LE JEUNE PRÊTRE
La chapelle de rinquisition.
Trois femmes sortaient d'un vieux hôtel construit à T., au XVI® siècle, dans la rue du Taur, par un conseiller au parlement. C'était le matin; la grande horloge du Capitole sonnait huit heures; mais on se lève avec le jour dans la province. Toutes les (rois allaient à un rendez-vt)us d'une extrême importance pour les femmes pieuses.
Madame de la Clavière, la plus âgée, tenait le bras de sa petite nièce Louise Julio. Une femme de chambre marchait derrière elle: c'était Madelette, vieille et sdinte fille qui, à cinquante-huit ans, conservait, sous une frêle enveloppe, toute l'éDergie de la race pyrénéenne.
Elles suivaient la rue du Taur, en se dirigeant vers la place du Capitole. Chacune d'elles, occupée de l'examen de ses peccadilles, était silencieuse. La vieille dame avait eu ses impatiences et ses distractions habituelles-; il lui était échappé quelques petits mots malins sur le compte d'autrui; et elle avait succombé à une tentation de gourmandise qu'elle déguisait délicatement sous le nom de sensualité. Quand on a soixante et dix ans, qu'on vit retirée avec une jeune nièce, qu'on ne voit du monde que deux ou trois vieillards qui viennent faire avec vous, chaque soir, leur partie de cartes, on n'est pas une bien grande pécheresse. Et cependant madame de la Clavière était vivement impressionnée. Elle marchait d'un pas lent, presque tremblant. Louise entendit même ces mots murmurés tout bas : Mon Dieu ! que vaisje faire?
La jeune fille était dans tout l'éclat de ses vingt printemps. C'était un de ces nobles types que présentent quelquefois les femmes méridionales, et qui réunissent à un même degré de perfection la régularité des traits, comme si un artiste en eût tracé le dessin, et cette merveilleuse grâce de laquelle on a dit si justement qu'elle est plus belle «Micure que la beauté, Grande comme sa laiite, qui avait été elle-même autrefois fort remarquée û:im le monde, elle semblait la dominer de Ja tête qu'elle redressait par instinct et sans la moindre pensée d'orgueil, pendant que la pauvre
vieille, comme affaissée sous un remords, s'appayait fortement sur elle pour ne pas tomber, avant d'arriver aux pieds de ce bon père qui, cette fois, U paraissait un père redoutable.
Louise trouvait aussi, en épluchant sa conscience, bien des petites misères féminines. Elle aimait passionnément sa tante: cependant les impatiences de la vieille femme avaient provoqué les impatiences de la nièce: Son miroir, quoiqu'elle n'eût pas de vanité, lui avait dit, comme il lui répétait depuis huit ou dix ans, qu'elle était bien belle; et la fille d'Eve, cette fois, avait écouté le miroir. Elle s'était moquée aussi, bien peu sans doute, mais un peu,, du vieux Tournichon, un ami (io sa tante qui passait à T. pour l'un des agents secrets et une âme damnée des jésuites. La charmante enfant, dans ces heures de vagues aspirations où le cœur, débordant de vie, monte vers uu bonheur idéal, avait arrêté sa pensée sur une image fugitive, réminiscence sans doute de quelque lion qui l'avait lorgnée, le dimanche, quand elle s»' rendait paisiblement à l'église du Taur.
Cétait tout. Elle n'avait été ni médisante ni gourmande, ces deux vices que ne connaissent [);js les jeunes et belles natures. Elle n'avait rien à se reprocher non plus à l'endroit de Madelette, •|ii'elie trouvait stupide, mais (ju'elle respectait même à l'égal de sa tante. On ne serait donc pa^ grondée du bon père! Ah! vous, femmes, qui n'êtes plus à vos vingt ans, vous ne vous doutez
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pas combien on est aère d'alier devant le juge secret, avec un aussi léger bagage.
Pour Madelette, elle ne savait pas ce qUe c'était que le péché. Pauvre ignorante, tombée un jour de ses montagnes, et n'ayant connu des êtres vivants que les moutons qu'elle menait paître sur les vertes pelouses de Valcabrère, elle n'avait* qu'une pensée, faire en toutes choses la volonté, de madame. Et quand le bon père, qui était Je, guide spirituel de madame de la Clavière et de Louise, lui avait, par ses interrogations, arraché quelques oui sur ses distractions à l'église et dans ses prières, il n'avait à attendre que des non désespérants sur toutes les autres misères de^ l'humanité. Le révérend père en avait pris son parti. La confession de Madelette était stéréotypée: elle eût cru perdre son paradis, si elle y eût changé quelque chose. Devant une vie si monotone, l'accusation de chaque semaine devait être monoton<' aussi. On le devine encore, Madelette, toute vieilL' fille qu'elle était, n'avait pas la moindre ruse dans l'esprit, mais elle avait le don singulier de se rappeler tout ce qu'elle pouvait entendre. Avait-elle exercé sa mémoire aux dépens de sa raison, daii^ ce petit monde où elle était condamnée au mu-j tisme? était-ce l'instinct de la béte qui regardei beaucoup et retient les moindres images parce qu'elle ne pense pas? je ne sais; mais on pouvait interroger Madelette de omm re scibtli »ur ce qui se passait dans la maison de madame de la Cla-
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vière. Et, comme son directeur était un dieu en teire pour elle, le moindre soupçon ne lui fût jamais venu que, dans ce pieux cancan de femme de service à confesseur, provoqué de temps à autre par le révérend père, il y eût autre chose que le pur désir de la plus grande gloire de Dieu.
Le trio cheminait donc paisiblement Vers le milieu de la rue, sur la gauche, s'élève un grand édiflce à la façade lisse et sans ornementation, tel que l'art moderne en construit pour les fabriques et pour les casernes. Louise regarda longtemps de ce côté; et son œil pur, mais cependant plein d'une certaine animation, sembfa chercher, derrière ces hautes murailles, comme un être aimé dont elle eût avec bonheur aperçu au moins le visage. A cet âge encore, les yeux trahissent le cœur.
Qn déboucha bientôt sur la place du Capitole. Les deux femmes trouvèrent une distraction à leurs pensées, en voyant le marché aux fruits étaler gracieusement devant ia belle façade du Capitole les produits parfumés du soleil du Midi, ce iioleil qui ne s'oublie plus, quand il a jeté de sa sève dans votre sang, au moins pendant quelques années- de votre existence.
Elles prirent ensuite une longue rue, assez large mais tortueuse, qui est Tune des plus grandes artères de l'ancienne capitale du Midi; et bientôt ayant tourné sur la droite, elles entrèrent dans la rue de l'Inquisition. La maison de l'Inquisition,
possédée par les pères de la Compagnie de Jésu: a donné son nom à cette rue.
La façade de la maison est petite et basse, mai remonte certainement à l'époque de l'établissemen à T. de ce sanglant tribunal. Une inscriptioi gothique assez difficile à déchiffrer et qui sert donner la date de l'édifice, se voit encore sur i^ porte d'entrée.
Presque en Tace, dans la rue, est une niche qu| renferme une madone noire, portant sur la téU une couronne de cuivre doré, vêtue de robes dJ soie et tenant dans les bras l'Enfant Jésus égale^ ment couronné et habillé d'une robe. Une lamp<l brûle nuit et jour devant cette vieille image, objej pour les habitants de T. d'une grande vénérationj Il semble que le génie poétique du moyen âge ah voulu placer l'imagé de la tendresse et de la misé^ ricorde en face de la maison redoutable de la>j quelle parlaient des arrêts terribles de supplice^ et de mort. ^ l
Madame de la Clavière se signa, regarda l'image, comme. une suppliante conduite au bûcher qui eût demandé sa délivrance. Louise ne vit que les gros bouquets de fleurs déposés, le matin même, derrière le treillis protecteur de la madone, et Madelette marmotta un Ave.
Madame de la Clavière, Louise et Madelette pénétrèrent dans l'intérieur du couvent par un corridor étroit, à l'extrémité duquel se trouve la porte de la chapelle. Rien de remarquable ni pour
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la grandeur du vaisseau, ni pour l'architecture, dans cette petite église des jésuites, si ce n'est une série d'enfoncements obscurs dans Jes bas côtés de la nef, contenant chacun un vaste confessionnal. L'esprit de l'ordre se trahit dans cette disposition extérieure. Ici tout est mystère; aucun écriteau, selon l'usage des paroisses, n'indique le nom du personnage qui siège dans chaque tribunal. Un simple numéro se détache du fronton de ces sombres alcpves de chêne, devenues le moyen puissant de communication de ces religieux habiles avec le monde féminin, car pour les hommes, ils les reçoivent dans leurs cellules.
Les pénitentes, préalablement munies d'eau bénite et pieusement signées , ,se dirigèrent vers le n® 8, placé à l'extrémité du bas côté droit de l'église et disparurent dans l'ombre profonde de ce réduit. Bientôt un prêtre, vieillard encore plein d'énergie, à figure sèche et pâle, descendit de l'autel, sortit du sanctuaire par une porte latérale, et, après quelques minutes, revêtu d'un rochet à larges manches, vint s'enfermer dans son tribunal. Quelques fidèles priaient vers le haut de la nef. Deux autres pères, placés aussi dans leurs confessionnaux, écoutaient des pénitentes. Il régnait là un silence que rien du dehors ne venait troubler, qu'interrompait à peine, de loin en loin, le frôlement des robes de soie des femmes qui allaient s'agenouiller aux pieds des bons pères.
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La vieille dame, visiblement émue, les joues colorées, comme si elle eût dû faire l'aveu pénible d'une faute de cœur, entra la première, en soulevant un rideau de couleur sombre qui retomba sur elle. On n'entendit plus de longtemps, autour de l'alcôve mystérieuse, que l'insaisissable murmure de deux voix, parfaitement disciplinées à cet exercice, qui se répondaient avec une lente monotonie.
Après la formule latine de bénédiction dite par le père, et sous laquelle la bonne vieille s'inclina profondément, comme pour puiser, dans cet acte d'humilité, un peu de courage, la pénitente dit d'une voix assez calme les petites fautes reconnues dans son examen. Puis se frappant la poitrine elle ajouta:
— Mon père, je ne me souviens pas d'autre chose.
Et s'appuyant sur la crédence placée devant i elle, elle attendait I
— Eh bien! ma chère fille, vous avez bien réfléchi à ce que je vous ai dit il y a huit jours?
Oui, mon père.
— Quelles résolutions avez-vous prises?
- Tout ce que vous voudrez, mon père. Jr vous ai promis une obéissance absolue.
— Sans doute, ma fille : mais vous savez que, dans la direction des âmes, surtout lorsqu'il s'agit de déterminations aussi graves, notre devoir nous impose de ne pas recourir à ces engage-
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Dients sacrés de Tobéissance, pour laisser l'âme fidèle à toute la générosité de son sacrifice. Et ici franchement le vôtre n'est pas bien rigoureux. A vous, ma fiUe, qui méditez si souvent sur la rapidité de notre passage dans cette vallée de misères, sur la probabilité prochaine de la mort ^bienheureuse qui vous arrachera aux ennuis el aux imperfections de cette pauvre vie, il ne m'est pas difficile de vous dire: Il faudra, que vous le i vouliez ou non, renoncer bientôt à cette fortune, à laquelle, je le sais, vous ne tenez nullement par le cœur. Faites-en au plus tôt un saint usage. Laissez de vous, avant de partir de ce monde, un souvenir impérissable de votre générosité et d' votre foi. L'Église vous bénira, ma fille; et notre sainte maison aura à perpétuité des prières pour sa plus noble et sa plus chère bienfaitrice. Le bon père s'arrêta comme pour attendre quelque parole de sa fille spirituelle Celle-ci garda If' silence; mais un soupir longtemps contenu dévoila l'angoisse de son âme. Le père reprit:
— Vous écoutez encore la chair et le sang, Ria fille, et le vieil homme retrouve dans votre cœur ses coupables convoitises. Prenez garde aux suggestions dangereuses de l'esprit du mal!
