‹ Le maudit (volume 2)Chapitre 11 sur 13 · IV · texte numérisé non relu

IV

„Vou8, Auguste, qui avez le génie des grandes choses, vous serez enivré de ces magnificences quand vous viendrez nous voir. Je m'attends à toutes vos surprises; et je sens déjà que les impressions que j'ai reçues en gravissant les gradins immenses de ces pyramides colossales dressées . par la main de Dieu entre deux mondes, ne pourront rien perdre pour vous de leur première firaf- ^ cheur. Je me réserve ^assez d'admiration pour tomber à genoux avec vous, et pour chanter, en mêlant nos dwx voîx et nos d^ux cceurs, un hymne d'amour à Dieu* créateur de tant de merveilles.

, „Saint-Aventîn est ëans une aétmtîon ravissante; e'eat bien abrité dhi nord, délicieusement encadré de montagnes; mais c'est pauvre et saie à faire horreur, oomoM toutes ks bourgades pyréfiéennes. Mon frère est déjà aecoutHoié à cela: le voilà qui chaasse les sonliers ferrés, qui s'arme du gros béton et fui s'est donné le pied mootagnwrd. La tàlm me tourne en voyant, même de isén, les précipices, et mes frayeurs l'ont beaucoup amusé pendooi la route, aux endroits diflfi- «lits 0à les chevaux semblaient devoir s'engovffrer avec nous et k lourde diligence dans de sombres profondeurs. Je faisais comme les enfsals, je 1 fermais les yeux pour ne pas voir, et toute tremblante, je me jetais dans ses bras.

„Rien de plus triste que le presbytère eik moi pauvre frère a été relégué. Ohl vous riries de

PAlfc l'MlBK *♦♦ 7

-ee ifttU Q^petle pompeos^enl la cbomibr^ de mi

sœur. Fipirez*^Yoos qaatne murailles ones avec ti&

plafond laimbrissé eu pitancbes «de Baptu, et une

petite fenêtre éonnant affieez de lumière pour qu'on

sadie 'qu^oQ n'^st pas dam la ceiluie d'une nanoii

de déHeniion* HeareneemeDC que la vue est dé^

MoîêQM «C que cette petite fenêtre encadre le

paysage le phis grandiose que jamais toile de pem-

tre ait fMt passer sous mes yeux, iulio s'est pi^

qaé donneur, et de ses propres mains, pour

que ce taudis ne soit pas trop affreux pour moi

et ne fasse pas un contraste trop triste avec ïa

Ciavière, il doit tapisser et décorer en style de ta

renaissance le petit asile d'où je vous écris.

y,Le reste du presbytère est à l'avenant

„Je ne me plains pas de toutes ces choses,

quoique je les trouve horribles. Dieu me punirait

si je murmurais devant l'asile de paix qu'il me

donne auprès d'un bon frère.

„Je puis l'appeler bon en effet.

,,Depuis notre arrivée ici il est fou de bonheur. Il me montre comme une curiosité à son maire, à ses voisins, à toutes les bonnes femmes. „— Mère, n'est-ce pas qu'elle est bien jolie, ma Louise t dit-il à ces braves vieilles qui me regardent avec des yeux ébahis; ce sera bien autre chose quand vous 4'entendrez à l'église chanter et jouer de l'orgue ; elle a une voix d'ange. „— Vous êtes bien enfant, — lui dis-je. Et

8 LK JUUDIT

il se met à rire en effet conuae un vérilable enfant et avec toute la candeur de cet âge.

^Quelle délicieuse nature que celte de mon frère! Je commence déià à craindre de -ne lui rendre jamais c^ amour exubérant qui déborde de son cœur pour moi*. Hélas! vous en savez la cause. Pourquoi étes-vous entré si profondément dans cette pauvre âme? Pourquoi m'avez-vous dit, aux bords du petit lac, dans le parc de la Clavière, ce mot sacré après lequel le cœur ne s'appartient plus?

„Adieu, écrivez-moi s'il est possible tous les deux jours ; ayez compassion d'une exilée.

„Louise/*

Souffrances de Julio.

Les tristesses de la solitude, ce que Louise appelait son exil, les froissements d'une injuste spoliation dont on était la viclime,'l'anxiété fébrile où elle vivait sur les suites d'un procès dont les chances étaient si douteuses, avaient surexicité, dans le cœur de Louise, toute cette énergie de k passion que Dieu a déposée dans le cœur de la

PAR h'àMBi ♦♦♦ 9

fenune* e(wma une iseurce qai ne doil pas tarir. Plus rinstinct de divioalion, si puissant chez les femmes, niontrait à Louise, dan^ un aveoir peut* être prochaÎD, uq douloureux délaissement dont elle aeatait^ que. son pauvre coeur ne supporterait pas l'amertume, plus, par un autre instinct dont elle Be se rendait pas compte, elle déposait dans sep lettres si aimantes de ces traits brûlants qui exaltent dans Tbomme Tamour jusqu'au délire et le porteraient à tous les sacrifices. Rien de tout cela n'était calculé chez eUe; mais enfin Tamour vit d'illusions, et, tandis que le sage amant se roidissait contre son propre cœur pour s'éviter les cruelles déceptions de l'avenir, Louise, malgré fies triâtes pressentiments, finissait par s'abandonner à ces espérances dont l'enivrement égare une jeune tête de vingt ans.

Comme le courrier était attendu impaliem* lueDt au presbytère de Saint-Aventin ! Louise elle-inéme se tenait toute prête à servir le verre de vin que le facteur rural reçoit comme un encouragement à être exact, complaisant et fidèle, et dont il a tant de besoin dans la région montagneuse. Les jours où arrivaient les lettres de Verdelon étaient les jours des orages. Quelque tendres que fussent ces lettres, l'œil sibyllin de Louise y découvrait toujours quelques subtilités de l'avocat qui fait ses réserves, des réticences qui venaient désoler l'amour prêt à dont donner jusqu'à la vie même.

LtmiBe M renfermait de longues lienres sa petke eelhile. Que feiaaic^lle ^à? Sans devKê, elle éorÎTait. Bien des fois te vague écho des «enpirs de ramante arrivait jusqu'à l'oreille dH frère se ppomeviant dans le jardin, en récitant son bré- ▼iaire, à peu de distance de cette chambre où se trouvait maintenant le cher amonr qu'il a^alt rêvé pour changer en paradis son pawre désert. Jahe respectait cet humble réduit comme un «anctuaire. Observateur sévère de cette belle loi de liberté, qui est la royauté de tous les êtres intelligents dans ce monde, il n'eût jamais voulu paraître exercer même l'apparence d'une tutelle sur la compagne que lui avait donnée la Providence.

Louise disait des efforts incroyables pour cacher à son frère ses douleurs intérieures. Elle avait le plus que possible de bons sourires, des mots d'amitié bien doux et d'une exquise calinerie. E^ quand, le soir, prenant le bras de JaMo et se laissant tratner par lui dans ces sentiers tour à tour herbeux ou pleine de rocailles qui se succèdent aux flancs des coteaux, elle inclinait son long cou et avançait son gracieux visage ponr témoigner une plus vive attention aux entretiens si vraies du frère, elle enivrait. cette âme, toute dans son innocence, de ces joies pures qui sont une indicible volupté.

Mais ces bonheurs de l'amour fraternel que Julio savourait chaque jour, comme l'enfant se 'lélecte à la mamelle, n'avaient pour lui qn'une

PAR l'aBBB *** 11

bien oourle éarée. Arrivaient les longues heures >oà il était seul , oà Louise , renfermée chez elle, s'absorbait dans ses souvenirs d*ainour, plus sonvent encore dans ses regrets «t dans ses craintes, et cédait à la tristesse, au point de s'inonder de iarines. Juiie avait trop de pénétration pour ne pas deviner les scènes douloureuses de cette solitude que Louise s'était faite auprès de son frère, sans songer jamais à la prendre pour lin confident et pour un consolateur. Julio ne se trompa plus. Quî9 fallere possit amantem ? Il se fit alors dans son esprit de tristes clartés. Son idéal, son rêve de bonheur de longues années passées dans rechange de deux âmes qui s'aiment, sans rien demander aux se^s que de se lire l'an l'autre par le regard jusque dans les derniers replis du eœur, ne lui parut plus qu'une illusion d'enfant, la dernière qu'il eût emportée de cette éducation si mal faite où, tout en effrayant la jeunesse des dangers du monde, on n'a jamais su lui donner de notions sérieuses sur les conditions de bonbeur réel que Dieu a attachées à la vie de l'bom»^ ici-4>as. Les faits du reste pariaient assez haut. Cette obstination de Louise à se séquestrer loin de lui, ces larmes mai séchées, lorsque JMIarttie l'appelait pour le premier repas, ces joies convulsives quand devait arriver le facteur rural, tout disait nettement au frère que la pensée de la sœur adorée était ailleurs. Il le voyait bien: Louke semblait en visite chez lui. Rien n'indi*

quait dans son langage qu'elle eût la moindre envie de s'installer à Saini-Aventin autrement que pour aUeodre de meilleurs jours.

Julîo, qui avait tant de qualités précieuses, était homme et n'était pas étranger, pas plus que le reste de l'humanité, aux faiblesses du coeur. Il oublia des résolutions prises déjà, quand il avait deviné pour la première fois l'amour de Louise pour Yerdelon. Un sentiment amer, Tune des souffrances les plus cruelles de Tâme humaine, qu'il n'avait encore qu'entrevue, fenvahit avec une intensité terrible. Plus ce jeune prêtre s'était tenu libre des passions qui souillent l'âme, de celles qui l'avilissent par des instincts de bassesse ou qui la rendent extravagante par l'exagération de l'amour de soi, moins il s'était préoautîonné contre la grande passion des natures aimantes, la jalousie. Lorsqu'il en avait ressenti ies premières atteintes, il s'était sauvé du danger par un acte énergique de dévouement pour sa sœur; il s'était dit: Je dois aimer assez Louise pour lui sacrifier mon bonheur personnel, il avait trouvé dans ce mouvement d'un noble cœur, un courage réel; et depuis, absorbé par d'autres idées, distrait par l'absence, ce grand remède, quoiqu'on en dise, aux affections même les plus dévorantes, il avait moins souffert.

Mais Tarrivée de Louise à Saint- Aventin , le charme d'une vie qui eût été pour Julio le paradis sur la terre, si cette sœur se fût donnée

avec un égal entraineoient aux saintes joies de ramoiir fraternel, l'attraction si vive qu'exerce la jeuiKP femme qtia»id elle atteint l'idéal de la grâce et de la beauté, même sur le cœur d'un frère, ce besoin indomptable de bonheur pat* les affectionsk qui est le trait caractéristique de Fbomme et qui lui pose sur le ftxint son diadème de roi, tout cela agit si puissamment sur le pauvre cœur de Julio, que les premières délicatesses de l'héroïsme tombèpent, que l'idée du dévouement se trouva sans force et que cet homme, enchaîné par un lien indissoluble à la vie chaste du sacerdoce, se dit avec une puissance délirante d'amour : On m'a tout été ici-bas, grandeur, fortune selon le monde, les joies d'époux et de père; un bonheur me reste; pourquoi me ravirait-on ma sœur?

Pais se présentèrent les idées les plus folles, telles que les engendrent toutes les .passions : renoncer au procès qui pouvait rendre à Louise une dot brillante sans laquelle Julio croyait que Yerdelon ne consentirait jamais à un mariage; forcer ainsi Louise abandonnée à se trouver heu-' reuse encore dans cet asile que lui ouvrait l'affection d'un frère; prendre toutes les précautions pour bien cacher à tous les yeux son doux trésor, de peur que quelque jeune homme à nature ardente, moins exigeant au point de vue de la fortune, ne découvrit cette jeune fille d'une beauté si remarquable et ne s'éprit d'elle d'un amour passionné.

lé LE luinnT

Toutes MB idées pendant plusieurs josrs, qsà furent eomoie rineuhatiiM de cette jafoune fiineste, venaient et revenaient dans Tâme benlev^r* sée de Julio. L'ao^e avait perdu la paiit: son «QM«r avait donné »cès aux furies.

Une rencontre fortuite acheva de plonger Julio dans Texeès de la souffi^nee. Des débris de papiers déciurés par Louise avaient été jetés aux veat& C'était un jour où des hauteurs d'Esquîéry descendait on de ces courants rapides qui font courber la tête des arbres les plus forts et ffù balayent tout sur leur passage. ^La jeune iiÔcv coBiiBBe une consalatioB de prisonnière, s'était amursée à voir tiMU'billonner dans les airs ces fragments de papier qui, semblables à des papiUons blanes^ voltigeaient de terrasse en terrasse des hauteurs de Saiot*Aventin et allai^t se perdre dans les profondeurs de la vallée de rÂrfoonst. Le soir même vers le coucher du soleil , Julio , en rcre* nant de visiter un malade » l'extrémité du village, aperçut quelques-uns^ de ees papiers qu'un remous de vent avait entassés dans un aiigte formé par des blocs de granit On écrit peu à Saint- Aventin. Quelle était la mai» qui avait jeté là peut-être quelque secret de cœur? Dans ce moment, Julio ne pensait pas à Louise. La curiosité, l'un des instincts qui survivent le plus fortement à l'enfence, surtout chez les hommes qui se trouvent par état en dehors des affaires et de l'excitation du monde, le porta à saisir quelques-uns

PAR h'émé^ ♦♦♦ 15

de ces fragments. C'était récriture* de sa sœur, sans doute le brouillon des lettres écrites à Verdelon. Une joîe farouche fit battre le cœur de l'homme déjà profondément blessé. S'il trouvait là quelque lueur qui pât l'éclairer sur les dispositioRS intimes de Louise? Mais de quel droit violait-il ee stovec ftte les mtaiM avaie&t éà emporter dans les gorges de la montagne? Julio se fit eas objeetioos, se tes fit plusieurs iois. Mais toute passm entoalncL Julio résisi» à sa oonscMnee, et, eifc ffféwisssat contre kii-Hiéme, eMume si use miiiB invisible eût pris le falai papier et Teàl présefité oèsUnément à son regard» il lut le der-> nier mot. de k première lettre de Louise à Verdeloa: „A]rea compassion d'une exilée.''

— Leiiisa est une e^lèe cfaea le frère dont elle est l'idole! 0 moo Dieul m'aviez^vous rè* serve cette déception cruelle comme la grande épreuve de ma vie? Mon Dieul le coup est bie» fortl Et, quand je me croyais aimé d'elle, quand je pouvais foire encore avec quelque apparence de raisoa le vêve d'un peu de bonheur, si la craiiite seule de me tromper m'a jeté dans de si horribles angoisses, que sera-ce maintenant?

Estrce donc votre loi ici-bas^ que tonte âme aimée de vous doive passer par les délaissementa ei par le calvaire!

Je m'inelioerai devant les décrets de votre sagesse,, à mon Dieu 1 mais je me plaindrai à vonsi de votre rigueur.

16 LE MAUNT

Une récréati<ni <âi6v le Père ProTÎneiftL

Le collège des* Jésuites de T. s'était élevé dans la partie méridionale de la ville. Constmetion vaste et imposante, eUe dominait, comme une ciladdie, les quartiers aristocratiques dé l'ancienne capitale du Midi. Sa masse blanche frappait les regards autant que le chœur splendide de la ca* thédrale Saint-Étienne avec ses hautes charpentes et ses nombreux contreforts à clochetons. Tout avait réussi aux bons Pèfes: les dons particuliers s'étaient élevés à de grosses sommes, et aucune de leurs successions ne leur avait manqué. Ils avaiept eu la joie de voir mourir, bien et duement munis des sacrements de FÉglise, et M. Cayron et madame de Yateil et M. Legros. Et, grâce à des mesures sagement prises, à part quelques-uns de ces fureteurs qui ont le flair des nouvelles les plus secrètes et auxquels les menées les plus habiles n'échappent pas, nul ne savait dans T. que quatre ou cinq familles spoliées dans la personne de leurs parents âgés et à demi tombés en enfance, avaient payé le palais luxueux bâti par les Jésuites.

Maître Tournicbon de son côté, ayec autant d'activité que de méthode, avait réglé minutieusement tout ce qui regardait la succession de la Clavière: et, comme l'expérience lui avait appris que les maisons religieuses n'ont pas le défaut de la générosité, muni du dossier qui regardait cette affaire, il venait régler, comme on dit vulgairement, avec le révérend Père Provincial.

Le petit vieillard aux lèvres minces, à l'œil aigu, au nez effilé et fortement comprimé à la base, bien rasé et assez proprement mis, se dirigea vers la maison de l'Inquisition et fut accueilli par le portier frère lai, petit personnage à la ligure ronde et bouffie, aux cbeveux noirs et épais plantés rudement en ligne droite à peu de distance des sourcils.

Le portier, tête nue, sachant de quelle considération jouissait le vieillard auprès des bons Pères, l'annonça au Révérend Provincial, avec ce ton obséquieux et plat qui est particulier à cette pieuse valetaille.

* — M. Tournicbon, mon très Révérend Père.

— Soyez le bien-venu, cher M. Tournicbon. Eh bien! vous avez eu un véritable succès? Tant mieux, nous en sommes bien contents.

— Oui, mon Révérend Père. Elle est morte bien saintement cette bonne madame de la Clavière. Elle a eu tous les honneurs convenables, J'ai même commandé un tombeau.

IV a

— Oh ! VOUS avez bien fait.- Oui : un tombeau . . Ce n'est pas une forte dépense?

— Pardon, mon Père, c'est encore coûteux; mais j'ai marchandé; et nous en sommes quittes pour cinq cents francs.

— Bien, très-bien.

— Du reste, mon Révérend Père, je vous apporte mon compte. Selon mon usage, j'ai mis sur deux colonnes le doit et Vavoir, Comme je suppose que vous ne voulez pas vous fatiguer des menus détails de cette comptabilité, vous avez le chiffre total à la fin des colonnes. J'ai fait comme pour moi, mon Révérend Père, en bon administrateur des biens de l'Église, d'un legs pieux.

— Oh! le digne homme! que nous vous sommes reconnaissants et quel malheur que les bons chrétiens comme vous soient si rares!

— Il y a eu un peu de peine, je ne vous le dissimule pas. Voilà bien dix ans qu'il a fallu consacrer à mitonner cette affaire. Pendant dix ans, faire la partie de cartes d'une vieille femme que l'esprit ne tuait pas et qui était souvent mauvaise joueuse...

— Cela n'était pas gai, j'en conviens; mais aussi quel mérite devant Dieu!

— Tant de soins, tant de persévérance manquèrent pourtant échouer. Peu de temps avant sa mort, elle eut des retours.

— Vraiment!

— Il me fallut recourir aux gros mots: la

PAR l'abbé ♦** 19

vieille eut peur. Je lai rappelai ses engagements, et je la menaçai de la punition dont Dieu frappe ceui^ qui reculent, après s'être avancés dans la bonne voie. Tout fut ainsi sauvé.

— Oh! le digne homme! et que Dieu saura bien récompenser l'énergie avec laquelle vous avez défendu sa cause !

— Si bien donc que, monsieur le docteur avec ses remèdes continuels et les années aidant, tout est venu à bon terme. Oh! le scélérat de docteur, il nous a fait un compte horrible!

