UNE SÉQUESTRATION AU XIX» SIÈCLE
IJxL amour trompé.
Hadelette, qui tenait à gagner la somme que la comtesse de B*** lui avait fait entrevoir dans son portefeuille, mais qu'elle ne devait toucher qu'après la conclusion du procès, joua parfaitement son rôle. Elle ne nia aucun des propos qu'elle avait tenus devant le curé de la Clavière, mais elle persista à soutenir qu'elle était dominée alors par la colère. Revenue à elle-même, elle devait dire la vérité; et la vérité était que les Pères n'étaient pour rien dans ce testament.
Le président, accoutumé à des dénégationè de ce genre, fît, à cette fîlle grossière, des demandes de différentes sortes, des menaces même auxquelles elle répondit toujours:
— Je vous ai dit, Monsieur le président, ce que je sais: je ne puis vous en dire davantage. '
La déposition du curé de la Clavière eut une véritable importance. Elle confirma pleinement k récit de Verdelon, et fit connaître une foule de circonstances capitales qui jetèrent un jour de plus en plus vif sur le fond de la question.
Verdelon reprit la parole et démontra ce que Ips rétractations de Madelette avaient de suspect, après le récit qui lui était échappé, au moment de sa cupidité désappointée, récit que le curé de la Clavière rendait avec une exactitude si rigoureuse.
Lorsque les débats furent clos, le procureur impérial prit la parole. Il dit que la volonté de la testatrice était, aux yeux de la loi, celle de son testament; que ce n'était pas sur des paroles vagues, échappées à une servante dans un moment de colère, que des magistrats impartiaux devaient se faire une conscience, mais sur le document luimême, accompli selon toutes les règles et produit par la testatrice, lorsqu'elle avait le libre usage de ses facultés.
La cour, s'étant retirée pour délibérer, rentra bientôt et rendit un arrêt qui, rejetant la preuve, présentée par la défense, des faits de captation et de fidéicommis, faite au nom de Julio et de Louise de la Clavièjre, maintenait le sieur Tournichon dans la possession des biens de la donatrice.
Ce jugejment causa une surprise indicible.
PAR l'abbé *** 117
Verdelon se retira attéré.
Le parti des Jésuites à T. reçut cet arrêt avec
une joie frénétique. Il y eut des messes d'actions
de grâces célébrées à la chapelle de l'Inquisition,
où se rendit toute l'aristocratie de T. Les pénitentes
les plus dévouées firent brûler force cierges devant
les madones. Chez les Frères, dans les sacristies,
dans tous les couvents, on regarda cet événement
comme une intervention miraculeuse de la Vierge
Immaculée qui récompensait ses fidèles serviteurs.
Des neuvaines en son honneur avaient été faites
dans toute la ville, et c'était le neuvième jour, au
moment même où se terminait la neuvaine, que
l'arrêt en faveur des Révérends Pères avait été
rendu. Il n'y avait que des impies qui pussent
révoquer en doute uq miracle aussi éclatant.
Le monde religieux alla faire visite au Père provincial; on lui fit remettre des cartes. L'archevêque, le visage triomphant, accompagné de l'abbé Gaguel, se rendit l'un des premiers pour complimenter les Pères. Et tous les journaux religieux de Paris et de la province annoncèrent que les calomniateurs des Jésuites avaient été confondus. Verdelon avait compté sur un triomphe. Il eut celui de sa magnifique parole, mais il perdit sa cause. Cet homme joignait à un véritable talent d'orateur un esprit positif. Il ne se fît pas illusion sur le crédit des Jésuites à T. et sur les chances d'un appel. Cependant, il écrivit à Julio le résultat du procès et l'engagea à faire immé-
diatement appel, moins dans Tespérance de gagner devant un tribunal supérieur, que pour relever le gant et ne pas paraître céder à ses puissants adversaires.
Julio répondit à Verdelon que non seulement son intention était de faire appel, mais encore de le soutenir vigoureusement; que pour lui c'était moins une affaire d'intérêt, quelque grave qu'elle fût pour sa chère Louise, qu'un devoir de lutter jusqu'au bout contre ses persécuteurs, et de les dévoiler au monde civilisé. Il annonça donc à son ami un Mémoire contre les Jésuites^ qu'il allait publier immédiatement. A défaut d'un succès devant les juges, il voulait un triomphe aux yeux de l'opinion. Pour lui, c'était là le gain du procès.