— Mon père, Je ne regrette rien pour moi, j' vous l'assure ; el Dieu m'est témoin que je me , dépouillerais â l'heure même. Mais j'ai un jre- I mords, une, profonde inquiétude: Louise et so^
frère sqdI doublement mes héritiers, puisque j^
suis moi-même une Julio et la sœur de leur père. Puis-je en conscience déshériter ces enfants de ma fortune et de celle de leur oncle?
— Oui, la fortune de maître Julio! fortune, je vous Ta! bien dit et je le sais par des renseignements certains, qui s'était formée, pendant cinquante ans, par des gains secrets usuraires et illicites.
— Il passait cependant pour un si honnête homme.
— Qu'importe, si ces biens injustement acquis le font brûler maintenant dans le purgatoire? Je vous le répète: vous n'avez que ce moyen de ! mettre son âme en paix dans une autre vie et de sauver la vôtre. La restitution est d'obligation de conscience pour les biens mal acquis. Or la théologie nous enseigne que, lorsqu'il est impossible de retrouver les personnes qui ont été lésées par les bénéfices de l'usure, des donations pieuses remplissent le même but. Vous êtes bien heureuse que ce moyen vous soit offert encore.
— Ah! ces pauvres enfants!
— Oui, les pauvres enfants! Belle compassion! Voilà que vous parlez comme les âmes mondaines. En vérité, ma fille. Si je ne vous connaissais pas, je croirais que vous n'avez pas la foi. Quelle défiance de Dieu plus déraisonnable! Qui vous dit que la chère Louise n'est pas ap pelée à la vocation religieuse? Vous comprenez qu'étant son confesseur, il y a des choses que
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je ne puis pas vous dire. Pour Julio, votre ne* veu, il sera prêtre dans quelques jours. Le maladroit, s'il eût écouté nos pères quand il quitta notre collège, il serait avec nous maintenant. Il s'en repentira un jour. Il a du talent; quel bel avenir lui était réservé ! Mais enfin, dans le clergé séculier, il aura un poste, et n'aura nul besoin d'un demi -million de fortune qui en ferait un petit orgueilleux et un mauvais prêtre. Croyezmoi , ma fille , Dieu sait mieux que vous ce qui sera le salut de votre neveu et de votre nièce.
— Enfin, mon père...
— Oui, ma fille, il faut être plus raisonnable que cela. Ce sont de vains regrets et de pures imaginations: vous déplairiez à Dieu, vous compromettriez le salut de votre cher mari, vous résisteriez à' la grâce qui sollicite de vous la grandeur du sacrifice.
— Eh bien, mon père, je ne résiste plus.
— J'attendais cela, ma tille, de votre tendre piété. Dieu aime les âmes qui donnent avec joie. Si vous m'y autorisez, je remettrai au brave monsieur Tournichon une formule de testament que vous copierez d'une manière très-lisible. Comme le monde est si mauvais et que le testament pourrait être attaqué, sur les instigations de nos ennemis, ce sera monsieur Tournichon lui-même que vous instituerez votre légataire universel. Du reste, j'ai mis expressément dans le projet qu'il
paiera une pension viagère convenable à Louise et à l'abbé.
Vous voyez, n'est-ce pas? que nos intentions pour ces chers enfants seront bien remplies. Notre société les protégera toujours, en souvenir de vous. Et notre société n'est jamais ingrate envers ses amis.
— Je le veux bien, mon père.
— C'est entendu, je compte sur votre parole. Adieu, ma chère fille, recevez ma bénédiction, et allez en paix.
Le rideau se releva.
La pauvre femme plus morte que vive revint lentement à sa chaise sur laquelle elle s'affaissa en se cachant le visage. Louise Julio prit la place de sa tante.
Une vocation douteuse.
Les péchés mignons de Louise furent avoués au père avec cette bonne grâce des enfants desquels on a exigé un pardon et qui se disent tout bas: Je suis pourtant bien sage. Rien de moins humble que la jeunesse tant qu'elle garde le sen-
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dînent de son innocence. Elle a un orgueil de^ tout, même de la vertu. Dès lors l'acte de contrition est difficile à faire. On s^accuse des fautes de la veille avec la conviction que, dès demain, dame jaature l'emportera encore et qu'on penchera de plus belle. Ce n'est pas trop ce que voudraient les confesseurs. Mais le cœur humain a d'incroyables résistances, et il faut bien absoudre ces orgueilleuses adorables qui vous disent: „Mon père," d'une voix à attendrir des tigres.
Louise donc s'accusa très-scrupuleusement de ses iniquités de la semaine. Nous avons vu que tout cela était de nature à être mis à l'encre rose sur le grand-livre des consciences.
Cependant le bon père avait deux fois froncé le sourcil.
-r- Pour un autre que vous, mon enfant aimée, dit-il de sa plus douce voix, ce que vous Tenez d'avouer serait peu de chose. Dieu veut bien n'y voir que ces fragilités auxquelles succombent les plus belles âmes. Cependant cela m'inquiète souvent. Voilà bien des fois que je remarque ces conversations avec Votre miroir et ces délectations dans des souvenirs qui pourraient vous mener loin. Oh! mon enfant, quand achèverez-vous d'élever le cœur au-dessus des affections périssables qui ne sont pas dignes de vous? Quand ma chère petite colombe prendra-t-elle son vol pour dire un adieu éternel à ce monde impur
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OÙ je ne vois pas un point qui soit digne qu'elle le touche du pied?
Voyons, ma fille aimée, quand viendra donc l'heureux moment où vous direz à votre père: Je ne balance plus, je suis toute à Dieu?
— Vous m'avez donné quelque temps pour réfléchir, bon père.
— C'est vrai, mon enfant: aussi je ne vous parle que pour vous rappeler l'importance de ces réflexions mêmes qui doivent asseoir votre vocation sur des bases inébranlables. Ouvrez- moi bien toute votre âme, chère enfant. Faites-moi lire dans vos pensées les plus intimes. Chargé au nom de Dieu de me prononcer définitivement sur votre avenir, j'ai besoin pour ma décision d'une étude approfondie des dispositions de votre cœur. Faites-moi part de ce qui s'est passé en vous pendant toute cette semaine.
— Mon Dieu, mon père, ce sont toujours les mêmes idées, les mêmes incertitudes. Il y a des moments où il me semble que Dieu m'appelle à lui, où même le bonheur se montre à moi au milieu de ces bonnes dames du Sacré-Cœur parmi lesquelles s'est passée mon enfance. J'éprouve quelquefois des élans d'extase où la vie loin du monde me semble un paradis anticipé.
— Ma fille, ce sont là les beaux moments, ceux où l'époux céleste parle au cœur de ses chastes épouses.
— Oui, mon père; mais, je ne sais pas, bien-
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tôt à ces impressioos si doiqoes succèdent des im* pressions différentes. La vie réelle se présente à moi: le peu que je sais du monde, ce que j*ai senti, ces fragments de littérature, les seuls que ma tante m'ait permis de lire, pour me former le goàt, vous dirai -je tout? un monde nouveau que je retrouve en moi avec une foule d'aspirations indéfinissables dont je puis très- mal vous rcjpdre compte, pas plus que je ne le fais à moimême, me font croire, comme malgré moi, que le monde n'est pas c» que les livres de piété; les sermons, vos paroles mêmes, pardonnez-moi, mon père, si je vous dis cela, nous le représentent à l;out moment. Il me semble qu'il y a comme un secret que je ne sais pas encore, comme une énigme que je comprends mal, mais dont le dernier sens me sera clairement révélé. II me revint alors à la pensée que ces vagues entraînements de mon cœur, dont je ne connais pas trèsbien le but, auront leur apaisement légitime, et que ces curiosités de toute sorte qui me viennent à l'esprit et qui me troublent souvent seront satisfaites. Je dois m'expliqqer très-mal, mon bon père; mais, vous m'avez commandé de vous dire ce que je sens.
— Mais non, mon etffant, vous rendez bien vos incertitudes et les demi-regrets qui vous attachent encore a ces joies du monde, auxquelles la grâce vous fait sentir que vous devez renoncer. Leis plus grande^ èmef^ ont éprouvé ces alternatif
yes où, tour à tour à Dieu ou à la nature qui recule devant le sacrifice, on hésite à monter comme Isaac sur le bûcher. Ne vous effrayez pas de ces luttes: je les avais prévues en vous, et j'aurais dû même vous les prédire ; c'est l'épreuve ma fille, et rien n'est cruel comme ses angoisses.
— Non, mon père, je n'épreuve aucun sentiment pénible, rien qui tienne à l'angoisse; je vqus assure. Je suis forcée de vous avouer tfue je trouve un charme infini à me poser ces problèmes d'une , existence inconnue, dans laquelle je sens très-bien que je fais mes premiers pas.
Ce n'est pas tout, mon père: quoique j'ignore beaucoup de choses sur lesquelles je n'ose pas même interroger ma tante, quand je m'adresse enfin cette grosse question: Dois-je me faire religieuse ou rester dans le monde? la vie de famille se montre à moi avec un charme qui me fait oublier les demi-volontés qui m'avaient portée vers le clottre. J'adore les enfants: c'est une si ravissante création de Dieu ! Depuis quelque temps surtout, je ne vois pas de mères, même dans le peuple, ayant leurs ehers petits sur leurs bras, sans qu'un instinct puissant ne me dise: Toi aussi tu pourrais avoir les douces joies de la mère. Je vous dis cela ici, mon père; je n'oserais même pas vous le dire ailleurs et encore moins à personne, car je rougirais trop; mais il me semble que rien n'est beau comme les lois
PAR L'ABBE *^ ZÔ
de la nature. Les vacances dernières, j*ai fait quelques petites études d'histoire naturelle dans on livre que j'ai pris à la Clavière sur la table de mon frère Julio. Avant cette lecture, je n'avais rien compris dans cette activité prodigieuse des êtres qui naissent et se multiplient autour de nous. Mais tout cela est magnifique, mon père! et bien loin que ces études me fissent mal, elles me portaient plus fortement à Dieu; je l'aimais davantage.
— Illusions fanestes, mon enfant! Ce ne sont là que des motifs naturels; vous ne pouvez bâtir rien de solide là dessus. Il faut bien se défier, quand on est jeune, de cet amour de la nature qui amollit le cœur.
— Cependant, mon père, des sentiments qui nous portent à adorer Dieu, à le trouver bon, grand, infim en puissance et en richesse, laissant tomber des mains de sa providence la vie intarissable dans le monde, comme le soleil matériel verse à flots sa lumière autour de nous, de tels sentiments sont religieux ou bien la religion n'est rien.
— Vous le voyez, mon enfant, cela vous mène à être raisonneuse. Je vous ai toujours guidé par une meilleure voie, celle de l'obéissance, du sacrifice et de la mortification^ et c'est une méthode bien plus sûre.
— Sans doute, mon père, pour les âmes que
moins du inonde du profit que retirait le Jésuit à donner des soins assidus à une vieille fille d son étoffe, inintelligente au plus haut degré, mai bavarde et naïve, et croyant qu'on ne peut jamai trop en dire en confession sur soi et sur les autres
Dans le long dédale qu'elle se crut obligée d< parcourir pour s'accuser de ses impatiences et d< ses distractions habituelles, Madelette parla de tout de madame, de Louise, du grand séminaire de T et des Suipiciens qui le dirigent, de rordination de l'abbé Julio, frère de Louise, cérémonie qui aurait lieu dans peu de jours et qui préoccupait beaucoup la vieille fille.
