‹ Le maudit (volume 2)Chapitre 4 sur 13 · JULIO · texte numérisé non relu

JULIO

,yP. S. J'oubliais de te dire que cette lettre sera déposée chez ma tante par mon ami VerdeloD, ce jeune abbé que nous avons eu. Tan dernier, quelques jours à la Clavière. Il quitte le séminaire aujourd'hui même. C'est un noble cœur. Il pouvait faire un grand bien dans le sacerdoce. Hais il rentre dans le monde. Je suis tout aui tî§té de sa détermination. Il cède à un si'nttment de découragement et de faiblesse.

„Ah ! quel sombre avenir tout cela me montre déjà pour le catholicisme! Que d'âmes sont brisées! Que d'esprits d'élite se refuseront bientôt à accep-

ter la responsabilité redoutable du ministère de pasteurs! Mais les natures égoïstes, avides du morceau de pain qui se donne sans rien coûter aux sueurs du front et au travail des bras, se pressent à l'entrée du sanctuaire. On dévore pendant trois années les ennuis d'une réclusion après laquelle on aura le grand air, un habit qui vous vaudra quelques respects, et la certitude d'une vie au Ton n'a jamais à redouter des privations pour le lendemain. Puis viennent les ambitieux aux yeux desquels brille, dans le lointain, l'anneau d'or avec la toge épiscopale ; race qui ne s'éteint pas plus dans l'église que dans le monde et qui vendrait la conscience et Dieu même pour la misérable satisfaction de posséder les honneurs.

„Pauvre Église! Quand retrouvera-t-elle ce qu'elle a laissé en sortant toute radieuse des catacombes !"

Louise s'était tenue debout jusqu'à ce moment, s'éclairant devant la petite fenêtre de sa chambre des dernières lueurs du jour. Une sueur froide coula de son front; la lettre tomba de ses mains; et, anéantie, elle s'assit, tremblante, sur une chaise basse placée derrière elle.

— Julio,.. Julio... murmura-t-elle, jfe serai ton malheur!

Et un long silence régna dans la chambra.

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Le cardinal-archevôqne.

Son Éminence Louis ^Auguste Charles de Fiamarens, cardinal de l'Eglise romaine du titre de la Trinité du Mont, archevêque de T., était un grand et beau vieillard, à figure ouverte et joviale et présentant dans toute sa personne un singulier mélange du gentilhomme, de Tévèque et de l'homme d'esprit. La noblesse de T. ne l'aimait pas, parce que, large dans ses idées, ayant nettement refusé en arrivant à son archevêché de s'associer aux rancunes légitimistes, vivant dans les meilleurs termes avec le préfet et le monde officiel, il passait pour une espèce de renégat politique. On ne craignait pas dans les salons de T. de dire tout haut que le cardinal avait acheté son chapeau par ses complaisances envers le gouvernement. Malgré ses haines sérieuses, on était cependant, par bon ton et par convenance, dans% les termes d'une exquise politesse et d'une grande vénération apparente avec lui.

— C'est tout ce que je demande, avait-il dit, de ces honnêtes gens.

Il avait joué, en arrivant, le même rôle avec les Jésuites. Il les détestait cordialement. Les Jésuites

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s'étaient bien gardés de paraître soupçonner que le cardinal fût contre eux. Aussi l'entoùraientHls de mille protestations de tendresse et répétaient-ils, à l'occasion, qu'ils savaient que Son Eminence était un des meilleurs amis de la société. L'archevêque ne parlait officiellement des bons pères que Sans les termes de la plus chaude sympathie. C'étaient de faux louis qu'ils se rendaient en fausse monnaie.

Cependant la prépondérance que les bons pères prenaient chaque jour dans sa ville épiscopale, les plaintes des curés qui venaient, bien timidement sans doute de crainte d'être trahis, mais avec persistance, déclarer que les Jésuites étaient les véritables curés des paroisses et qu'ils n'avaient plus, eux pasteurs, à diriger que le menu fretin des âmes, plus que cela, l'accaparement habile des fortunes, les saintes ruses employées pour s'attirer les plus riches offrandes des fidèles, la certitude qu'avant peu une immense maison de Jésuites allait s'élever dans le centre de la ville et égalerait en magnificence le Capitole dont les habitants de T. sont si fiers, toutes ces causes réunies avaient un peu réveillé les susceptibilités du vieillard. Il était évêque depuis les premières années du règne de Louis-Philippe. 11 était accoutumé, comme tout l'épiscopat français, à cette omnipotence absolue qui se traduit en pratique par le pur despotisme. Toujours maître jusqu'alors des diocèses qu'il avait adminisitrés, sans rencontrer l'ombre d'une

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opposition , il se trouvait en face de la plus redou-* table de toutes, celle qui s'emparait des consciences, s'assurait l'opinion et régnant en souveraine ne lui laissait que le fardeau de l'administration d'un vaste diocèse, sans qu'il pûc recueillir la prépondérance morale qui est la véritable puissance sur lésâmes.

D venait de perdre un de ses vicaires généraux, l'abbé Jolibert, homme recommandable, du reste, par quelques vertus privées, mais qui était tombé avec une grande simplesse dans le piège des Jésuites, à force de se voir aduler par eux. Cet homme que pendant sa vie, les Jésuites vantaient outre mesure et appelaient un saint, sachant à merveille qu'ils se donnaient, par ce moyen, un puissant appui dans le conseil archiépiscopal, fut remplacé dans le vicariat général de l'archevéckié par le secrétaire général qui était le confident, l'ami intime du • cardinal et professait pour les Jésuites une trés-médiocre con^dération.

Le nouveau secrétaire de l'archevêché n'était pas nommé encore. Ce poste si important qui fait passer, sous les yeux d'un seul homme, toutes les affaires d'un diocèse même les plus secrètes, était convoité par un grand nombre de jeunes prêtres. Les Jésuites, on s'en doute bieo, avaient leur can^ (lidat. Us eussent été heureux de porter là une de leurs créatures. Aussi le dernier requiem n'était pas chanté sur les restes, tièdes encore, de leur vieux protecteur que le révérend père provincial se bâtait de faire sa visite de condoléance au car- I 6

dinal, „8ur la perte d'un de ces hommes qu'on ne retrouve plus dans notre malheureuse époque, tel que le bon monsieur Jolibert;^' et sacliant, presque officiellement, que le secrétaire général devenait le successeur du vénérable défunt, il glissait, avec une habileté toute jésuitique, le nom du jeune abbé de Lurson, „prétre vieux et modeste, disait-il, de manières distinguées, travailleur assidu , intelligence active et nette et peut-être le seul, de tant de jeunes prêtres qu'ils avaient eu ie bonheur de former pour le diocèse de T., qui eût les aptitudes indispensables au poste difficile vacant à cette heure auprès de Son Ëminence/'

Le cardinal remercia le vieux renard avec une bonhomie si naturelle et parut si enchanté que la Providence eût, à point nommé, placé sous la main des bons pères ce chef-d'œuvre des secrétaires, que le révérend provincial rentrant, le sourire sur les lèvres, dans la maison de l'Inquisition, contrairement à tous les usages de l'ordre, ne put retenir sa joie et s'épancha devant cinq ou six pères en disant: „qu'il tenait le cardinal et que, s'ils avaient perdu monsieur Jolibert, il était sûr de pousser au conseil de l'archevêque, un jeune homme chaudement dévoué aux intérêts de la compagnie/*

Ce même jour, le cardinal devait se rendre chez les Sulpiciens, pour entendre le rapport du supérieur sur les nouveaux prêtres qui aRaient être ordonnés le samedi suivant II venait d'ap- ■^rendlre , de voie très-sûre , toutes les circonstan

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ces du testament fait aux Jésuites par madame (le la Clavière; il savait quel était l'exécuteur testamentaire 6ctif et rindigne spoliation de deux orphelins. Son âme honnête avait été indignée et quoi qu'il tint fort peu, comme évéque, à ce qu'un de ses jeunes prêtres conservât une belle fortune, dont on peut toujours se servir dans le sacerdoce pour se donner de l'indépendance, il vit là un trait de plus à ajouter à ce qu'il savait déjà des procédés des pères pour se rendre maîtres des bons héritages.

Quand le supérieur des Sulpiciens de T., parcourant la liste des nouveaux ordinands, arriva à monsieur l'abbé Julio de la Clavière, le cardinal sembla l'écouter avec une attention marquée. Il riaterrogea sur ce jeune homme, sur son caractère, sur ses aptitudes. Toutes les réponses furent favorables.