— Il fallait discuter ce compte.

— Je n'y ai pas manqué. Puis je lui ai fait entrevoir que, s'il était trop exigeant, il pourrait s'en trouver mal pour sa clientèle; et son gros mémoire de trois mille francs...

— Trois mille francs! Quelle horreur!

— A été bel et bien réduit des deux tiers, et avec force excuses encore.

— Admirable ! Vous êtes vraiment habile, M. Tournichgn.

Le vieillard ayant déployé le compte de la succession la Clavière, montra timidement, et comme indication 4'une petite bagatelle, la somme de 50,276 francs portée parmi les dépenses, et représentant, à cinq pour cent, les honoraires, voyages, frais de toutes sortes de lui Tournichon, moyennant quoi, meubles et immeubles, l'avoir de ladite succession, étaient remis intégralement entre

les ruains de lui Révérend Père Provincial, pour en disposer à son bon vouloir.

Bien que le Révérend Père sût depuis longtemps à quoi s'en tenir sur le désintéressement de Tournichon, il ne put s'empêcher de s'écrier:

— Cinquante mille deux cent soixante - seize francs! mais c'est bien fort, M. Tournichon!

— Cinq pour cent, mon très Révérend Père.

— Nous sommes si pauvres, mon cher M. Tournichon.

— Cinq pour cent, mon Révérend Père.

— Il faut bien que vous soyez aussi pour quelque chose dans nos bonnes œuvres, M. Tournichon.

— Vous êtes sur mon testament, mon Révérend Père. Je dois trop à l'Église et aux ordres religieux pour ne pas leur rendre largement, après ma mort, une portion de ma modeste aisance. Mais j'ai une fille, mon Révérend Père, une fille, vous comprenez^

— Allons! cela s'arrangera. Nous je verrons ce compte; vous serez un jour plus accommodant.

— Mon Révérend Père, à mon âge, il faut mettre de l'ordre dans ses affaires. J'ai besoin d'avoir l'esprit tranquille. J'ai fait, croyez-le bien, ce que je ne ferais jamais pour d'autres que pour des hommes de Dieu.

Et remontrant au Provincial le total définitif, il lui fit lire:

„Accepté et vérifié par nous.**

PAR l'abbé *♦* 21

— Soyez assez ton pour accepter et mettre votre signature.

— C'est bien cher . . . Vous ne rabattriez rien ?

— Impossible, mon Révérend Père, cinq pour cent. Et puis faire dix ans la partie d'une vieille femme ! C'est pour rien.

Lre Révérend Père prit une plume, hésita, regarda et signa. Puis, mettant le volumineux dossier dans ses cartons, il murmura tout bas:

— Il nous a floués, le bonhomme.

— Dieu vous conserve, mon Révérend Père! Et Toumichon, heureux d'avoir son compte

déGnitivement apuré et réglé, fit un profond salut au Père Provincial et se relira.

Plusieurs Pères se* réunirent dans la chambre du Provincial. C'était la récréation de l'après-midi, et l'on avait vu le célèbre Tournichon sortir de la chambre du Provincial. L'âme humaine est toujours curieuse, quoique l'on soit Jésuite. Des bruits vagues couraient la ville au sujet de la succession la Clavière; quelques Pères avaient recueilli cela, et ils étaient inquiets. D'autres, plus confiants, s'applaudissaient de la prospérité croissante de la maison.

— Comme Dieu nous bénit, mon Père,

— Prions* le de nous continuer se& faveurs^ dit le Provincial.

— Oui, dit un autre Père, voilà im succès de plus: l'héritage de madan>e de la Clavii;n\ Il a été habile, ce bon vieux Tournichon. Il Ji'a pas soit

égal pour la persévérance. Ali! si nous ayions partout des hommes aussi dévoués!

— Avez-vous reçu des nouvelles d'Italie, mon Père?

— Oui, et elles sont bien mauvaises. Nous sommes chassés de toutes nos maisons des Marches et de rOmbrie. il ne nous reste plus que Rome dans toute l'Italie.

— Je serais bien d*avis, dit un des plus anciens Pères, de ne pas aller trop vite dans nos constructions. Les embellissements projetés seront trèscoûteux ; l'avenir est sombre. Croyez-bien que, s'il y avait un mouvement politique en Europe pareil à celui de 1848, nous serions ses premières victimes. Il y a un proverbe bien sage : Garder une poire pour la soif. Au moment d'une crise, il serait important d'être nantis de valeurs.

— On ne peut rien nous reprocher en France, dit le Provincial. Vous le voyez, nous ne paraissons jamais en rien. Les ordres de notre général s'exécutent ponctuellement. Pas un de nos Pères ne prend part à la lutte de l'épiscopat contre le pouvoir actuel. La Mappemonde catholique, inspirée par nous, est ostensiblement en dehors de notre direction; nous la désavouons même au besoin, quand elle devient trop compromettante. Nous évitons de mettre Jejs pieds dans ses bureaux. Nos collèges observent une réserve extrême, et tout ce que nous avons fait dan» les enrôlements de volontaires pour l'armée pontificale tombée si maibeu-

PAR t'ABBÉ ♦** 23

reusemeot à CastelBdardo , s'est passé entre les pères de famille et nous, avec si peu de bruit que nous n'avons réveillé en rien la susceptibilité du gouvernement impérial.

— Nos ennemis , mon Père , reprit le vieux Jésuite, sont trop habiles pour que vous puissiez les tromper. Si nous n'écrivons pas en France, oous avons à Rome la Cimta Cattolica et notre grande œuvre est le centre du mouvement catholique contre l'esprit moderne. La haine prend là son aliment, mes Pères, et elle est aussi clairvoyante qu'implacable. Que demain vienne à tomber l'homme au bras de fer qui retient la démocratie, tout en se laissant caresser par elle, et la révolution nouvelle se fera à ce cri: A bas les Jésuites !

— Nous n'en sommes pas encore là, dit l'un des Fères; puis nous avons tant d'influence dans le monde croyant, qu'on n'osera pas nous toucher, de peur de blesser les consciences catholiques. Tout le clergé se lèvera hautement pour nous.

— Ceci n'est nullement mon avis, répliqua le Père qui avait entamé la discussion sur ce sujet brûlant Je crois savoir que le clergé ne nous aînae pas. Nous avons les évêques, les vicairesgénéraux, quelques jeunes professeurs de séminaires qui admirent le grand spectacle que nous donnons au monde par notre abnégation. La devise Pertnde ac cadaver les a exaltés pour nous. Mais nous avons dans tout le reste des ennemie

nombreux que les convenances retiennent et qni n'en applaadiraient pas moins à notre chute. Presque tout \e clergé de Paris, les curés euxmêmes, nous détestent. On sait pertinemment qu'il y en a dans Téglise desquels, depuis pins de quinze ans, pas un Jésuite n'a paru, non seulement pour les grandes stations de TAvent et du Carême, mais encore pour de simples sermons isolés.

— Oh! le clergé de Paris, il est connu. Aussi est-il bien noté à Rome !

— Oui, mais que le gouvernement dure, ce sera parmi de tels hommes qu'il fera ses choix pour l'épiscopat. Et quand ils tiendront tous les diocèses de France, vous verrez s'ils feront grand cas de Rome et des doctrines romaines.

— Il y a du temps d'ici là.

— Sans doute, mais dans huit ou dix ans, tout l'épiscopat sera renouvelé; et si, durant ce court espace, les antipathies contre nous vont croissant, je me trouverai tristement avoir été prophète. Savcz-vous ce qui nous nuit le plus? C'est le développement que les autres ordres religieux ont pris en France. Voilà ce qui a réveillé les inquiétudes du clergé. Il se sent débordé pour la prédication. Évidemment nous le remplacerons avant peu dans toutes les chaires. Les Dominicains, les «Franciscains, les Lazaristes feront avec nous une rivalité terrible au clergé séculier. Il ^e nous pardonnera jamais nos succès en ce genre. Croyez bien qu'il se fait dans son sein une forte réaction contre

PAR l'abbe ♦♦♦ -25

les ordres régoMers, surtout contre ceux qui prêchent

D'autre part, le clergé qui s'occupe de renseignement, jalouse nos collèges dont il voit s'accrottre la prospérité. Il se plaint que nous lui laissions uniquement le menu fretin du monde religieux, de pauvres diables, des enfants de laboureurs et d'artisans, bons pour faire des curés de campagne. Je les ai entendus moi-même se plaindre assez aigrement: — ^ „Quand le Jeune homme de grande maison, disaient-ils, était élevé chez nous avec l'enfant du pauvre, cela établissait un lien utile à la religion dans l'avenir. Vous avez pris l'aristocratie de la jeunesse religieuse. Vous nous avez laissé le prolétariat." — Ils ont bien un peu raison : que vous en semble? Mais enfin, nous n'avons pas à discuter sur cela. Notre méthode profite avant tout à notre société qui se recrute ainsi facilement parmi les jeunes gens des bonnes familles. Tant pis pour eux s'ils ne trouvent que des fils de goujats pour le sacerdoce séculier! Mais croyez bien que nos succès les irritent et qu'à un moment donné, s'ils ne se tournent pas contre nous, ils nous laisseront sacrifier. On peut se passer des Jésuites, on ne se passe pas de curés.

— Vous exagérez beaucoup cela, mon Père. J'ai autant voyagé que vous dans toute la France. Je vois les prêtres dans les retraites ecclésiastiques et je vous affirme qu'ils ont pour nous une grande vénération.

26* LE MAUDIT j

— Je croig que beaucoup d'entre eux nous ! e&timent Mais ce sentiment n'exclut pas la crainte. ; Ih nous accueillent bien dans les retraites parce , que nous ne sommes pas iracassiers, que nous avons ce qu'ils appellent la manche large ; et quand le pauvre diable qui s'est oublié avec sa paroissienne ou le plus souvent avec sa servante, vient à la retraite, ii est bien aise de trouver, au lieu d'un juge sévère, le Père Jésuite qui Tabsout et lui dit: Allez en paix! Évidemment c'est là notre plus grand mérite aux yeux du clergé. Ils ont parmi eux des supérieurs durs, auxquels ils n'osent pas toujours ouvrir leur conscience. D'ailleurs ils se connaissent trop. Nous, confesseurs de passage, nous prenons le péché dans notre gibecière, et nous allons plus loin.

Mais, à part ce petit service que je crois trèsapprécié des prêtres séculiers, ils ne nous aiment pas. Il y a entre eux et nous une question terrible, une question d'argent: et le prêtre besoigneui, mal payé de l'État et de la paroisse, n'est pas traitable sur cet article. Ils n'ignorent pas que, dans les villes surtout, nous avons la plus belle part des offrandes. Ils nous appellent des confesseurs de fin linge ; et les curés surtout sont trèsjaloux de la confiance de leurs paroissiennes haut huppées. Je vois, mes Pères, que vous n*avez pas autant écouté aux portes que moi: — „0h! ces Jésuites, disent-ils, quand une grande dame leur demande une messe, l'honoraire est toujours une

PAR l'ahbé *** 27

belle pièce d'or enveloppée de papier parfumé! Si c'est le curé de la paroisse, on Jui donnera tout an pins la modeste pièce blanche de cinq francs, que Ton aura soin de faire briller devant se» yeux."

Voilà bien des causes d'antagonisme. Mais la caase principale est celle-ci: L'opinion dans les classes élevées nous met a» dessus des prêtres séculiers; donc ils ne nous aiment pas.

J'ai apporté toutes ces raisons pour vous convaincre, mes Pères, que nous avons besoin d'une extrême prudence. Nous touchons à de grands éTénements. Que l'homme isolé se laisse surprendre, cela s'explique : les corporations doivent toujours être prêtes.

— Il peut y avoir beaucoup de vrai dans les choses que vous avez dites.

Tel fut le résumé que fit de l'entretien le Révérend Père Provincial. On allait se séparer quand arriva le Père Quentin. Il revenait de la ville. Il était effaré. Son visage était pâle, son œil en feu.

— Ah! mon Père, quelle nouvelle!

— Qu'est-il arrivé?

— Je viens d'apprendre que l'abbé Julio, en son nom et en celui de sa sœur, attaque le testament de sa tante madame de la Clavière, comme n'étant qu'un fidéicommis fait à M. Tournichou en faveur de notre ordre. Je tiens le fait, malheureusement trop exact, d'un magistrat qui nous aime. Demain ou après-demain au plus tard, les

citations seront faites, et la cause portée devant le tribunal. On m'a. même dit le nom de son aYocat: c'est M. Auguste Verdeléb, un abbé défroqué, le grand ennemi de notre sainte compagnie et qui nous mènera durement. 0 mon Dieu ! quel malbeur!

— Calmez-vous, mon Père, dit le Provincial. Eh bien! si Dieu nous en voie, cette croix, nous la recevrons avec amour de sa main.

— On ajoute, reprit le Jésuite, qu'on donnera à ce procès un éclat extraordinaire. Quelle qu'en soit l'issue, il nous portera un tort immense. «

— Il faut accepter cette humiliation. Notre ordre n'a grandi qu'au milieu des épreuves de toutes sortes. Mon Père, allez à la chapelle demander à Dieu un peu plus de courage et de calme.

Et le Provincial ajouta:

— Je savais que le testament serait attaqué.

VJI

Une négociation difficile.

Il était important, pour les héritiers légitimes de madame de la Clavière, que les révélations de Madelette à Verdelon, faites en présence du curé

PAB l'awé ♦♦* 29

de la Clavière, ne fussent pas divulguées avant le moment où les tribunaux auraient à se prononcer sur leur valeur. Une indiscrétion ne pouvait être commise par Tavocat; on ne pouvait en redouter de la part du curé. C'était un homme grave, déjà âgé; il aimait Julio, et de plus il avait contre les bons Pères une de ces rancunes cléricales contenues, ne s'exhalant jamais en paroles acerbes et par cela même plus indélébiles. Le curé de la Clavière était un prêtre zélé et de mœurs pures; mais s*il avait les vertus de son état à un degré éminent, il en avait aussi les défauts: les jalousies mesquines, les ressentiments profonds, les rivalités de confessionnal, de chaire et de chapelle. Il y avait dans sa paroisse un petit sanctuaire dédié à la sainte Vierge, qui était en grande vénération dans tolit le pays. La madone était une afifreuse statue en bois grossièrement travaillée. Elle avait été trouvée au douzième siècle parmi des épines. On l'avait emportée pour la mettre dans l'église de la paroisse ; mais la nuit suivante . elle était retournée dans son buisson, et ce miracle s'était répété jusqu'à trois fois. Évidemment on ne pouvait manquer de supposer qu'elle avait pour ce lieu une affection particulière, et on lui bâtit là une chapelle. Telle était la légende; légende semblable, pour le fond et pour la forme, à trois ou quatre cents autres du même genre. Le curé de la Clavière n'y avait pas une très-grande foi et plaisantait même assez volontiers sur le fé-

W LE MAUBIT

tichisme des banneg femines. Mais le 8 septembre, jour de la fête de la chapelle, toutes les nobles dames des cliâteaux environnants, voire même de T., s'y rendaient en pèlerinage. Alors le curé ornait somptu^semeiit le sanctuaire, débitait un sermon préparé avec le plus grand soin, et foisait une quête pour la chapelle et pour les pauvres de sa parois^se, auxquels il donnait là plus large part des libéralités des étrangers. Et, le soir de ce grand jour, le bon curé rentrait au presbytère, tout content de lui. On avait applaudi à son éloquence; le pèlerinage avait été nombreux, la quéle abondante. S'il y avait dans tout cela beaucoup de superstition, il y avait aussi une foi naïve, un côté vraiment poétique.

Le curé de la Clavière avait la réputation d'être un excellent directeur. Pendant le temps qu'elles passaient dans leurs terres, les dames de la haute aristocratie de son voisinage lui accordaient leur confiance; de plus ses confrères l'appelaient pour prêcher leurs fêtes patronales, et tout allait le mieux du monde et pour la gloire de Dieu et pour celle du curé. Mais les Jésuites s'avisèrent d'acheter une maison de campagne à une lieue de la Clavière; ils y bâtirent une délicieuse chapelle gothique dédiée à Marie, et, sur l'autel, ils placèrent une belle statue en marbre blanc. Leur fête principale fut aussi le 8 septembre, et, avant deux ans, le nouveau pèlerinage eut détruit Tancien. L'aristocratie alla, en foule, s'agenouiller

PAR l'abbé *** 31

devaDt la Madone des Jésuites. U ne resta à celle du curé que les bonnes femmes de la paroisse. Les nobles et riches «pénitentes disparurent aussi ; elles allèrent chez les Révérends Pères. Les confrères, pour se bien faire noter à Tarchevêché, demandèrent des Jésuites pour prêcher dans leurs églises; et le pauvre curé de la Clavière se vit enlever ainsi et sa réputation et les ressources dont il avait usé jusque là pour son église et pour ses pauvres.

Les manœuvres des Jésuites dénoncées par Madelette révoltèrent tous ses instincts d'honneur et de délicatesse ; mais il éprouva un certain plaisir en trouvant en faute ses rivaux dans la direction et dans la prédication. Et Verdelon connaissait assez le cœur humain pour être bien sûr que le curé serait lé dernier qui fut capable d'avertir les Jésuites de l'orage qui allait fondre sur eux. Et pourtant quelques heures après l'entretien, entre lui, le curé et Madelette, toutes leurs paroles avaient été transmises à l'un des Pères ie là chapelle rivale. Celui-ci se rendit immédiatement à T. pour avertir le Père Provincial. 3n rassembla le conseil secret et après deux heures ]e conférence on fit Jouer le télégraphe^^ Lt; Père >andal de Paris était prié de se rendr^ ai T.

Le Père Candal n'appartenait pas/ à la province de T. ; mais il avait prêché un qaréme dans ette ville, et y avait obtenu un sucées (dont les lévérends Pères, malgré l'esprit de l'ordr^è, avaient

été quelque peu jaloux. On Tavait fait venir par suite d'une espèce de pression. Les dames de la haute aristocratie du Languedoc, ^ui passaient leurs hivers à Paris, ne tarissaient pas sur le merveilleux talent du Père Caudal. Ces éloges se répétaient dans le monde de la magistrature et du haut commerce, et bientôt les dévotes de toutes les classes demandèrent le Père Candal. Les Jésuites savent céder à propos. Le prédicateur désiré arriva; il obtint plus de prépondérance qu'on ne Teût désiré et l'on se promit bien de ne plus le rappeler. Et puis il commençait à être en défaveur dans la compagnie. Il en avait été pendant longtemps l'enfant gâté. Les orateurs sont rares dans cette illustre société : on fait beaucoup de bruit autour de deux ou trois noms, et tout se borne là. Il est donc nécessaire de ménager ses ressources. Le Père Candal, qui ne manquait pas de finesse, se sentait nécessaire, et il en abusait un peu. Il voulait bien rester Jésuite, car il n*ignorait pas qu'à mérite égal un orateur de la compagnie arrive de prime abord à la célébrité, tandis qu'il faut au prêtre séculier des années pour se faire un nom ; or le Père aimait les triomphes fâcfJes; mais il ne prenait pas trop au se- ^-^rieux la fameuse parole Perinde ac cadaver. Ses succès comme orateur, son empire* sur les fenames du grand monde, lui avaient un peu tourné lai tète. Le Père Candal était un fat et il disait volontiers ijue si, comme le Père Lef...... il avait

PAB l'abbé ♦♦♦ 33

roula se mettre en loterie, îl eût trouvé dans les bourses féminines de quoi faire bâtir une église plus grande et plus belle que Saint-Pierre de Rome. Tout cela commençait à déplaire. On avait bien voulu en faire un prédicateur pour les femmes élégantes, mais on trouvait qu'il abusait trop de son rôle, pour la propagande dans les salons et dans les cbâteaux. On assurait même que le beau Jésuite avait à Paris un petit appartement particulier où il convertissait à huis clos les belles pécheresses. Les Jésuites tiennent excessivement à leur réputation de moralité, et Ton en était à discuter en conseil sur les moyens de contenir cet enfant terrible, dont on avait besoin encore quelque temps, mais qui finirait par compromettre la compagnie.