Le père se confirma dans l'opinion que l'abbé Julio, pendant les dernières vacances à la Clavière, s'était peu gêné sur le compte des Jésuites, qu'il avait même quelquefois plaisanté sa sœur sur son père Briifard, „le plus roué personnage qu'il eût trouvé, disait-il, dans cette société d'hommes habiles/' Il avait dit tout haut à table, un jour de bonne humeur: „Je plains une femme qui tombe une fois dans les griffes de ce bon père." I
Madame de la Clavière avait rougi, et s'était empressée de changer la conversation. Le mèmej jour, Louise avait longuement causé avec son frère, et Madelette avait entendu le jeune abbé lui prédire qu'un beau matin ils apprendraient que iett| i tante aurait, par un bel et bon testament, fait don ' de toute sa fortune aux Jésuites.
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— Je ne crois pas que ce soit par malice, avait ajouté Madelette, que l'abbé, car c'est ainsi qu'elle le nommait pour parler comme madame, ait tenu tous ces propos: excusez-le, allez, mon père, car il est bien bon.
— Croyez bien, ma chère fille, que toutes ces calomnies ne nous atteignent pas. Notre sainte société a pour heureux privilège d'être toujours persécutée. Nous n'accusons pas les messieurs de Saint-Sulpice de dire du mal de nous à leurs élèves; mais Fesprit du monde s'est glissé jusque dans les séminaires: et Dieu sait, avec l'indulgence bien connue de ces bons directeurs, jusqu'où le mal ira dans le diocèse de T.
Julio est une mauvaise tête. Il a fait chez nous ses études; nous avons su le contenir; mais maintenant où s'airêtera-t-il avee son imagination et son orgueil? Nous n'en parlons, entre nos pères, qu'en tremblant. Demandez à Dieu, ma fille, dans vos oraisons, qu'on n'ait pas un jour à se repentir de l'avoir appelé à la prêtrise.
Julio dirigé par nous eût été l'un de nos pères les plus distingués; il a une grande aptitude pour la chaire; dans la vie libre du sacerdoce il fioira mal.
— Que cela me fait de peine, mon père!
— Oh! ma fille, ce que je vous dis là n'est pas pour vous ôter l'affection que vous lui portez. Nous TaimoQs aussi beaucoup ce cher abbé: mais il a besoin qu'on le surveille un peu. Par notre
position, vous le savez, par la considération don nous jouissons à rarchevéché, nous pourrons avoj quelque influence sur l'avenir de ce jeune hommj Il serait bien ingrat de nous vouloir du mal, < bien imprudent, s'il ne nous aime pas, de ne pij au moins se taire. Je voudrais qu'il sût cela, ( vous ne me déplairez pas en le lui répétant.
Et il ajouta avant de congédier Madelette:
— D'un autre côté, ma fille, vous savez mieui que moi que le bien du vieux Julio avait été ao quis en grande partie par l'usure. Nous p'avoq pas d'ordres à donner à la respectable madame d la Clavière; mais, je vous le dis en toute conn dence, si elle se mettait l'âme en repos par une do nation quelconque, je suis bien sûr, ma chère Ma delette, que vous seriez la première à trouver boi qu'elle eût préféré le salut de son âme au plaisi de brûler en enfer pour faire deux riches héri tiers, mademoiselle Louise Julio et M. l'abbé, soi frère. N'est-ce pas que j'ai raison?
Madelette eut l'esprit de Pandore.
^ — Oh! oui, mon père, vous avez toujour^ raison.
La vieille fille avait reçu une confidence d^ son directeur, elle s'était vue grandir de cette faveur inusitée, La pénit^ce qui lui avait ét^ imposée pour ses peccadilles lui parut l^ère. Elle sortit toute radieuse du tribunal du père Brifiard. Ses deux maltresses ne rayaient pas attendue; elks s'étaient dirigées vers l'hôtel Julio.
PAR l'auns *♦* 29
in
Vn îtoc jeté aux orties.
Le jour même où Louise sortait si péniblement impressionnée, de la chapelle de l'Inquisition, son frère, Tabbé Julio, était en promenade avec ses jeunes condisciples. Le noir bataillon des novices du sacerdoce suivait lentement les berges monotones du canal du Midi. Les groupes plus ou moins nombreux étaient placés à distances inégales. Dans Tun, on écoutait un professeur débitant pour la centième fois une de ces vieilles histoires traditionnelles que Ton se transmet à Saint-Sulpice, et qui défraient innocemment les entretiens pendant les récréations et les promenades. Plus loin, quelque joyeux boute-en-train contait des facéties qu'on accueillait avec de bruyants éclats de rire. D'autres plongés dans des conversations mystiques s'exaltaient dans cette voie périlleuse où la foi se condense dans le cerveau en vapeurs qui enivrent, au lieu de descendre dans les régions calmes de la conscience bumaine qui réalise l'amour de Dieu par l'amour des hommes.
Julio était seul avec Auguste Yerdelon, son ami d'enfance, son ami de cœur. C'était la der-
nière promenade de séminariste que devait faire Julio. Le lendemain on entrait en retraite au séminaire pour se préparer à l'ordination. Julio diacre était appelé au sacerdoce.
Verdelon, plus âgé que son ami, n'avait encore reçu que les ordres mineurs. Depuis longtemps ses directeurs l'avaient autorisé à faire le pas décisif et à s'engager dans les ordres sacrés. Mais le jeune homme assailli d'incertitudes, en proie à un découragement mortel, avait demandé du temps pour réfléchir. Les deux amis s'ouvraient l'un à l'autre avec oc merveilleux abandon du jeune âge, l'une des plus pures jouissances de cette époque de la vie où le cœur trouve tant de charmes dans les épanchements.
Si jamais une grande et noble nature se dévoua au service de l'autel avec une vocation irrésistible, ce fut Julio. Il avouait lui-même qu'il se sentait appelé d'instinct au sacerdoce. Il n'avait pas eu à s'imposer de longues épreuves; et le vieux sulpicien qui le dirigeait lui avait dit souvent: Vous, mon enfant, vous êtes né prêtre.
Depuis quelques moments, Julio parlait seul. Son ami, plus que jamais pensif et visiblement troublé, lui répondait à peine. Il rompit enfin ce i douloureux silence.
— Vous êtes heureux, Julio, vous aurez toutes les joies du sacerdoce. Moi, si j'avançais, je ferais un mauvais prêtre. |
^ ' — Mon ami , que dites-vous là? Vous si ré- ,
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serré, si délicat. Allons donc!... Chassez ces scrupules.
— Des scrupules! oh! non. Je me connais, trop moi-même, j'ai trop longtemps sondé ma conscience, pour voir dans la détermination que je prends quelqu'une de cei^ incertitudes des esprits timorés qui s'arrêtent devant les graves obligations de la vie sacerdotale.
— Vous m'effrayez!
— Tenez, je dois vous dire tout; demain je quitte le séminaire.
— Oh! mon Dieu, quelle effrayante nouvelle! Méchant! pourquoi ne m'avez- vous pas averti plus tôt? Pourquoi depuis longtemps ne m'avez- vous pas ouvert votre cœur? J'aurais adouci vos chagrins. Peut-être je vous aurais aidé à sortir de ces profondes tristesses dans lesquelles je vois que vous sombrez maintenant. Auguste, vous manquez de courage et cela n'est digne ni de l'homme ni du chrétien.
— Vous avez peut-être raison; mais il est trop tard. Qu'aurais-je fait en m'ouvrant à vous? Je vous aurais entraîné peut-être dans mes défaillances, je vous aurais fait du mal, et il n'est pas certain pour moi que votre amitié, qui pourtant m'est si chère, eût pu guérir mes plaies d'intelligence et de cœur. Vous avez une âme naïve et pure ; mais votre pensée eût été faible contre mes terribles doutes. Je suis heureux d'avoir eu le courage de ne pas jeter dans votre âme les^
poisons qui brûlent ia mienne. Croyez bien qu'iJ m'en a coûté de dévorer seul ces longues angoisses qui ont été mon martyre.
Vous rappelez- vous ces délicieuses journées que nous passâmes ensemble à la Clavière, aux dernières vacances? Votre sœur Louise et vous, vous étiez d'une joie folâtre; vous me faisiez la guerre de mon air sérieux. Vous me disiez, en riant, que sans doute je trouvais les vacances trop longues; et votre sœur, effeuillant les grandes margueritesreines du parterre, me jetait sur la tête des pétales de fleurs comme des flocons de neige, „pour imiter, disait-ell^, les anciens qui couronnaient les victimes destinées au saeriûce.'" Vous me demandiez „si je devais pleurer plus longtemps que la fille de Jephlé sur les montagnes.^^ Aimables enfants 1 je souriais quelquefois à vos paroles et j'avais la mort dans le cœur.
— J'ai gardé ces bons souvenirs. J'étais loin alors de soupçonner la gravilé de vos souffrances. Si je les avais devinées, je vous aurais tenu un autre langage que cas innocentes railleries. Mais j enfin, mon cher Auguste, permettez- moi d'essayer un dernier effort sur votre cœur. Quoitjue plus jeune que vous, je me crois assez tériiux pour être digne de votre confiance. Dans huit jours je serai prêtre: honorez par avance mon sacerdoce. Mieux | que cela, je suis pour vous un ami dévou**: ouvrez j moi tout votre cœur; je suis assez i.ûr de moi pour , ne rien redouter de vos confidences. ïémoiu de ,
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ros angoisses, je me trouve heureux d'avoir échappé à une si cruelle épreuve.
— Je serais ingrat, cher Julio, si je ne répondais pas à un intérêt si affectueux.
Mon histoire est bien simple et je vous la dirai en peu de mots. Vous savez l'enthousiasme de nos jpones années, notre admiration pour les pères Jésuites qui ont été nos instituteurs. Vous savez encore mon sincère attachement pour ces bons Sulpiciens, les plus modestes et les plus vertueux des prêtres. Tant que ces premières impressions ont duré dans mon cœur d'adolescent, j'ai été calme, mieux que cela, je me suis jeté avec toute l'ardeur de mon caractère dans cette vie mystique où Ton a aujourd'hui l'imprudence de pousser des hommes qui ne sont pas nés pour le cloître, et qui auront besoin dans la vie séculière de trouver une substance plus rationnelle et plus forte. J'étais alors dans toute la chaleur du néophytisme., îe ne voyais de beau, de grand, de digne d'une belle âme , que la vie du dévouement , de l'humilité, du sacrifice. On n'avait cessé de me peindre le monde comme un monstre hideux, qu'il fallait fuir, les affections du cœur comme des mouvements coupables qu'il fallait réprimer sous peine de damnation, la femme comme le fruit fatal dont la pensée, la vue, le contact était la mort, et les relations sociales comme le danger permanent de l'âme et l'occasion à toute heure du naufrage de la vertu.
Ces idées, je les avais acceptées, je les avais aimées; elles étaient devenues ma pensée, ma conviction: et, comme j'ai une nature qui ne fait rien à demi, tout cela s'élait exalté en moi jusqu'au fanatisme.