— L'abbé Julio est certainement, monseigneur, l'un des sujets les plus précieux que nous ayions formés depuis quelques années dans ce diocèse. 11 a les défauts de sa jeunesse, trop d'ardeur, une imagination facile à s'exalter, une franchise quelquefois imprudente. Le temps adoucira toutes ces choses.

Maintenant si nous jugeons ainsi ce jeune homme, nous ne devons pas dissimuler à Votre Éminence, que nous avons reçu contre lui une dénonciation, dont nous avons déjà pesé la por-

signée ^

tée dans le conseil, mais que nous sommes heureux de soumettre à vos lumières.

— D*où part cette dénonciation? Est- elle ée?

— Certainement, Éminence, autre;aient nous ne l'eussions pas crue digne d'être mise sous votre regard. Elle est signée d'un père jésuite.

— De quoi se mélent-ils encore? dit assez aigrement rarchevêque. Je crois que bientôt ils voudront faire les ordinations. Il ne leur manque plus que cela à T.

Les directeurs, composant le conseil, se regardèrent, et un demi-sourire erra sur toutes les lèvres. Mais nulle parole ne sortit de leurs bouches; le cardinal reprit:

— Nous y mettrons bon ordre. Montrez-moi cette lettre.

Et il lut tout haut :

,, Monsieur le supérieur et respectable confrère.

„Je sais que les ordinations auront lieu sous peu de jours. Un de nos anciens élèves, Tabbé de la Clavière, est appelé, dit-on, au sacerdoce. Nous hésitâmes quand il entra dans les ordres, à vous faire part de nos sentiments sur la vocation de ce jeune homme, auquel, dans le temps, nous avons porté un vif intérêt C*est une responsabilité si grande que celle de peser en quoi que ce soit, sur l'avancement d'un jeune ecclésiastique

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dans les ordres! Vous comprendre^ donc, toute noir? réserve à cet(e époque. Cependant i;k)US pouvons nous la reprocher aujourd'hui. Des renseignements, puisés à bonne source, nous ont appris que pendant les dernières vacances, il s'est considérablement écarté de l'esprit ecclésiastique. Ses lectures ont été plus que profanes; il a été léger dans ses propos avec sa sœur; il parait même que le malheureux s'est lancé dans les idées nouvelles, si pernicieuses, vous le savez, et pouvant mener si loin. Tout cela est grave, monsieur le supérieur, et il y aurait eu pour nous, coupable négligence et reproches un jour devant Dieu, si nous ne vous avions pas conimuniqué nos craintes sur cette ordination malheureusement irop prochaine.

„Croyez bien qu'aucun autre motif que celui de l'attachement que nous portons à ce beau diocèse ne nous a poussés à une démarche qui coûte toujours, mais devant laquelle on ne recule jamais, quand elle est imposée par la conscience et par les intérêts sacrés de la religion.

„Agréez, monsieur le supérieur et respectable confrère, l'expi'ession de mon profond respect.

„Pour notre révérend père provincial, „Signé: Fournier, S. J.

T., 10 septembre 1856."

— Oui, dit le cardinal, mettant la lettre su la table, ils Tont dépouillé de sa fortune, main tenant ils le persécutant ! Je les reconnais bien là

Et reprenant la lettre:

— Je veux garder ce document. Il est pré cieux pour l'histoire de leurs perfidies. Nous passerons outre puisque vos renseignements sur a jeune abbé sont excellents. Je ne veux pas qm les Jésuites soient évéques dans mon diocèse Je vais commencer à leur prouver, dès aujourd'hui, le cas que je fais de leurs dénonciations contre mon clergé. Je nomme monsieur l'abbé Julio de la Clavière mon secrétaire généra).

On comprend l'effet de cette parole sur des hommes aussi réservés, aussi timides que les Sulpiciens. Tous inclinèrent devant la volonté du maître. Quelque jeune et inexpérimenté que leur parût l'abbé Julio, pour le poste où l'élevait la faveur du cardinal, ils virent là, avant tout, un<' malice faite aux Jésuites. Ils applaudirent

La voiture du cardinal l'attendait à la grande porte du séminaire. Le supérieur le conduisit jusque dans la rue. Le cardinal lui dit en le quittant:

— Prévenez ce jeune abbé qu'il entrera en fonctions lundi prochain à l'archevêché.

Deux heures après cette scène, où le prélat avait montré tant d'énergie, la police secrète des Jésuites leur rendait compte avec une exactitude scrupuleuse de tout ce qui s'était passé hez les Sulpiciens. Le mot lâché dans la rue

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avait été écouté. Il avait fortement intrigué ie père provincial C'était un protégé des Sulpiciens qui l'emportait évidemment sur leur créature; mais quel était ce protégé? Il fallait le savoir à tout prix. Or, ce qui eût été d'une difficulté immense pour le plus habile des agents de la l>olîce de T., était un jeu pour celle des Jésuites. Ils avaient immédiatement envoyé au séminaire ie vieux docteur Déteilh, médecin sans malades, auquel ils faisaient une petite pension annuelle et qui affectait, dans le monde religieux, une certaine hostilité contre les Jésuites. Qui pouvait soupçonner ce vieillard d'être tout bonnement un agent de la maison de l'Inquisition? Il était parvenu, et cela sans trop de peines depuis plu-^ sieurs années, à capter la confiance de M. Boarnal, digne Sulpicien aussi naïf que ses confrères. Il l'avait choisi pour directeur.

Le vieux docteur en cravate blanche et en large jabot vint donc humblement chercher des consolations spirituelles dans la chambre de M. Bournal. Dans le courant de la conversation, il lui dit que la grande nouvelle du moment à T. était la nomination du secrétaire général de l'archevêché. Il ajouta que les Jésuites étaient furieux parce qu'on savait que c'était à l'influence des Sulpiciens que cette nomination était due.

Le Sulpicien joua le rôle du corbeau.

— Mais comment cela a-t-il pu se savoir *

ville? Tout s*e9t passé dans le conseil entre Soa Éminence et nous.

— Très-simplement, mon cher père. On ^ entendu dans la rue Son, Éminence nommer à votre supérieur le nouveau secrétaire et lui fixera le jour de son entrée en fonctions. On m'a bien dit ce nom. C'est Fabbé. . . l'abbé . . . Mon Dieu ! ce que c'est que de vieillir ; l'abbé . . . l'abbé ... Attendez ! . . . C'est pourtant un nom qui se retient facilement i

— M. Julio de la Clavière, dit le Sulpicien.

— Précisément, c'est ça ! c*est ça ... Ah ! pauvre mémoire, je t'ai perdue.

Et, prenant son chapeau à larges bords et sa longue canne, il saluait le Sulpicien, descendait, aussi rapidement que possible, le grand escalier, se hâtait à travers les rues, et pénétrant chez le père provincial, qui l'avait fait entrer par une porte dérobée, lui jetait avec effroi ce nom terrible — l'abbé Julio de la Clavière!

— Quel malheur! s'écria le provincial. Ce sera un ennemi pour nous et c'est là un détestable choix. Mais ces pauvres Sulpiciens ne font que des sottises. ' Hâtons-nous!' Mon bon docteur, eicusez-moi; je suis obligé de sortir. Merci de tant de zèle, docteur. Ces choses-là s'inscrivent dans, le livre de vie. Vous sanctifiez votre vieillesse. Soyez donc béni! Adieu.

Et le père quelques moments après frappait à la porte de l'hôtel de madame la marquise de Maslacq, femme pieuse, jouissant d'une grande

considératioB dans T. et surtout auprès du cardinal qui appréciait son jugement et même, queiqudois, éeoutait ses conseils.

La marquise n'était pas chaudement dévouée aux Jésuites, mais elle leur devait de la reconnaissance; ils avaient fait faire à son fils aîné un s|>leodide mariage et avaient ainsi apporté, dans l'antique maison de Maslacq, alors en pleine décadence financière, une dot de plusieurs millions.

La gratitude est la vertu des natures élevées : madame de Maslacq ne pouvait pas ' refuser un service au père provincial.