Les choses en étaient là, quand on reçut, à Paris, la dépêche télégraphique des Pères de T. Il était évident qu'il s'agissait de quelque chose de sérieux. Les vieux Jésuites hochèrent la tête. C'était donner à la vanité de ce jeune homme un nouvel aliment. Cependant on ne pouvait refuser les Pères de T. On fit venir le Père Candal, et on lui intima l'ordre de partir sur-le-champ pour le Languedoc' Le Jésuite réfléchit quelques inslanls. Il savait très-bien qu'il avait été décidé qu'on ne le renverrait plus à T. où il n'avait pas triomphé avec assez de modestie. Si l'on revenait sur cette décision, c'est qu'on avait besoin de lui. IV 8

34 K.E MAXmiT

A JS^amte, Jémite^ «< demi. Le Père s'ioelina et ne fit qu'une objection à ce brusque départ: il devait prêcher une retraite au Saeré-GœMMr pour les daines .du faubourg Saint- j&ermain, et celle retraite commençait dans deux jours.

— Eh bien l dit un vieux Père assez goguenard, vous écrirez à la supérieure du Sucré^GcBMx que vous souffrez de votre larynx.

Or lip larynx du Père Candal était le prétexte dont il usait et abusait pour se permettre des villégiatures très-prolongées. Il comprit la malice, mais il ne la releva pas, et sortit en disant: — Je partirai par le premier convoL

— Vous le voyez, dit un bon Père à vues assez courtes et tout rempli de zèle pour la compagnie, il commence à comprendre l'esprit de notre sainte maison: il entend et il obéi^

— Ne vous y fiez pas, dit un autre, il finira par sortir d'ici et c'est le démon de l'orgueil qui le perdra.

— Ou bien un autre démon, murmura tout bas le vieux Père, qui ne se refusait pas le plaisir de faire de petites épigrammes.

Le Jésuite arriva à T.; il reçut à la maison de l'Inquisition l'accueil le plus dialeureux. Quel bonheur de revoir ce cher Père, qui avait fait tant de bien pendant le carême qu'il avait prêché à T.! Le Révérend répondait, en tâchant de prendre un air modeste, et il se disait à part lui: — Où veulent en venir ces flatteurs? Il faut

PAR t'ABBÉ *** 35

qu'Bs aient ici un forîeut besoin de mon ministère.

Le Provincial mena le Père Candâl <ihez lui: là on trouva quelques-uns des membres du conseil et Ton causa pendant quatre heures d'une affaire de la plus haute importance. En sortant de la chambre du Provincial, le Père Candal lui disait:

— Soyez tranquille, mon Révérend Père, je me charge de la réussite, je vous réponds de tout.

Et sur la figure du Jésuite, on lisait tout l'orgueil du triomphe.

-^ Il est plus vain et plus présomptueux que jamais, dit le Provincial, mais auprès des femmes cetfe espèce d'hommes réussit toujours.

Il y avait à T. une femme très-haut placée dans Testime du monde et* surtout du monde religieux. C'était la comtesse de *♦*. Elle avait de quarante-huit "à cinquante ans. Son cœur était froid et son esprit enthousiaste; son exaltation dans ses principes, dans ses opinions ne connaissaient pas de bornes. Tout ce qu'elle avait de passion se concentrait dans sa tête et s'évaporait en paroles ardentes. Ses parents lui avaient fait faire à quinze ans un mariage d'argent : on l^avait donnée à un vieillard, mais titré et ayant soixante mille livres de rentes. Le mariage ne fut, pour la comtesse, qu'une épreuve où son coeur et ses sens se broyèrent dans les cruelles révoltes dit

86 LE laUMT

dégoût Restée veuve à vingt ans, elle ne chercha pas, dans une seconde union, le bonheur qu'elle n'avait pu rencontrer dans la première. Elle était déjà dans l'entière dépendance du Père Boniface, madré Jésuite s'il en fut II connaissait trop bien -quels avantages la société pauvait retirer d'une veuve riche, titrée, ardente et opiniâtre d^ns ses volontés, pour négliger de mettre en œuvre les préceptes des Monita sécréta touchant la manière d'entretenir les veuves et de disposer de leurs biens. Les Jésuites ont souvent nié l'authenticité de ces instructions. Mais si elles n'ont pas été écrites par les Révérends Pères, on peut dire qu'elles ont été tracées d'après leurs actes, et personne mieux que le Père Boniface n'en possédait l'esprit

Sans quitter le monde, la comtesse y afficha un rigorisme outré. Sa conduite irréprochable lui inspirait un orgueil tout pharisaïque; elle ne s'avouait pas qu'en somme cette vertu, que sa coterie faisait sonner si haut, tenait surtout à la froideur de ses sens et de son cœur et au peu d'attrait que sa physionomie hautaine inspirait généralement Elle triomphait sans péril. Mais il faut convenir que, grâce aux cent voix de la renommée dont disposaient les Révérends Pères, elle ne triomphait pas sans gloire. Ils avaient su l'élever sur un piédestal; et toute la ville de T. s^inclinait devant elle. Enfin les Révérends surent SI bien tirer parti des défauts et des qualités de

PAR l'abbé *** , 37

la comtesse, qu'ils prirent sur son esprit un empire absolu.

Elle arrivait à cette période ou les femmes coramencent quelquefois une seconde jeunesse. Elle prit un léger embonpoint qui ôtait à ses traits ce qu'ils avaient de trop prononcé et d'anguleux. C'est d'ordinaire vers quarante ans que se fait cette métamorphose. Alors les plus sévères voyant leur première jeunesse évanouie, sachant que la seconde ne sera qu'un- éclair fugitif, éprouvent, si leur cœur n'est pas rempli par l'amour maternel ou par une sainte affection conjugale, je ne sais quoi de douloureux. Quand elles ont aimé, elles regrettent ces émotions perdues, et se demandent si elles ne pourraient pas les retrouver. Si leur cœur est resté froid, elles se disent qu'elles ont manqué leur vie; et, dans ce moment critique, si elles ont encore de la grâce et de la beauté, leur vertu est plus en péril qu'aux jours de leur jeunesse. Larochefoucauld a dit: qu'il arrive toujours un moment où la plus honnête femme du monde est ennuyée de sa vertu. Ce moment est celui où l'on est encore belle, mais où l'on va cesser de l'être. Les plus prudes et les plus dévotes ne sont pas à l'abri de cet ennui là. Et la comtesse sentait repousser en elle je ne sais quel regain de cette coquetterie féminine qu'elle croyait étouffée depuis longtemps. Elle éprouva un besoin de mouvement inusité, et elle annonça qu'elle passerait tous les hivers

38 LE XàUDIT

(juatre mois à Paris. Les Révérends Pères connaissent le cœur humain en générai et en particulier le cœur féminin. La crise subie par la comtesse était prévue. On en reconnut les premiers symptômes: il fallait la combattre. Les voyages de Paris pouvaient être un danger. Od prévint le danger en la chargeant de s'occuper, avec les Pères de Paris, de divers intérêts relatifs à la société. On flattait ainsi son amour-propre, et Ton donnait un aliment à ce besoin d'activité

Îu'on pouvait craindre de voir se tourner ailleurs, e Père Candal, alors en grande faveur, fut mis en rapport avec la comtesse de ***. Elle l'entendit prêcher, et son enthousiasme pour lui devint extrême. Le Père était aimable, il était beau, il avait l'usage du grand monde; il savait parler aux femmes, les flatter, user avec elles de cette galanterie particulière à certains ecclésiastiques, qui ne sort jamais des bornes permises, mais qui est le reflet d'une galanterie mondaine quelquefois regrettable. Les Révérends Pères oqt toujoui's eu, dans leur compagnie, de ces Jésuites galantins destinés à agir auprès des veuves sur le retour, qu'un mariage, une fantaisie, un momeut d'ennui de leur vertu pourraient ravir à jamais à leur influence. On sait les jolis vers que faisait le Père Lemoine pour une femme du monde, et comment il comparait la rougeur des joues de la grande dame à celle des Chérubins, comparaison ou 1 avantage n'était pas aux esprits célestes.

PAR L'éBBÉ «*♦* 3®

Le Père Csindal eonsoKda l'œuvre des Pères de T. Une victoire décisive fut remportée sur le monde f»rét à ressaisir sa proie.

Ajoutons que la comtesse possédait une belle terre auprès de la Clavière, et qu'elle connaissait parfaitement Louise et Julio, Verdelon et même Madelette qui lui était recommandée par le Père Briffard.

Il j avait près ée deux ans que la comtesse n'avait vu le Père Candal, mais une correspondance active s'était établie entre eux , correspondance semi dévote, semi mondaine, où le Révérend parlait spiritualité et racontait à sa Philotée les nouvelles du grand monde.

La comtesse était dans la grande salle de son château. Elle nuançait avec beaucoup d'habileté les fleurs d'un ornement qu'elle brodait pour la chapelle des bons Pères. La porte du salon s'ouvrit. Un laquais en livrée annonça le Révérend Père Candal. La comtesse jeta un cri de surprise et de^joie, et fit au Jésuite cet accueil de dévote à un directeur aimé, dans lequel l'esprit le plus prévenu ne pourrait trouver prétexte à une censure et pourtant tout rempli de paroles chaleureuses, de charmantes calineries, de ces coquetteries mystiques que le sexe dévot seul connaît. Le Père Candal répondait à tout cela en homme habitué à de pareils succès; et la conversation s'engagea enfin sur les motifs qui l'avaient amené à T.

40 LB MAVDIT

•*- Je vais aux F4aux-BoDii6s, dit le Père. Le

docteur Cruveiller m'a conseillé de prendre les eaux. Je souffre constamnftent du larynx, ce qui m'obligera peut-être de quitter le oiiaistère de la prédication.

— 0 mon Père! Dieu ne permettra pas un pareil malheur. Vous êtes si jeune encore, et vous pouvez faire tant de bien aux âmes!

— Dieu a ses desseins, madame la comtesse, et nous devons nous y soumettra. J'avais reçu Tordre de me rendre directemegit aux Pyrénées sans m'arréter à T. Dans notre société, nous ne devons pas discuter un ordre , mais obéir. Pour vous, madame la comtesse, je me suis écarté de l'esprit de notre sainte règle. J'ai demandé la permission et je Tai obtenue, avec assez de peine, de rester deux jours à T.

— Et c'est pour moi, mon Père, dit la comtesse en souriant, que vous avez commis cette grave infraction?

— M'était-il possible, madame, de passer si près de vous sans vous voir?

Il faut renoncer à décrire le regard de béate gratitude que la comtesse jeta sur le Père.

— Je vois avec bonheur, poursuivit-il, que votre santé est parfaite, et, si j'étais homme du monde, je vous dirais quelques fadeui*s sur l'éclat de votre teint. Vraiment vous n'avez pas l'air d'avoir plus de trente ans.

La comtesse prit un air modeste.

PAR l'aRBR *♦* 41

— Et pourtant j'ai dû vieillir avant l*âge : ma jeunesse a été remplie par de si cruelles épreuves!

— Il faut en remercier Dieu, madame, c'est le moyen par lequel il vous a appelée à lui.

— Oui, mon Père, et je remercie aussi celui qui m'a enseigné la voie dans laquelle je devais marcher.

— J'ri prié Dieu de m'inspirer. Mon cœur se portait tout naturellement à vous servir. Votre position était si intéressante!

Le Père Candal soupira, la dévote soupira aussi. Le Jésuite jugeant qu'il avait fait assez de sentimentalité avec cette femme dont il appréciait très-bien la sécheresse de cœur, mais dont l'amitié factice flattait son orgueil, reprit d'un ton plus dégagé:

— Je suis persuadé qu'avec la paix que vous avez su mettre dans votre âme, vous vivrez encore plus longtemps que ne Fa fait votre excellente et sainte amie, madame de la Clavière. J'ai appris sa mort en arrivant ici, et j'en suis trèsaffligé. Je l'avais rencontrée quelquefois chez vous et j'avais apprécié la fermeté de son caractère, sa sainteté surtout

— Oui, c'était une sainte, une véritable sainte et dévouée autant que moi aux intérêts de votre société.

— Vous avez entendu parler de son testa* ment?

— Oui, sans doute.

42 LB MAUfHT

— * Et VOUS «0 coiinaisMS les ëisposiliona? j

— Je MÎsqu'ette a constitué rexeeUenc M. Tour* i oichon, ^e vous avez vu SMiveBt chez moi, pour son légataire univeraei, c'est à être qu'elle a toot donné à cette «hère compagnie, qui ne saurait trop posséder pour accomplir les OMiyres qu'elle est appelée à faire.

— Eâ M. Tabbé JuUo ce prêtre philosophe, si cher au parti révolutionnaire de T., que dit-il de cela?

— Si M. l'abbé iuHo se rendait justice, il se dirait que sa tante le connaissait trop bien pour lui laisser sa fortune. Il ne l'eût pas à comp sâr employée selon les vues de cette pieuse femme.

"- Cela est probable. Et sa sœur mademoiselle Louise? Je l'ai connue bien pieuse, il y a quatre ans. On disait qu'elle allait entrer au Sacré-Cœur.

*— Sous l'influence de son frère, elle parait avoir changé d'avis. Vous ne pouvez vous imaginer, mon Père, le mal que ce prêtre fait à l'Église. Il y a longtemps qu'il devrait être iaterdit.

— On dit qu'il a des partisans nombreux à T.

— Oui, il a su profiter de sa faveur auprès du défunt archevêque pour se faire un parti. L'archevêque actuel ménage les hommes de ce parti, parce qu'ils appartiennent presque tous au gouvernement. Et, vous le comprenez, son prédécesseur était cardinal.

PAR l'abbé *** 48

— Et il pepse, mad^m»^ ajoipta le Jésuite en souriaot, gue la baretle lui irait tout auBsi bien qu'à son prédécesseur.

— Précisément.

— Ils sont tous comme cela dans le clergé séculier, dit le Jésuite, en haussant les épaules^ l'ambition les dévore. L'ambition, madame, peut être une vertu, mais à la condition de ne pas s'individualiser. Les ordres religieux, surtout lie nôtre, remplissent cet idéal. Tous les membres de notre société sont animés d'une sainte, d'une louable ambition, celle de voir leur ordre s'élever, s'accroître, s'enricbir, réaliser ainsi le bien qu'il est appelé à faire dans la société chrétienne. Nous voulons tous, comme individus, être à jamais ignorés du monde ; nous renonçons en nous faisant Jésuites même aux dignités de l'Église. Mais nous voulons que la compagnie soit puissante, parce que cela est nécessaire. Revenons aux neveux de madame de la Clavière. Celte petite Louise n'est donc plus aussi pieuse qu'au* trefois ?

— Non, elle a bien changé; elle a quitté le Père Briffard.

— Tant pis. J'ai une triste opinion des motifs qui ont pu amener cette détermination. A quel prêtre s'adresse- t-elle à présent?

— Au curé de sa paroisse.

— Ah! M. B***, un prêtre, je crois, un peu

dans les idées de l'abbé Julio. Il y a nn pèlerinage dans sa paroisse, Nolre*Danie-des-Epine&

— Précisément, et il déteste les Jésuites pam qu'ils ont bâti une chapelle près de la sienne.

— Je sais cela, dit le Jésuite; ce prêtre ne manque pas de talent, il est régulier dans ses mœurs, m'a-t-on dit; mais ce n'est pas un homme intérieur, il ne vaut rien pour la direction des âmes. Le clergé séculier manque essentiellemenl de ce côlé-là.

— Il manque par beaucoup d'autres côtés, mon Révérend Père ; et je suis assez de l'avis de ce bon Capucin le Père Basile, qui ne se gêne pas pour dire que le clergé séculier n'est bon que pour fournir des sacristains aux Jésuites.

Le Père Caudal sourit.

— Ces excellents Capucins, dit-il, nous ont toujours été dévoués; ils jettent nos idées dans le peuple. Cela ne les empêche pas de songer à leurs intérêts plus qu'aux nôtres. Ah! les ordres mendiants! continua le Père, si leur fondateur revenait, il serait bien surpris, lui qui ne voulait pour ses disciples que des bâtiments en bois ou en terre, des églises basses et petites, la pauvreté partout! Enfin, tels qu'ils sont, ils nous servent. Quant au curé de la Clavière, ce n'est pas de lui que mademoiselle Louise recevra les conseils pro* près à affermir sa vocation religieuse.

— Oh ! sa vocation, elle est perdue, je vous assure, et je sais que madame.de la Clavière au

PlR I,*ABBÉ *** 45

rait fait beaucoup plus pour Louise, si elle eût persévéré à vouloir entrer au Sacré-Cœur. Mais elle n'a pas voulu laisser à sa nièce les moyens de rester dans un monde que la faiblesse de son caractère rendrait dangereux pour elle. Madame de la Clavière a tout sacrifié à l'intérêt spirituel de sa chère Louise. Quant à Tabbé Julio, le jour où il a prêché cette prise d'habit aux Carmélites, qui s'est terminée d'une manière si scandaleuse, elle m'a dit: Jamais mon neveu ne sera mon héritier.

— Ah ! elle vous a dit cela ? .

— Positivement.

— Bien, il faudra s'en souvenir en temps et lieu.

— Savez- vous, mon Révérend Père, que votre société a fait là un joli coup de filet. Tournichon a dit au Père Boniface que la fortune de madame de la Clavière pouvait aller à plus de six cent mille francs.

— Allons ! se dit le Père, il est temps d'aborder la question.

— Vous dites vrai, madame la comtesse, et dans ce moment de pareils secours de la Providence nous sont bien nécessaires. Nous aypns des projets pour la gloire et le triomphe de l'Église, que nous ne pouvons réaliser sans d'immenses ressources. Travailler pour nous et avec nous, c'est travailler pour Dieu, et ceux qui sont contre nous, sont encore plus les ennemis de Dieu

46 LE VADMT

que les nôtres. Grâce à ceux-là, peut-être il se pourrait que Théritage de madame de la Clavier? échappât à Tournicfaon et par conséquent à nous.

— Serait-^ii possible? On assnre pourtant que le testament est ei^ règle.