On sut bientôt dans T. que Julio allait faire appel, qu'un mémoire terrible allait paraître, que les débats auraient plus de retentissement encore que dans le premier procès et que la célèbre compagnie serait de nouveau flagellée par la parole de Verdelon. L'inquiétude recommença daos le monde dévoué aux bons Pères, et» avec l'inquiétude, les neuvaines liabituelles et les intrigues qui viennent en aide aux neuvaines.
A la nouvelle de la perte de sa fortune et de celle de sa sœur, Julio fit tous ses efforts pour rendre à Louise le coup moins terrible. Il lui exagéra l'importance de l'appel et l'effet que ne manquerait pas de produire son mémoire distribué ^ la cour impériale. Louise parut croire à ces
PAR l'aBBB *** 119
belles espérances, mais le coup était porté à son ccBun Elle se renferma dans sa pauvre cellule et ne demanda qu'à ses larmes un peu de souk-^ gement devant les malheurs qu'elle n'avait que trop prévus depuis longtemps.
Verdelon, malgré son habileté, n'avait pas sa échapper à la pénétration d'une femme. Ses lel^ très, plus rares et moins expansives depuis quel-* que temps, avaient appris à Louise qu'il y avait là un amour qui s'attiédissait. La perte du pro^ ces devait en éteindre les dernières flammes* C'était la conviction intime de Louise, et les femmes, pour les secrets du cœur, sont devineresses. Bientôt il n'y eut plus de Verdelon que des lettres embarrassées. Louise répondit avec dignité qu'elle comprenait tout. Yerdelon n'essaya pas dé se justifier. La correspondance cessa presque entièrement, et le cœur aimant de Louise fut brisé. Elle essaya de reporter sur le bon Julio cet amour qu'un ingrat avait profané. D'abord pour s'étourdir elle-même et ne plus se trouver seule à seule avec un souvenir trop amer, elle commença par se tenir plus fréquemment auprès de son frère. Si Verdelon avait eu les fascinations de l'amour, Julio avait toutes les tendresses pures de l'amitié. L'un n'était pas l'autre, sans doute; mais après une cruelle déception en amour, une amitié chaude, de bons épanchemenls avec un frère sont encore le baume le plus doux qui puisse être posé sur les plaies du cœur.
Louise ressentit peu à peu les salutaires effets de ce divin remède.^ S'il ne faisait pas oublier cet homme auquel elle avait trop donné de son âme, il faisait croire à un échange d'un grand prix, et peu à peu le cœur de Louise en vint à comprendre que l'époux qui lui aurait juré sa foi n'eût pas eu plus de bonheur intime à offrir que le frère si dévoué, si aimant, dont elle était l'affection unique, absorbante. Louise, après tout, n'était ni une enfant ni une femme excentrique. Elle se dit que le temps apporterait à sa plaie des cicatrices. Et l'on est presque guéri en amour le jour où l'on prévoit que l'on peut en guérir.
Julio suivit avec anxiété le drame intime qui venait de s'accomplir entre sa sœur et son ami. Il n'y eut jamais d'allusions à ce fait douloureux. Ce silence fut d'un côté du respect, de l'autre de la pudeur. La cruelle épreuve de Louise imprima à son caractère une mélancolie profonde qui devint un charme de plus aux yeu^ de Julio. Il lui sembla que ce pauvre cœur blessé se reposerait plus doucement sur son cœur.
PAR l'abbé *** 121
Plan hardi de la comtesse de ***.
Le grand art des Jésuites est de savoir tirer parti de l'élément mondain qu'ils parviennent à «'approprier. De tous les ordres religieux, — et nous ne les en blâmons pas, — c'est celui qui pousse le moins ses jeunes pénitentes vers le cloi* tre; surtout quand elles ont pour elles les avantages de la naissance, de la fortune, de la beauté et de l'intelligence. Présider à leur mariage, en faire des protectrices de leur société, les mères d'une génération de jeunes hommes, dont un jour l'éducation leur sera confiée, leur paraît bien autrement important que de les envoyer dans un couvent psalmodier l'office en latin qu'elles ne comprennent pas. Et si le Père Briffard avait voulu faire de Louise une religieuse, c'était pour écarter un obstacle à l'œuvre de captation de l'héritage de madame de la Clavière.