— Sauvez la religion! madame la marquise; je viens vous le demander, s'il le faut, comme un service personnel. Vous le savez, nous aimons tant Son Éminence ! Ces bons Sulpiciens viennent de lui faire faire une faute capitale. Us sont parvenus, par une petite vanité qu'il faut leur pardonner, à faire accepter pour secrétaire à Son Éminence, un jeune étourneau que nous connaissons beaucoup malheureusement; il a été notre élève. Ce jeune fou ne fera évidemment que des sottises. Nous savons qu'il se^ range un peu du côté des ennemis de notre société. En ce temps* ci, vous le comprenez, madame la marquise, où les impies et les libéraux se donnent la main contre nous, nous avons besoin de trouver un puissant appui auprès de Son Éminence qui, avec le monde bien pensant, est notre seule force à T. Comme nous serions entraves pour le bien, si

nous a?ions un adversaire auprès de Son Éminence sans doute toujours bonne pour nous, mais, vous le savez, madame la marquise, facile à prévenir,

— Oui, il est un peu vif, ce cher Monseigneur, mais il est si bon.

— Âh! oui, bien bon! madame la marquise, oui, bien bon! Aussi ai-^je pensé que vous, qui êtes pour nous une protectrice, et nous le demandons moins dans nos intérêts, croyez-le, que dans ceux du cardinal , vous lui direz un petit mot pour lui éviter une faute peut-être plus tard irréparable.

— J'aime peu, mon cher père, à me mêler des choses d'administration; cela ne regarde pas les femmes ; et le cardinal fronce toujours un peu le sourcil, quand on vient lui en parler; mais enfin je ferai quelque chose pour vous prouver mon dévou^sment.

— 11 faudrait, sans paraître connaître la nomination si imprudente dont on parle déjà, prémunir Son Éminence contre le choix que peuvent faire les Sulpiciens, les hommes qui connaissent le moins la jeunesse qui leur est confiée, et parler en protectrice d*un sujet très-capable que j'ai offert déjà à Son Éminence.

— Écrivez-moi le nom de votre protégé sur cette carte.

— L'abbé de Lurson.

— Cela suffit. Je verrai le cardinal.

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Un premier orage du cosnr.i

Quand mademoiselle de la Claviëre se réveilla de l'état d'accablement où elle était tombée après la lecture de la lettre si franche, mais si imprudente de Julio, elle se bâta, avant de paraître devant sa tante, de se remettre des impressions qu'elle n'avait pas su dominer. Impossible de lui montrer une lettre qui disait de telles choses ; impossible de lui en refuser la lecture quand elle la demanderait, ce qu'elle ne devait pas manquer de faire. II fallut recourir à un subterfuge, et peut-être, pour la première fois de sa vie, mentir en de telles matières. Elle déchira la fatale lettre en mille morceaux que , du haut de sa petite chambre, elle vit emporter par un vent assez vif sur les toits aigus de la rue du Taur.

Puis quand elle descendit:

— Ma tante, Julio vous fait mille tendresses. Il a trouvé Toccasion de nous écrire pouh nous rassurer sur les fatigues de sa retraite. Il va, dit-il, à merveille et se fait un bonheur de nous embrasser bientôt.

— Ah! lis-moi la lettre de ce cher enfan Il écrit si bien.

— Mon Dieu! ma tante, j'ai jeté le billet et je me suis amusée à voir les morceaux voltiger bien loin emportés par les vents.

— Tu es une enfant, Louise. Je te croyais plus grande personne que cela.

Il n'y eut pas d'autre eicplication. Louise fut plus gaie; plus affectueuse que jamais pour sa tante, plus bienveillante envers Madelette. Mais son cœur se gonflait. Et à peine l'heure habi> tuelle de laisser sa tante à ses prières fut arrivée, qu'elle se retira dans sa chambre et qu'elle se soulagea par des larmes abondantes,

Pourquoi ces impre^sionnabilités si vives?

C'est que, par là même qu'elle n'est pas maitresse d'elle, que des convenances fatales, souvent les causes les plus futiles, disposent seules de son avenir, que le bonheur ou le malheur lui arrivent dans un imprévu qui déconcerte ses projets les plus raisonnables et les plus sages , la femme a été douée providentiellement d'une divination qui lui fait pressentir fortement les peines de la vie. Est-ce un bien pour cette créature jusqu'à ce jour victime des lois faites par l'homme? Cette puissance de prévision lui est-elle donnée, comme à tous les êtres faibles, pour que la souffrance la surprenne moins et qu'elle se précautionne contre le danger? Il faut le croire pour s'expliquer l'inégalité d'indépendance et de liberté où »e trouve la femme, même dans l'état de civilisation

olus avancée.

Louise n'avait jamais réfléchi sérieusement que son sort était attaché à celui d'une vieille tanle, eu après la mort de celle-^ci, au sort du frère qui s'engageait en ce moment dans les liens du sacerdoce.

Par une espèce de seconde vue, tout son avenir, comme une histoire anticipée, se dévoila devant elle; la tante mourant de sa vieillesse, les Jésuites dépouillant sans honte deux orphelins; Julio trop noble et trop droit pour faire son chemin dans la vie cléricale; et les deux victimes reléguées dans quelque recoin obscur où ne saurait les découvrir la pitié même d'un ami. Tout cela, pour cette créature jusque-là vivant d'insouciance et de profonde paix, fut le glaiv.e de douleur, la première épreuve des fortes angoisses. L'âme humaine ne serait-elle grande que dans la souffrance ?

. Puis arriva la pensée de se sacrifier tout entière, jeunesse, beauté, amour, aspirations de bonheur, à la vie isolée d'un pauvre presbytère. Le confesseur jésuite avait eu beau parler mysticisme et spiritualité à sa jolie pénitente; il avait eu beau lui jeter l'appât idéal des extases de la vie du Sacré-Cœur; la nature, plus forte que l'éloquence paterne du révérend BrilTard, avait repris le dessus. £t dans ce moment, mille pensées confuses, dégoût de religion, sentiment profond du besoin d'affections vives, répugnance instinctive de ce qui rive l'âme à l'obscurité et à

l'oubli, quand elle seul en elle des désirs impétueux de jouissances, de grandeur et de liberté, se pressaient tumultueuses dans son cœur comme les flots de TOcéan irrité.

Bientôt cependant, pareilles à ces lames bruyantes qui viennent expirer doucement sur une plage tranquille, au contact de quelques grains de sable qu'elles ne peuvent plus soulever, les secousses de ce cœur, surpris si brusquement par les premières tempêtes de la vie, se calmèrent

Femme de peu de foi, femme d'orgueil, tu murmures déjàl La Providence s'est-elle engagée à te donner du bonheur pour toutes les heures de ton existence? La pensée seule de la souffrance t'exaspère? Que serait-ce, si elle venait tout à coup t'étreindre? Et quel privilège as-tu parmi toutes les autres pour qu'elle n'arrive jamais jusqu'à toi?

Cette pensée se présenta tout à coup à Louise. Julio avait fortement inculqué dans l'âme de sa sœur ce qu'il appelait la dévotion à la Providence. „Les autres dévotions tombent, disait-il, celui-là reste.'* Louise craignit d'avoir blasphémé contre cette mère généreuse qui veille du haut du ciel jusque sur le ciron et le vermisseau. Elle se rappela ces paroles „que chaque jour a assez de sa peine, que les passereaux ne tombent pas des toits sans la permission du Père céleste, et que si les lis des champs sont vêtus avec tant de ma-

gnificeace, Thomme, l'enfant de Dieu ne sera jamais déiaissé/'

L'Image de son frère si aimant, si bon pour elle qui lui donnait une preuve du plus tendre attachement dans ce rêve d'une vie à deux, au milieu d'une solitude où elle serait tout son bonheur, servit aussi puissamment à adoucir ce que ses craintes avaient eu de trop amer.

— Après tout, se dit-elle, Julio n'est pas un tyran. 11 m'aime trop pour gêner jamais ma liberté. Le pauvre ami, il ne croit pas qu'il y ail dans le monde d'autre bonheur que de s'aimer en frères! Il m'offre cet amour. Hélas! peutêtre un jour aurai-je le regret cuisant d'avoir désiré des affections moins paisibles? Mais ces Jésuites voudraient nous dépouiller! ils seraient capables de cette infamie? Ce n'est pas possible... Peut-être ? . . . Cela m'expliquerait cette singulière persistance du père Briffard à vouloir faire de moi une religieuse du Sacré-Cœur. J'apportais une belle dot aux Jésuites. 0 mon Dieu! quelle épreuve pour ma foi! Ces hommes vous prêchent, ces hommes parlent de vous, tout cela pour aboutir à des intrigues, à des captations d'héritages. Il y a là des contradictions effrayantes!... Je m'y perds.