— Oui, et, malgré cela, il sera attaqué. Nos Pères, au moment de mon arrivée à T., eti recevaient Tavis.

— Attaqué, et par qui?

— Par les héritiers de ^madame de la Clavière. Dans tout* cela, nos Pères ont fait me école. Tournichon et le Père Briffard croyaient tenir Madelette, cette vieille femme de chambre de madame de la €lavière qui dominait sa maitresse; ils comptaient sans les instincts cupides de cette créature. On lui a fait sa part trop petite; et, furieuse, elle s'est trouvée tout à coup prise d'un gr»nd amour pour Tabbé Julio et pour sa sœur. Elle a dévoilé beaucoup de choses; il paraît qu'elle écoutait aux portes. Cela peut être bon quelquefois, mais pas toujours. Il y a certaine histoire de notaire mandé par la vieille dame qui, racontée à la manière de Madelette, peut devenir très-fâcheuse. Tournichon, de son côlé, croyant que Louise et Tabbé Julio n'entendaienl rien aux affaires, leur a dit (il est bête quelquefois le Tournichon) que bien certainement les volontés de la bonne madame de la Clavière seraient exécutées. Le mot a été rapporté à l'avocat Verdelon, cet ancien abbé défroqué; il a

PAR h*Âmi ♦** 47

eu ane conférence avec Madeletle che2 le curé de t» Clavîère, notr« ennemi mortel, et Ton va faire de tout cela un bon petit procès en cdpta^ tion d'béritafe et présenter le testament comme un fidéic4^mmis;

— Il n'est pas autre chose.

— Sens douie, mais comme la loi ne recon> naii pas les fidéicommis, il pourrait être annulé.

— Ah! la loi ne les reconnaît pa«?

— Mon, madame; mais, ajouta le Jésuite en souriant, nous, nous ne reconnaissons pas la loi. Ce procès, s'il nous eût été intenté il y a quatre oo cinq ans, était imperdable. Au temps où nous vivons c'est autre chose. Madelette est on té* moin terrible. Je suis sûr qu'elle invente la moitié de ce qu'elle raconte; mais elle en a assez vu , assez entendu pour établir la vérité d'un fidéicommis , à moins qu'elle ne se rétracte et que, lorsqu'on voudra commencer l'affaire, l'élément sur lequel on comptait se trouve avoir disparu. Alors nos ennemis seraient bien attrapés. Peut-être cette pauvre fille, bonne au fond, à ce que l'on dit, égarée par la passion de l'avarice, reviendrat-^lie à des sentiments meilleurs. Mais on ne peut guère l'espérer. C'est l'avarice qui a perdu Judas, et Judas est mort impénitent.

— N'y aurait-il pas un moyen de prévenir ce malheureux procès?

— • Nos Pères de T., madame, étaient très* préoccupés de cette nouvelle. Un d'eux, le plus

48 LE XàUIKT

îeooe, a ouyert un avi& Sa proposition a été rejetée, et lui-même a reconnu qu'on avait raison. Et, pourtant!...

— Et cet avis, mon Père, quel est-il?

Et tous les traits de la comtesse exprimaient la plus vive curiosité.

— Vous aimez assez la compagnie pour que je puisse vous livrer ses secrets. Ce Père voulait qu'on achetât le silence de Madelette.

— Il me semble qu'il avait raison. Le Père Briffard, par exemple, est adroit; c'est le confesseur de Madelette.

— Et si l'on échouait? On se serait compromis par cette tentative même. Et puis les exigences de cette femme seraient en raison du besoin qu'on aurait de ses dénégations. Voilà pour le côté matériel de l'affaire:

— Seraient- ce donc là de si grandes difficultés?

— Non, sans doute; aussi ce ne sont pas là les raisons qui ont fait repousser ce projet U y a encore le côté moral. Eh bien ! madame la comtesse, notre société est en quelque sorte une iridividualité : à ce titre, elle a ses délicatesses. Pas un de nous ne voudrait, pour lui personnellement, marchander à cette malheureuse son silence, bien que la cause fût parfaitement la juste: car, quoi de plus sacré que le droit de disposer de ce qui nous appartient? Toute loi qui entrave la volonté d'un testateur est une atteinte à la pro-

PAU L-AIBB ♦*♦ 4S

priété;. c'est une loi nutuvaise entacfaée à^ m^t ciaiisiBQe; od peut l'éliider aana scrupule. Toute^ fois, madame, bien que Ton prétende que nous avons mis en faveur cette maxime: La fin justifie les moyens y nous ne voulons pas, société, faire ce que nous ne ferions pas comme individus. Nous ne voulons pas payer cette malheureuse pour lui faire accomplir un devoir. Nous pourrions le faire pour un autre ordre religieux, même pour sauvegarder on inêérét mondain, s'il s'agissait de nos amis dévoués. Pour nous, c'est différent. Nous garderons notre dignité et nous ne donnerons pas une arme . terrible (car tout se sait) à la caiomiiie qui s'acharne après la Société de Jésus,

La comtesse admirait la délicatesse superlative et raffinée des bons Pères. Elle ne répondait pas et semblait rêveuse.

— Oui, dit-elle enfin, je comprends, vous ne pouvez agir vous-mêmes.

Et, changeant la conversation, elle parla d'aulre chose. Le Jésuite se leva pour partir ; elle raccompagna jusqu'au bout de l'aveaue; là ils se séparèrent. Quand le Père fut seul, il se frotta les mains d'un air de triomphe.

Madame la comtesse de *** donna l'ordre de mettre les chevaux à sa voiture ; elle prit un portefeuille tout rempli de billets de banque, et se fît coaduire au château de la Clavière. Le elle IV 4

demanda Madelette. Elle était iatimement con- Taincue qu'elle agissait d'après ses propres inspirations.

Mercuriale de rarcherêché.

Le terrible procès de la succession la Clavière occupait vivement les Jésuites. Le jour de l'audience approchait. Les Pères avaient su par la comtesse que Madelette, ramenée à de meilleurs sentiments, rétracterait ses imprudents aveux et qu'à toutes les questions qu'on pourrait lui faire, elle répondrait imperturbablement: „Je rétracte tout ce que j'ai dit; la colère contre M. Tournichon me faisait parler.'* La pyrénéenne avait été bien stylée par la comtesse ; il n'y avait donc plus rien à craindre de ce cété-là.

Le Provincial communiqua un autre projet à son conseil secret.

— Monseigneur l'archevêque, dit-il, a besoin de nous à Rome pour le chapeau de cardinal qu'il attend depuis deux ans. Notre révérend Père général travaille pour lui, et Monseigneur sait que nous pouvons beaucoup pour cette affaire qui lui tient énormément à coeur.

PAR l'a1«E ♦"*♦ 51

Ne pourrions-noQs pas lui laisser entrevoir que s'il forçait Tabbé Julio à se désister de sa deinaBd« contre nous, notre vive reconnaissance nous porterait à redoubler d'instances auprès de Sa Sainteté, pour en obtenir ce bienheureux chapeau?

^- Ceci est d'une exécution bien difficile, dit un Père, Cest grave de demander à un archevèqctô (jl'intervenir dans les intérêts de famille d*un de ses prêtres.

— Vraiment, mon Révérend, dit avec un fin sourire le Père Boniface, vous croyez cela? Allons donc! les évéques se gênent bien avec leur clergé. Ils les ont si bien assouplis qu'ils en manient les trois quarts comme des gants. Accoutumés à cette obéissance, ils deviennent implacables quand on leur résiste. Et Tabbé Julio fût-il, comme Je le crois, au nombre des récalcitrants, Tarchevêque craindrait très- peu de lui dire: Renoncez à ce procès ou demain Je vous interdis. Songez donc que ce mot est tout puissant sur le clergé. Être interdit! Mais c'est être Jeté au bagne dans l'opinion du monde religieux. Le prêtre s'humilie toujours devant cette menace. Mon opinion est qu'il faut recourir à ce moyen.

Les autres Pères s'inclinèrent en signe d'assentiment.

— M'adresserai-Je directement à Sa Grandeur? ^t le Provincial, ou bien me servirai-Je du vi-

5â LE BâinilT

caîre-général que j'ai sa ncCtre compiéteikient dans B08 intéréte? Les é^àques <)ui dous flattent tant exténearement, qui nous promettent oMNits et merveilles, ne sont pas toujours éans le fiMd pour nous, et je soupçeoine fort notre archevêque de se servir de nous comme d'instruments, sans avoir un altaehemMit bien sincère pour notre société. Je suis sûr de son vicaire-généraL

— Dans ce cas, mon Révérend, dit le Père Briffard, ma pensée serait de se servir eu vicairegénéral qui traitera plus facilenient avec Sa Grandeur de cette affaire difOcile. Mous savons qu'il convoite ardemment un évéché; promenez -hû d'user en sa faveur des influences secrètes que nous avons auprès du pouvoir. Avec cela ne craignez rien: il marchera.

Queues jours après, Julio descendu de Saint- Aveniin, prenait la diligence de Luchon à T. C'était la première fois qu'il parcourait, triste et préoccupé, cette délicieuse vallée de la Pique, depuis qu'il l'avait suivie en menant avec lui de T. le cher trésor de son cœur, sa bien-aimée Louise. Maintenant il était appelé à l'archevéctié; une lettre sèche, de quelques lignes, écrite par le vicaire-général, lui enjoignait de se rendre in^ médiatement pour une communication importante i de Sa Grandeur.

Était-ce l'affaire de la dénonciation de la mère ' Judas? Mais l'archevêque avait glissé sur cela, | dans sa visite à Saim-Aventin. Élaitrce renquéte 1

PAB l'^bbé ♦** .63

Bur la fameuse nàon de Lisette Caharons? L'archevêque n'en avait pas dit un mot ni en chaîne ni en particulier; et s'il eût voulii faire mousser l'affaire, il n'«ût jias manqué d'en parler dans son serfidon au peuple, ta mère Judas s'y atten* dait: les petites dévotes de h paroosse avaient élié scandalisées du silence de l'archevêque et avaient dit: Le curé aura parlé contre le mi* racle... Serait* ce le procès contre les Jésuites? Mais de quel droit se méterait-il d'une affaire de famille?

Twit retors que fût rillustrisskne et révérendissîme Le Gricq^ ce n'était pas chose facile que d'amener un homme tel que Julio à s'incliner devant le désir d'un supérieur ou à céder à ses menaces. Il essaya cependant; et lorsque le curé de Saint-Aventin eut été introduit dans son cabinet de travail, il tenta d'abord de l'entamer par des considérations insidieuses.

— Je vous ai fait venir, M. le curé, pour une affaire grave, bien grave. Vous me comprenez: il s'agit de votre procès contre les Jésuites. Dans toute autre circonâtanee, et pour tout au monde, je ne me fusse mêlé d'une affaire de famille, Unt que le prêtre la traite sans scandale. Mais ici tout est changé: il s'agit d'un ordre respectable qui tient un rang dans l'Église. Ce procès, dit-on, va prendre des proportions considérables. Votre avocat en fait déjà grand bruit. Il a quelque répuUâon; et plaider contre les Je-

suites est un morceau trop prMeax pour qu'un ayocat ne s'en délecte à l'avance. Le parti libéral et révolutionnaire, violent à T. comme partout, compte très -bien exploiter ce procès, au profit de sa haine contre TÉglise si odieusement persécutée à Rome et en France même. Ce procès sera donc un véritable scandale. Vos opinions malheureuses, émises en chaire et dans ce triste livre attribué à mon vénérable prédécesseur, vous ont rendu un sujet d'admiration pour le parti des incrédules et des impies. Vous avez là de bien mauvais acolytes, M. le curé; je ne vous en fais pas compliment. Mais vous ne m'accuserez pas d'avoir été tyran envers vous. On crie si fort aujourd'hui contre le despotisme épiscopal. Je vous prends pour juge. J'ai laissé là cette terrible affaire du testament religieux du cardinal de Fiamarens au sujet de laquelle j'ai reçu des lettres des quatre coins de la France. Pour vos sermons si peu conformes à la doctrine qu'on pourrait y trouver dix hérésies pour une, j'ai fermé les yeux. On est venu me fatiguer de plaintes; et vous ne saurez jamais ce que j'ai eu de luttes à soutenir pour vous. J'ai tout rejeté sur votre jeunesse, sur votre caractère imprudent et sur les misères de l'improvisation. Une plainte grave sur vos mœurs, formellement adressée ici par une personne très -méritante et par l'organe d'un saint prêtre que nous ne pouvons suspecter de légèreté, n'a pas eu d'autre suite qu'une enquête

pAft l'aube *♦* 56

<l'uQ seeret absolu desUûée à meUxe ma responsabililé à couvert. Tout cela prouve que je ne «uis pas sévère pour vous.

Mais aujourd'hui ma position change: les Jésuites soQt puissants; ils sont influents à T. Lutter contre eux, c'est bien imprudent. Tout archevêque que je suis, cela soit dit entre nous, je ne vaudrais pas avoir un procès avec eux: ce serait pot 4le terre contre pot de fer. Outre que je risquerais comme toujours de perdre, tant les décisions des tribunaux sont incertaines, j'aurais contre moi toute ma ville épiscopale qui les a en si grande, et du reste, si légitime vénération. Hélas! mon cher M. le curé, un archevêque passe à T., les Jésuites y restent. Une. corporation ne meurt pas. Souffrez donc que je vous conseille le parti que je suivrais moi-même dans votre position: je ne lutterais pas.

Je sais que vous m'objecterez les intérêts de mademoiselle votre sœur.. Sans doute, c'est un motif respectable. Je comprends que yous vous regardiez jusqu'à un certain point comme son tuteur. Cepe4»dant votre bonne tante avait jugé qu'une pension . viagère était suffisante pour une jeune personne qui, disait-on, avait la vocation religieuse. Quant à vous, M. le curé, évidemment, avec les petits revenus d'une cure, la pension que vous assure le testament de votre tante est plus que suffisante pour vous donner une existence heu-

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reQse. Nous avons besoin de peu êe cbose dans le sacerdoce.

Cependant, si vous vous déterminiez à écoater mes inspirations dans cette malheureuse affaire pour laquelle peut-être, poussé par Topinioa religieuse qui est reine à T., vous. le savez, je serais obligé de prendre des déterminations qui me coûteraient beaucovp, il me semble qu'il y aurait matière à un arrangement. Je me ferais, mon IMeu! bien volontiers, l'intermédiaire, entre les bons Pères et vous. Comme vous ne ^vez avoir en vue dans ce procès que les intérêts de votre sœur, on pourrait proposer aux Jésuites un compromis, soit d'augmenter la rente viagère allouée à votre sœur, soit de payer un capital plus considérable qui lui servirait de dot, dans le cas où elle voudrait s'établir dans le .monde.

Voilà, M. le curé, avant toute autre décision de ma part, ce que j'ai cru pouvoir vous proposer, dans l'intérêt de votre paix, dans celui de h religion attaquée aujourd'hui de toutes parts, pour éviter ie triomphe des ennemis de la foi et le scandale qu'ils vont donner, en publiant ce procès avec profusion dans tous leurs mauvais journaux. Ne vaut -il pas mieux vous désister, moyennant un arrangement dont je serais heureux de discuter les conditions, en prenant vos intérêts comme tout évêque doit le faire pour son clergé?

?oyez, à quoi vous décide»- vous?

Je n'ai, Monseigneur, qu'une décision à

PAR l'awé ♦** 57

prendre, ceMe delà justice contre une odieuse 9po* liatîoD. S'il pouvait y avoir eu quelque doute dans mon esprit sur le lldéicomtDÎs de M. Tournichon en faveur des Jésuites, votre démarche atijourd'hui vis-à-vis de moi serait une dernière certitude. C'est moins la revendication des biens de ma famille que le sentiment d'indignation pour une fraude longtemps calculée qui me détermine à ne pas me désister, en mon nom, pas plus qu'en celui de ma sœur, d'une instance on il est évident que la justice sera pour nous. Il m'est pénible de vous dire. Monseigneur, que je regrette de voir un évéque prendre en main une aussi mauvaise cause et proposer un compromis qui serait toujours une spoliation.

— Vous ne m'avez pas compris, M. le curé. Vous supposez que je suis chargé de la part des Pères de vous faire des offres d'arrangement. Je vous atteste devant Dieu que cela n'est pas. C'est une idée qui m'est purement personnelle.

L'ardbevéque disait vrai. Les Jésuites avaient fait agir le vicaire-général auprès du prélat pour le déterminer à user de son influence et de son pouvoir sur Julio, afin de déterminer celui-ci à renoneer «n procès : mais ils étaient trop habiles pour avoir été au delà. Seulement l'arêhevéque n'était pas leur dupe.

— Quand il s'agit, ^^ntinua-t-il , d'éviter un scandale, une communauté fait des sacrifices et se saigne aux quatre veines. Je suis persuadé que les

58 LB MADIMT

Jésoites, pour ne pas attirer sur eux i'atiealîou d'un public toujours hostile, obtiendraient du pieux et vénérable M. Tournichon de modifier les coo* ditions du testament, à la condition d'un désistement de ?otre part

— Alors, Monseigneur, je m'explique très-peu votre intervention auprès de moi.

— Vous ne vous l'expliquez pas, M. le curé: mon intention est pourtant bien claire. Il s'agit d'éviter un procès scandaleux intenté par un prêtre contre un ordre religieux, objet d'un respect général dans l'Eglise. Cela est assez précis, il me semble.

— Mais pourquoi, Monseigueur, seriez-vous moins le défenseur des intérêts du prêtre , dont vous êtes le protecteur naturel que celui d'uo ordre, dont vous connaissez aussi bien que moi l'esprit envahisseur?

— Je n'ai point à juger les Jésuites ; et la spoliation dont vous vous plaignez est bien loin de m'être prouvée. Mais je réponds, devant le saint | Père et devant l'opinion catholique, des actes publics de mes prêtres. On ne m'a reproché que i trop d'indulgence pour vous : je ne veux, pas que les récriminations recommencent Je suis las de j ces tracasseries et il faut que cela finisse. J'ai voulu vous proposer un moyen simple et hono- i rable de terminer cette afiaire, en sauvegardant les intérêts de votre sœur. En cela^ j'étais dans j mon rôle d'évêque et de père. Si vous méconnaissez mes intentions si droites et si pures, il \

PAR l'abbé ♦** 69

ne me restera qu'un moyen, que je tenais par dessus tout à éviter, le recours à mon pouvoir spirituel sur vous.

— J'ignore complètement quel droit la charge épiscopale vous donne sur la fortune des membres de votre clergé.

— Pas de subtilités ici, M. le curé. Évidemment je ne puis avoir la prétention de disposer de votre fortune. Mais, quand, dans la vie privée, le prêtre fait des actes qui peuvent compromettre le corps auquel il a l'honneur d'appartenir, quand il est possible ^ue Tévéque, en usant de San autorité, empéclie un grand trouble dans l'Église, il est dans son droit, mieux que ^ cela, c'est pour lui un devoir d'en user. Relisez l'Évangile, M. l'abbé, et apprenez qu'il est des cas où U est bon, quand on nous demande notre robe, d'abandonner même notre manteau.