J'en étais encore à ce que j'appelle aujourd'hui mes illusions d'enfant, lorsque, à la fin de ma seconde année de théologie, j'allai passer mes vacances chez un de mes oncles .qui habite une délicieuse maison de campagne près de Saint- Gaudens. Je me trouvai là au milieu de ce qu'on appelle le monde. Ce monde était brillant, distingué. Mon oncle jouit d'une grande fortune. Membre du conseil général de la Haute-Garonne, il a de l'influence, par là même de belles relations et de nombreu?^ amis. J'avais vingt-quatre ans: j'étais homme. Mon oncle me présenta aux familles honorables de son entourage. Ce ne fut bientôt qu'une série d'invitations et de fêtes. Dieu m'est témoin que je n'oubliai pas un moment le respect que je me devais comme chrétien, comme ecclésiastique. Les jeunes gens, même les plus légers, n'eurent jamais à manquer envers moi à des convenances dont j'étais le premier le rigoureux observateur. Je vis donc ce monde un peu nouveau pour moi, san« lui donner de mon cœur, je dirai même avec cette réserve que m'imposaient naturellement mes principes bien arrêtés et les impressions de toute ma vie.
Je suis né observateur. L'habitude de ne rien
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laisser échapper des moindres détails de tout ce qui vit, se meut, parle, agit autour de nous est une des grandes jouissances intellectuelles que rhomme puisse se donner. Je goûtai, pendant deux longs mois, le charme de cette contemplation secrète que ressent un esprit jeune et ardent en face de choses noijvelles. Je fis là ce que j'appelai mon voyage dans le monde. Je me tenais assez sur mes gardes pour répondre de mon cœur. C'était là, vous le comprenez, ma grande précaution, celle qui me rassurait complètement dans cette excursion piquante où je cherchais le vrai avec toute la sincérité dont je suis capable.
Les heures où j'étais seul n'avaient pas un emploi moins important que celles où je me livrais à mes investigations favorites sur le monde. La bibliothèque de mon oncle est riche, surtout en livres de philosophie et d'histoire. Je dévorai quelques bons traités de philosophie qui me firent comprendre que, dans nos pauvres études de vieille scolastique, à part quelques maigres notions sur le procédé de la dialectique, notions plus propres à faire des ergoteurs qu'à diriger l'intelligence, nous n'avions pas même franchi le vestibule de ce merveilleux temple que les siècles ont élevé à la science de l'homme, de sa nature, de ses rapports, de ses droits, de ses devoirs. Je me livrai avec passion à ces importantes études.
Mon oncle me choisit dans sa bibliothèque quelques livres d'histoire sérieuse où le monde
moderne se montra à moi avec ses grandes tendances, ses fortes aspirations au progrès, son besoin d'échapper au rude servage social et religieux qui l'avait enchaîné depuis mille ans.
Je vis encore, et cela m'apparut comme une révélation subite, que l'enseignement historique des Jésuites, nos premiers maîtres, n'avait été qu'un long et habile mensonge, que les faits sans nombre de l'histoire avaient été coordonnés pour me faire haïr la civilisation que je voyais, le siècle où j'étais né, et me faire regretter ces longs âges où les peuples en tutelle, troupeaux paisibles guidés par l'aiguillon, n'avaient qu'à suivre l'ornière tracée, sans ambitionner d'autre avenir que l'existence monotone des générations écoulées.
Je me demandai alors si l'accusation faite au clergé de rêver la domination du monde à l'aide de la théocratie, était fausse.
Les mille ans du moyen âge me parurent le développement normal de cette théorie dangereuse qui, assurant à l'Eglise enseignante la direction du monde des âmes, lui soumit en même temps celle du monde temporel, sous prétexte que l'Église est juge de la morale et que les doctrines sociales des peuples font partie de cette morale.
Je vis alors clairement que les longues luttes de l'esprit humain, qui avaient fini par amener dans le monde occidental le grand déchirement
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Teligieux du Protestantisme, n'avaient eu d'autre origine que le besoin de la société temporelle de se maintenir contre une invasion suprême de la théocratie.
Toutes ces théories violentes, que m'avait inculqué l'enseignement clérical, se montrèrent à moi ce qu'elles étaient, c'est à dire la continuation de ce système d'envahissement théocratique. Je vous avouerai, mon ami, que ce point de vue nouveau, sous lequel se présenta à mes regards l'action sociale du clergé, fut pour moi un îrait de lumière.
Peut-être est-ce une bizarrerie de mon esprit, un entraînement de mon imagination, mais je ne supporte pas d'être trompé. Les révélations qui m'ont été faites par l'histoire, tout ce que j'ai vérifié ensuite sur les monuments originaux eux-mêmes, en suivant siècle par siècle les phases de la grande querelle de l'esprit humain contre le clergé, m'ont amené à cette conclusion désolante qu'en entrant dans son sein à cette heure, j'allais aveuglément me jeter dans les r^ngs des ennemis les plus dangereux de l'humanité, puisque, par une déviation à jamais regrettable, c'est au nom de l'Évangile, au nom d'une doctrine de liberté, d'émancipation, de progrès, qu'ils travaillent avec une déplorable persévérance à jeter les races humaines dans une éternelle imfflobilîté.
Mon ami, la pensée seule de me trouver en-
gagé, par des liens solennels, dans une corpora^ tion qui se pose à la face du monde comme i'an-^ tagoniste des idées d'émancipation sociale ne m'es! pas supportable. Et du jour où je me suis dit: il en est temps encore, laisse-là ces hommes honnêtes, mais aveugles, qui prêchent la lumière et fabriquent Téteignoir sous lequel ils se meurent, ce jour-là je me suis senti libre et heureux. J'échappais pour ma part, comme simple individu, membre de la grande famille humaine, aux fers de la servitude.
Julio avait écouté son ami avec une attention religieuse. Bien des fois lui-même s'était posé ce grave problème de la contradiction flagrante entre la théorie sociale large et émancipatrice du christianisme et l'esprit de domination du clergé. Nature très-libérale, mais douce et indulgente, il avait cru trouver une solution à ce problème, en rejetant sur les hommes les tendances ambitieuses qiii se sont manifestées dans le clergé, depuis l'époque où l'invasion des barbares fit de lui le guide intellectuel du monde occidental, et, moins rigoureux dans sa logique que l'inflexible Yerdelon, il s'était dit qu'il y avait du bien à faire dans le sacerdoce et qu'on pouvait y entrer en conscience, sans abjurer de chaudes sympathies pour le progrès social de l'humanité.
Il interrompit Verdelon.
— Ne feriez-vous pas une simple confusion, mon ami? Pourquoi accuser tout le corps clé-
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îcal de l'ambition de quelques hommes que Thistoire nous montre, de siècle en siècle, aspirant à la domination théocratique ? Il faut voir dans VEgVise le côté divin et le côté humain. Je livre l'un à vos anathèmes, l'homme flétrit tout ce qu'il Vouche ; mais l'autre est noble, grand, impérissable.
Suite des confidences de Verdelon.
Verdeion lui répondit:
— Croyez-le bien, cher Julio, je n'ai pas fait l'étrange confusion que vous supposez. Oui, je crois avec vous le christianisme divin, par là même digne de ma vénération profonde. Je sais aussi que l'Églisev étudiée dans son mouvement la plus large, comme expression et réalisation des doctrines de l'Evangile est parfaitement distincte de son clergé. Ce que je sais de plus, ce que l'histoire, par des preuves irrécusables, a démontré à ma raison, c'est qu'au sein de cette Eglise chrétienne ou catholique, peu importe le nom que vous voudrez lui donner, après les beaux siècles où sa gloire était de fouler aux pieds les
^ richesses et les grandeurs temporelles, le clergé s'est organisé en caste, s'est constitué corps pri^ vilégié, a convoité ces richesses que le Cliris^ humble et pauvre avait frappées de ses auathèmes, est devenu rival des rois de ce monde, ai mis sur sa tête, partout où il lui a été possible,, le diadème d'or, sans craindre qu'on lui reprochât de donner de la sorte un démenti à celui dont la royauté dans ce monde est celle des âmes, et la couronne, deux branches d'épines entrelacées.
— Tout cela, dit Julio, est un fait humain qui ne détruit d'aucune manière la mission divine confiée à l'apostolat dans le monde.
— Sans doute, mon ami; mais avouez que c'est une terrible déviation à la doctrine même enseignée par le clergé. Il n'a cessé de prêcher le détachement des choses du monde, et pendant mille ans, dans son âpre convoitise, il se met à la curée des biens terrestres. Le vicaire du Christ, si grand par sa vice- royauté spirituelle, passe huit longs siècles à prendre par lambeaux les riches provinces du centre de l'Italie et n'est heureux que lorsqu'il s'est placé, comme roi du monde, au dessus des empereurs et des rois. Cher Julio, si c'est là de l'Évangile, je déclare ne l'avoir jamais lu, ne l'avoir jamais compris.
— Je suis trop sincère pour nier cette déviation malheureuse ; mais toutes les grandes âmes
- — qui ont conservé l'esprit de l'Église ont gémi sur
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ce fatal abus. Vous savez ce que pensait saint Bernard,, dans le siècle des plus grandes splendeurs -temporelles de la papauté, de celte royauté terrestre qu'il regardait comme si peu nécessaire au bien de l'Église. Vous avez lu Fénelon, regrettaot avec amertume „le temps où l'Église florissante au milieu des martyres ne pensait point à s'arroger quoi que ce fût de la puissance temporelle" et s'écriant: „Plût à Dieu que maintenant l'épouse dn Christ eut le même sort et se dépouillât volontairement de ses domaines, de ses richesses, et des viles dignités de ce monde.*' Vous savez- le mot de Lacordaire allant chercher l'Eglise entre les Catacombes et Constantin.
— Vous me prouvez simplement une chose qu'il est resté dans l'Église un sentiment profond du malheur où son clergé l'a entraînée par l'usurpation qu'il a faite de la domination temporelle. Je pense exactement comme vous. Il y ,a l'esprit de l'Église, qui est encore l'esprit de son fondateur. Il y a l'esprit de théocratie du clergé qui est la négation de l'esprit de l'Église. C'est pour cela que je reste dans l'Église et que Je sors du clergé.
— C'est là une conclusion eflVayante.
—Tant que vous voudrez: mais j'eji appelle à votre bonne foi. Vous reconnaissez vous-même que la déviation dans laquelle s'est jetée le clergé, déviation que vous déplorez avec moi, est contraire à l'enseignement même du Christ, au véritable esprit de l'Église. Ce clergé qui s'appelle l'église
enseignante, vit donc, depuis des siècles, dans la négation permanente de la doctrine dont le dépôt lui est confié, doctrine qu'il a sur les lèvres et qu'il prêche, doctrine qu'il contredit par ses œuvres . Un clergé tombé dans Terreur pratique peut-il représenter TEglise? Et pouvez-vous blâmer ceux à qui il répugne de faire partie d'une corporation qui fait haïr l'Eglise, en la montrant au monde comme l'ennemie implacable de l'émancipation et du progès? Donnez à tout cela l'explication qui vous paraîtra la plus plausible, je ne m'y oppos(^ d'aucune manière; mais reconnaissez, ce qui est un fait palpable et qu'il serait absurde de vouloir dissimuler, qu'il y a divorce entre l'esprit du clergé et l'esprit de l'Eglise; et ayez enfin le courage d'applaudir à ceux qui veulent laisser le clergé s'affaisser dans son isolement et s'éteindre dans sa ruine, jusqu'à ce que vienne un clergé qui reprenne .le véritable esprit de son institution primitive. ^
— Mais en partant de ce point que vous venez d'établir, il serait, selon moi, plus Iqgique de conclure qu'il faut se hâter d'entrer dans ce clergé afin d'y apporter l'esprit qu'il a perdu. La tâche serait plus belle.