Je me souviens maintenant de mes colères aux dernières vacances; Yerdelon, l'ami de moc frère, attaquait si vivement les Jésuites ses an

ciens mattres, le le trouvais ingrat... S'il ayait raison?...

Mais n'y aurait-il pas moyen de prévenir ma tadte contre les pièges que ces hommes tendent à sa simplicité ? 11 est évident que le vieux Taurnichon ti*availle pour eux. On dit dans le monde que c'est un Jésuite; je ne comprends pas trop ce que Ton entend en l'appelant de la sorte, mais cela suffit pour autoriser mes défiances. C'est l'ami de ma tante et nous l'avons presque tous les soirs.

Tel était le monologue de Louise.

Le souvenir de Verdelon avait traversé son esprit. Ce souvenir revint encore.

Elle chercha à se rendre compte des motifs qui pouvaient avoir déterminé ce jeune homme à laisser là l'état ecclésiastique. 11 était pourtant grave, réservé^ sans affectation, n'ayant rien de cette futilité qui est trop souvent le cachet des jeunes gens du monde. Elle se demanda comment, ayant déjà passé plusieurs années dans le séminaire, c'était presque au dernier moment qu'il renonçait à une carrière pour laquelle il avait professé, devant elle, une grande estime.

Elle se rappela alors beaucoup des conversations qu'elle avait écoutées de lui et de Julio. Quoiqu'elle fût blessée, à cette époque, de son hostilité mai contenue contre les Jésuites, elle avait été frappée de sa haute intelligence, de la richesse de son langage, des connaissances de

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toutes sortes qu'il paraissait avoir acquises par de sérieusç^ études.

Puis cette, nature était si vraie, il s'échappait de tout son être une telle répulsion de tout ce qui est hypocrisie, fanatisme; il parlait des paavres, des petits, des faiblçs, de tout ce qui travaille, de tout ce qui souffre avec un si chaud aaM)ur, qu'il était difficile, après l'avoir admiré comme un esprit d'élite, de ne pas l'aimer comme un noble cœur.

Toutes ces impressions, reçues il y avait «plusieurs mois, et qui s'effaçaient. peu à peu de l'esprit de Louise, se ravivèrent, dans cette circonstance, avec une intensité dont elle-même fut surprise. Elle alla jusqu'à se dire que le nom d'Auguste porté par Yerdelon était noble et doux; sa voix aussi était très-douce et profondément sympathique. Cette voix avait des notes qui descendaient puissamment dans l'âme et qui ne s'oubliaient plus.

Sa grande figure, son front pur et élevé, ses yeux franchement ouverts, sa bouche large, mais aux lèvres délicates et finement dessinées, son menton accentué insigne de résolution et de force achevaient dans les réminiscences de Louise le portrait du jeune homme qui, par une réaction bizarre dans l'esprit d'une femme pieuse, avait, pour le moment à ses yeux, le mérite de ne pas aimer les Jésuites et d'avoir eu le courage de braver la honte qui s'attache, dans un certain monde, à ca qu'on appelle jeter le frpc aux orties.

Au point où en était ?onue Louise par ces rapides considérations qui se succédaient involontairement dans sa pensée et s'y gravaient alors en traits ineffaçables, il était positif que si elle rencontrait dans le monde M. Auguste Yerdelon, elle ne le verrait pas avec indifférence.

Ce fut dans cette succession de sentiments, dans ce tohu-bohu de craintes, de souvenirs, que le besoin du sommeil vint surprendre la sœur de Julio. Elle se mit à genoux pour la prière du soir. L'imagination et toutes les facultés impressionnables de son âme avaient été si fortement mises en jeu, qu'elle eut toutes les peines du monde à réciter avec quelque attention le simple pater. Tout le reste, à son grand regret et aux reproches de sa conscience, ne tombait que des lèvres. Sa pensée, malgré elle, était ailleurs. C'était évidemment la plus considérable des distractions qu'elle eût eues encore de sa vie. Nous pouvons nous douter qu'elle n'en ferait pas, de quelques jours, un détail trop^ circonstancié au révérend père Briffard.

Les dernières pensées qui l'occupèrent furent les Jésuites, la crainte de voir sa tante, elle-même et son frère spoliés par eux.

La dernièi^e image qui la poursuivit avec une étrange douceur et une enivrante séduction, quand elle sentit le sommeil la prendre dans cet état singulier où l'âme n'est plus maîtresse de sa volonté et ne se rend compte qu'à demi de ce qu'elle pense et 'de* ce qu'elle aime, fut celle de Verdelon.

PAR l'abbé *** 99

Laissons cette charmante enfant à son repos, peut-être troublé encore par les fantômes des persécuteurs de sa famille, ou embelli par les chastes rêves d'un premier amour.

Montons encore une fois dans la salle, toute remplie des souvenirs funèbres du moyen âge, où les Sept tiennent leur conseil.

On y parle de la terrible affaire de Tarchevéché. Ce n'est plus une délibération calme; il n'y a plus à supputer ce qui reviendra' de la dépouille des orphelins. C'est l'explosion des rancunes et de la haine.

— Si le cardinal s'obstine, il faudra se taire, dit le provincial.

L'indignation est générale, quand un petit bil- It^t, apporté par un laquais en livrée et remis directement aux mains du père provincial, donne les nouvelles, suivantes:

„Je suis battue, mon très-révérend père. Je vous autorise à faire retrancher du dictionnaire (les proverbes celui-ci: Ce que femme veut, Dieu le veut. Je tenais beaucoup a vous prouver une fois sérieusement ma profonde gratitude. J'ai échoué devant une détermination inflexible de monseigneur. Mais votre protégé, sur ma demande, aura un poste des plus avantageux. Je suis heureuse de cette toute petite faveur ; le cardinal n'a pas voulu être méchant jusqu'au bout

„Gardez-moi, en souvenir de mes bonnes intentions, une forte part dans vos saintes prières, et

croyez, mon révérend père, à la profonde vénération de votre bien dévouée.

„El£onore dë Maslagq/^

— Nous nous soucions bien de nos. protégés, dit le père provincial; ce sont nos ennemis qui nous occupent.

— Cet étourneau, dit le père Fournier, ne fera que des sottises; prenons un peu de patience. Puis le cardinal n'est pas éternel ; et la Compagnie ne meurt pas.

— Voici mon avis, dit le père Briffard : la jeunesse est suffisante. Elle aime la flatterie. Nous pourrions peut-être gagner monsieur le secrétaire général. Je serais suspect auprès de lui, si sa sœur, que je dirige, lui a fait quelque confidence imprudente. Mais chargeons un autre père de le voir fréquetnment, de travailler à le gagner à la Compagnie. Nous avons ce bon souvenir qu'il est un de nos élèves. On peut faire briller à ses yeux une baute position dans Tavenir, grâce aux protections dont nous disposons à Rome et à Paris. Qu'on lui parle de la faveur dont nous jouissons maintenant à la cour.

— Il serait bon, dit un autre père, qu'on lui ^jj.g' ^politesse d'assister à son ordination.

elle sentît ^^'^ ®^^ ^^?^' ^^^ ^^ provincial, je m'y sulier où Y^ ^^"^ pères. Nous serons remarqués; et ne se red"^ ^^ ^«"« prévenance, pense efde^c^® gagnerez pas le jeune bomme au

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moyen de toutes ces belles choses, dit le père Papillon qui avait été le professeur de rhétorique (le Julio, je le connais: il est doux, mais il est f«Tme dans ses convictions; nous avons en lui un adversaire redoutable. Faites le surveiller de près; et sachez tirer parti de la moindre imprudence.

— Certainement, ajouta le père provincial; r*est ce que nous faisons toujours. Mais vous, père Tourtoîs, qui êtes chargé des rapports, recommandez à vos agents l'exactitude la plus sévère. Pas une de ses actions, pas une de ses paroles ne doit îious échapper.

Le conseil qui venait de voter la délation et la vengeance, se termina par une prière adressée à rhumble mère de celui qui a intercédé sur la croix pour ses bourreaux.