Il n'en est pas ainsi des autres ordres religieux. Un Père carme croit avoir bien mérité de Sainte Thérèse d'abord, de Dieu «'usuite, quand ii a réussi à ensevelir sous la bure du Carmel une jeune fille appelée dans le monde à de hautes et brillantes destinées. Avoir fanatisé une telle
122 LE MàJBWn
créature, lui a?oîr persuadé qu'en déchirant avec les nœuds d'une discipline et les pointes d'un cilice, ce corps accoutumé à tous les soins que les raffinements de la civilisation nous ont apporté» sous le nom d'hygiène, elle sera une victime expiatoire pour les péchés des hommes, et obtiendra, en retour des joies du monde et de la famille abandonnées pour jamais, les extases séraphiques de la contemplation et celles d'une âme qui se dégage du corps, à mesure que ce corps devienl débile, pour se perdre dans Tâme du Christ; s'abriter dans ses plaies sacrées et y trouver des torrents de voluptés que les mondains ne peuvent ni ressentir ni comprendre, avoir, dis-je, persuadé cela à une jeune fille qui ne sait rien du monde ni d'elle-même, c'est pour un moine avoir fait quelque chose de grand. Il ne se doute pas qu'en engageant à poursuivre un idéal dont les types sont Thérèse d'Avila et Marie Alacoque, il a jeté une intelligence dans une espèce de folie, disons mieux, dans une folie réelle : le mysticisme à son plus haut degré de puissance n'est pas autre chose. 1 De même que Tamour devient une fureur hideuse quand il cesse d'être réglé par les lois de la nio* ' raie, de la raison et de la pudeur, de même ce noble sentiment qui porte les belles âmes à chercher Dieu et à l'aimer, dirigé par des fanatiques, se change en quelque chose d'anormal qui a plus de rapports qu'on ne le croit avec les ardeurs de l'amour sensuel. Et de là sans \
PAR l'abbé ♦** 123
doute ces luttes terribles avec l'esprû du ma) dé^ crites , dans la vie des saints et surtout dans celle des sainles les plus avancées dans la voie du mysticisme, en traits si brûlants, par leurs historiens* La iTature et la raison, outragées par les excès d'austérité de ces insensées, se vengent en rem* plissant leur imagination de rêves monstrueux et en allumant, dans leurs corps exténués par la pénitence, les désirs ardents des voluptés auxquelles elles ont renoncé. Les pieux narrateurs de ces luttes douloureuses entre Fange et la béte, — que ne connaissent pas les religieuses vouées aux œuvres de charité, — rejettent tout sur le vieux satan qui n'en peut mais: ils ne voient pas que la seule cause en est la rupture imprudente du sage équilibre qui doit toujours exister entre le corps et l'âme. Et eux, les fous qui conduisent de malheureuses jeunes filles, des femmes dans la force de l'âge, au sommet de ce qu'ils appellent la montagne mystique, ils s'applaudissent ! ! !
Nous n'avons pas ici à examiner si les gouvernements, d'après les principes de notre droit moderne, n'auraient pas des devoirs à remplir, une surveillance à exercer sur ces maisons cloîtrées où l'accomplissement d'une règle barbare est un véritable suicide physiqiie et moral. Dans un moment où les idées d'un mysticisme extravagant prennent lal ' ^ s jours plus de force, ceci est une
question sérieuse et que nous ne pouvons qu'indiquer.
La liberté religieuse est de toutes les libertés la plus sacrée; mais la liberté de la folie et do suicide n'est pas la liberté religieuse; et la liberté catholique n'en serait pa^ moins entière quand le gouvernement, en se servant seulement des lois existantes, ne souffrirait ni carmélites, ni darisses ni trappistines , etc. , etc. Et c'est au pouvoir à réfléchir si permettre l'établissement de ces sombres maisons cloitrées sur lesquelles il ne peut exercer la moindre surveillance, n'est pas tout simplement donner la liberté à des excès déplorables.
Au reste, nous le répétons, les Jésuites ne poussent guère leurs Philothées dans ces voies extrêmes. La haute spiritualité n'a que le second rang dans leurs préoccupations: le sommet de la montagne mystique leur semble trop éloigné de la terre. Des femmes du monde qui les prônent, qui les exaltent, leur sont bien autrement utiles que des recluses qui se donneraient la discipline, à huis-clos, à leur intention.