— Nous prolongerions indéQniment cet entretien, JMonseigneur. Du moment que vous vous expliquez ainsi vos droits vis-à-vis de vos prêtres, je n'ai plus rien à ajouter...

— Mais enfin vous disposez- vous à m'obéir?

— Je vous le répète. Monseigneur, je vous dois l'obéissance dans toutes les choses du saint ministère. C'est l'engagement de mon sacerdoce. Hors de là, j'ai tous mes droits d'homme et de citoyen et je me les réserve.

— Ils sont beaux vos droits de citoyen 1 Voilà bien encore une autre idée. Je l'ai enteadue faire

60 LB «MJorr

Mlle distinctioii: le prêtre et le cîto]reii! EkUeB, M. le ouiré, sadiei que l'épîscopat ne la recammA pas, c«tte distinction. Ce sont là les ^ idées modernes : la séparation de l'Église et de TÉlat. Dam Totre église vous seriez le curé ée la paroisse: hors de là, vous seriez M. Julio de la Clavière, propriétaire, électeur, éligiMe; personnage moitié homme d'Église, moitié homme du monde. Ces théories-là sont jugées aujourd'hui. L'épisoopat les repousse, il en a horreur. Mon cher M. Je curé, le joor où vous êtes entré dans TÉglise, l^omme en vous: a disparu: vous avez reçu la royauté sacerdotale, et comme l'âme est pi<is ifue le oorps et que la nature la plus noble prédomine sur l'autre, de même qu'on dit : l'homme, ea parlant de l'âme revêtue du corps: on dit: le prêtre, i du chréti4« élevé au sacerdoce. Voilà votre dignité. Je regrette que vous soyez encore à le comprendre, et qu'un homme auquel on prête de l'es- | prit se plaise à descendre des hauteurs de sa consécration saeerdotsle pour se mettre au niveau des gens du monde. Vous suivez là, M. le curé, une voie bien fatale. Si vous y persévérez, croyezen un évéque qui a plus d'âge et plus d'expérience que vous, vous finirez mal.

— J'espère que Dieu me protégera. Monseigneur. Quant à la distinction de l'homme et do prêtre, je la maintiens en moi, parce que c'est Dieu qui l'a faite. Je ne dors pas, je ne dtne pas comme prêtre. Et cet homme, qui est en

moi avmit è» préit«, a san. «xtaUnee. parmi la$ autres hommes en dehors 4e VèLai saoeirdoUl qu'il a embrassé. Cette exisleDce le lie à la sociélié» lai donne des devoirs, lui assare de» dreûs, sur lesquels l'Égiise n'a rien à voir. De même que le prêtre en moi ne dépettdr- pas du ma^strat civil comme $MréÊre, le eifoyen ne dépend pas de Tévéque.

€e sont là^ Mooseipieur, des idées Ireip srm* pies pour qu'il soit poseiMe d'en adapter d'autres^ Si révèque qui m'a élevé a» sacerdoce, m'avait parlé comme vous le faites, j'aurais refusé cette dignité que j'aime, mais que je ne pourrais comprendre, comme détruîsan£ en aïoi Thomme et le citoyen.

— Nous le comprenons ainsi, nous; et c'est aÎDSî que Teateiident les bons prêtres: voilà pourquoi ils ont un habit saint et qu'ils n'en revêtent jamais d'autre ; qu'une eouronae est sur leur tête pour marque de leur consécration. C'est un peuple à part: gens sancta^ ro^^gle sacerdotium.

Mais enfin, laissons cela, je tiens à recevoir de vous une réponse positive. Voulez-vous m'obliger à des mesures sévères?

— Monseigneur, vous êtes maître: le prêti*e vous est livré pieds et poings liés. Nul recours contre votre puissance. Je m'étonne même que Votre Grandeur consente à parlementer avec moi. Vous avez des collègues qui y mettent moins de façon. Us brisent le prêtre sans pitié. Que leur

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importe une existence troublée, toat un avenir perdu ? Que leur fait ce paria qui n'a contre eux que le droit d'une protestation stérile?

Franchement, monseigneur, tous valez mieux qae vos frères dans l'éptseopat: tous ne tuez pas les gens sans les entendre.

— Laissons^là ces raiUeHes, monsieur, assez mal placées dans la bouche d'un prêtre; et puisqu'il faut en finir, je vous ordonne, au nom de l'obéissance que tous m'avez jurée, de vous abstenir de cette poursuite qui serait une tache au clergé de T., et un scandale pour toiH le monde catholique.

— Monseigneur, l'obéissance que j'ai promise avait pour objet ma conduite comme pasteur. Cette ob^ssance ne peut «'appliquer à ma vie d'homme et à mes intérêts de fortune. Je souffrirai de résister à un ordre de mon évêque, mais mon devoir et ma conscience avant tout

— Cest donc un non formel.

— Oui, Monseigneur.

— Eh bien, nous verrons.

PAR l'amé ♦** 63

Ministère d« Jnlio.

Julio revînt profondément attristé à Saint- Âventin. Dans son irritation, Tarchevéque pouvait recourir à des voies extrêmes. Pour le prêtre, ii n'y a qu'une pénalité et celle-là est terrible. Elle ne tient compte ni de la vie privée, pure de toute tache, ni du dévouement dans le rude labeur dur presbytère. Elle frappe tout dans le prêtre, Tbonneur, le premier des biens du prolétaire le plu» obscur, l'existence même en lui enlevant le pain attaché à son modeste bénéfice. Aux yeux du vulgaire stupide, dans le monde religieux, le prêtre que révêque frappe . d'interdit ou' de suspense, n'importe pour quelle cause, qu'il ait foulé aux pieds l'hostie du tabernacle, ou manqué à la discipline en refusant de se raser le crâne, est le bandit de l'Église, le forçat.

Quand vous avez la triste curiosité de pénétrer dans un bagne, que vous voyez ces hommes enchainés, portant leur uniforme ignolife, vous ,

dites avec horreur: Voilà des voleurs, des incen- I

diairejs, des assassins, des faussaires. Quand le catholique voit le prêtre qu'une lettre éprscopale vient atteindre, comme un coup de foudre, el ei-

64 lE iiAxmiT

puiser du pauvre presbytère, le catholique ne le reconnaît plus, ce n'est plus le prêtre : il ne salue plus cet homme devenu à ses yeux un monstre d'étrange sorte. C'est pour lui le galérien ; il n'y manque plus que le costume.

Or il faut une âne de fer pour porter sur le front, toute sa vie, à travers la tourbe pieuse, sans s'affaisser dans le désespoir et sans blasphémer Dieu et les hommes, cette tache de boue appelée l'interdit .

Julio aurail-il ce courage?

Il savait pertinemment que, s'il y a beaucoup d'évéques, la majorité même, qui n'ont recours à cette horrible pénalité que dans les cas graves et extraordinaires, il y en a d'autres pour lesquels l'interdit est un jeu. L'Église actuelle, dans son alanguissement, n'a rien conservé des lois anciennes qui protégeaient le prêtre contre une erreur ou contre une malveillance. Les révolutions ont passé: elle» ont apporté au monde civil la liberté. Trente -huit millions d'h<»nmes en France regai^dent comme sacrée la vie du plus humble des membres de la grande famille appelée la patrie: un cheveu ne peut être touché ii sa tète par une violence, sans qu'une loi protectrice ne soit là pour lui offrir une sauvegarde. Les révolutions ont détruit la puissance politique du clergé, et, dans leur insouciance, elles n'ont pas su prévoir le jour où celui qui va visiter le pauvre, respirer la fièvre et le choléra au chevet

PAR l'aube ♦*♦ 65

des mourants n'a d'existence sur la terre que le caprice d'un maitre. Elles Font livré au dernier secrétaire d'évéché qui aura à venger une rancune, à l'évèque froissé des opinions d'un homme libre; elles ont conservé pour un homme seul, dans le monde, les conditions de l'esclave; et cet homme c'est le prêtre.

Il était impossible à Julio de se le dissimuler: sa paix, son bonheur, son avenir tenaient à un caprice.

Louise ne répondit que par des larmes au récit de l'entrevue de son frère avec l'archevêque Le Cricq. Par une cruelle fatalité, son bonheur à elle, mais son bonheur auquel elle tenait plus qu'à sa vie même, son union avec Auguste était liée à cette fortune qu'il fallait disputer à la captation soutenue par la toute-puissance épiscopale.

— Pauvre frère, je ne suis pas assez généreuse pour te dire : Jette leur au visage cet' or qu'ils ont tant convoité! Laissons ce pays misérable où le prêtre n'est qu'un paria; où l'on dépouille les orphelins au nom de Dieu ! Allons sur quelque terre libre où nous gagnerons, n'importe comment, le pain du jour. Tu as fait de brillantes études ; tu serais maître de langues ; je puis enseigner la musique; nous échapperons ainsi à nos bourreaux.

Mais, mon ami, je n'ai pas cette force sur moi-même. Tu as dû le deviner: mon cœur ne IV »

66 LE II4UPIT

s'appartient pas. Il est bien tard^ peal^^élre, date faire cet aveu. Dieu m'est témoin pourtant que je n'ai pas manqué de confiance en toi. Mais notre éducation, à nous femmes^ est si singulière : il semble que nous manquions à la pudeur, quand nous prononçons Jte mot d'amouir, même' devant un frère.

Maintenant que je t'ai dit tout, j'ai à te remercier de tes efforts pour me 40Qserver cette dot sans laquelle, hélas! je comprends que le don de mon cœur ne serait pas assea. Depuis que je suis près de toi, j'ai beaucoup réfléchi. En si peu de temps, que d'illusions tombées! Gomme la vie se montre à moi bien différente de ce que je la révais, il y a quelques mois à peine! J'ai reçu la leçon du malheur. Et cependant quelque rude que soit le coup, mon pauvre cœur ne peut pas rompre avec ses espérances.

Dis-moi, mon ami, que tu ne m'en veux pas, dis-^oi que tu me pardonnes d'accepter un dévouement qui peut avoir pour toi, pour ton ave* nir de prêtre, des conséquences m terribles.

— Ma bien*>aimée Louise, je remplis un devoir envers toi et je regarde ce devoir comme sacré. La loi de Dieu me commanderait de prendre en main la défense d'une orpheline dont le sort me serait remis par la Providence; que ne dois-je pas faire quand cette orpheline est ma soeur?

Puis il est bon qu'il y ait dans le monde des

PAB l'abbé ♦*♦ 67

hoanftes qm bnrrent Tinjastice, D'importé sons quel manleaii tUe se cacbe. Elle prend contre nous anjoard'bai la livrée pieuse d'une tongrégatien de religieux. Je résisterai à ce Satan revêtu d'une robe de Jésuite. Un arcbevèque se fait le séide de nos spoliateurs; je ne m'effraye pas de ses menaces. Ne crains rien, ma sœur, j'irai jusqu'au bout

— 0 mon ami, je ne doute pas de ton courage, mais je me demande si je ne suis pas bien coupable de t'exposer à une lutte contre les forts. de te compromettre vis-à-vis de ce monde clérical qui ne pardonne jamais une résistance. Sans moi, tu prendrais ton vol beureux et libre, et tu n'irais pas te briser dans des efforts, peut-être stériles, eontre les plus rusés et les plus tenaces des bommes. Mon Dieu! que je suis malbeureuse!

— Louise, l'injustice m'irrite: et j'eusse été seul que, probablement, j'eusse voulu revendiquer mon droit, inoins par amour de la fortune, dont je sens toutefois le prix comme moyen d'indépen* (ânce, que par sentiment de la justice et par besoin de dévoiler au monde la fraude exercée en grand sous le couvert du catbolicisme. Rassuretoi donc, notre cause est commune. Je suis heureux de me dévouer pour toi : mais ' avant tout, je me dévoue à une cause supérieure à la tienne, à la cause de Dieu.

Ces affirmations, quelque énergie qu'elles prissent dans la boucbe de Julio, ne rassuraient paa

Louise. La femme, avec les grands emporiemenls de son cceur, a plus le sens pratique des choses que rhomme, donl la logique puissante aboutit trop souvent à l'absolu. La femme voit les détails, les causes secondaires. Elle a, comme l'enfant, la mémoire des faits très-vive. Sa logique à elle, c'est ce qu'elle u vu.

Or Louise savait que les haines sacerdotales sont implacables, que, lorsqu'elles sont mises en jeu par des corporations puissantes, qu'elles sont soutenues par des ambitions qu'on a su habilement exploiter, elles ne connaissent plus d'obstacles. U ne lui échappait pas que l'intervention de l'archevêque n'était pas gratiiile de sa part, qu'il n'avait pas fait venir Julio à T. sans un intérêt majeur, complice par conséquent de l'intérêt des Jésuites. Et, ramenant tout à un résultat probable, elle se disait avec terreur:

— Nous sommes perdus!

La mère Judas avait protité de l'absence de quelques jours de Julio pour jouer dans Saint- Aventin son rôle infernal. Ce n'était pas de ta haine qu'elle avait pour Julio, c'était de l'horreur. ''>u jour où le prêtre intelligent n'avait pas voulu, ms sa loyauté, se prêter à l'une de ces fraudes ieuses destinée, selon les uns, à ranimer la ferîur des peuples, selon d'autres, à attirer de ^ches offrandes et à grossir l'escarcelle dans les acristies, dès ce jour Julio avait été jugé par elle. ' •**** '*elle ne savait ni aimer, ni haïr à demi.

PAR l'abbé *** 69

elle 4ieyaH prAner son curé à le faire passer pour un saint, ou le poursuivre avecune animosité impitoyable à le faire exécrer comme le plus infâme des pfêtres.

Ce dernier parti allait encore mieux à son caractère. Les voluptés de la vengeance sont plus âpres à de telles âmes que celles de l'enthousiasnte et du fanatisme. On se fatigue à toujours diviniser le même homme, on ne se fatigue pas à le harceler de haine. Il y a dans les cœurs dévots une source où le fiel ne tarit pas.

Julio était adoré dans sa paroisse. Les grands instincts du peuple ne le trompent pas. On peut quelquefois le tromper, mais il revient bientôt de ces opinions factices et rentre majestueusement dans le vrai. Les montagnards de Saint-Aventîn avaient quelque temps étudié ce jeune homme aux allures si différentes du type banal sur lequel se modèle le clergé. Cet homme si distingué de manières, si profond dans son langage, si simple eii toutes choses, familier avec tous, jusqu'aux limites de la dignité, allait à ces natures franches et/iin peu sauvages. Elles sentaient qu'elles avaient dans leur curé un homme de bien.

Les vieillards surtout, ces conservateurs traditionnels de l'expérience des ancêtres, étaient pleins d'admiration pour lui. Ils en devisaient entre eux: C'est un prêtre celui-là, disaient-ils.

Les hommes de l'âge mûr ne disaient qu'une seule parole: Nous avons là un ami.

70 LE autpiT

Les ji^uneft gêna plu» enthousiastes voyaîeiit en lui un homme exceptionnel: Nous l'aimonfi bien, était le cri parti de leur coeur.

Juho n'avait contre lui que la petite coterie de madame de la Caprède, Le peu de cas que Julio avait fait de Lisette Cabarous, la miraculée, jetait celle-ci naturellement dans les rancunes de la bonne mère. Suivaient ces créatures stupides ou fanatisées, jeunes fîHes au tempérament aialadiC, dont le cerveau surexcité ne modérait pas dans lin salutaire équilibre tous les organismes destinés à produire cet état de vie calme et doux quVn appelle la santé. Madame de la Caprède avait pris un empire absolu sur ce petit troupeau. Elle était son évangile sur la terre. Qui eût osé penser autrement que la bonne mère?

— Ce malheureux curé?

Il n'y avait pas d'autre nom pour Julio dans la bouche de la dévote. Et, ce mot vague qui n'était pas une injure dans la langue, mais qui laissait croire tout ce que pouvait inventer l'imagination, frappant du matin au soir l'oreille des jeunes fUles composant la confrérie de la paroisse, que concluait chacune d'elle? Évidemment que ^ulio était un bien mauvais prêtre, puisque la une mère le traitait sur ce ton.- Et quand leurs ands-péres, leurs pères, leurs, frères pariaient ec affection de ce même homme, c'était pour es propos de mondains; la bonne mère savait, jieux qu'eux tous, les choses d'Église.

PAK l'iUBB ♦♦* 71

€e fat mr ees faibles cervelle» ^e la mère Judas exerça son besoin de nuire au prêtre qu^elie éétes* taiU Outre les jeunes ittes ées conèréries, elle avak ses a£lidés intime», ses confidente.

Une lettre de T., arrivée le lendetnain même du retour de JifMo, i^rit à la vieille tienne les grands événements, le procès intenté par le curé aux Jésuites, l'indignation de Tarchevéque et ses efforls poor empéober ce grand scandale, les menaces d*un interdit au«[uel le bon archevêque ne se résoudrait qu'av«c une peine extrême, si le récalcitrant ne venait pas à résipiscence.

Cette lettre jeta macfcame de la Caprède dans le délire de la joie.

— Ah! il s'attaifue aux Jésuites, ce malheureux curél ditrelle à Lisette Cabarous et au petit co* mité des intimes. Il verra comme ils le feront danser.

S'attaquer aux Jésuites! mais pour. les petites filles, c'était s'attaquer à Dieu même*

— Aux Jésuitesl!! dit l'extatique.

— Aux Jésuites ! 1 ! dirent Manette , GottUe et Marion.

— Les bons Pères, ce sont des saints; mais à qui y touche, garef La révolution française s'est faite^ mes enfants, la tête de Louis XVI est tombée sur l'échafaud, parce qu'on avait chassé les Jésuites. Charles X est tombé, parce qu'il a cessé de les protéger.

— Ils sont donc bien nécessaires, bonne mère, les Jésuites?

— Comment nécessaires, ma ille? mais c'est Tavant-garde da catholicisme. Il n'y aurait pas de religion sans les Jésuites. Ce sont eux qui sou> tiennent à Rome notre très-saint Père le pape Pie IX. Ils ont fait l'Immaculée Conception de la Sainte-Vierge.

— 0 ma bonne mère, dit Lisette Cabarous, tâchez donc de les voir pour qu'ils fassent l'Immaculée Conception de notre cher saint Joseph.

— Certainement, mon enfant chérie: quand le jour sera venu. Dieu inspirera les Jésaites; et alors, vous, ma fille, vous serez glorifiée; et votre révélation sera répandue dans le monde entier. Priez toujours, ma fille: mais sachez bien que ce qui se fera se fera par un Jésuite.

— Mais le bon Père Basile!... dit Marion.

— Ohi celui-là est le précurseur de celui qui prendra en main la grande cause de l'époux de la Sainte Vierge. Rien ne peut se faire de bon dans l'Église que par les Jésuites.

— Je les aime donc bien moi, dit Gotille, et non pas ce malheureux curé.

— On ne doit pas dire qu'on ne l'aime pas, reprit avec une ironie mordante la mère Judas, la r;harité le défend. Mais il est bien permis de denander à Dieu d'en être délivré.

— La charité permet cela, ma mère ?

— Oh! parfaitement*

PAR. l'abbé *** 78

— n ne me parle jamais de la sainte Vierge au confessionnal, ma mère.