L'ordination,

iSi le cardinal de Flamarens eut été général (l'armée, il eût ordonné de fréquentes parades. 11 aimait la représentation. Au rebours de son vénérable prédécesseur, homme si humble, qui pa»-

sait dans les rues de T. sans être aperçu et qui regardait sa voiture comme une ignominie pour un successeur des pécheurs dli lac de Tibériade, le cardinal de Flamarens avait un brillant équipage. Ses laquais étaient chamarrés d'or. Il parlait chevaux comme un gentilhomme et avait une fort belle écurie. Quoique spirituel et singulièrement adroit, son habileté ne lui avait pas appris que ce n*était pas en éclaboussant à T. le préfet et le premier président qu'il ajoutait le moindre éclat à son éminente dignité. Il y a des hommes qui n'ont pas l'esprit de savoir descendre pour être grands.

Le contraste de cette nature c'est qu'elle était foncièrement bonne. Cet homme qui vivait de pompe extérieure, de vaines politesses éternellement reproduites, aimait le vrai, était de mœurs honnêtes, et quoique journellement décrié^ n'avait à se reprocher aucune de ces relations que réprouvent l'honneur et la sainteté de l'épiscopat. Nous avons dit qu'il n'aimait pas les Jésuites; nous n'avons pas dit pourquoi : c'est qu'il les avait surpris dans une foule d'intrigues qui avaient répugné à son caractère loyal. Disons aussi, car le cher monseigneur, comme l'appelait la marquis** de Maslacq, avait également sa police, qu'il avait' appris que les bons pères glosaient assez facile^ ment sur l'intimité de Son Éminence avec cette même marquise, femme pourtant d'un âge et d'un^ vertu au dessus de tout soupçon.

PAR l'abbé *** 103

— Ce sont des misérables! avait dit le cardinal.

Sous les précédents archevêques, les cérémonies de Tordination se faisaient quatre fois Tannée dans la chapelle du séminaire, par consé- (juent en famille et à huis clos. Le cardinal avait établi pour règle qu'elles auraient lieu en grande solennité dans la cathédrale de Saint-É tienne.

Ce vaste édifice, par sa singulière disposition, faisait le désespoir de son Éminence. La nef qui est de style roman et le chœur qui est de style ogival ne sont pas dans le même axe; de telle sorte que les cérémonies du chœur ne peuvent être vues de la nef et que ce n'est qu'au bruit des clochettes et aux chants qu'on peut se rendre compte de ce qui se passe dans le chœur, du reste, un des plus beaux de France par son architecture et la richesse de sa clôture et de ses stalles. Ne pas être aperçu de cette brillante société de T. entassée à chaque grande cérémonie dans la nef, pendant que lui, cardinal, trônait solitaire au milieu de quelques vieux chanoines et de quelques enfants de chœur, était la désolation de ce digne homme. S'il eût osé, il eût pontifié, ie jour de Pâques, sur la grande place de Saint- Étienne.

Les ordinations étaient le triomphe de notre prélat; il y mettait une dignité paternelle, et, comme son cœur était bon, on le voyait se dilater dans

104 LE MADDIT

Cette fonction épiscopale qui perpétuait autour de lui le sacerdoce.

Le jour de Tordination de Julio, c'était, selon Tusage, un samedi, la foule des curieux était plus nombreuse que jamais. Tout se sait, tout fait événement dar»s une ville de province; et Fon voulait voir ordonner le nouveau secrétaire do Son Éminence.

La cérémonie n'était pas commencée que, pour faire honneur à leur ancien élève, le père provincial des Jésuites et dix autres pères de la Compagnie s'installaient modestement dans les stalles les plus basses du chœur. C'était la première fois que les Jésuites paraissaient aux ordinations.

Pendant que le cardinal assis sur son trône à la droite du chœur, était, selon le cérémonial, revêtu des ornements pontificaux, il dit à demi voix au vicaire général qui lui servait d'assistant:

— Regardez! Apparent jesuttœ nantes in gurgite ifosto.

L'assistant contint un sourire.

La cérémonie fut grave et imposante. Julio attira tous les regards par sa tenue distinguée et modeste.

Quand le prélat eut donné sa bénédiction solennelle et qu'il se fut retiré dans la sacristie, le clergé, selon l'usage, vint lui offrir son hommage respectueux. Les nouveaux ordonnés lui furent •présentés par le supérieur des Sulpiciens. H embrassa cordialement chacun d'eux.

Quand le tour de Julio fut yenu:

— C'est M. l'abbé Jûlio de la Clavière, Émînence, dît le supérieur.

Le cardinal accueillit le jeune prêtre avec un regard affectueux, l'embrassa et lui prenant la. main d'une manière tout amicale:

— Vous dînerez ce soir à l'archevêché, lui dit-il.

Tout à coup le père provincial s'avance vers le cardinal.

— Éminence, nous sommes bien heureux d'avoir assisté aujourd'hui à l'ordination de l'un de nos meilleurs et de nos plus chers élèves. Il n'a pas besoin de recommandation auprès de Votre Eminence, mais si cela était nécessaire, nous joindrions notre voix à celle de ses sages directeurs. Nous espérons qu'il leur fera autant d'honneur qu'à nous.

Et il l'embrassa de son air le plus souriant.

— L'hypocrite! dit tout bas le cardinal. Julia se laissa faire et répondit avec toute la

simplicité d'un bon cœur à ce baiser de Judas. Il y a des bassesses que les natures droites ne devinent jamais. Un moment même Julio s'accusa dans l'intime de sa conscience, de soupçonner des hommes qui venaient lui rendre de tels honneurs. Sa nouvelle charge allait bientôt le mettre en contact avec un monde où ses candeurs d'adolescent seraient rapidement dissipées. Il devait.

OÙ se passait cette scène étrange d'amour, que la longue file des prêtres, terminée par le brillant cardinal officiant, eut disparu derrière les piliers des bas côtés du chœur , qu'il ne resta du spectacle religieux donné au peuple que la fumée de Tencens et le bruit de la foule s*écoulant par les port^ç de la basilique, Verdelon sortit de son extase, ainsi que le ferait un artiste fanatique de l'art qui se serait oublié une heure devant la Vénus de Milo. Il descendit, presque comme un homme ivre et qui se soutient mal, les escaliers obscurs du triforium^ ne voyant plus dans le monde qu'un être auquel il sentait toute son âme attachée par un lien puissant et invisible , Louise de la Clavière.

Il commença ce premier jour le martyre à la fois âpre et doux de ceux qui aiment.

— Louise et sa tante, se dit-il, iront voir nécessairement Julio dans le parloir du séminaire.

Il se rendit donc dans la rue du Taur, rôda longtemps, comme un sbire ou un malfaiteur, guettant tout ce qui entra chez les Sulpiciens de midi à deux heures. De tous ces visiteurs rien ne lui dit: Voilà Louise.

— Julio aura obtenu la permission d'aller dès le même jour chez sa tante, contrairement aux usages du séminaire qui ne donnent de sortie aux ordinands que le lendemain.

Il songea à se présenter chez madame de la Cla- >re et à demander son ami. Mais cette visite,

PAR t'ABBÉ ♦♦♦ 111

dans un tel moment, eût été contraire aux convenances. Il eût gêné les premiers épanchements de la tante, et des deux créatures qui résumaient pour lui à celte heure toute l'humanité.

Le moins imprudent pour lui fut de regagner sa petite solitude, qui, dès ce jour, fut plus triste que ne Tavail été pendant deux ans celle du séminaire. Il se consola en faisant des rêves dorés, des plans de bonheur pour l'avenir. Il allait, dès le lendemain, reprendre ses études de droit qu'il avait abandonnées pour entrer dans l'état ecclésiastique ; quelques mois lui manquaient pour être admis à subir son examen de licence. Il travaillait avec une ardeur fébrile; iJ devenait avocat brilant; il amasi^ait gloire, fortune, et demandait alors la main de la belle et riche héritière des Julio.

Rêvez, rêvez aux splendeurs de la vie, aux enivrements des cœurs qui s'adorent! Rêvez! c'est de votre âge. Vous aurez eu au moins l'illusion de vos rêves. Ceux qui ont touché aux réalités de toutes choses, ne rêvent plus comme vous, et se trouvent réduits à envier vos illusions.

Un dîner intime à rajrchevêché.

Julio, rentré au séminaire, après rordinatioD; avait denjandé au supérieur des Sulpiciens la permission de se rendre immédiatement chez sa tante.