— Mon ami, l'heure n'est pas venue encore. Tous les hommes de cœur qui, comme vous, veulent travailler à la réconciliation de la société moderne et du clergé, succomberont dans la lutte. Je vous aime pour vos nobles aspirations; mais
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je vois dans l'avenir toutes les tristesses qu'elles vous préparent. Il y a trop de grandeur dans votre nature pour que vous alliez vous faire le séide du parti violent qui domine aujourd'hui le clergé. Et du jour où vous n'irez pas hurler avec ces hommes des malédictions contre le siècle, et chanter la vieille antienne d'admiration des beaux jours du moyen âge, vous serez regardé comme suspect et repoussé comme un paria. J'ai voulu m'épargner cet avenir douloureux; c'est une des raisons sérieuses, peut-être même la raison capitale qui me fait renoncer au sacerdoce pour lequel, depuis mon enfance, je me suis senti une vocation prononcée.
— Mon cher Verdelon, ce motif ne me semblerait pas assez puissant pour m'arréter, si j'avais aujourd'hui à me prononcer sur mon entrée dans le sacerdoce. Je déplore comme vous le fatal antagonisme dans lequel s'est placé une partie notable du clergé, mais je ne crois pas que ce ^oit le clergé tout entier. Il y a une minorité intelligente qui, fidèle aux vieilles traditions, a su se soustraire à l'esprit dangereux que vous signalez. Cette minorité garde dans l'Église la précieuse étincelle. Elle constitue, avec les hommes de foi qui réalisent chaque jour dans le monde la grande doctrine évangélique, ce que nous appelons l'âme de l'Église.
C'est une douloureuse épreuve que nous traversons. Il est amer pour nous de voir, jusque
dans répiscopat el sur la chaire pontificale, dominer encore celte grossière théorie empruntée aux âges barbares, qu'il faut pour la prospérité spirituelle de l'Église, toutes les ressources de la puissance et de Tor, Mais nous pensons, et c'est ma conviction personnelle, que des temps nouveaux sont proches, et que nous verrons, avant peu, tomber le vieil échafaudage de ces doctrines surannées.
Dussé-je n'entrevoir que Taurore de ces meilleurs jours, ne ferais-je qu'apporter dans quelques âmes le faible rayon qui éclairera Favepir, je serai encore heureux de ma tâche. Je regrette, Verdelon, que vous n'ayez pas mon courage. Mais vous me dites qu'il y a d'autres raisons...
— Il est bien pénible de faire partie de l'Eghse officielle et d'être obligé à toute- heure de condamner l'esprit qui la dirige. 11 y a là une lutte de conscience et d'honneur dont je ne veux pas subir les chances funestes. Je souhaite que la douceur de votre caractère, votre esprit conciliant et modéré adoucissent pour vous cette po- | sition dont il vous est impossible de ne pas reconnaître le danger. Courage! si vous réussissez, vous serez un héros; si vous succombez, vous serez un martyr. i
Déjà les ombres s'inclinaient dans la plaine. Un beau soleil couchant présenta aux deux amis ■ un de ces spectacles devant lesquels nul ne reste | impassible, et que l'homoie qui habite les régions ^
voisines de TOcé^n peut contempler dans toute leur magnificence. La vaste dentelure des Pyrénées formait au midi un immense rideau d'azur teint d'or ei de pourpre ; T. placé au second plan entre les spectateurs et le soleil caché derrière les nuages dont il dorait les lignes, montrait, dans une ombre colorée chaudement, la masse confuse de >e8 édifices dominés par la flèche de Saint-Sernin et par les hautes nefs de ses églises. Toute une création fantastique se mouvait dans les nuages floconneux qui couvraient le ciel : vastes mers azurées, forêts immenses, monstres prodigieux, tels que la fable ou la géologie, qui raconte les âges antédiluviens , les dépeignent à l'imagination épouvantée. L'œil charmé pouvait s'égarer sans fin sur ce panorama que la nature, prodigue dans ses richesses, étalait à l'horizon. Les deux amis s'arrêtèrent quelque temps devant ce merveilleux tableau, et, quand les nuages n'off'rirent plus aux regards que leurs masses décolorées, l'entretien recommença.
— Je ne vous ai pas tout dit, mon cher Julio. Sans doute, je suis blessé de l'antagonisme maladroit dans lequel s'obstine l'orgueil du clergé, et je ne veux plus d'un habit sous lequel l'homme moderne ne voit qu'avec répugnance un oppresseur au lieu d'un frère. Mais, de plus, il me répugne profondément de m'engager par im vœu solennel de chasteté.
J'en suis venu à me convaincre qu'un homme,
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jeune, à la force de Tâge, ne pouvait pas en conscience faire un vœu si terrible.
— Mais, cher, ce vœu se fait tous les jours; et des milliers de jeunes prêtres y sont fidèles.
— Certainement, mon ami, je suis convaincu que vous, avec votre délicatesse et votre loyauté, vous vous imposerez tous les sacrifices qu'exige un tel engagement. Je sais même qu'il y a beaucoup de prêtres qui réussissent à franchir cette zone torride où les a jetés une loi imprudente; mais avec quelles luttes! au prix de quelles souffrances! Et tout cela dans quel but? Vous savez comme moi que les masses ne croient pas à la vertu des prêtres. Sur cpla il y a des convictions qui sont dans le monde, depuis des siècles, et sur lesquelles il ne reviendra jamais. Les scandales périodiques, qui éclatent forcément avec une pareille discipline, maintiennent les masses dans leur opinion. Le prêtre vertueux est soupçonné comme celui qui vient à faillir.
L'Église d'Occident perd donc tout l'avantage qu'elle croyait retirer de la vie continente de ses prêtres. L'Église d'Orient n'a pas fait cette faute. Elle a compris que si la chasteté est une grande chose, elle doit être libre et ne pas s'imposer aux i ferveurs imprudentes de la jeunesse. Elle n'or- | donne prétrts que des hommes mariés.
Je me suis donc sondé moi > même sur cette obligation que l'Église romaine impose à son clergé. Mon cœur a été mis à l'épreuve ; et en face d'une
affection naissante, dont certes je n'avais pas soupçonné le danger, je me suis senti homme et j'ai compris quels amers chagrins je me préparerais, pour toute la vie, si je m'enchaînais par un serment inviolahle. Je suis profondément convaincu que l'Église d'Occident reviendra un jour sur une discipline qu'un sentiment exalté complètement honorable, la haute estime de la virginité, a introduit dans le sacerdoce. L'épreuve est faite, et l'histoire a prouvé que la fidélité à cette discipline est au dessus des forces du plus grand nombre. Si elle fait quelques vertus exceptionnelles elle fait beaucoup de victimes. Je n'aurai pas à rougir on jour d'avoir souillé le sacerdoce, et je ne m'exposerai pas à des regrets impuissants. Je serais bien hardi de faire un vœu lorsqu'un regard, un son de voix, une main serrée, peuvent ébranler les résolutions les, plus courageuses. Je ne voudrais pas soumettre deux fois tous nos jeunes condisciples à l'épreuve que j'ai subie les vacances dernières: ils laisseraient à la Clavière leur pauvre cœur blessé...
Telles sont, mon ami, les raisons qui me déterminent à quitter le séminaire. Mon directeur auquel je les ai soumises, ne m'a répondu que par les lieux communs vulgaires: que les vacances m'avaient perdu, que les mauvaises lectures avaient exalté mon imagination, que j'avais écouté les suggestions du diable et autres sornettes de ce genre. Je n'ai pas insisté auprès de ce digne homnie qui
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est ]a vertu même, et je suis allé faire mes préparatifs de départ. Je vous serrerai la main avant de sortir de la maison. Gardez moi votre bon souvenir, Julio. Vous allez être prêtre, que la providence vous épargne les malheurs qui attendent dans le clergé les natures droites et loyales comme la vôtre! Adieu.
On pénétrait dans la ville; les groupes se pressaient; il eût été imprudent de prolonger plus longtemps l'entretien: on passa sur la grande place du Capitole: on s'engagea dans la rue du Taur, et bientôt Verdelon et Julio disparurent derrière les hautes murailles du séminaire.
Rentré dans sa cellule, Julio repassa, dans le silence de son cœur, l'entretien qu'il venait d'avoir avec son ami. Que de fois il s'était dit tout cela, plus encore que tout cela! Mais le jeune prêtre avait reçu de Dieu une âme d'ange. S'il comprenait les dangers, il avait en lui le sentiment des triomphes. „Que serait la vertu si elle n'avait pas la lutte, se dit-il? Ce monde sacerdotal où je me suis engagé est rétrogade, inintelligent. C'e^t un malheur; mais que m'importe? Je ferai quelque bien aux pauvres, aux faibles, aux délaissés dans ce monde. Je serai la Providence, pendant de longues années, de quelque humble bourgade où je serai envoyé comme pasteur. Sans doute, j'aurai mes peines, mes contradictions, mes épreuves; mais j'aurai rempli ma tâche sur la terre; n'estce pas là un noble avenir?'^
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Âpres le souper commun, Julio conversa encore ivec son ami. Il comprit qu'il n'y avait rien à apposer à une résolution arrêtée. Il ne fit donc aucun effort pour le retenir dans le sacerdoce. Mais Yerdelon lui montra son cœur encore plus à nu. Il laissa deviner l'impression profonde faite sur lui par cette belle Louise qui lui avait apparu, à la Clavière, comme l'idéal de la grâce »'t de la vertu.
— Plaignez-moi , Julio , mais aimez-moi toujours, telles furent les dernières paroles de Verdelon.
Le son argentin de la cloche appela les séminaristes à la prière. Julio chercha vainement à se recueillir, une plaie profonde saignait à son cœur; lui aussi avait fait un rêve dans la candeur (le son âme.
Les jours de recueillement qui précédaient sa consécration commençaient par une tempête. Sa nuit fut agitée, des images sombres le fatiguèrent pendant le sommeil; des fantômes noirs venaient en ricanant le saisir sur sa couche; ils le menaçaient de leur vengeance.
Les premières lueurs du jour, un air pur dont il inonda sa cellule, l'effort qu'il fît sur lui-même pour dissiper les souvenirs fatigants de la nuit, ne tardèrent pas à lui rendre un peu de calme; et lorsque, à la chapelle, le^ voix douces et vibrantes de ces adolescents, ses condisciples, auxquelles il mêla la sienne , eurent commencé l'hymne I 4
par laquelle, depuis tant de siècles dans TÉglise, on implore Tesprit de Dieu, esprit de lumière et de grâce, Julio oublia quelques instants la terre pour monter, par Tadoration et par l'amour, jusqu'aux pieds du trône de celui dont il allait sur /la terre dispenser les miséricordes.
Les deux papes.
Il y a deux rois dans la monarchie catholique qui compte, dit-on, deux cent millions de sujets sur la surface du globe. L'un est le roi apparent et s'appelle le pape: il trône au Vatican avec des cardinaux, des camériers, des prélats, des gardes costumés comme des comparses jouant leur rôle, sur un théâtre, dans quelque drame du XV® siècle. L'autre est le roi effectif: il siège au Cfesïb et s'appelle le général des Jésuites. 11 est à la tête de l'association d'hommes la plus compacte, la plus active et par là même la plus puissante qu'ait pu coordonner le génie humain.
On salue le premier de ces grands personnages du nom de Sainteté, le second du nom de Révérence. Quand vous êtes reçu en audience
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par le pape, yous rencontrez, dans la salle qui précède le cabinet où le vicaire du Christ vous présentera son anneau et sa mule à baiser et dans lequel vous ne pénétrerez qu'après trois génuflexions successives, quatre ou cinq jeunes prélats en soutane violette, vêtus de rochets à petits plis bouffants, égayant par des causeries l'ennui du cérémonial de la cour. Quand vous' aurez franchi le vestibule du Oesh, et que vous irez vous présenter au général des Jésuites, vous traverserez une salle où quarante secrétaires écrivent dans toutes les langues connues et vous serez en présence d'un homme, charge d'intérêts immenses, qui vous fera asseoir et parlera d'affaûres avec vous. Celui-là est le Richelieu du catholicisme; l'autre en est le Louis XIII.