Les femmes sont enthousiastes; leur nature toute spontanée les porte à épancher au dehors les sentiments qui les dominent Du moment qu'elles ont adopté les révérends Pères, elles son( bien obligées de faire leur réputation , de décider leurs maris à leur confier l'éducation des enfants. Tout cela se fait naturellement. C'est une force
PAR l'abbé *** 125
motrice à laquelle les Jésuites ont à peine besoin de donner un léger mouvement d'impulsion et qu'il est quelquefois nécessaire de modérer.
Car il faut faire un choix dans tous ces dévouements féminins dont la prudence n'est pa» toujours la vertu distinctive, et qui, par cela même, peuvent devenir dangereux. Ce choix est difficile; et les plus experts font des écoles. L'imprévu a là une trop large part pour ne pas dérouter les calculs les plus habiles.
S'être servi de madame la comtesse de ***, pour acheter le silence de Madelette, sans qu'elle se doutât qu'elle n'était qu'un instrument entre les mains du Père Candal, était un coup de maître. On ne s'était pas compromis, on n'avait pas eu besoin d'ouvrir le coffre-fort de la compagnie; tout avait été gain dans cette affaire. Senlement on avait oublié le danger de pousser dans la voie (les initiatives cette nature impérieuse qu'on avait eu tant la peine à assouplir; on n'avait pas calculé qu'enivrée de son succès, elle ne se remettrait pas sous le joug d'une direction minutieuse et qu'il serait difficile de modérer ses excès de zèle. .Jamais les Jésuites ne feront comprendre aux femmes le tanquam ac cadaver.
En effet, la comtesse de *** s'était tellement passionnée pour la cause des Pères, dans l'affaire du testament de madame de la Clavière, que cela était devenu chez elle une monomanie. Les Jésuites devaient réussir. Elle les avait sauvés une
première fois sans qu'ils s*en doutassent, ne pour* rait^eile au besoin les sauver une seconde fois? Car, il ne fatlait pas se le dissimuler, Tappel avait des chances de suecès. Si le monde religieux avait {lait éclater ses transports de joie en apprenant le jugement rendu en faveur de Tournicbon, les gens „mal pensants'' avaient manifesté des sen- 1 timents contraires avec énergie, et ils ne cachaient ' pas leurs espérances au sujet de cet appel. Le mémoire de Julio devait, disait^on, révéler des faits qui , s'ils eussent été connus , auraient apporté une modilication importante dans la manière de voir des premiers juges. Et dans tous les cas, avec le talent incontestable de l'auteur, ce mémoire devait exercer une grande influence morale. On disait aussi que Verdelon ferait des révélations accablantes contre les Jésuites et que de nouvelles attaques en captation pourraient en surgir. Dans tous les cas, soit qu'ils perdissent, soit qu'ils gagnassent, leur considération recevrait une grave atteinte. On parlait même de mesures qui pourraient être prises. On irait, disait-on, jusqu'à demander la suppression de leur collège. Tons ces bruits évidemment exagérés mettaient la comtesse de *** au désespoir. Elle n'était pas non plus sans quelques craintes personnelles. Si Madelette venait à dévoiler ce qui s'était passé entre elles deux ? Ce n'était guère probable, puisqu'elle n'avait pas encore touché toute la somme qui lui avait été promise. Mais ces infâmes libé-
PAR l'abbé *♦* 127
raui sont capables de tout; ils pourraient trèsbien agir auprès de Madelette, s'enquérir des motifs de ses rétractations, lai payer peut-être ses paroles plus qu'on n'avait payé son silence. La franc-maçonnerie, la comtesse n'en doutait pas, dirigeait toute cette aiiaire. Nui doute que ce mauvais prêtre, l'abbé Julio, ne fût un de ses affiliés, en dépit des excommunications lancées contre ceux qui font partie de la secte maçonnique. Mettre un obstacle à cet appel pouvait seul sauver les Jésuites et la gloire de Dieu menacée par les fraÀcisrmaçons et les libres penseurs.
' r if ois comment arriver à ce but?
. '/Bpur peu qu'une femme soit intelligente, elle n'est.cpas embarrassée pour composer la trame d'utf roman. La comtesse de ***, après y avoir unr.{^ réfléchi, en composa un, non pour l'écrire, mais' pour le mettre en action. Elle disposa ses pèr^hnages, les rôles qu'elle voulait leur donner, celiti' qu'elle se réservait à elle-même; et, si la scène était bien conduite, les Jésuites étaient sauvés.