— Le règlement s^y oppose, avait di|, l'excellent homme, majs vous ne dépendez plus de nous, depuis que Son Éminence vous a attaché à sa personne; vous êtes donc libre.

Le vieillard ajouta:

— Soyez heureux, mon enfant. Vous le méritez par votre bon cœur. Mais vous êtes déjà élevé bien haut, vous avez des jaloux, plus que cela, vous avez de dangereux ennemis. Il vous faudra une vigilance peu commune pour déjouer les pièges qui vous seront tendus, pour résister aux sourdes attaques de la malveillance. Permettez à vos meilleurs amis de vous donner des conseils. Nous vous aimons, et quoique nous ne voulions pas nous donner la vanité de dire que nous sommes la cause directe de votre avancement, nous sommes heureux d'y avoir contribué. Votre belle franchise, qui est une qualité si précieuse, vous nuira immensément, SI vous ne vous surveillez pas sévèrement

^us-même. Votre vie sera irréprochable, je n'en

doute pas; mais vos paroles, Julio, seront écoutées, commentées, reproduites. C'est pai; là qu'on cherchera à vous perdre.

— Quels seraient donc me sennemis ? demanda alors Julio.

— Mon Dieu, mon enfant, il n'entre pas dans nos habitudes de rien dévoiler de ce que nous pouvons apprendre. Vous entrez vous-même dans Tadministration; et vous savez à l'avance que l'honneur fait un devoir de garder sur toutes les affaires un silence rigoureux; mais, si vous observez maintenant, avec quelque attention, tout ce qui se passera autour de vous, vous ne tarderez pas à vous rendre compte de beaucoup de choses sur lesquelles la charité et la prudence me défendent de m'expliquer davantage.

Julio allait prendre congé.

Le supérieur, comme s'il eût cédé à un remords, le retint.

— Tenez, mon enfant, vous êtes si loyal et si bon, qu'il vous faudrait peut-être longtemps pour vous apercevoir de quel côté des embûches peuvent vous être tendues. Je ne veux pas dire précisément que les révérends pères Jésuites soient vos ennemis; cependant, soyez sur vos gardes.

— Merci, mille fois; je vous comprends. Et il sortit.

Ces paroles, qui n'avaient pas besoin de commentaire, furent un nouveau trait de lumière pour Julio.

Il' 8

— Oui, les Jésuites seront mes ennemis. Je n'ai plus à en /louter maintenant; et je suis seul; et ils sont une corporation puissante...

Sous le poids de cette pensée, il franchit le peu d'espace qui le séparait de Thôtel où son enfance s'était écoulée si heureuse avec sa chère Louise. Un moment après, il était dans les bras de sa tante et de sa sœur.

La nouvelle de la faveur que lui faisait le cardinal les comblait de joie. Madame de la Clavière se dit que Julio; homme de talent, pouvait s'attendre à un avancement rapide et n'aurait pas à regretter les biens dont elle le dépouillait en faveur des bons pères. Louise ne vit qu'une chose, que de longtemps il ne serait question de l'ensevelir toute vivante dans un presbytère.

Le dîner de l'archevêque eut lieu dans une complète intimité. Il n'y eut à table que le prélat, l'abbé Gaguel, vicaire générale, que Julio remplaçait au secrétariat, mademoiselle de Flamarcns, sœur du cardinal, madame de Maslacq, amie intime de mademoiselle de Flamarens, enfin l'abbé Julio, le nouveau secrétaire.

C'était une grande faveur pour Julio, car il entrait dans les habitudes^ du cardinal de vivre les coudées franches, de se donner pendant ses repas le plus de distraction et de gaieté que possible, , comme la meilleure de toutes les hygiènes, par j conséquent, de n'avoir à sa table aucune figure i étrangère devant laquelle il eût fallu s'imposer

PAR l'abbé *** 115

'. une continuelle réserve. Il savait par expérience, I que les moindres actions des grands sont épiées, que toutes leurs paroles sont répétées, et, pour s'éviter l'ennui de prêter à la chronique, il ne recevait son haut clergé, ses chanoines, ses curés de première classe ou autres, qu'en grande cérémonie et dans des dîners d'apparat.

Mademoiselle de Flamarens était une vieille fille, bossue, d'humeur assez joviale, gouvernant l'abhé Gaguel qui était sa créature et que la chronique lui avait donné autrefois pour ami trop intime, lequel Gaguel gouvernait à son tour le cardinal. Avoir déplu une seule fois à mademoiselle de Flamarens, c'était avoir déplu à Gaguel. Dans ce cas, on était perdu. Gaguel était l'évêque réel. Le cardinal, soit confiance aveugle, soit insouciance, ne contrôlait jamais ses décisions. '

Lorsque Tabbé Julio se rendit à l'archevêché à l'heure indiquée pour le dîner, le valet de chambre le conduisit dans le cabinet particulier du cardinal.

Il fut accueilli avec une bienveillance toute paternelle.

— Mon cher abbé, je ne vous connaissais pas, mais vous êtes le bienvenu; vous m'arrivez avec Ja meilleure de toutes les recommandations, celle (le la Providence qui fait agir, comme elle Fentend, les cardinaux et les simples mortels. Sachez que vous êtes maintenant dans notre intimité. Nous allons nous mettre à table ; vous verrez là ma sœur, monsieur Gaguel, que vous con-

naissez, la marquise de Maslacq, vieille amie d^" ma sœur. Là je ne suis ni cardinal, ni archevêque ; je me donne ma liberté, comme le charbonnier dans sa charbonnière. Vous aurez tous même votre liberté absolue; regardez- vous comme l'enfant de la maison.

Julio ému de ces paroles si affectueuses, garda le silence, mais il prit la main du cardinal et la b^isa respectueusement.

Le couvert était mis dans une petite salie à manger peu éloignée des appartements du cardinal. Un seul domestique, dont on était parfaitement sûr, était chargé du service. Le cardinal présenta Julio a sa sœur et à madame de Masiaeq.

Le cardinal ne s'était jamais senti de meilleur appétit ni de plus belle humeur. 11 fit des malices à mademoiselle de Flamarens:

— Vous souvenez - vous du jour où vous me présentâtes M. Gaguel pour la première fois?

— Oui, monseigneur.

— Vous avez eu la main heureuse. Oh! les femmes! ce sont de bonnes marraines.

— Ce que vous dites là n'est pas aimable pour moi, cher Monseigneur, réprit la marquise; vous oubliez que vous m'avez rudement évincée il y a peu de jours.

— Vous vous faisiez solliciteuse pour les Jésuites: vous plaidiez une mauvaise cause, vous l'avez perdue. Tant pis pour vous. J'ai dans, monsieur Julio, un honnête homme. Si je vous

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avais écoutée, nous, aurions un espion à sa place ; ei ce soir, vous et moi nous passerions par les bonnes langues des illustres pères de la rue de ^Inquisition.

— Oh! le méchant, dit mademoiselle de Flainarens , c'est bien vilain pour un évéque ! Que va penser de vous monsieur Julio? Dire du mal des Jésuites!

Mademoiselle de Flamarens n'aimait pas les Jésuites pas plus que son frère, mais soit caractère, soit calcul pour piquer l'archevêque et animer la conversation, elle se plaisait à le contre- «lire, à ergoter même avec lui.

Le cardinal se lançait alors, ne reculait devant aucune attaque et échangeait, pendant tout le repas, les traits les plus vils avec sa malicieuse partenaire qui y à la (in, riait elle-même aux éclats, luand elle lui avait arraché quelque bonne grosse parole. Alors elle revenait à son mot familier: „C'est bien vilain pour un évéque!"

— Il m'est très -facile, répondit le cardinal, «le prouver a monsieur Julio que je ne suis pas méchant, mais profondément charitable.

— Oui, vous faites des jugements téméraires, hauts comme des montagnes, et vous appelez cela

' de la charité; vous êtes modeste.

— Pas si téméraires, mademoiselle. Que madame la marquise vous raconte, d'abord, l'étrange mission dont elle était chargée auprès de moi

de la part des bons pères, et je vous dirai le reste.

— Oh! cher Monseigneur, vous êtes impitoyable; vous voulez me faire faire aujourd'hui un exercice d'humilité. N'insistez pas, de grâce. Monsieur l'abbé Julio croirait que je suis son

' ennemie, et je vous prends à témoin que j'ignorais complètement le nom de votre nouveau secrétaire.