Il se &it plus d'administration sérieuse au secrétariat du Gesîù, dans l'espace de quelques jours, que dans toutes les congrégations romaines, présidées par des cardinaux ou par le pape luimême, pendant une année entière. C'est que l'institution papale représente la vieille organisation patriarcale de l'Église au moyen âge, avec ses lenteurs, sa bonhomie, ses procédés de bon plaisir; tandis que Tinstitution jésuitique fonctionne avec tout le raffinement du système de centralisation qui constitue la force des administrations modernes. Le Vatican est encore un grand château féodal où Ton vit en famille , le Oesît est an ministère où chacun trouve en arrivant
le matin sa tâche tracée, et travaille sous l'œil sévère d'un directeur qui a la reponsabilité des intérêts d'un monde.
La main du pape est large pour donner et pour bénir. Celui qui représente le multiplieur des pains dans le désert croit le trésor du roi des États-Romains miraculeusement inépuisable. Nulle souffrance, nul besoin, ajoutons aussi pour être vrai, nulle fantaisie pieuse ne se présente devant le pape, sans être à l'instant l'objet d'une immense largesse; et quand du haut du balcon de la vulgaire mais immense façade de Saint- Pierre de Rome, il donne sa bénédiction à la ville et au monde, un frémissement court dans la ï(S\i\e prosternée, et ceux mêmes qui ne croient pas sentent qu'il y a là quelque chose de Dieu.
Le très-révérend Père général dispose d'un budget supérieur à celui de vingt petits rois de rOccident, comme ceux de Bavière, de Grèce, de Portugal, et il ne se prend pas là cent paolis dont l'emploi ne soit rigoureusement constaté dans une comptabilité minutieuse. Les révolutions passent; elles brisent l'ancien moule social; elles changent en vastes casernes les beaux couvents, les riches collèges élevés par la puissante corporation; et quand le calme est revenu, quand la tempête politique a apaisé ses dernières fureurs, en quelques années sous l'impulsion féconde de ce grand modérateur de l'ordre de saint Ignace, des constructions de la valeur de plusieurs mil-
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lîards, des fonds placés dans les industries les plus productives deviennent l'actif de cette société dont tout le passif budgétaire se borne au vêtement de quelques hommes et aux frais de leur modeste table. La papauté reçoit chaque année, par les mains des fidèles, par les revenus que produisent les dispenses, des sommes énormes dont elle ne retient jamais une parcelle pour elle-même. Si elle vous envoie une couronne pour quelque vieille madone de bois noir, comme c«lle des Chartres ou de Notre-Dame-des- Victoires, cette couronne sera d'or et de pierreries, et aura été payée à l'artiste romain quatre -vingt mille francs. La papauté est la fontaine intarissable. La société de Jésus est le gouffre où s'entasseraient pendant des générations l'or gagné par les sueurs de la prédication, par les fatigues du professorat, par les longues patiences des chercheurs d'héritages, si la loi terrible des révolutions périodiques ne revenait s'accomplir et rejeter l'or de Delphes dans le sac des pillards.
Les papes sentent lourdement le joug de cette puissance rivale qui, sous prétexte de les défendre, se substitue lentement à eux. Clément XIV eut un jour, après bien des hésitations et bien des larmes, le courage de porter la main sur la tribu envahissante: il licencia ses janissaires. Après les grandes secousses de la Révolution, la papauté aux abois se jeta de nouveau dans leurs bras. Ils n'ont pas tardé à être redoutables. Ils
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furent les ennemis acharnés de Pie IX réformateur politique. Et aujourd'hui ils le supportent^ parce qu'ils l'ont terrassé et qu^ils l'ont amené à tous les abaissements d'une réaction qui est l'agonie suprême de la papauté terrestre.
Bien des fois Pie IX a essayé de se soustraire à leur joug. Il tira un jour des archives du Vatican les documents authentiques de leur expulsion sous Clément XIV. Ce fut le père Theiner qu'il chargea de rédiger sous ce titre: „Vie de Clément X/F," le livre le plus formidable qui ait été écrit contre la grande société puisque les feuilles en étaient imprimées par les ordres mêmes du pape. La compagnie de Jésus, comme l'arbuste vigoureux mais flexible, courba la tête. Il se releva plus vivace que jamais. On crut les avoir atteints en affichant partout, jusque sur les colonnes de la façade de Saint-Pierre de Rome, la sentence solennelle qui condamnait leur prophétesse Calhacinella qui allait prédisant partout, les grandes merveilles prêtes à s'opérer dans le monde catholique par le moyen des Jésuites, particulièrement la réunion des églises orientales avec Rome. Les Jésuites reçurent silencieusement ce soufflet; mais bientôt il fallut compter avec eux et revenir docilement sous leur tutelle. Leur grand triomphe fut la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception; et la colonne de V Immacolata ^ le décret des papes ne faisaient que confirmer la doctrine les théologiens de l'illustre compagnie. Le Vatican
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jésuite a donc vaincu le Vatican papal: le vrai pontife a vu s'accroître la gloire et la puissance de Tordre qui gouverne l'Église. On a laissé l'autre donner des audiences solennelles aux ambassadeurs des rois et des empereurs, bénir force médailles, chapelets et agnus, envoyer la rose d'or aux souverains et satisfaire le besoin de benedizione que manifeste à toute heure la populace de Rome.
L'accroissement de l'ordre en France, a toujours été le but ardemment poursuivi par le général. Rome est aujourd'hui dans la décrépitude sénile; la vie ne part pas delà, pas plus pour la religion que pour le reste. La France c'est le pays de vie exubérante. Les Jésuites ont dû cultiver avec prédilection cette terre plantureuse.
Depuis dix ans ils se sont livrés à une entreprise bien hasardée. Devaient- ils à petit bruit s'implanter au sein de la grande nation? Devaient-ils hardiment, avec éclat, prendre possession de l'enseignement dans toutes les villes de France, y construire des collèges rivalisant de magnificence avec ceux de l'État? C'est ce dernier parti qui l'a emporté dans les conseils de l'ordre.
On comprend que T., la cité reine du Midi, la ville catholique par excellence, dut [i\rijciilièrement attirer leurs regards. Il n'était [kis iiossible qu'ils se contentassent pour leur rollégr d'un petit établissement, sans apparence, nitiié ai chevet de l'église de Saint-Sernin. H fallaîL son
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à un édifice grandiose qui coûtât plusieurs millions.
Le soir même où Julio cherchait vainement sur sa couche un repos paisible, une scène grave, solennelle avait lieu dans la maison de l'Inquisition. Un conseil secret était convoqué par le Père provincial.
Quand le silence fut profond, que tous les pères furent rentrés dans leurs cellules, que nulle lumière n'erra plus dans les corridors étroits des différents étages, sept vieillards se rendirent dans la salle du conseil.
Une seule lampe éclairait cette salle et projetait de pâles lueurs sur ses murailles. Çà et là étaient suspendues quelques gravures, grossièrement encadrées, représentant les sujets de piété affectionnés, de notre temps, dans le monde religieux : un saint Ignace, un saint François-Xavier, un saint Louis de Gonzague, un Sacré-Cœur de Jésus, un Sacré-Cœur de Marie, le martyre de quelques missionnaires à la Chine et au Japon, une apparition de la vierge aux enfants de la Salette. ' Un grand Christ de plâtre peint en noir et sur lequel l'artiste avait jeté, au hasard, quelques reflets métalliques avec de la poudre de bronze, se dressait au fond de la salle.
Une table couverte d'un tapis de laine verte, un fauteuil derrière cette table, des chaises autour de la salle, tel était Tunique ameublement.
Un vieux dallage en briques rouges était le dernier reste de la décoration de cette salle redou-
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tée de l'Inquisition, de laquelle étaient partis, au moyen âge, des arrêts de mort.
Le révérend Père provincial se dirigea vers la table et y déposa un large portefeuille de cuir à fermoir d'acier. Les autres pères se placèrent à sa droite et à sa gauche. Tous s'agenouillèrent, et le Provincial d'une voix basse et lente récita le Vent Sancte et VAve Maria. Les pères répondirent à cette prière. On se leva et Ton s'assit.
Tous les regards se baissèrent; le Provincial se recueillit et ouvrant devant lui le grand portefeuille parla de la sorte:
— Mes pères, je viens de recevoir de notre très-révérend Père général l'autorisation de construire à T. une maison pour notre ordre. Vous n*ignorez pas la situation prospère de notre société à T. De toutes les villes de France, c'est celle où notre influence est la mieux assise. Notre collège florissant, trop à l'étroit dans le local qu'il occupe provisoirement sur la place Saint-Sernîn, demande au plus tôt une grande construction où il puisse s'étendre encore.
Vous approuvâtes l'an dernier le projet de bâtir; et ce fut cette délibération que je communiquai au révérend Père général. Ce projet étant revêtu de son approbation, nous avons à délibérer aujourd'hui sur les moyens de le mettre à exécution. J'ai ici les devis de notre architecte. Nous ne pouvons rien faire de mesquin. Il faut frapper les yeux par la masse imposante de cette construc-
lion : il faut qu'elle domine les autres édifices de la ville, rarchevêché, le séminaire, la préfecture; et à l'exception d*un vestibule à colonnes de mar-, bre, elle devra rivaliser avec le Capitole. Nousj avons besoin, vous le savez, mes pères, de mon-l trer extérieurement toute notre puissance. Pour nous, pauvres religieux, Thumble recoin d'une cel-, Iule, une soutane, le pain du jour nous suffisent :l mais l'ordre doit être grand : il doit paraître riche. Vous serez peut-être effrayés: le chiffre total du devis dépasse trois millions. Il est vrai qu'il yi a sur ces trois millions quatre cent cinquante mille francs de terrains à acheter dans un dos plus beaux quartiers de la ville. Où trouver ces trois millions?
Un sourire contenu erra sur les lèvres des vieillards.' Un petit murmure se fit entendre.
— Trois millions, dit en hochant la tète le Père Crelet/ placé a la droite du Provincial, c'est beaucoup. Sous l'ancien régime, pour cinquante mille livres, on construisait en province un beau collège.
— Oui, sous l'ancien régime, dirent en soupirant les autres vieillards.
— Vous n'ignorez pas, reprit le Provincial, que nous ne pouvons pas compter sur les fonds généraux de la société. Ces fonds placés dans de grandes entreprises industrielles et spécialement sur les chemins de fer et sur la navigation, sont une réserve que l'ordre garde précieusement pour des temps malheureux. Il faut prévoir le moment
OÙ la Révolution parviendrait à nous expulser de France. Nous n'avons pas à redouter cela maintenant L'ordre règne, par la grâce de Dieu ; mais de mauvais jours pourraient revenir encore. Inutile donc de songer à cette ressource. Nos pères construisent partout ailleurs, à Poitiers, à Bordeaux; et pas un centime n*est sorti, pour cela, de la caisse centrale de la société.
La règle, vous le savez, mes pères, exige rigoureusement que chiique fondation nouvelle se suffise à elle-même. Elle est si sévère à cet égard que, si nous avions deux maisons dans la même ville, ce serait à chacune d'elles à se procurer les ressources qui lui seraient nécessaires. Nous devons à cette règle, qui blesse en apparence la loi de charité entre les membres de la même compagnie, notre prodigieuse extension dans chaque ville. A Paris même, la maison-mère n'a pas le droit d'envoyer un centime aux autres -maisons de la ville. Il y a deux ans le père Ravignan, en soirée chez une grande dame du faubourg Saint-Germain, fit une quête pour une maison établie nouvellement dans un quartier de Paris et qui n'avait pas son pain assuré pour le lendemain. Il fit couler les larmes de cette assemblée bien pensante et pieuse.