Il n'y avait pas de temps à perdre. Le mo* ment approchait où la cause serait |)ortée à la cour impériale. Les Jésuites savaient par leurs espions que l'imprimeur de Julio attendait, sous peu de jours, le mémoire manuscrit, pour le composer immédiatement. Un libraire de T. en fai* sait une spéculation. Le livre allait se vendre à des milliers d'exemplaires et courir toute l^f^ance.
128 LE MADDIT
Julio avait l'habitude de faire toutes les semaines une visite aux malades de sa paroisse. Sa présence, ses paroles douces et consolantes étaient une bénédiction pour ceux qui souffraient Sa voix calmait leurs douleurs. Il donnait des conseils d'hygiène qu'on suivait, .et le mal disparaissait comme par enchantement. On n'était pas très-éloigne de crier au nviracle; et si Julio avait eu des dispositions à jouer le rôle de thauaiaturge, il eût trouvé toute sa paroisse disposée à le prôner comme tel.
Un de ces jeudis, -un petit paysan de dix à douze ans, étranger à Saint-Aventin, arriva au' presbytère et demanda mademoiselle Louise dé la Clavière. Marthe le fit entrer.
L'enfant remit un billet à Louise.
^Mademoiselle,
„Une ancienne amie de votre mère et de votre tante madame de la Clavière, aurait à vous faire une communication de la plus grande importance dans votre intérêt, et surtout dans celui de M. l'abbé Julio. Si vous voulez vous rendre à la chapelle de Saint-Aventin , vous trouverez là la personne qui vous écrit et que des raisons particulières empêchent de se présenter chez vous. Une heure de conversation suffira pour vous apprendre ce dont il s'agit. Venez tout de suite : les moments «pnt précieux."
PAB l'abbé ♦** 129
Cette lettre causa une grande surprise à Louise, et son premier mouvement fut de refuser de se rendre à l'invitation qui lui était faite. Puis elle examina attentivement la missive. L'écriture était d'une femme: les caractères en étaient réguliers, l'orthographe irréprochable. Le papier était satiné et parfumé; tout indiquait les habitudes aristocratiques de celle qui l'avait écrite. C'était bien quelque feimne de la société de T. qui voulait hii parler. Louise, après quelques hésitations, se décida à se rendre à la chapelle de Saint-Aventin. En y arrivant, elle vit une dame très-simplement mise qui était à genoux aux pieds d'une madone. Elle paraissait prier avec ferveur. Ne sachant point si c'était bien la personne qui l'atn tendait, Louise fit quelques pas dans la chapelle. Alors la dame se retourna, et Louise reconnut la comtesse de ***; elle l'avait vue quelquefois chez sa tante.
Dès lors ses craintes vagues disparurent. Elle s'inclina devant l'autel et, après une courte prière, elle sortit de l'église avec la comtesse. Elles quittèrent la route, toujours dans ce moment assez fréquentée, et s'engagèrent dans la montagne. ArHvées à une anfractuosité de rochers tapissée d'une éclatante verdure et abritée par un bouquet de pins qui ne permettait pas aux rayons du soleil d'y pénétrer, la comtesse s'assit et fit placer Louise auprès d'elle. Elle avait gardé, après les salutations d'usage, un profond silence. IV »
130 LB HADDIT
Elle se décida enfin à le rompre :
— Mademoiselle, je n'ai eu qae rarement l'occasion de Yous rencontrer dans le monde, et, cependant, TOUS m'avez toujours inspiré un vif intérêt
' — Je VOUS en suis très -reconnaissante, madame.
— Cet intérêt avait sans doute pour cause vos charmantes qualités, votre piété surtout Je savais que, renonçant à la position que votre naissance, votre beauté, vos espérances de fortune vous donnaient le droit d'espérer, vous vouliez sacrifier tout cela à Dieu et entrer au Sacré- Cœur. C'était là une belle et bonne pensée , mon enfant Vous avez des talents, une intelligence supérieure; consacrer ces dons si précieux à Féducation des jeunes filles du monde, c'était beau, héroïque même, et je vous aimais d'avoir ce courage.
Louise rougit Ces pensées étaient bien loin de son esprit et les louanges de la comtesse commençaient à l'embarrasser.