— Eh bien, ma sœur, voici ce qui s'est

Et dans un récit piquant, il raconta, avec tous ses détails, la scène dans laquelle la marquise était venue le supplier lui, cardinal, de se garder d'accepter le sujet que lui offraient les dignes Sulpiciens, mais de vouloir bien agréer un meilleur candidat façonné ad hoc par les Jésuites.

— Voilà, ma sœur, comment la marquise s'est rangée parmi les compères de ces messieurs de l'Inquisition. Et, maintenant, demandez à monsieur Julio la scène touchante qui s'est passée, après l'ordination, dans la grande sacristie de Saint-Etienne.

— Excusez-moi, Eminence, vous racontez trop bien . . .

— Non, non, je serais suspect à ma sœur. Je veux qu'elle tienne les faits de votre bouche; elle ne vous soupçonnera pas d'exagération.

11 fallut obéir, et Julio, avec assez d'aisance, raconta l'accueil aifectueux que lui avait fait le

PAR l'abbé ♦** 119

père proviociai, deyant Son Eminence et tout le clergé.

— €'est de la politique habile, monseigneur, rien de plus. Il est bien naturel qu'ils veuillent avoir des créatures à eux.

— Vous appelez cela de Thabileté, vous êtes à votre tour modeste. Il y a un autre nom pour cela, mademoiselle. Dans mon dictionnaire, c'est de rhypocrisie.

— Ah! ah! de l'hypocrisie, c'est trop fort, répliqua la petite vieille, toujours pour provoquer l'humeur du cardinal; vous ne nous prouverez pas cela.

— .le croyais que les deux traits que vous venez d'entendre suf6saient. En désirez -vous d'autres?

— De grand cœur, répliqua mademoiselle de Flamarens.

— Que penseriez - vous de ces mêmes hommes qui embrassaient avec tant de tendresse ce pauvre abbé, qui se félicitaient si chaudement de l'avoir eu pour élève, qui me le recommandaient, au besoin, si je vous disais qu'ils ont tout fait pour l'empêcher d'être ordonné prêtre?

— Pas possible! s'écria madame de Maslacq. Des ennemis des Jésuites vous ont exagéré quelques paroles. En vérité on a attribué tant de mauvaises choses à ces bons pères, qu'on finirait par être tout à fait de leur côté.

— Marquise, prenez garde! Si au lieu de paroles Je vous mohtrais des écrits ....

— Ah! oui, dit mademoiselle de Flamarens, on alla bien jusqu'à falsifier l'écriture de saint François de Salles pour lui prêter une lettre infâme.*

— Oui, mais si je vous montrais une lettre écrite de la propre main du père provincial et remise à ma personne par le supérieur des Sulpiciens, diriez -vous que ce digne prêtre a falsifié l'écriture du provincial des Jésuites?

— Non, Monseigneur.

— Eh bien, mesdames, vous allez être édifiées. Et tirant un tout petit portefeuille, qui ne le

quittait pas, il donna gracieusement à la marquise la fameuse lettre de dénonciation contre Julio.

— Mon cher abbé, les affaires du diocèse passeront dès demain sons vos yeux, il faut que vous sachiez tout. Dites maintenant à ces dames, puisque vous avez fait vos études de théologie, si je calomnie les bons pères.

— Je n'aurais jamais cru de telles choses, dit à demi voix la marquise.

— Voilà comme vous êtes à T., dit -le cardinal; vous vous jetez toujours dans les extrêmes, avec votre vivacité méridionale. Certes il y a chez les Jésuite^ des hommes très -raisonnables, des prêtres vertueux, des professeurs instruits; chez eux, comme dans le clergé séculier, apparaissent çà et là quelques natures exceptionnelles

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qui réalisent le type des grandes vertus sacerdolales. Mais, de grâce, comment comprendre qu'on fasse de tous ces hommes des savants profonds, des. orateurs de premier ordre, des saints à miracles? En vérité, cela tient de la folie. Voilà un honnête garçon, sorti du séminaire, qui a une élocution facile, grâce à sa rhétorique et à sa mémoire; que Je le nomme vicaire de Saint- Sernin ou de la Daurade, vous autres, grandes dames, vous n'irez pas aux sermons du pauvre vicaire. Mais que le même homme, avec le même bagage oratoire, nous arrive à la chapelle de Tlnquisition, muni du titre de révérend père, tout aussitôt ce sera une explosion dans la ville de T. „Que de talent! madame la marquise, vous diral-on. C'est un autre père de Ravignan! Le père Lacordaire n'est rien à côté de lui.'* Et vous vous étoufferez pour aller toutes, dans une étroite chapelle, admirer des périodes qui vous eussent fait bâiller si elles eussent été dites par une autre bouche. Vous êtes des folles!

— Merci du compliment, dit mademoiselle de Flamarens.

— Monseigneur a un peu raison, reprit la bonne marquise. Je puis bien pour ma part faire mon meâ cuLpâ,

— Mais enfin. Monseigneur (car mademoisell de Flamarens n'appelait jamais autrement so frère), comment se fait-il que ce soit Topinio générale que les Jésuites sofit de beaucoup supé

(ie saint Ignace, et les autres communautés de mon diocèse.

Mais, tout en rendant pleine justice à beaucoup de Vertus privées qu'on admire, elles seraient plus héroïques à mes yeux si elles avaient à supporter les rudes épreuves de la vie du monde ; je sais tout ce que le resfe vaut , et je prie Dieu, pour le bonheur même du catholicisme, qu'un esprit plus sage, une intelligence plus nette des grandeurs du christianisme, vienne bientôt dans l'Eglise faire table rase d'institutions vieillies ou impuissantes pour replanter la vraie pauvreté, la vraie chasteté, la vraie obéissance dans le foyer de la famille , . ce sanctuaire où le christianisme primitif plaça l'Église et d'où nous le chassons, en lui enlevant pour le cloître, les âmes croyantes et pures qui y feraient aimer Dieu.

— Oh! Monseigneur; vous devenez bien philosophe, en prenant de l'âge.

— Mon Dieu, oui, mademoiselle; je n'ai pas toujours pensé comme aujourd'hui, je l'avoue. J'étais sous l'influence des idées qui dominent dans le clergé., J'ai hurlé avec les loups. Heureusement pour moi ; car certainement je ne serais pes cardinal si l'ignorance des choses ne m'avait pas jeté dans le large courant où j'ai agi et parlé comme les autres.

Mon cher abbé, ces idées-là sont dans quelques jeunes intelligences, comme je les trouve sous mes cheveux blancs. Je sais ce qui se passe.

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Je ne vous ai pas pris à l'aveugle ; mon petit doigt m'a dit que vous aviez des idées aussi un peu avancées. Mais, avec ces dames, nous disons ce que nous voulons. Ailleurs, tenez-vous sur vos gardes. Tout puissant que je suis, je ne pourrais vous sauver.

La correspondance archiépiscopale.

Les terribles révélations du cardinal, l'infamie àe cette dénonciation qui n'avait rien moins pour but que d'empêcher Julio d'arriver au sacerdoce, la bassesse de ces hommes qui venaient l'encenser, du moment qu'ils se trouvaient impuissants à l'anéantir, inspirèrent à Julio du dégoût plutôt que de la haine.

— Pardonnons ! se dit-il, ne sont-ils pas trop punis de leur exécrable système d'arriver au but n'importe par quel moyen? Quelle vie mènent de tels bommes! Quelle lutte dans 1^ conscience pour s'autoriser, comme moyen de grandeur et de prospérité de leur ordre, ce que l'honnêteté la plus vulgaire ne permettrait pas dans la conduite de l'homme, privé! Voilà où conduisent les aberrations

humaines. ^ Prenez isolément ces hoiiimes : vous trouverez parmi eux un mérite réel, des vertus relatives, de Tardeur pour le bien et presque toujours des mœurs irréprochables. Etudiez le mécanisme social qui les lie, qui les fait agir, qui favorise le développement de leur ordre et en assure l'influence, vous avez une maçonnerie monstrueuse, un odieux machiavélisme, et vous tremblez devant les rouages terribles que met en mouvement, sur toute la surface du globe, une simple association dont le chiffre ne dépasse guère trois mille individus.