C'est dur, je le reconnais; mais cela attire l'admiration universelle sur l'esprit de détachement et de pauvreté de notre compagnie. L'ordre doit être riche et puissant; nous, nous pouvons être
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exposés à manquer du nécessaire. Vous compr nez la force de cette organisation.
— II faut nous soumettre à cette sage règle, ( un autre père.
— Certainement, continua le Provincial. Et feuilletant le portefeuille il en tira un p
pier qu'il plaça devant lui.
— Nous avons déjà quelques économies, m( pères. Cinq cent mille francs produit net de noti collège de Saint-Sernin y compris l'année coi rante Ci. fr. 5OO,0G
Deux cent vingt mille francs provenant des missions, stations, retraites, prêchées par nos pères, depuis notre rétablissement à T., y compris les dons particuliers recueillis dans chaque ville par lesdits pères . . Ci. 220,00
Quatre-vingt-douze mille six cent soixante-sept francs de quêtes faites secrètement à domicile à. T. et dans le diocèse Ci. 92,66
Valeur de notre maison de l'Inquisition dont on nous propose 200,000 pour y fonder la communauté de l'Adoration perpétuelle 200,00(
Legs particuliers obtenus par fidéicommis :
Madame la comtesse de Levignac 80,00(
Madame la marquise de Cadours 120,00( A reporter ... l,212,66î
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I Report . . . 1,212,667 Madame veuve Marquet .... 230,000 M. Lasson, ancien banquier . . 70,000 M. le comte de Villebrumier . . 118,000 Donations spéciales en valeurs au porteur de personnes décédées ou vivantes 96,000
Valeurs en diamants, bracelets, bijoux, dentelles de prix arrachés à la mondanité et réalisables en espèces . 60,000 , Total . . . 1,786,697
Voici maintenant des ressources à peu près certaines, à moins que quelque procès, de parents cupides et sans religion, ne vienne nous enlever ces héritages.
Madame de Fronton, toute sa fortune, évaluée à 240 mille francs, donnée pour nous par testament au bon M. Buvalot, saint homme, sur lequel nous pouvons compter comme sur nousmêmes.
Madame de Fronton a 78 ans; elle décline visiblement, et le docteur Legrand m'a assuré hier qu'elle ne passerait pas Tautonme. Elle ira rendre à Dieu sa belle âme, à la chute des feuilles.
Madame la baronne de Montech, la moitié de ses domaines donnée aussi pour nous par bon testament à M. Oussiat notre fidéicommissaire, son notaire estime cette part à 80 mille francs.
L'autre part, réservée à une sœur qui a deux ans de moins qu'elle, nous échoira un jour, j'espère. C'est votre Pbiiotée, Père Gervaise!
Le père Gervaise s'inclina et sourit.
— J'espère réussir, mon révérend Père.
— Voilà ce qui est assuré ou presque assuré. Mais que nous sommes encore loin du chiffre demandé I Le révérend Père général m'écrit: „N'entreprenez rien sans des fonds en caisse.'^ Nous avons mainteHant à nous procurer le reste de la somme. Nous compterons avant tout sur la Providence, elle protège visiblement notre ordre, qai, après tant de vicissitudes, de guerres à outrance des philosophes , des impies et des révolutionnaires, est encore aujourd'hui à la tête du catholicisme; mais la Providence veut qu'on travaille, qu'on prenne de la peine.
Il est évident que dans une ville aussi riche que T., où se trouvent tant de bonnes âmes qui nous sont dévouées, nous devons arriver à nos trois millions.
Voyons maintenant nos éventualités.
Père Chevy, c'est vous qui soignez le vieux M. Cayron. Quelles sont vos espérances? 11 n'a qu'un héritier éloigné. Avez- vous un testament?
Le Père Chevy se leva:
— J'éprouve quelques difficultés, mon trèsrévérend père. Monsieur Cayron est d'une extrême versatilité: ses idées ne se suivent pas
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toujours; et, entre nous, il est un peu en enfance. Je suis sûr de ses deux domestiques, pieuses filles qui ne le quittent pas, ne le laissent voir à personne et auxquelles j'ai fait comprendre qu'il aurait pour chacune d'elles un bon legs si elles parvenaient à obtenir de lui un testament en notre faveur. J'ai besoin d'une grande prudence: d'abord pour empêcher qu'il puisse être prouvé un jour qu'il était presque en enfance quand il a testé, ensuite pour introduire chez lui notre cher M. Legros qui sera le fîdéicommissaire. J'ai rendez-vous pour demain à cet effet et je ne crois pas que la journée se passe sans que nous ayons le testament
— À combien évaluez-vous le chiffre de la fortune ?
— Oh, magnifique! 200,000 francs au moins.
— Et il est biea vieux?
— Oh! vieux, vieux et, à peu près, en enfance.
— Soignez le vieux. Et vous, père Grandier, madame la vicomtesse de Yateil, qu'en faites-vous?
Le père Grandier répondit: •
— C'est un peu dur aussi, mon révérend Père. 11 y a là à évincer deux cousines, âpres à la fortune, fines comme les plus fines de Gascogne, qui se défient de moi. Je les tiens cependant. Je suis parvenu à leur faire comprendre qu'il vaut mieux partager avec, nous quatre cent mille francs environ, à l'aide d'un bon tes-
tament, que de risquer de voir mourir la cousine sans tester, dans lequel cas elles n'auraient qu'un dixième de cette fortune partagée entre plusieurs branches collatérales.
Elles voudraient le tout: mais elles s'exécuteront d'enfin. La pauvre dame baisse visiblement Le premier catarrhe l'emporter^. Je vais bâter mes démarches. U y a des valeurs mobilières qui me sont promises: je suis sûr de cela.
— Dieu vous bénisse! Et le cher père Briffard a-t-il fait son siège aussi?
— Oui, mon très-révérend père.
Et le triomphant directeur, aux yeux ébahis des vieillards, tirant un portefeuille, montre un papier timbré duement paraphé et enregistré et le donne au Provincial.
Celui-ci prend l'acte notarié.
— C'est un testament !
Son regard s'illumine, ses traits s'épanouissent; un sourire de satisfaction profonde court sur ses lèvres.
U lit : tous écoutent dans un religieux silence.
„Napoléon III, par la grâce de Dieu et la volonté nationale, empereur des Français, a tous ceux qui verront ces présentes, salut.
„Je soussigné, notaire impérial à la résidence de T., immatriculé, n^ 42, demeurant place Lafayette, n^ 15, m'étant transporté de ce dûment interpellé au domicile de dame Éléonore-Suzanne Guitrat de la Clavière, veuve de feu Étienne-Fé-
PAR l'abbb ♦** 65
Gcien Jalio de ia Clavière, demeurant rue du Taar, n® 27, ai reçu, en présence des témoins soussignés, de ladite dame' ses dernières volontés que j'ai textuellement reproduites ainsi qu'il
soit:
„Moi Élébnore-Suzanne Guitrat de la Clavière, veuve de feu Étienne-Félicien de la Clavière, âgée de 72 ans, sachant qu'il n'y a rien de plus incertain que la vie et de plus certain que la mort, je règle de la sorte mes dispositions testamentaires :
„J'institue par ces présentes mon légataire universel, à raison de sa bonne et constante affection pour moi, 'monsieur Yincent-Smarag de Tournichon, domicilié à T., rue Mage, 13, à la charge par lui de servir les legs suivants:
„1® Une pension annuelle et viagère de mille francs, à monsieur Tabbé Julio de la Clavière, mon neveu, diacre de présent au séminaire de T., rue du Taur, 16;
„2® Une pension annuelle et viagère de pareille somme de mille francs , à mademoiselle Louise Julio de la Clavière, ma nièce, de présent demeurant avec moi rue du Taur, 27;
„3^ Une pension annuelle et viagère de trois cent cinquante francs à Madelette Romingas du village de Yalcabrère, ma servante.
^Laquelle déclaration testamentaire, moi notaire
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soussigné ai recueilli et couché sur ces présentes pour valoir à qui de droit.
(Suivent les signatures.) „Pour copie conforme:
„Ddbourdier, notaire."
Le papier fut mis soigneusement dans le grand portefeuille de chagrin.
— C'est bien, père Briffard, dit le provincial. Â combien s'élève ce legs, déduction faite des charges?
— M. Tournichon l'évalue à quatre cent cinquante mille francs.
— Et la donataire mourra bientôt?
— Elle n'a qu'un souffle de vie.
— Nous pouvons manitenant commencer nos constructions: que vous en semble, mes pères?
On se doute qu'il y eut accord unanime dans la réponse des graves personnages.
Le Père provincial se lève. JTous s'agenouillent. Une prière est adressée à la Vierge qui protège si visiblement les bons pères, et leur prodigue les biens de ce monde auxquels chacun d'eux renonce avec tant d'abnégation par son vœu de pauvreté. i
Lettre de Jnlio à Louise.
Ce ne fut pas sans un serrement du cœur que le pauvre Verdelon, après avoir pris congé de son supérieur, bon et doux Sulpicien, alla faire ses malles dans sa cellule. Un vêtement laïque, ap])orté de la veille par le tailleur, remplaça la soutane noire qui ne l'avait pas quitté depuis trois ans.
— Vieille toge romaine, se dit-il en déposant cette longue tunique au fond de la caisse où il mettait ses hardes, tu es tombée dçs épaules des fiers conquérants du monde sur celles des humbles apôtres du Christ ! Tu n'es plus à cette heure, ?ux yeux des masses, qu'un signe d'orgueil, de compression des grands intérêts de l'humanité, de tyrannie sur les consciences! Tu as commandé au monde bien des respects, tu as été saluée par bien des infortunes, saint Léon de Grand et saint Vincent de Paul t'ont portée. Avant peu, tu ne seras qu'un souvenir comme le manteau de Platon et des grands philosophes de la Grèce, comme es cottes de maille des chevaliers du moyen âge, déposées aujourd'hui dans nos musées.
Il se tut an moment. Il ajouta:
— Mais avant que le sacerdoce vaincu consente à se dépouiller de toi, quelles luttes, quels regrets, quelles angoisses!
Le départ de Verdelon, sa détermination de quitter l'état ecclésiastique furent le grand événement du séminaire.
— Il fait bien, disaient les uns, s'il n'a pas a vocation.
— Prions beaucoup pour lui, disaient les mystiques, les petits saints, en levant les yeux au ciel.
Quand il descendit le grand escalier, suivi du domestique chargé de ses malles, il entendit ce mot de mépris:
— Le défroqué!
La rougeur lui monta au front; ses yeux se mouillèrent d'une larme. Il dévora cette honte.
Un groupe nombreux se forma dans le corridor.
Quelques-uns dissimulaient un reste de sym- .^thie pour le jeune homme loyal qu'ils avaient aiiiïé; d'autres paraissaient le connaître à peine, et le regardaient aussi avec indifférence ; les fanatiques dardaient sur lui des regards d'inquisiteurs. Il baissait les yeux et passait Nulle parole amicale, nul simple mot d'adieu ne sortit de toutes ces bouches ; les moins mauvais auraient cru mal édifier et se compromettre.
Au moment où il allait sortir du corridor et ~^ diriger vers la porte, une voix se fit entendre :
— Encore une fois, adieu, mon bien cher Verdelon.