— J'ai voulu, dit Manette, le consulter sur jna vocation ; il ne m'a seulement pas écoutée : „Quand vous aurez vingt ans, nous nous occuperons de cela," m'a-t-il dit.

— Il se soucie bien des vocations, lui ! Voyez la belle œuvre qu'il a faite de sa sœur: une musicienne, une chanteuse!

— Ma mère, il me parle toujours de devoir.

— Oui, ma mère, il m'a dit à moi qu'on ne se sauverait qu'en faisant son devoir, et que quand on communierait tous les matins, qu'on se con* fesserait deux fois par semaine, si l'on ne remplissait pas ses devoirs, on ne se sauverait pas.

— Il m'a parlé exactement de la même manière : c'est un confesseur bien peu consolant. Ah! le Père Basile. Celui-là vous prenait tout le cœur. J'ai encore toutes chaudes à mon oreille les paroles d'amitié qu'il me disait au confessionnal: — Mon enfsint bien-aimée, ma fille chérie, mon ange. — Oh ! qu'il est doux de s'entendre appeler mon ange! Celui-là vous dit: ma fille, tout court.

— Son temps est compté, allez! meSv chers enfants. Je vous prédis que monseigneur nous en aura bientôt débarrassées. Mais priez la très-sainte Vierge et saint Joseph pour qu'on nous envoie un prêtre pieux, zélé, intérieur, mortifié, qui porte la paroisse aux pratiques, et soit bon pour les fidèles servantes de Dieu.

Les inahreiilaiiteS' {Mreles- de madame de la Caprède n'eurent pas toute rinfluence qu'elle s'en était |M*oiiH8e. Le travail foil dans l'omère par ses émissaires n^ pvt- détourner ies bons bebhaiiis de Saint^'ÂiieiitiiideleuraiiioBr poar le jeune pasteur.

Aussi, quand après le voyage de T. il reparut parmi eui, toujours franc, toujours bon et digne, et qu'on sut 1» spoliation dont sa eœar et loi étaient les victimes, il lui fut facik de voir que les sympathies qu'on lui portait devenaient plus vive^ que jamais. Dans ce» questions de testament en faveur des maisons religieuses , il y a un iotérèt de justice qui prévaut toujours. Si le donatain* n'a pas de parents, si ees parents ont eux-mêmes un brillant état de fortune, l'opinion publique s'en occupe peu ; qu'on ait fraudé la loi , qu'on ait eu recours au fidéicommis, qu'importe? On trouve naturel alors que* chacun dispose de son bien comme il l'entend. Ma «s on devient impitoyable du moment qu'il y a des héntiers, sans fortune, que le legs pieux vient frustrer tout à coup de leurs espérances légitimes. Oh! que les entres religieux de notre époque, et en particulier celui des Jésuites, payeront cher un' jour ces héritages mal acquis! 11 viendra un moment où le bien qu'ils auront pu faire dans les oeuvres d'éducation et de charité ne sera pas compté dans la balance populaire. Ils tomberont, sans emporter un regret : le peuple se fera le vengeur des spoliations, n II aura servi la justice de Dieu%

PAR l'asbé ♦** 75

Huit jours 8-étaient éooBlés ckepuîs le retour de Julio. Louise tremblait, à chaque ' arrivée du faeleuc rural, (|u'un pli de TarcheTéché n'apportât une fatale décision qui frapperait son frère»

Une lettre aux airmoiries épiscopales arrira, en effiet, à Saint-^Aventio. La pauvre enfant, qui la reçut des m«ins du faeteur, la porta en trem^^ blant à son frère.

— Voilà, dit-elle, un arrêt de mort.

— Non pas, dit Julio. Vois le timbre de la poste. La lettre vient de **'*'. ËC ce ne sont pas les armoiries de Tarehevêque.

— Oue Dieu soit béni! s'écria Louise.

La lettre reçue par Julio contenait ce qui suit:

„Vous êtes un grand négligent, mon cher abbé. Vos lettres sont de plus en plus rares et j'aime tant à les. recevoir. Vous savez que nous sommes frères; il est si doux de communier avec des prêtres, gens d'esprit, que je me suis tenu heureux de votre gracieuse connaissance.

„Je compte aller passer une partie de la mi* son des eaux ^ Lucbon. Il n'y a que deux endroits au nK >à je me plaise compiétemeni : Paris et>^ ^«énées. Paris, le centre de tout le mouvei^ intellectuel de notre époque; les Pyrénér .cet immense jardin , d'éternelle verdure, pl^.aé de la main de Dieu pour délasser le corps et rafraîchir l'âme.

76 LE MACDJT

„Je n'ai pas besoin de vous dire que mal Grandeur ira yoir votre Grandeur.

„Ne croyez pas que je plaisante, vous êtes* plus évéque que moi. Vous faites, m'a-t-on dit, des miracles à Saint-Aventin. Une de nos grandes dames, qui a autant de bel et bon esprit que de solide vertu, ce qui est rare dans ma ville épiscopale, est revenue de Luchon tout émerveillée de ce qu'on lui a raconté de Saint-Aventin. Vous ramenez, dit -on, Fâge d'or dans cette montagne. Vos fidèles sont des chrétiens des premiers siècles.

^Comment vous y êtes* vous pris? Enseignezmoi cela et bien longuement.^ Il n'y a que vos lettres que je trouve courtes.

„Nos curés réussissent si peu! A peine si, après vingt ans de ministère, un prêtre peut affirmer qu'il y a autant de religion dans sa paroisse qu'au jour où il en a pris possession. Ce n'est pourtant pas la piété qui leur manque. Je trouve cela désolant, je vous l'avoue. Puisque Dieu vous donne la grâce de faire mieux, enseignez-moi votre méthode.

„Il paraît que vous avez aussi votre miracle à Saint-Aventin. Je ne vous en fais pas mon compliment. Prenez garde ! la Salette et Lourdes se fâcheront.

„Je crois bien qu'il s'est fait un miracle dans ♦.re paroisse, mais c'est celui de l'esprit de

'angile pénétrant un peuple endormi dans ses

âces et ses routines de culte. Le tfiaunialurge, î'est vous.

,yJetez aux quatre vents et en lambeaux cette eitre écrite à bâtons rompus et avec une néglilence qui ne fait pas honneur à un évêque. De »lus, ne parlez jamais de notre correspondance, oropter metum Judceomm, Je veux mourir en paix avec la sacrée congrégation du Saint-Office BOUT la recherche de la pravité hérétique, El rous sentez un peu le fagot.

„Adieu, mon bien cher abbé.

„Toui à vous de cœur.

„**Évêque de***."

Julio répondit:

^Saint-Aventin, août 1860.

„Vous êtes bien bon, monseigneur, de songer encore à Texiié de Saint-Aventiu. Au train dont roDt les choses, je n'aurai pas même longtemps a paix dans mon exil. 11 est probable que vous gnorez une certaine affaire. Nous voilà, ma sœur it moi, en procès; devinez avec qui? Avec les Révérends Pères Jésuites. Ils ont pris la Hberté n^ande de se faire faire donation de tous les jfens de ma respectable tante à l'aide d'un fidéif omis. Bien entendu, je prends la petite hberté

réclamer devant les tribunaux contre cette

euse captation. Monseigneur de T., qui entend

SA manière la protection qu'il doit à ses pré-

! 38, a voulu exiger que je renonçasse à cette

78 tE MAUDIT

revendicatioQ si légUime. U a prétendu qu'au nomi de la sainte obéissance, je devais me désister. ^

„Vou8 comprenez ce que j'ai dû répondre à ce gros argument Vous avez donc plus raison^ qu^ voifô ne le pensez, en disant que je sens le fagot Avoir attaqué les Jésuites! Quel crime abominable I Que ne feront-ils pas pour me perdre?

,,Mai$ laissons ce triste chapitre.

„Vou$ me demandez comment je m'y suis pris pour faire de Saint-Âventin un peu^e sérieusement chrétien. Vous voulez connaître mai méthode: Elle est bien simple.

„Je pris littéralement le contrepied de ce que font tous les prêtres. 1

„Leur première maxime est c^le-cî: Qu'il faut parler aux sens du peuple. La mienne a été:j Il faut lui parler raison. ^

,tLeur seconde maxime est : Qu'il faut prêcher les pratiques de dévotion. La mienne a été : Qu'il faut prêcher uiie chose unique, le devoir. I

„Au lieu de l'idée judaïque : Pavete ad acencA tuariumr meum^ j'ai enseigné à mes chrétiensi que le cœur de chacun, d'eux est le vrai sanc^l tuaire de Dieu : que l'Église matérielle n'est qu'une maison commune qui abrite chaque fidèle, lui-l même le vrai temple. Je leur ai expli<pié que la| cloche n'est que le gros timbre d'une horloge, qu'elle n'a aucune vertu en elle-même, et moins encore celle de chasser les orages, mais que soiivent elle fait luer les sonneurs par la foudre.

PAR l'abbé *** 79

„Ils n'<»n|] pas tardé à comprendre que la reli^ gion ne doit pas être Confondue avec cet entasse* ment de choses de culte qui a fait les délices du moyen âge. Je leur ai dit que César et saint Pierve seraient bien étonnés, bien surpris s'ils revenaient aujoud'hui à Rome. César n'entendrait pas la langue qui se parle sur les ruines du Forum, et saint Pierre demanderait de quelle religion^ sont les Romains. Mes parois^ens connaissent merveilleusement l'histoire des premiers siècles de rÉglise. Vous pouvez leur parler de la basilique chrétienne, dû repas des frères après la communion eucharistique. Us savent tout cela. Je les ai intéressés en leur racontant les grandes choses de leurs pères dans la foi. Ils en sont fiers comme .des hpmmes auxquels on montre leurs titres de noblesse.

„Je ne leur prêche que le vieux catéchisme de Moise réédité par le Christ: Aimez Dieu, aimez les hommes. Tous sont assis dans l'égliise; il y règne les deux grandes choses de la vie commune, la décence et la liberté. On s'y plaît, on s'y retrouve.

„No$ montagnards sont nés musiciens. Il n'est pas rare de les entendre chanter en accords, quand ils reviennent de leurs travaux. Us chantent de&.cantiqtte« à l'église. Nos jeunes gens forment un chœur, nos jeunes filles un autre. J'ai &it choix de quelques cantiques simples. J'en ai corn-

posé d'autres à leur usage. Ils sont fiers de ceui-j là: ce sont les cantiques de Saînt-AveDlin. I

„Yous pensez bien que dans mes cantiques on < ne se meurt pas de regret de ne pouvoir mourtr, et que le cœur de mes jeunes paroissiennes ne se consume pas en désirs et ne s*exhale pas en soupirs.

„Ën un mot, j'ai touIu résoudre le problème: le christianisme mis en rapport avec l'homme de notre temps. J'ai réussi chez des campagnards simples et droits: on peut réussir partouL

„Mon grand levier le voici.

„11 fallait se faire accepter chaudement de la génération nouvelle. Les vieillards s'éteignent chaque année, comme les feuilles tombent à l'automne. Us emportent leurs préjugés, leurs ignorances, leurs routines. L'avenir religieux n'est pas là. U n'est pas non plus, comme on le croit vulgairement, dans un petit groupe de filles pieuses. Ces demi nonnes comprennent mal la religion, et l'idée fausse qu'elles en donnent au peuple, n'est propre qu'à l'en dégoûter.

„Tout l'avenir d'une paroisse est dans les jeunes gens , dans les jeunes hommes à marier ou mariés depuis peu. Voilà ma base d'opération. Ce sont ceux-là que j'ai dû grouper fortement, après les avoir attirés à moi, sans aucun des moyens factices qui galvanisent quelques instants la jeunesse ^t la laissent ensuite à ses luttes, à ses dégoûts.

„J'ai prêché souvent sur la grande question du

PAR l'abbé *** 81

mariage. J'ai dit tout haut qu'il faut marier la jeunesse de bonne heure. Je me suis fait le patron de ceux qui aiment. J'ai réhabilité Tamour dont les stupides font un péché et dont Dieu a fait le grand levier dans l'âme humaine.

„Pour sauver l'homme des passions qui dégradent, favorisez en lui les passions nobles.

„Ce sont de singuliers moralistes que vos bons curés. Ils veulent faire du cœur de l'homme, ce foyer que Dieu a fait incandescent, une table de marbre glacée et polie. Ils voudraient tant que cette surface ne fût pas ternie par le souffle d'un péché véniel! Cette théorie charmante chez les anges et à laquelle les bonnes gens, parce qu'ils sont hommes, ont eux-mêmes les premiers le soin de ne pas conformer leur vie, n'est pas praticable. On sue sang et eau dans les maisons religieuses, en plein ascétisme, pour réduire toute âme, consacrée par des vœux, au tanqiiam cadaver^ et l'on n'y réussit pas. Comment appliquer cette méthode aux âmes qui vivent librement dans le monde?

„Voilà le procédé actuel. On jette l'homme tout enveloppé de langes dans un sépulcre: le malheureux s'agite, soulève le lourd couvercle, brise ses chaînes, se drape dans son suaire, regagne sa maison et déclare qu'il en a assez. Son expérience est faite. Vos prêtres le reverront le jour de son agonie: pas avant.

„J'ai pris l'homme: je lui ai crié: Veni foras) l^ l'air, de la vie, de la liberté, de l'amour IV 6

SOUS l'œil de Dieu, en obéissant à ses lois et enj développant, sous son souffle tout puissant de pro- 1 ▼idence et de grâce, les forces merveilleuses doDt j il nous a doués!

„Yous voyez, Monseigneur, qu'il y a un abîme entre ces deux théories. Mais ne vous fatiguez pas à leur donner ma méthode : ils ne la corn- ' prendraient pas. Des hommes qui ont été pétris. dès l'enfance, des idées de théocratie violente, de domination du prêtre sur toute créature, qui se croient une race à part dans le monde, un peuple choisi „pour briser les nations avec la verge et les tenir sous l'escabeau de leurs pieds,^' ces hommes qui suintent le moyen âge par tous leurs pores et qui ont en abomination ce qu'ils appellent la prétendue civilisation moderne, le mot est bien trouvé, parce que cette civilisation ne permet plus au prêtre l'antique exploitation des peuples, comment ces liommes viendraient-ils à vous? Tout évéque que vous êtes, Monseigneur, vous sentiriez bien vite le fagot.

„Laissez, laissez passer cette génération perdue. Sinite wortuos aepdire mortuos. Si vous pouvez, dans la suite de voire long épiseopat, car vous êtes jeune, faire autour de vous un petit collège de disciples, de véritables prêtres qui comprendront leur époque et se feront ccHnprendre d'elle, vous aurez fait une grande chose et la seule qui soit pratique.

,,Mais pour cela H faut un certain courage.

PAR l'abbé *♦* 83

n fa«t fermer son séminaire. L'esprit monacal « s'est emparé de ces institutions dont la pensée est très-belle et qui pourraient rendre d'immenses services à l'Église, s'ils fussent restés ce que le concile de Trente voulait qu'ils fussent, une université théologique. Maintenant c'est vicié: la synagogue règne là avec la formalisme des docteurs de la loi.

,^ette grave mesure une fois prise, faites de votre maison épiscopale une haute école où le maître sera vous, où les jeunes candidats au sacerdoce seront vos amis et vos enfants. Préparez-les par le texte des saintes letti*es et par tou* tes les études qui forment aujourd'hui l'homme bien élevé. Qu'ils aient des livres, beaucoup de livres; qu'ils suivent les cours professés dans les collèges de votre ville épiscopale. Qu'ils aillent dans le monde: et quand vous aurez fait pendant quelques années, sous le régime de la liberté la plus absolue, l'épreuve sérieuse de leur vocation au sacerdoce, vous leur direz : Rentrez maintenant dans le monde: prenez un an, deux ans, trois ans pour vous choisir une épouse; et quand ce choix sera fait selon votre cœur, conformément à la sage disposition de l'Église orientale, je vous imposerai les mains et je vous confierai tes villes importantes de mon diocèse. Jusqu'à ce moment l'Égiise d'Occident a cm agir avec sagesse et doa- Bcr à son sacerdoce un puis grand prestige, en lui imposant le célibat Cette discipline a pu être

- utile et produire des fruits ; la discipline contraire est aujourd'hui la seule qui convienne aux besoins de l'époque. D n'y a plus pour le prêtre qu'un seul moyen de ne pas être soupçonné d'incontinence par le peuple, c'est d'être bon époux et bon père.

„Avec ces moyens, Monseigneur, vous renouvellerez votre clergé: ce clergé, une fois entré dans la voie normale dont le mysticisme l'a fait dévier, entreprendra avec fruit l'apostolat nouveau. Il fera mieux que Je n'ai fait; il le fera avec moins de peine. Il y aura alors un courant immense qui entraînera les peuples vers la foi. Aujourd'hui tout les en détourne, et ce qui les dé-

X goûte le plus, c'est le prêtre. Toujours avec les meilleures intentions, les plus pieux, les plus fervents, prenant l'humanité à rebours, sont logiquement ceux qui font le plus de mal.

„Mais comme vous avez peur des consulteurs de la sacrée congrégation du Saint-Office, et que vous ne voulez pas avoir maille à partir avec Rome, je conjecture que vous laisserez mon utopie comme le rêve d'un songe-creux.

„Et vous aurez raison. Qu'est-ce qu'un homme aujourd'hui dans ce mouvement qui a le fracas des grandes eaux et qui entraîne le clergé vers une rupture éclatante avec la société nouvelle? Un évêque plein de raison, qui voudrait dire à ces fous: Vous allez à l'abime, serait proscrit par

PAB l'abbé ♦*♦ 85

<eux avec une violence implacable. Ils demanderaient hautement à Rome sa^ dégradation.

„Nous causerons, quand vous viendrez ici, de la situation critique dans laquelle s'est placé le olergé entraîné par quelques fanatiques et par <]ue1ques brouillons. Vous me direz ce que vous savez, et vous devez en voir chaque jour de curieuses. Je vous dirai ce que m'apprennent le recueillement et la solitude. Que de malheurs pour le clergé dans Favenir!

„Je vous prie d'agréer. Monseigneur, les plus respectueux hommages de celui que vous voulez bien appeler votre frère.

„Jouo."

^yP. 8. J'ai eu ici, pendant tout le mois de mai, un vilain gros moine que l'archevêque m'avait envoyé pour prêcher et édifier mon troupeau. Il a fait beaucoup de patati pcUata^ il a mouillé force linge et bu mon vin de Bordeaux. Il m'a fallu défaire tout ce qu'il avait fait. Je vous réserve cette histoire. C'est lui qui colporte maintenant, par le monde religieux, la révélation de Lisette Cabarous. Il veut attacher son nom à cette farce. Les pauvres moines, ils se battent les flancs! Hélas! leur jour approche.*'

86 LE MACDIT

Un nouveau Vergèa

C'était l'un des jours les plus chauds de Tétéde 1860, le samedi matin 29 août Tout annou- I çait dans la montagne une de ces journées tant \ aimées des touristes, où Ton peut faire les courses les plus longues, les ascensions des plus hauts pics. Un vent frais, presque piquant, balayait les dernières vapeurs blanches des flancs des contreforts qui comme des arcs-boutants soutiennent le mur gigantesque de l'arête centrale. Les glaciers scintillaient aux premiers rayons du soleil, le vent et les vallées profondes étaient encore dans cette ombre pleine de fraîcheur qui protège les villages, jusqu'à ,ce que le soleil ait tracé une longue ligne sur l'azur de ce beau ciel du Midi.

