sur ce qui se passe dans le monde, au point de vue rehgieux, l'ignorance d'une vieille femme. La presse religieuse de Paris l'a constamment égaré, disons un mot plus caractéristique, l'a endurci dans une résistance implacable, comme elle l'a fait du pape lui-même, des cardinaux, d'une grande partie de l'épiscopat, d'un nombre considérable de prêtres* et de ce qui s'appelle dans le monde de pieux laï-

LE CARDINAL ANTONELLl 81

qiies. Le cardinal peut bien avoir la foi; mais pour le quart d'heure, il jure imperturbablement sur l'Évangile selon Yeuillot, tel que le commentent chaque matin, avec une clarté éblouissante et une aménité de polémique peu commune, les illustres docteurs dont les plus habiles s'appellent Coquille et Taeonnet.

Sur ces graves autorités, le cardinal est pleinement convaincu aujourd'hui que sa persévérance à dire non, d'accord avec le saint pontife Pie IX, tient la diplomatie européenne en échec. Ce « non » seral'étonnement et l'admiration des races futures, se dit-il à lui-même ; et pour avoir dit ce « non » la gloire d'Antonelli, cardinal de l'Église romaine, ministre de Pie IX, traversera les siècles.

Cela n'empêche pas qu'en homme entendu, et par provision, dans l'hypothèse où il faudrait quitter le Vatican, Antonelli, arrivé pauvre au cardinalat, ne se soit assuré, en tout bien tout honneur, quelques beaux millions qui, n'importe où, le mettront en état de vivre à l'aise et de ne pas même regretter le traitement de quinze mille francs qu'il touche comme cardinal.

Tel est l'homme avec lequel la France négocie officiellement pour tout ce qui tient aux rapports politiques internationaux.

L'affaire de Juho avait fait beaucoup de bruit. Un grand journal de ïiruxelles, dont la correspon-

82 LE lyi AUDIT

dance est presque toujours bien renseignée, avait raconté l'incroyable aventure de la séquestration de mademoiselle de la Clavièrc, le roman de la grille brisée, de la sœur enlevée par le frère à la barbe des autorités pontificales ébahies ; puis enfm la triste péripétie, le pauvre prôtrejeté dans les basses-fosses du saint-office.

Quand Louise arriva à Paris, elle trouva des cœurs compatissants. Au ministère des affaires étrangères, sa beauté, sa jeunesse, ses malheurs attendrirent jusqu'aux plus vieux chefs de division. Elle put enfin arriver au ministre lui-même, qui prit à cœur cette sainte cause d'humanité et de justice. Dans les plus hautes régions du pouvoir on s'intéressa vivement au sort de la victime des Jésuites : une dépêche diplomatique partit pour l'ambassade française ; c'était une invitation pressante, adressée à l'ambassadeur, de ne rien épargner pour arracher le jeune prêtre français à son cachot.

L'ambassadeur profita de la première occasion pour sonder le cardinal-ministre sur ce chapitre délicat. Il parla beaucoup des sympathies que le jeune coupable avait excitées en France, des hautes protections que sa sœur avait trouvées à Paris, et du bon effet que produirait la nouvelle qu'on s'était relâché à Rome, vis-à-vis de ce prêtre, d'une rigueur que nos mœurs ne comportent plus.

Page 1