La surprise se peignit sur tous les visages devaint cet acte d'héroïsme. C'était Julio qui, traversant la foule, alla serrer la main de son ami. Il le suivit affectueusement du regard jusqu'à ce que la lourde porte extérieure se ferma sur le transfuge.
Julio passa de nouveau au milieu du groupe pour rentrer dans sa cellule. Cette parole haineuse fut presque dite a son oreille :
— En voilà un sans doute qui regrette de ne pas en faire autant.
Avant de se rendre dans la rue Pergaminière, où il s'était assuré un petit appartement bien aéré et bien chaud donnant au midi, Verdelon s'arrêta devant le n® 27 de la rue du Taur, frappa et remit à une vieille femme qui vint ouvrir, une lettre que Julio lui avait confiée le matin même.
Cette femme n'était autre que Madelette. Elle reconnut parfaitement, sous son costume nouveau, le jeune abbé qu'elle avait vu à la Clavière. Elle se signa, presque comme devant une apparition de Satan, ferma la porte avec un mouvement convulsif, et, marchant d'un pas plus rapide qu'elle n'avait fait depuis vingt ans, entra tout émue' dans le salon où se trouvaient la tante et la nièce.
-^ Sainte Vierge Marie! s'écria - 1 - elle, que viens-je de voir?
— Quoi donc, Madelelte? reprit Louise.
— Qu'est-ce? dit madame de la Clavière,
— Ah! madame, cet abbé qui n'a plus la soutane !
— Quel abbé?
■ — Celui qui était aux vacances, avec M. Julio, à la Clavière.
— Eh bien ! il n'y a là rien de si extraordinaire, dit Louise.
— Voici ce qu'il m'a donné pour mademoiselle, dit la vieille fille en s'adressant à madame de la Clavière.
La tante reconnut récriture de Julio et remit la lettre à Louise. Celle-ci demanda la permission de se retirer dans sa chambre pour la lire et pour y répondre.
Mademoiselle de la Clavière était alors dans tout l'éclat de sa beauté. Elle avait de grands traits comme beaucoup de méridionales ; mais une peau d'une admirable finesse, un peu de pâleur, des yeux limpides laissant deviner l'âme la plus franche, la plus pure, adoucissaient ce masque de romaine et lui donnaient de la grâce sans rien lui enlever de sa noblesse et de sa majesté. Julio qui était artiste lui disait quelquefois dans ses moments d'admiration naïve:
— Tu ressembles à la Vénus d'Arles.
— Taisez-vous, moqueur, répliquait la jeune
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fiiie. C'est bien laid un abbé qui donne de l'orgueil à sa sœur!
L'adoration de Julio pour Louise avait resserré encore ie doux lien qui les unissait dès lé berceau. Le cœur de l'abbé, qui avait une incroyable puissance d'affection, s'était jeté sur cet amour de sœur, cédant à un instinct secret qui lui disait que cette affection sainte le sauverait des épreuves attachées à son vœu de célibat. Il pourrait aimer et aimer purement.
Louise aimait aussi son frère. Julio était son orgueil. Ce que la délicatesse de sa conscience ne lui permettait pas de penser en bien d'ellemême, elle le reportait sur cette nature élevée et fière, richement dotée d'intelligence et de cœur.
Elle s'aimait dans cet homme dont elle sentait toute la supériorité sur les autres hommes. Son amour tenait surtout à son admiration ; elle voyait autour du beau front de Julio une auréole de gloire.
Mais Louise était femme. Et ce lien si doux, il est vrai, si pur, dont les joies idéales devaient suffire au cœur aimant de Julio, pouvait-il répondre à tous les instincts de sa sœur, nature merveilleusement douée aussi, mais comprenant déjà, par des aspirations irrésistibles, qu'il y aurait pour elle une autre destinée que celle d'aller s'ensevelir dans un presbytère, même avec l'être qu'elle avait jusque là le plus aimé au monde?
Le cœur battait à Louise quand elle brî'
l'enveloppe de la lettre de Julio. Une lettre, c'est toujours un mystère, c'est l'inconnu que cherche Tactivité flévreuse de l'être aimant.
Celle de Julio, écrite sur un large morceau de papier, en lignes ascendantes et en caractères rapides, comme le font les natures spontanées, ressemblait plutôt à quelqu'une de ces feuilles yolantes, sur lesquelles on jette des pensées qui vous viennent tout à coup ou des sentiments qui vous oppressent, qu'à la paisible correspondance d'un frère et d'une sœur.
— Que peut-il m'écrire dans ce moment où je dois le croire tout absorbé dans sa retraite? Bonne lettre, que me dis-tu?
Et elle se mit à lire:
„Ma chère Louise,
„Tu seras bien surprise de recevoir aujourd'hui une lettre de moi. Tu sais que nous sommes en pleine retraite d'ordination; et le règlement nous défend toute relation avec le dehors pendant ces jours de recueillement qui précèdent notre consécration au sacerdoce.
„Mais pourquoi violes-tu ce règlement? me diras-tu.
„Mon Dieu! j'en viole la lettre, je l'avoue; mais j'en observe l'esprit. Un épancbement de cœur avec toi me fera du bien. Après t'avoir fait lire dans l'intérieur de mon âme et m'étre soulagé de ce qui déborde en moi de pensées, d'ap-
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prédations de toutes sortes , je serai plus calme et j'irai à la dernière immolation avec plus de courage.
„Je souffre ici de tout ce que je vois. Ces exercices de retraite sont arrangés avec une telle inintelligence, l'esprit mystique, dans lequel s'étiole le sacerdoce moderne, y domine si exclu* sivemeht, le moyen âge, avec ses formes grossières, ses puéiiles méthodes s'y montre avec une telle prédominance et impose à Tâme un tel servilisme, qu'on se prend de pitié pour le clergé qui croit faire merveille en coulant la jeune génération sacerdotale dans ce moule étroit où se compriment toutes ses forces.
„Les Sulpiciens, qui nous dirigent, ont un grand fond de bienveillance et de douceur. Mais, eux, les enfants du dix -septième siècle, ils n'ont pu échapper à la méthode extravagante qui élève le jeune candidat au sacerdoce comme si le lendemain où révéque lui aura imposé les mains, il allait, nouveau stylite, se jucher sur une colonne et n'avoir plus de contact avec la terre.
„Croirais-tu que dans ces huit jours où la parole de nos maîtres devrait nous montrer, dans son large horizon, la vie sacerdotale; où, comme les vieux nochers à ceux qui commencent des navigations périlleuses et lointaines, ils devraient nous signaler les écueils et pour le cœur et pour cette pratique habituelle de la vie où la loyauté, la franchise même nous jettent dans tant de pièges et
nous préparent tant d'amertumes, croirais-tu que nous aurons à dévorer deux fois par jour de longues homélies qui nous ont été redites cent fois, sur la mort, le jugement, Tenfer et autres sujets terribles?
„0n écoute cela, ,'sans doute, avec respect, mais avec une indicible souffrance, quand on a le sentiment des besoins nouveaux du sacerdoce au sein de la société nouvelle oîi il aurait à remplir une si belle tâche.
„Je t'avoue que cela m'humilie pour le clergé dont je fais partie maintenant; et, sans cette foi si simple que tu me connais, j'en éprouverais des secousses terribles jusque dans l'intime de l'âme, j'en viendrais peut-être à des regrets amers... Ce n'est pas ma faute. Pourquoi s'obstine-t-on autour de moi à tant de maladresses? Pourquoi des hommes, d'ailleurs estimables et instruits se complaisent-ils dans ce divorce étrange avec leur époque, avec les besoins, les aspirations de la civilisation où ils vivent? En vérité, c'est à n'y rien comprendre.
„Mais laissons cela. Qu'y faire à cette heure? Ces misères, du reste que je déplore, ne m'ôteot rien de ma vénération pour ces hommes aux intentions les plus droites, et heureusement plus habiles à donner l'exemple du bien qu'à l'enseigner.
„Que dirai-je maintenant? Je me sens sur la limite de deux mondes, je quitte les joies de l'adolescence, je dis adieu à ces ignorances dange-
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! reoses dans lesquelles m'a laissé, trop longtemps, mon éducation cléricale. Je vais passer, sans aucune transition, de la vie des contemplations idéales à la vie positive et réaliste du monde. Rien ici ne m'y a préparé que mes réflexions solitaires depuis les vacances, après avoir vu un peu de prés ce qu'on appelle le monde, et peut-être encore cet instinct salutaire qui avertit les natures loyales et devient une expérience anticipée.
„C'est peu sans doute, mais' c'est là mon unique force en présence de ce monde auquel on me livre. Je me trompe, il y a une autre force, un autre bien que m'a ménagé la Providence en me faisant entrer dans la vie réelle.
„La première épreuve qui suivra mon ordina- , lion ne durera peut-être que quelques mois. J'aurai un vicariat dans une petite ville, à Saint-Gaudens, à Muret, peut-être même à T., et puis quelque pauvre^ cure dans l'une des vallées les plus profondes des Pyrénées viendra à vaquer. L'œil distrait d'un vicaire - général parcourera la liste des vicaires disponibles, je serai nommé curé de ' village.
,.Je m'attends à cela, mais' toi, ma Louise aimée, aurais-tu le courage de me suivre? M'aimerais-tu assez pour venir là vivre tes plus belles années, de Dieu, de la nature, et de ce saint amour ^ fraternel qui est l'amitié à sa plus haute puissance?
„Notre pauVre tante est d'une santé bien frêle. La première impression trop vive qu'elle aura lui
fera uoe lésion au cerveau , et nous la perdrons ; mais aujourd'hui je dois tout te dire.
„Je ne crois pas qu'elle échappe aux Jésuites. Heureux serons -nous si une pension alimentaire dont un reste de pudeur, chez ces hommes, nous aura fait Taumône, nous arrache aux préoccupations du besoin. Je t'avais fait pressentir cela sous forme de plaisanierie pour ne pas trop t'effrayer. Depuis, (quelques mots échappés à M. Tournicbon, le Cerbère qui veille ma tante, mots que je tiens de bonne source, me font croire que l'œuvre de la captation est bien avancée.
„Je t'avoue que je ne songe pas à prévenir ce fidéicommis. J'échouerais complètement. Je n'ai nullement la prétention de lutter d'habileté avec les Jésuites. Mais, par exemple, s'ils réussissent je te le jure, par ce qu'il y a de plus sacré pour nous, je les dévoilerai, je leur ferai payer cher ce vol fait à deux orphelins dont ils n'ont pas pu faire de l'un un Jésuite, de l'antre, une Dame du Sacré-Cœur.
„Car, ma pauvre Louise, je te trouve trèsbonne, très-pieuse, mais tu n'as pas l'ombre d'une vocation. Le père Briffard tout habile qu'on le dit, perdra son latin avec toi.
„Si notre bonne tante nous était enlevée, viendrais-tu charmer mon humble presbytère, être mon ange de bonheur et de paix? J'avoue que ce serait une affreuse déception pour mon cœur, si cette douce espérance n'était qu'un pauvre rêve, et
û Tamie aux grandes pensées, que j'ai cru trouver en toi, n'était plus un jour qu'une femme vulgaire qui préférât une vie de frivolités stupides à ce doux hymen de cœur auquel je l'ai destinée depuis si longtemps.
„Dieu m'épargnera ce malheur, car ma vie serait brisée. Et ce jour-là, dans un cruel désespoir, je regarderais comme sages, ceux qui ont reculé devant l'odieuse solitude du presbytère et la privation désolante des joies saintes de la famille.
„Adieu, bonne Louise. Samedi est le grand jour. Tu sais quel sera au pied des autels le premier nom dont j'offrirai à Dieu le souvenir, et tout ce que mon cœur fera d'ardentes^ prières pour une sœur uniquement aimée.