Les dernières neiges fondues avaient imbibé les masses pyrénéennes, et de leurs larges flancs, comme d'une éponge pressée, s'échappaient des milliers de cours d'eau, les uns en fontaines aux filets silencieux, les autres en petits ruisseaux murmurants, d'autres en torrents pleins de fracas, aux mouvements rapides que l'œil ne pouvait suivre sans prendre le vertige, au choc terrible qiii ébranlait la terre.

PAR l'abbé **♦ 87

! Au loin» sur le vaste bassin sillonné par la iaionne, vous auriez pu, du haut d'un de ces )ics qui s'avancent vers la plaine, remarquer une itmosphère déjà chaudement colorée, un ciel de ilomb arrêté à l'horizon par une ligne rougeâtre.

Un voyageur, tenant sous le bras une toute petite valise, attendait, sur la* route de Luchon à T., la diligence qui avait dû partir à cinq heures du matin. L'homme impatient regardait souvent sa montre, marchait sur la route tantôt Vers T^ tantôt en remontant la vallée, évidemment pour se distraire et pour tuer le temps. C'était un des curés de la montagne. Il avait ce jour-là un costume ecclésiastique très-propre et complet. Soutane, rabat, ceinture, chapeau à larges bords. L'homme du XIX® siècle perçait pourtant à travers ce costume; il portait ce que les parfaits parmi les prêtres appellent „rhabit révolutionnaire,'' c'est à dire le pantalon, qu'ils remplacent, eux, par la culotte classique de l'ancien régime, indice vénérable qu'on n'est pas infecté de l'esprit moderne. Les gros souliers, quoique propres, indiquaient le Pyrénéen.

La lourde patache arriva enfin, criant sur ses ressorts et attelée de ces pauvres haridelles sèches et hautes, au flanc saignant, qui épuisent à ce service un reste Je force.

— Vous avez une place?

— Pas une. Monsieur le curé!

— Pas une ! Ce n'est pas possible. Juchez-

moi où vous voudrez, près de vous sur le siège, parmi les bagages. J'ai une affaire à T.

— Oui, et si la régie me met à l'amende?

— Eh bien, on la payera l'amende.

Et le vigoureux gaillard se hissa sur la banquette, où des jeunes gens, en se pressant un peu, lui firent une place.

— Voilà un luron- qui n'a pas froid aux yeux, dirent dans l'intérieur de la voiture des voyageurs de commerce. Il a le torse d'un Hercule. Ce sont de beaux hommes les Pyrénéens. Avez-yous vu cet œil vif, ce ne? arqué, ces lèvres de feu?

— Nom de Dieu! oui. Celui-là ferait plutôt un gendarme qu'un prêtre.

— Ce n'est pas si commun les beaux hommes. Si j'étais gouvernement, je ferais faire l'inspection des séminaires par un capitaine de recrutement, et crac! tout ce qui serait de l'encolure de ce gaillard-là, je l'enverrais au régiment.

— Diable! et la liberté?

— A chacun sa tâche. Je ne connais que ça. Faites prêtres et religieuses des gens rachiliques, tant mieux ! Cela n'est pas bon à procréer. Mais les gens vigoureux, le sac sur le dos ! et, un jour, rentrés dans leurs foyers, ils donneront à l'État de beaux enfants.

Pendant ce cours improvisé d'économie sociale, le curé qui s'était installé comme il l'avait pu, récitait paisiblement son bréviaire.

Quand la diligence approcha du faubourg si-

PAR l'abbé *♦* 89

tué aa delà du pont de la Garonne, il fallut des^ cendre. Force fut au curé de se rendre à pied jusqu'à la vaille. Il était onze heures: un appétit formidable était venu au Pyrénéen qui s'était levé avec l'aurore. Il entra dans un restaurant de la place du Capitole, se fit servir un déjeuner qu'il égaya d'une bonne bouteille de blanquette de Li-

moux, prit son temps, se reposa, paya au comptoir et sortit.

De là se dirigeant vers le théâtre, il entra

dans la grande rue qui conduit à la cathédrale et

dans le centre de la ville.

Le rez-de-chaussée de la troisième maison sur

la gauche était occupé par la vaste boutique du

célèbre armurier de T., Audran. Le curé entra,

et s'adressant au garçon de magasin :

— Je voudrais, dit-il, un bon revolver, quelque chose de solide.

Audran, qui était dans l'arrière - boutique , se présenta.

— Vous voudriez. Monsieur le curé, une arme de prix?

— Mon Dieu! non, je ne veux pas mettre une forte somme, mais je tiens au solide. Je suis curé dans la montagne, quelquefois on peut voyager tard...

— Je comprends.

Et l'armurier tirant d'une vitrine un beau revolver à quatre coups:

— Voilà ce qu'il vous faut. Monsieur le curé.

C'est de premier choix dans les armes solides. Le manche est sans luxe, je tous garantis l'arme : Yoyez mon nom.

— Et le prix?

— Vous le trouverez un peu cher : 90 francs, prix fixe.

— Prix fixe?

— Oui, Monsieur le curé, prix ûxe.

Le curé prit l'arme, la tourna, la retourna, s'exerça à la manier.

— Avec cela, dit-il, on peut faire peur à un homme !

— £t à plusieurs. Monsieur le curé, surtout quand on est taillé comme vous.

— Je pourrais donc faire peur?

-^ Mais je le pense.

— Pas un rabais ?

— Pas un rabais.

— Allons.

Et le curé, sortant sa bourse de cuir nouée par de gros cordons, paya sur le comptoir la somme de 90 francs.

— Votre nom , Monsieur : nous avons l'usage d'inscrire sur notre livre les noms des personnes auxquelles nous vendons des armes à feu.

— Très-bien, Monsieur. ^ La précaution est bonne contre les assassins. Écrivez: Jean Louhère, curé de***.

Il allait sortir. Mais se retournant vers l'armurier :

PAR l'abbé *** 91

— Réflexion faite, chargez^moi cek k balles: ce sera par dessus le marché, j'espère.

— Qu'à cela ne tienne, Monsieur le curé ; fautil y mettre des capsules ?

— Mais certainement.

Et l'armurier remit le pistolet au curé.

Celui-ci glissa doucement l'arme dans le gousset de son pantalon et partit, accompagné d'un salut gracieux que lui fit le marchand.

— Allons voir maintenant, se dit Loubère, notre seigneur Le Cricq.

Une heure sonnait à la grande horloge de Saint - Etienne. Lés rues étaient silencieuses; et plus l'étrange personnage, armé du revolver, s'enfonçait dans le quartier aristocratique, moins il rencontrait de passants. II trouva pourtant bientôt une petite rue toute remplie de boutiques : il la suivit d'un pas lent et ferme; il tourna sur la droite dans une autre rue également commerçante, et sonna à un grand portail donnant sur une cour. La porte s'ouvrit et il s'avança vers la loge du portier.

— Bonjour, Florentin.

— Ah ! c'est vous. Monsieur Loubère !

— Oui, mon ami. Comment te portes-tu?

— Très-bien, Monsieur Loubère.

Ce Florentin était très-connu du curé de ***, c'était le fils du portier du grand séminaire. L'abbé l'avait vu pendant quatre ans presque bambin; aussi il le tutoyait

ij

— Tout le monde est-il dans le bazar épiscopal?

— Ces messieurs sont sortis, il n'y a que Monseigneur qui est dans son cabinet.

— Ah ! très-bien. C'est précisément à lui que j'ai affaire.

— Voulez- vpus que j'aille vous annoncer?

— Pas besoin, mon garçon. Un curé de campagne, comme moi, tient fort peu à l'étiquette. Je connais l'escalier.

r— £h bien! soit, allez. Monsieur Loubère.

— Écoute. J'ai à causer un peu longueoient avec Monseigneur. Si par hasard quelqu'un venait, tu diras que Sa Grandeur n'est pas visible. Tu sais, nous sommes amis.

— Oh! Monsieur le curé, personne ne viendra à cette heure; il fait trop chaud. C'est l'heure où, à T., tout le monde fait sa sieste. Et puis c'est samedi. Ce jour-là nousW voyons jamais de prêtres. Comment a?ez-vous fait vous?

— J'ai le temps de me rendre par la voiture du soir.

— Vous êtes bien rouge, Monsieur Loubère?

— Oh! la chaleur.

Puis Loubère ajouta avec un demi-sourire:

— Peut-être la bonne blanquette.

— Vous êtes toujours bon enfant

— Toujours, mon garçon. Je monte; à revoir.

Le prêtre marcha, à l'ombre, le long du mur

PAR l'abbé *** 93

de rarchevéché, monta plusieurs gradins exté« rieurs, entra dans un large vestibule et se mit à gravir l'escalier. Arrivé au premier étage, il trouva une antichambre dont la porte était entr'ouverte. Il entra et ferma intérieurement cette porte d'un double tour de clef. Il passa dans le grand salon et eut soin, en en sortant, d'en fermer la porte à double tour sur lui. Il pénétra ensuite dans la chambre à coucher de Tarchevêque, vaste pièce où Julio avait vu Tagonie du cardinal de Flamarens et, une . troisième fois, il referma la porte à clef.

Alors, malgré un assez fort battement de cœur qu'il lui fut impossible de dominer, il frappa doucement à la porte du cabinet de travail de Tarchevêque.

11 entendit bientôt une voix sèche lui dire:

— Entrez!

Le prêtre entra.

L'archevêque était assis sur un large fauteuil, auprès de sa table de travail. Des livres, des journaux, des lettres encombraient cette table. Comme il était dans l'enfoncement du cabinet et qu'il tournait son visage vers la porte, il vit de suite le curé de **• et le reconnut.

— Monseigneur, j*ai l'honneur . . .

— Qu'y a-t-il? Que voulez-vous? dit l'archevêque d'un ton sec et hautain.

— J'étais vena, monseigneur . . .

— Je n'ai rien à vous dire: retournez dans

votre paroisse; c'est là que tous attendrez mes ordres.

Loubère continua sur le même ton.

— Mais, Monseigneur... I

— Il n'y a pas de mais, vous dis-)e; je n'ai pas à discuter avec vous. Allez-vous-en... Bonjour. I

Pendant ce dialogue, l'archevêque était resté i assis eX le prêtre debout. |

— Est-ce bien sérieusement que vous dites cela, Monseigneur?

— Oui, très-sérieusement. Sortez, vous dis-je, ou bien...

Et le prélat se levant, faisait mine de se rendre à la cheminée pour tirer le cordoo de b sonnette.

Le Pyrénéen vît le mouvement; et, prudent comme le chasseur que le lion surprend avant l'heure où il venait l'attendre, il bondit vers la cheminée, tire de sa poche un large couteau, et. coupe le cordon.

— Vous me faites violence, chez moi, œoDsieurl mais c'est horrible! Vous êtes suspeas ^o facto.

— Ah! monsieur l'archevêque, vous le prenez sur ce ton. C'est ainsi que vous» recevez vos prêtresl Voilà le régime auquel sont soumis vos bien-aimés coopérateurs 1 1

Vous allez m'écouter à votre tour.

Pm, tirmt de son large p0«ialoA, après avoir

retroussé sa soutane, le brillant revolver, il Farina avec bruit et, le montrant à l'archevêque:

— Voici Vultîma ratio. Vous pouvez vous asseoir maintenant.

Et, prenant lui-même un fauteuil qui se trouvait en face du prélat, il continua de la sorte :

— Toute résistance serait inutile de vous à moi. Trois portes fermées à clef et en dedans nous séparent de quiconque pourrait vous secourir. Florentin est prévenu que j'ai à causer longtemps avec vous et m'a promis de ne laisser monter personne. Il m'a appris que tout le monde était sorti. Les domestiques sont dans l'office ou font la sieste. Vous êtes à moi... Entendez- vous bien...? Tout à moi!

Et, dans ce moment, l'œil fauve du Pyrénéen s'illumina d'une manière effrayante.

L'archevêque pensa que ce pauvre prêtre avait un transport au cerveau , et que lui - même avait affaire à un fou furieux. La position était critique; il chercha à calmer cet homme:

— Eh bien! mon ami, causons, je le veux bien. Vous avez bien fait de fermer le's portes: nous serons mieux seuls. M^is serrez cette arme que ni vous ni moi ne sommes accoutumés à voir. Peut-être même un accident imprévu. .. dans votre état d'exaltation . . . que vous regretteriez un jour . . .

— Ah! je suis maintenant votre ami; vous iioulez bien causer avec moi! L'illustrissime <et révérendissiioe le Cricq, archevêque de T., «ucr

cesseur de Son Ëminence le cardinal de Flama- 1 rens, veut s'abaisser à un entretien de téte-à-téte avec un misérable curé de la montagne ; quel merveilleux changement!

— Nous sommes d'accord maintenant, mon ami. Eh bien ! voyons, votre paroisse va bien ? . . . Vous l'avez quittée ce matin?...

— Assez de plaisanteries, monseigneur. Je n'ai pas pris cette cruelle détermination pour vous dire ou pour écouter des balivernes. Je vois, à votre ton, que vous avez peur et vous avez raison. Vous pourriez supposer qu'un moment de fièvre furieuse m'a fait me précipiter chez vous. Rassurez- vous de ce côté : je ne suis pas Vergés» un fou qui va punir l'infortuné Sibour d'être allé» contre sa conscience, proclamer le dogme de l'Immaculée Conception. J'ai toute ma raison, autant que vous, moins la préoccupation de notre situation étrange. Mais mon parti est pris. Au moindre cri que vous jetteriez pour appeler au secours, vous voyez cette burette?...

Et il lui montrait le revolver:

— Il y aurait deux coups à boire pour vous et deux pour moi ensuite, et tout serait fini.

— Peut-être il n'est pas fou, se disait à part lui l'archevêque; alors, c'est bien grave.

— Écoutez-moi maintenant, reprit Loubère. Depuis que vous êtes archevêque, et il y a bien

de temps, voilà la troisième paroisse où m'envoyez. Je n'ai fait que courir monts et

PAR l'abbé *** 97

vallées, nord et midi, dans le diocèse. Â ma paroisse de***, j*ai déplu à la comtesse de B... Elle trouvait que je n'aimais pas assez les Jé^ suites. Vous m'avez été ma cure, vous m'avez humilié en m'envoyant vicaire à Saint- Bertrand. Les frères de l'école chrétienne m'ont dénoncé comme ne croyant pas à l'Immaculée Conception. Vous m'avez infligé quinze jours de retraite au grand séminaire et vous m'avez relégué dans la montagne. Je me trouvais bien avec mes pâtres de la vallée du Lys. Vous m'en avez chassé, parce que, disiez -vous, je manquais de zèle dans mon église, que tout y était en désordre, et autres niaiseries de ce genre. Maintenant, vous me menacez de me renvoyer de L . . . , parce qu'on vous a dénoncé mes relations trop fréquentes avec la famille de mon ancien maire de la vallée du Lys. Eh bien, vous allez savoir toute la vérité! J'ai payé de petites dettes; je viens d'acheter ce revolver 90 francs; il me reste 10 francs que je destine à celui qui creusera ma fosse. Je suis venu ici avec l'intention bien arrêtée de débarrasser le clergé d'un tyran tel que vous et de me délivrer moi-même de la vie. VoyonH» M. rarchevêque, êtes -vous prêt à mourir? Moi ji suis prêt.

Ces mots, prononcés lentement par ml homu terrible qui avait repris un sangfroitl intr'^ * et qui parlait à un prince de l'Église ci

un inférieur, glaçaient d'effroi le malheureux archevêque.

— Tu trembles. Tu n'es donc pas prêt? Eh bien! à genoux!

L'archevêque ne bougea pas, mais il murmura : In manua tuaSy Domine,

— A genoux! te dis-je, pas devant moi, mais devant Dieu!

Il était imprudent de hâter le moment fatal; Tarchevêque se résigna, et, tournant le visage vers un beau crucifix d'ivoire placé dans un encadrement sur un fond de velours noir, il s'agenouilla :

— Que Dieu vous pardonne, mon frère!

— Eh bien, écoute! Tu n'as pas été un évéque, tu n'as pas été un homme avec moi. Tu m'as foulé comme la boue, tu t'es acharné sur ta victime, comme la bête sur sa proie. Je vais te prouver que je vaux mieux que toi. Voici ce que je vais faire : Je ne te tuerai pas. Je te renfermerai dans ton cabinet et je me ferai sauter la tête dans ton grand salon. On accourra au bruit: on trouvera ma cervelle sur les meubles et sur le parquet; l'instrument que j'aurai à la main sera la preuve évidente d'un suicide. D'ailleurs, tu ne pourrais être soupçonné; ce n'est pas ainsi que les évêques assassinent. Ils y met-

ent plus de temps. Mais, Monseigneur, maintelant, voici ma condition. Parmi toutes les viclines que vous avez faites dans votre administration.

il en est une qui est digne de la vénération de tous; celui-Jà n'est pas un désespéré comme moi. Il n'aura jamais une }>arole amère contre soti évéque. Je savais le rôle infâme que vous avez joué vis-à-vis de lui. Un ami commun, par une heureuse indiscrétion, m'avait tout appris. Vous avez eu l'impudence d'abuser de votre position d'évêque pour lui imposer l'obligation d'abandonner un riche héritage à la voracité des enfants de Loyola. Je sais qu'il a courageusement maintenu ses droits. Mais enfin il est sous le coup de vos menaces. Je l'ai vu, il y a peu de jours. Il ne prononce votre nom qu'avec respect. Je lui ai dit que je savais tout. Je n'ai pas pu lui arracher une plainte contre vous. Je l'ai admiré et je me suis promis d'être son vengeur. Si maintenant vous me jurez devant Dieu et devant ce Christ... (et il lui montrait l'image sainte), que vous laisserez en paix ce digne prêtre, cet homme de bien, que vous ne tourmenterez jamais cette belle existence sacerdotale, eh bien, devant ce serment sacré, je vous fais bien de l'honneur, je vous crois capable de tenir un serment, je vous rends la vie. Vous la devez à la vertu de Julio de la Clavière que vous avez persécuté. Jurezvous devant ce Christ?

— Oui, je vous le jure, dit l'archevêque en tremblant; je vous en fais sincèrement la promesse.

— Relevez-vous, Monseigneur, j'ai foi en votre

parole. J'emporte la pensée d'avoir terminé ma vie par une bonue action.

Et, se précipitant vers la porte:

— Maintenant, adieu, Monseigneur, priez pour celui qui aura été votre victime. Peut-être mon sang n'aura pas coulé en vain: vous serez plus doux pour les pauvres prêtres.

Cependant, la certitude que cet infortuné n'en voulait plus à ses jours avait ramené le sang au cœur du pauvre archevêque, jusque-là plus mort que vif. C'était un homme dont le fond n'était pas mauvais. Il fut touché du sentiment de sauvage générosité de cet homme qui rachetait la vie du prélat qu'il abhorrait, en lui imposant une promesse de bonté et de douceur envers ses prêtres.

