LE CARDINAL ANTONELLI
Le Speech fut aussi habile que pourrait le combiner le plus fin diplomate.
Le cardinal avait écouté jusqu'au bout.
— Impossible, monsieur l'ambassadeur ! Impossible! Vous ignorez donc que de toutes les congrégations romaines, celle-là ne connaît au-dessus d'elle personne sur la terre : ni ministre comme moi, ni ambassadeur comme vous, ni empereur comme votre auguste maître, ni pape comme Sa Sainteté. Nous n'avons rien voulu changer ici, et moins la sainte inquisition que toute autre cliose. Nihil imwvandum. Au retour de Gaëte, il fallait tout refaire ou reprendre pratiquement le vieux régime. Ce dernier parti était dans la logique de la situation ; nous nous y sommes arrêtés. Nous tenons donc à ce que rien ne soit changé aux vieilles choses. Entre vous et moi, la sainte inquisition, établie sur la catholicité tout entière, est un de ces vieux systèmes qui hurlent avec notre civilisation; mais c'est un des étais de l'arche sainte; toucher à cela c'est toucher à tout. N^ous sommes, il ne faut pas l'oublier, dans le royaume des prêtres. Tout délit qui tient aux choses saintes doit, particulièrement, rencontrer chez nous une répression implacable. Le saint-office frappe de terreur; il n'est terrible qu'en cela...
— Cependant, vous voyez, Éminence, qu'il fait des victimes, et pour bien peu de chose.
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— Peu de chose, monsieur rarabassadeur! Violer la clôture d'une maison religieuse! Un si horrible scandale dans le lieu saint!
— Mais c'était pour sauver sa sœur qu'on retenait à Forcassi malgré elle.
— Il devait s'adresser aux magistrats , au dclégat.
— Et vous croyez, Éminence, qu'on lui eût rendu sa sœur?
— Peut-être! J'en conviens pourtant, ajouta l'Éminence en souriant, cela eût pu être assez long.
— Ne le blâmez donc pas d'avoir eu recours à un moyen, sinon légal, au moins très-expéditif.
— Je ne le blâme pas du tout, je vous assure. Je comprends très-bien le mouvement qui l'a porté à cette violence. Mais le saint-office n'en jugera pas ainsi. Et sans la crainte qu'il inspire, croyez, monsieur l'ambassadeur, que chaque nuit, nosmiUiers de couvents, sur toute la surface de l'Italie, seraient pillés, les saintes femmes flétries, les vases sacrés emportés. Les bandits ne respectent pas les riches habitations les mieux défendues; mais ils tremblent devant une sœur portière. Franchir la limite d'un couvent! Toucher la guimpe d'une religieuse! Cas de profanation et de sacrilège. Le sainl-office est là, se dressant devant ces imaginations que
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n'épouvantent guère les lois ni les représentants de la force publique. Mais pourrir dans les cachots, mourir dans Tombre, être damné dans ce monde et dans l'autre, voilà ce qui arrête le banditisme, ce qui est la sauvegarde des couvents, notre sécurité contre des sacrilèges de tous les jours. Nous pourrions tout faire pour plaire à votre gouvernement; mais cette chose-là, jamais ! Rendre le petit Mortara eût été bien plus facile ; et cependant, vous le savez, pour en arriver là, il eût fallu convenir que notre législation religieuse et civile était mauvaise; et c'est ce qu'un gouvernement ne faitja^ mais.
Le diplomate ne pouvait pas insister.
Une lettre de Louise, datée de Paris, avait appris à Loubaire l'heureux succès de son voyage et l'appui qu'elle était sûre d'avoir auprès du gouvernement pontifical, au moyen de l'ambassade
française.
Loubaire fit de vains efforts pour voir Julio, au moins pour lui donner connaissance de la lettre de sa sœur. Des ordres personnellement sévères i;c laissaient rien approcher de son cachot.
Loubaire alla trouver son prélat, qui, depuis rencaissement dans le gousset des bienheureuses pièces d'or, n'avait pas paru. Le Pyrénéen avait pris d'abord patience. Plus tard il alla faire visite
au personnage, qui le reçut presque avec hauteur,
et lui avait dit le mot éternel: « Nous verrons..., j'espère beaucoup. »Loubaire était revenu plusieurs fois. Toujours même réponse.
— Bon, se dit-il, je suis floué. Je vois bien qu'à Rome la clef d'or entre dans toutes les portes, mais ' elle y reste et ne les ouvre pas. Oh ! mon drôle, je te pincerai.
Loubaire tint parole. Un beau matin, à la pointe du jour, quand toute la ville était encore livrée au sommeil, il alla frapper à la porte du prélat et dit au concierge de la maison: J'ai quelque chose de très-pressant à dire à monsignor Andréa Giusto.
Le personnage donna dans le piège. Il se leva à la hâte, s'enveloppa d'une robe de chambre, et reçut Loubaire dans un petit salon.
— Ah çà! dit le vigoureux Pyrénéen, d'un ton de voix qui avait une étrange signification, je tiens à en fmir. Il faut marcher sérieusement ou rendre les espèces. Entendez-vous cela, monsignor de Giusto ?
Le pauvre diable, peu accoutumé à cette singulière éloquence, tremblait presque.
— Cet homme abuse de sa position, se disait-il. Ah ! si nous n'avions pas cette maudite armée d'occupation, comme je le ferais arrêter et mettre en lieu sûr avec son protégé' Mais toucher à un Fran-