— Il me semble, mon enfant, continua celleci en donnant à sa voix les inflexions les plus caressantes, que cette affection pour vous, qui est beaucoup plus grande que vous ne pouvez le penser, me donne le droit d'intervenir dans une affaire des plus graves et qui vous concerne, vous et M. l'abbé Julio.
Le bon sens de Louise, un instinct de cœur.
PAR l'abbé **♦ 131
a mettaient en garde contre les flatteries de la comtesse. Le timbre de cette voix doucereuse ne lui paraissait pas naturel. Toutefois, elle se reprochait presque ces impressions et Taccent un peu froid avec lequel elle répondit:
— Je suis prête, madame, à Vous écouter. De quoi s'agit-il?
Mais la comtesse n'en avait pas fini avec les préambules. Elle s'aperçut que l'effet qu'elle voulait produire sur la jeune fille était manqué. Elle avait en réserve un autre moyen; elle en usa.
— Chère Louise, dit-elle, permettez-moi de vous parler avec cette familiarité. J'ai connu et j'ai aimé votre mère, et voilà surtout pourquoi je vous aime.
Ce souvenir d'une mère morte depuis quinze ans, mais qui était resté vivace, profond dans le cœur de Louise, ne fut p|is évoqué en vain. Elle s'émut et, regardant la comtesse avec des yeux pleins de larmes, elle lui dit:
— Vous avez été l'amie de ma mère, et vous voulez bien reporter sur moi l'affection que vous aviez pour elle. Merci, madame!
Et Louise serra avec effusion la main que lui tendait la comtesse.
Cette fois, la glace était rompue; et l'amie zélée des Jésuites, retenant entre ses mains celle de Louise:
— Oui, mon enfant, j'ai beaucoup aimé votre mère et elle avait en moi une très-grande con-
132 LE MADDIT
fiance. Aussi , bien que , par suite des habitudes sédentaires de madame votre tante, je n'aie eu que de rares occasions de vous rencontrer, mon affection vous suivait avec une vive sollicitude; je voyais avec bonheur que vous étiez telle que votre mère eût pu le désirer, si elle avait vécu. Votre mère, morte si jeune! et d^un mal que les médecins n*ont jamais connu! U y avait là une douleur morale, j*en suis presque sure.
Louise, de plus en plus émue par ces souvenirs, sentait se dissiper toutes ses répulsions; et la comtesse, à laqœile elles n'avaient point échappé, jouissait de son triomphe.
— C'est uniquement parce que je vous aime, Louise, que je m'intéresse au sort d'une personne pour laquelle vous avez, je le sais, une vive affection. Cette personne est, dans ce moment, exposée à un danger réek
— Julio, mon frère! s'écria Louise. .
T— Oui, chère Louise, M. l'abbé Julio, votre frère. Vous le savez, il a intenté un inique procès aux Jésuites dans la personne de M. Tournichon.
— Non, madame, ce n'est pas un procès inique; nous sommes bien convaincus que M. Tournichon n'est pas Théritier réel da ma tante.
— Eh bien ! Louise, car je vous parlerai avec la franchise que je dois à la fille de madame de la Clavière, quand votre tante aurait eu, en effet, la pensée de donner tout son bien aux Jésuites,
PAR lUbbé *** 133
sa volonté ne devrait-elle pas être sacrée pour vous ?
— Oui, madame, elle serait sacrée pour mon frère et pour moi, si nous n'avions pas la certitude qu'il y a eu séduction sur un esprit affaibli par, l'âge. Ma tante s'est repentie Jusqu'au dernier moment d'avoir cédé à une influence dont elle sentait la pression sans avoir la force de s'y soustraire. Depuis que je suis chez mon frère, j'ai consulté mes souvenirs, quelques notes que j'avais écrites dans le temps, tout ceci réuni et communiqué à M. Verdelon, — la voix de Louise trembla en prononçant ce nom; la comtesse le remarqua et sourit, — l'ont mis sur la voie de faits qui doivent jeter un nouveau jour sur cette affaire, et le succès de l'appel ne saurait être douteux.
— Écoutez-moi, Louise: d'abord, jfe vous le jure devant Dieu, j'ai la certitude que madame de la Clavière ne voulait pas laisser sa fortune à votre frère. Vous ne pouvez ignorer combien les idées étranges et révolutionnaires de ce jeune imprudent brisaient de douleur le coeur de votre tante. Elle a dû s'en expliquer souvent devant