Dans une détermination vive comme l'éclair, ii résolut, s'il était possible, de sauver Loubëre. Comme il était encore robuste pour son âge, ii se précipita sur les pas du prêtre et le suivit de si prés, qu'il l'empêcha de fermer la porte de la chambre, même celle du salon.

— Monseigneur, laissez-moi!... Monseigneur, laissez-moi! s'écriait avec l'accent d'une rage féroce le malheureux, qui cherchait à diriger vers son front le canon du revolver.

Il y parvint et le coup partit. L'archevêque, au désespoir, vit l'infortuné tomber baigné dans on sang.

PAR l'abbé *♦♦ 101

Préliminaires utiles dans on procès.

Un laquais en grande livrée se présentait à la maison des Jésuites et demandait le Père Boniface. Il était porteur de la lettre suivante:

„Mon révérend Père, „Dans l'intérêt d'une œuvre à laquelle je m'intéresse, j'ai besoin de connaître le nom de l'avocat qui doit plaider pour votre sainte compagnie. Veuillez me l'envoyer par le porteur.

„Pardon de vous troubler, mon révérend Père, dans votre pieuse solitude. Priez pour une pauvre âme toujours bien tiède et qui fait si peu de progrès dans la perfection.

Recevez l'assurance de mon respectueux dévouement.

„Comtesse de***."

Le laquais* rapportait, avec mille compliments des révérends Pères, le nom suivant écrit sur une bande de papier:

„Monsieur Delpas, avocat, rue du Musée.''

La comtesse de ***, avec son instinct de femme, avait compris qu'il ne fallait pas aban-

donner Madeiette aux surprises de l'interrogatoire pendant le procès, et qu'il était utile de lui bien tracer le rôle qu'elle devait jouer. Elle avait su déjà persuader à la Pyrénéenne que sa mauvaise humeur contre Tournichon avait égaré son jugement et que, la volonté de madame de la Clavière ne pouvant être douteuse, il était de son devoir de rétracter tout ce qu'un moment de passion lui avait fait dire. Il est bon de noter ici que, grâce aux équivoques et aux subtilités jésuitiques, la grande dame, en abusant de la fille du peuple, s'abusait elle-même et ne croyait nullement enfreindre la loi „Faux témoignage ne diras."

Elle pensa qu'il serait bon de mettre Madeiette en rapport avec l'avocat des Jésuites, s'en rapportant pleinement à l'habileté de l'homme, pour achever de styler la vieille fille.

Prenant donc Madeiette dans sa voiture, elle se rendit à l'adresse indiquée.

Maître Delpas était l'avocat le moins connu et le moins éloquent de* tout le barreau de T., mais c'était le plus retors et celui qui avait en réalité la plus solide clientèle. En se destinant au barreau, il avait compris qu'il avait besoin d'une protection puissante pour percer au milieu d'un groupe d'hommes distingués, qui avaient pour eux, les uns l'éclat d'un nom déjà rendu 'célèbre, d'autres un talent hors ligne avec lequel n arrive toujours au succès. Maître Delpas, es-

PAR l'abbé *♦♦ 103

prit délié, joignant toute la souplesse du singe à la finesse du renard, s'était jeté dans les bras des Jésuites, dès le début de sa carrière, avant même de plaider sa première cause. En même temps, et comme corollaire, il était entré dans la société de Saint- Vincejit de Paul, société puissante à T.; et disposant d'immenses ressources.

Il avait, en toutes circonstances, prouvé aux Jésuites, dont il était l'élève, un dévouement sans bornes. Ce tout jeune homme était un petit saint Il avait été au collège „chevalier de Marie." Ces bons antécédents l'avaient fait accepter par les Pères comme l'un de ces jeunes hommes modèles qu'ils prônent chaudement: — Voyez le jeune Delpas, comme il a bien persévéré!

Trois ou quatre ans après son entrée au barreau de T., les Jésuites lui avaient fait faire un bon mariage.

Le Père provincial était allé trouver la supérieure du couvent du Sacré-Cœur, où s'élèvent toutes les jeunes filles* des grandes maisons du pays.

-r- Ma ,mère, je vous préviens un peu à l'avance. Voici ce qu'il me faut: une jeune héritière, très-pieuse et très-riche, s'il se peut, de famille influente. Pour la beauté, nous ne serons pas exigeants. Nous lui donnerons la perle de la jeunesse de T., un saint, l'avocat Deipas, un de nos enfants, un de nos amis, un homme sur lequel vous et moi devons compter.

La commande était faite. Maître Delpas* serait bien servi. Dix mois après il épousait mademoiseiJe Éléonore Bertal, fille unique d*un ancien président de chambre à la cour impériale, créature assez laide, mais immensément riche, devenue bientôt la femme la plus intrigante et la plus dangereuse de T. Cet heureux couple avait été formé par les Jésuites. Un révérend Père avait béni ce saiot assemblage. Et, grâce à la protection avouée de la maison des Jésuites, grâce à l'influence du président qui songeait à finir en bon chrétien une vie passée dans les plaisirs, grâce au mouvement que se donna la jeune madame Delpas, l'avocat fut poussé et se fit bientôt chargé d'affaires considérables.

A la vérité, ses plaidoiries étaient lourdes, son débit détestable, son style difi'us et traînant, mais il embrouillait habilement une affaire, mettait les juges à la torture, se posait en avocat à qui pour tout au monde sa conscience de catholique pratiquant ne permettait pas de soutenir une cause dont il n'eût bien connu la justice, et s'arrangeait si bien que, devant ce comédien de premier ordre, les juges honnêtes étaient embarrassés et finissaient presque toujours par lui faire gagner ses procès. Il abordait rarement les cours d'assises où les braves jurés ne se rendent qu'aux gros coups de caisse de l'éloquence cicéronienne. Il y eût complètement échoué; mais il était fort dans les procédures civiles.

PAR l'abbé ♦♦* 105

M adelette, en voiture à côté de Télégante comtesse de ***, perdait la tête de se voir entourée de tant d'honneurs. Quand elle eut été déposée dans le cabinet de l'avocat, la comtesse se retira dans son hôtel. Elle avait joué son rôle. L'avocat ne joua pas moins bien le sien, et Madelette sortit de là bien persuadée qu'elle obéirait à sa conscience en rétractant tout ce qu'elle avait dit à Verdelon.

Les Jésuites auxquels le vicaire général Gaguel était vendu, se servirent de lui pour agir sur le curé de la Clavière. Mais cette pression n'eut pas le résultat qu'ils en attendaient: Gaguel échoua. Le digne curé s'était déjà trop avancé. Il avait déclaré assez haut qu'il avait une conscience, et que, dans le cas où Madelette viendrait à faiblir ou manquerait de mémoire, il serait là pour reproduire presque textuellement son récit

Selon les vieilles mœurs dont la province ne s'est pas défaite encore, on peut aller solliciter ses juges. Tournichon, le seul qui parût ostensiblement en tout cela, n'y manqua pas; et les Jésuites, sans se compromettre en rien, surent user de leur influence auprès de leurs pénitentes pour les lancer auprès des juges qui devaient prononcer l'arrêt.

Tout fut donc mis en œuvre dans cette aflaire capitale. L^ Étoile languedocienne, feuille inspirée par la Mappemonde catholique, et subventionnée par les Jésuites et par le parti clérical

pour soutenir dans le Midi les intérêts de la papauté temporeUe, réchauffer le zèle des souscripteurs au Denier de Saint-Pierre que Ton organi-! sait alors, et d'où chaque matin partaient quelques bonnes injures à Ja ^prétendue civilisatioB moderne/^ prépara l'opinion publique à ne voir dans ce procès qu'une misérable affaire du libéralisme, qu'un coup monté par la révolution pour insulter un ordre vénérable qui se distinguait par un dévouement à toute épreuve envers le souverain pontife. La feuille pieuse insinuait, avec une admirable perGdie, que la révolution s'était donne pour complice, dans ce procès, un malheureux prêtre à l'intelligence, peut-être un peu troublée, et tristement connu à T. par une publication excentrique et des imprudences de langage, que Tautorité religieuse, dans son indulgence habituelle , avait bien voulu , eu égard à la jeunesse du coupable, ne pas punir avec la rigueur qu'elles méritaient.

Depuis l'affaire Léotade, aucun procès n'avait autant occupé l'opinion publique dans le Midi, que celui des héritiers la Clavière contre Tournichon et les Jésuites. Il passionna toutes les têtes dans un pays où les bons Pères ont de nombreux partisans et d'ardents antagonistes.

Huit jours avant l'audience où la cause devait être appelée, il n'y eut pas d'autre sujet d'entretien dans toutes les réunions. Le peuple, la bourgeoisie libérale, les hommes du professorat, le

barreau, les artistes étaient pour Julio. La magistrature elle-même de sa nature si prudente et si impénétrable, ne cachait pas ses sympathies pour les deux orphelins. La noblesse, les couvents, les dévotes des paroisses, le haut clergé, les ambitieux et les fanatiques dans le clergé secondaire était pour les Jésuites.

Julio avait une extrême répugnance à paraître devant le tribunal civil, plus de répugnance encore à y voir figurer sa chère Louise. Il fut convenu avec Verdelon qu'ils retourneraient à Saint-Aventin, ni Tun ni l'autre ne pouvant donner d'éclaircissement de quelque importance sur le fait principal de la captation.

Verdelon n'avait pas manqué de faire assigner le curé de la Clavière, témoin essentiel dans le cas où Madelette refuserait de s'expliquer catégoriquement contre les Jésuites. Au reste, il avait revu Madelette et celle-ci avait promis à Tavocat de dire toute la vérité.

Procès plaidé.

L'affaire fut mise au rôle pour le lundi 6 septembre 1860. Ce jour- là il y eut une afHuence

108 ^ LE MADDIT

considérable au palais de Justice. L'importaofl de l'arrêt n'échappait à personne. Si le testamed était annulé, quel coup pour les Jésuites! La vrak question n'était pas cinq ou six cent mille francs de moins entre les mains de la sainte compagotfi mais la flétrissure, au nom de la justice, cootr^ des religieux spoliateurs.

L'action en nullité du testament de madame de la Claviére, pour raison de captation et de fidéicommis, fut soutenue par Verdelon au nom de Julio et de Louise. Nos villes de proyince, même les plus grandes, sont toujours un pey village. Tout s'y connaît, tout s'y raconte; b cancan est à l'état endémique. Malgré le mystère que Louise et Verdelon avaient mis dans leurs amours, on savait que TavocaU dont la réputation était déjà faite à T., plaidait cette fois pour ceJle qu'il aimait II s'attachait donc un intérêt de roman au succès de sa plaidoirie. On supposait que l'orateur se surpasserait lui-même et que ie cœur, qui est un si grand maître en fait d'éloquence, lui fournirait les plus brûlantes inspirations. >

La jeunesse de T. avait gardé un bon souv^ nir des prédications si élevées de l'abbé Julio. Elle venait ià, comme elle va toujours aux causes où se trouvent en jeu les questions de liberté, d'horineur, d'amour, pour lesquelles elle se passionne. Elle y venait surtout avec ses instincts de répulsion contre les Jésuites, les grands cou-

PAR l'abbé *** 109

pables à ses yeux, les hardis conspirateurs que le^ monde moderne rencontre partout devant lui, pour l'arrêter dans ses plans d^améliorations sociales et retenir Thumanité dans les vieux langes de la théocratie.

L'enceinte du tribunal était donc une arène où allait se livrer une bataille passionnée. C'était deux mondes en présence. L'un ardent, implacable, ^ui a pris depuis des siècles, la tâche sanglante' de venger Dieu outragé par des doctrines hétérodoxes, et qui s'irrite dans ses vaines colères et les dernières manifestations de son impuissance ; l'autre qui sourit à l'avenir et inflige aux adorateurs du passé l'intolérable supplice de voir grandir, chaque jour, sous leurs yeux, cette civilisation moderne qu'ils ont tant maudite.

Les représentants du vieux mode devant cette foule qui s'était préparée aux plus viv«s émotions, étaient le vieux Tournichon, maître Delpas et Madelette. Derrière eux se tenait prête, avec ses applaudissements frénétiques, cette foule façonnée par les Jésuites et qui s'appelle: „Légion.**

Auguste Verdelon comme avocat, le digne curé de la Clavière comme témoin, représentaient le monde de l'avenir. Ils venaient demander justice en faveur de deux orphelins, et dévoiler à toute l'Europe les procédés de captation d'un ordre dont aucune loi ne saurait refréner l'ambition.

Ils avaient les sympathies de la masse libérale qui attendait ce jour-là, de la justice humaine, un

acte de courage, un arrêt iofligeant, une flétrisr sure aux spoliateurs des familles.

Le fait particulier débattu devant le tribunal quelle que fût son importance, prenait des pnvportions colossales par les résultats du verdict qui serait prononcé. On plaidait là, devant le monde civilisé, pour faire subir une note d'infamie à oo ordre religieux tout entier ou pour le faire déclarer innocent

La plaidoirie de Yerdélon fut écrasante pour les Jésuites. Il montra Tournichon, espèce de cuistre arrivé à une demi-aisance, grâce à son métier d'entremetteur d'affaires, homme d'éducation fort commune que les Jésm'tes avaient pris à leur service comme un habile limier pour poursuivre les héritages. Ils le poussaient, il y avait dix ans, par la recommandation toute puissante du Père Biiiffard, confesseur de madame de la Clavière, dans la maison de cette dame qui voyait peu de monde. Aucune liaison d'ancienne anutie, aucune relation de famille n'expliquait la présence devenue bientôt quotidienne du sieur Tournicto dans la maison la Clavière. Il fallait un intérêt bien sérieux pour que Tournichon quittât, presque chaque soir, sa famille, ses vieilles relations avec des hommes de son rang et de son âge, pour venir faire la partie de cartes d'une femme maladive, parlant peu et ne pouvant offrir aucune de ces distractions que demandent les gens d'af-

PAR l'abbé *** 111

faire, après les courses et ies travaux' de la journée.

L'avocat faisait comparaître ensuite Madelette, fille plus que simple, sortie toute jeune de sa montagne, et n'ayant jamais servi dans aucune autre maison que celle de madame de la Clavière. Les Jésuites pensaient, par l'obsession du Père Briffard, confesseur de la dame, obtenir le testament en faveur de Tournichon. Mais cette dame, extrêmement faible de caractère, aimait beaucoup Julio et Louise dont elle était la seconde mère. £Ue pourrait donc à un moment donné, surtout aux approches de la mort, revenir sur son premier testament, écouter la voix de la nature, et rendre à ses neveux ce que sa conscience lui reprochait certainement de donner à un ordre puissant qui avait poussé la cupidité jusqu'à ne vouloir laisser .aux héritiers légitimes qu'une mesquine pension viagère. Ici les faits venaient confirmer cette présomption. Et l'avocat, dévoilant toute la scène qui s'était passée devant lui et devant un témoin irrécusable, le curé de la Clavière, uiontrait Madelette, trompée dans ses espérances et furieuse, ne dissimulant rien des démarches faites auprès d'elle pour qu'elle surveillât ces derniers moments ou la mort qui s'approche est la plus sévère leçon donnée à la conscience.

Il résultait donc des antécédents du sieur Tournichon, et des aveux que la /Providence ménageait par la bouche de Madelette^ qu'une ti*ame habile

avait été ourdie par ie Père Briffard, il y avait dix ans; que Briffard avait exigé le testament sous le nom de Tournichon; que madame de Ja Clavière avait été, d'après le témoignage de Mad elette. sur le point de faire des dispositions nouvelles en faveur de ceux qu'elle appelait: -^ces pauvres enfants!'' et que c'était par la connivence de Madelette et les frayeurs de l'enfer, habilement exploitées par Tournichon, que la malheureuse femme avait renvoyé le notaire appelé par elle pour recevoir un autre testament

Pendant cette plaidoirie, Verdelon s'éleva d une grande hauteur. Passant des considérations particulières de la cause à des considérations générales, il montra les Jésuites suivant dans toutes les villes de France le même système pour s'enrichir: effrayant les femmes par les terreurs de la religion, et leur arrachant l'or dont elles peuvent disposer, leurs bijoux, leurs diamants, comme | autant de vanités dont il faut se défaire. Il mon- < tra le Père Candal traversant la France en triomphateur, et étalant, dans les salons aristocratiques, j les parures de prix, les riches dentelles, les bi- ^ joux de toute sorte enlevés par son éloquence à j la mondanité. Il citait ce trait, incroyable en plein j dix-neuvième siècle, d'un Jésuite se mettant Jui-r même en loterie, c'est-à-dire s'engageant à appartenir pendant quelques jours à la personne qui aurait Je numéro gagnant. L'histoire a couru les journaux dans le temps, et elle est d'une authen-

tîcité incontestable. Les billets étaient de cent francs: ils ne ponyaient être placés que parmi des «lames. Et ce curieux placement eut lieu en effet à Paris dans le monde ultra-religieux. La loterie fut tirée, et le lot gagné, c'est à dire, le révérend Père, se mit en effet à la disposition d'une grande dame que le sort avait favorisée. Yerdelon cita les villes de Marseille, de Lyon, de Poitiers, etc., etc., où les mêmes procédés, sauf la loterie d'un Jésuite vivant, avaient été employés au su de la France entière, au vif déplaisir du clergé séculier, qui murmure tout bas, mais qui est forcé de se taire devant ces puissants dominateurs.

La plaidoirie de Yerdelon causa une admiration universelle, et fut applaudie à diverses reprises, malgré les menaces du président de faire évacuer la salle.

Maître Delpas, sûr de la dénégation de Madelette, railla assez finement la plaidoirie bruyante de son adversaire, en appelant tout cela un conte bleu inventé pour soutenir une thèse impossible. Il affirma que le testament avait été fait avec l'intention réelle de madame de la Clavière de reconnaître le dévouement d'un vieil ami. Tournicbon était en relation avec elle depuis dix ans. Une véritable affection s'était établie entre ces deux personnes unies déjà par une conformité d'opinions ; et le fait du testament qui remontait à deux ans n'avait rien d'inexplicable. Mais ce qui expliquait tout c'était la date de ces dispositions. Qu'on se IV 8

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aouvieaoe de la date de la publication du testament du 1 cardinal de Flamareos, de certains discours dont la | portion religieuse de cette ville s'est profondément émue et qu'on vienne après dire qu'il est inexplicable que madame de la Clavière eût préféré donner sa fortune à un ami qui avait toutes ses sympathies plutôt qu'à un parent dont les opinions et les doctrines ont jeté tant d'amertume sur ses dernières années. Quant à Madelette, dans un moment où elle s'était exagéré ses prétentions, elle avait pu témoigner de l'humeur contre M. Toumichon, mais il afiîrmait que ce moment de colère n'avait pas duré, et que, sans doute, elle viendrait aujourd'hui, spontanément, devant le tribunal, désavouer des paroles d'une regrettable vivacité.

Cette déclaration du défenseur des Jésuites parut un coup de foudre et piqua vivement la curiosité générale. Les deux plaidoiries ayant pris toute la séance, l'audition des témoins fut remise au lendemain.

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