Comment ce petit nombre ^ d'hommes ont-ils pu arriver à une telle puissance? Ils ont l'unité, l'ardeur des associations secrètes. Plus l'opinion les attaque, plus les expulsions partielles les irritent, plus ils puisent de force dans ce martyre. C'est la bande des Condottieri en face de la société qui les proscrit: il faut vaincre ou succomber.

Lamennais disait: ., L'opinion que j'ai de ce corps est indépendante du plus ou moins d'esprit et de talent de ses membres. Elle repose sur la pensée même qui a présidé à son institution et sur les conséquences nécessaires qui en découlent ; la constitution de l'ordre me parait essentiellement vicieuse et l'ordre même plus nuisible qu'utile à la religion, toute compensation faite entre le bien et le mal. Il y a là quelque chose contre nature et d'opposé au véritable esprit du christianisme." C'est une sentence de mort Son Émi-

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nence ne pense pas autrement. Les Sulpiciens les redoutent, et Ton se tait devant eux pour ne pas s'exposer à leurs vengeances implacables. Par quelle fatalité suis-je marqué pour être l'une de leurs victimes? Ils veulent mon malheureux héritage. Que n'ai-je de l'or ! j'irais leur dire : Tenez, hommes cupides, vous voilà un demi million ; ne troublez pas mon humble existence. Epargnez deux enfants héritiers légitimes du bien sur lequel vous avez jeté vos convoitises! Ah! je le vois, la lutte sera terrible! mais enfin, je ne l'ai pas provoquée. Ils sont mes agresseurs. J'ai pour moi la justice, et Dieu est pour les causes justes.

Julio après quelques instants ajouta:

— Après tout, il y a de la gloire à ne pas reculer devant de tels adversaires. Eh bien! je serai fort

Le cardinal, dans ce moment, fil appeler Julio; c'était l'heure où, renfermé avec son secrétaire, il expédiait les affaires de son administration.

— Je vais vous mettre au courant de cette besogne journalière, mon cher abbé, lui dit-il. C'est souvent fastidieux, quelquefois embarrassant, jamais ni bien long, ni bien pénible. J'ai Tun des plus vastes diocèses de France. L'on me fait la réputation d'être une des premiers administrateurs connus. Je dois à cela les honneurs de la pourpre. Franchement, j'aimerais mieux les devoir à quel-

que bonne action dont Dieu me tiendrait compte ou à quelque livre qui me ferait honneur dans la postérité. î

Chaque jour, en quatre heures, avec de Tordre ' dans le disposition do notre paperasserie, nous \ viendrons à bout de notre tâche. 1

Voyons, mettons-nous à l'œuvre. Tout consiste I à dépouiller la correspondance, à indiquer succès- i sivement les réponses, et ensuite à lire les rap- | ports qui nous viennent du parquet et de la préfec- I ture. Voilà le courrier: ouvrez les lettres.

Juiio commença :

— M. Dunel, vicaire de Saint-Béat, commu- ; nique à Votre Eminence le désir qui le travaille, j depuis longtemps, d'entrer dans un ordre religieux. | Il craint de faire trop peu de bien dans le poste i où le laisse Votre Eminence. Il pense être plus agréable à Dieu entrant chez les pères marîstes.

— Je reçois souvent des lettres de ce genre. Cela veut dire : je m'ennuie de ne pas' être curé, ou de n'avoir qu'une cure médiocre. Donnez-moi de l'avancement. • Notez ce que vous allez lui répondre.

„Que son Eminenee ne peut empêcher aucun de ses prêtres d'entrer dans un qrdre religieux, et que, malgré son profond regret, elle laisse M. l'abbé Dunel suivre librement sa vocation."

Sur vingt prêtres qui me font cette belle ouverture chaque année, il n'y en a pas deux qui par-

PAR l'abbé *** 129

tent pour le cloître. Ce sont des ambitieux, Toilà tout

— M. le curé de Luchon vous écrit pour vous faire part de la conduite légère de M. Lemant, cqré de Juzet. Ce jeune prêtre n'a pas de tenue, pas de consistance; il est d'une familiarité outrée avec les gens de son village. Puis, il se mêle de rimailler et s'est aliéné, par ses petites épigrammes de mauvais goût, son maire, son maître d'école, et quelques confrères du voisinage.

— Répondez que Son Éminence avisera; remerciez-le de ses bons renseignements. Vous écrirez ensuite à M. le curé de Saint-Mamet, près de Luchon, pour le charger de la part de Son Éminence de faire une enquête sur la conduite de M. le curé de Juzet, et de procéder avec toutes les précautions possibles pour que ni les paroissiens ni le cur4 ne puissent se douter de la mission de confiance que je lui donne. Je soupçonne le curé de Luchon, digne homme d'ailleurs, d'avoir un peu exagéré.

— Madame de Saint-Martory prie Votre Éminence de lui accorder sa protection, pour obtenir des sœurs de la Providence, destinées au soin des pauvres et des malades, dans le gros bourg voisin de son château.

— Mettez cette lettre de côté: il faut être poli avec les dames. Elles aiment les autographes! je lui répondrai.

semaines et d'autoriser le curé de Figoan, son voisin, à le remplacer pendant son absence.

— Fiai ut petùur,

— Lettre d'envoi de fonds pour des dispenses.

— Inscrivez cela sur le livre de comptabilité.

— M. le curé de Loubens consulte Votre Éminence pour savoir s'il doit donner la sépulture ecclésiastique à M. Nadaud , mort ^ps sacrements et connu pour son impiété. M. î^jiud ne mettait jamais les pieds à l'église, parlait coi((tre les prêtres, lisait le Siècle.

— Répondez que Son Éminence l'autorise à donner la sépulture ecclésiastique à M. Nadaud. Les imbéciles! Ils cherchent toujours des affaires.

— M. le curé de Scaldlens désirerait vivement que Son Éminence lui fît l'honneur d'aller bénir le nouveau cimetière de la ^paroisse.

— Répondez que Son Éminence est absorbée par ses travaux et qu'elle enverra un de ses vicaires généraux. Offrez lui toutes mes amitiés. Je lui sauve l'embarras de recevoir son archevêque.

— C'est la dernière, Éminence.

— Très-bien. Lisez maintenant les rapports.

— Voici celui du parquet.

Il signale seulement la fuite du curé de Saint- Frajou, avec Marguerite Biel, âgée de vingtdeux ans.

— Nous savions cela. Voyez maintenant celui de la police centrale.

PAR l'abbé ♦** 133

— M. le curé de*** continue de faire des visites nocturnes, à une heure très-avancée, dans la maison n® 7 de la rue du Musée. Cette maison est suspecte.

— Ensuite.

— II court toujours des bruits sur un des frères des écoles chrétiennes de la paroisse de S. Les parents ont recueilli quelques aveux des enfants; une enquête plus sévère va commencer.

— Ah! ces malheureux frères, c'est toujours la même histoire. Il y a là d'honnêtes garçons, mais quel ramassis de natures vulgaires et brutales! El l'on a cru faire merveille en condamnant tout ce monde grossier au célibat. Enfin!

— Un des vicaires du Taur ne sort pas de chez les demoiselles Pernaud. Il est leur confesseur. On dit qu'elles ont des extases, qu'elles font des prédictions. On répand à petit bruit la nouvelle que la sainte Vierge a apparu à l'aînée. Mais on affirme qu'il se passe, dans cette maison, autre chose que des ravissements et que la plus jeune des deux sœurs est enceinte.

— Il y aura encore là bientôt quelque gros scandale. Écrivez à ce monsieur de venir me parler vendredi à deux heures. C'est un jeune exalté. Son fanatisme pourrait bien fiiiir d'une manière un peu trop humaine. Je verrai cela.

— Les Jésuites sont en marché de vastes terrains pour bâtir une grande maison. Ils se femuent beaucoup dans la ville et se font donner

de fortes sommes de la main à la main. Il» travaillent diverses personnes âgées et à la tête un peu faible, pour se faire faire des donations. On désigne comme leurs agents MM. Tournicbon, Marquet et Legros.

— J'en sais plus long là-dessus que' le commissaire central.

— Un frère quêteur, se disant Génovéôn, accoutré d'un habit religieux, a été mené devant le commissaire central; il a exhibé des papiers qui paraissaient fort en règle et la permission de son supérieur de quêter dans tous les diocèses. On a fait jouer le télégraphe et Ton a reçu pour réponse qu'il n'y avait aucun ordre de ce nom dans la ville de Lyon. 11 vient d'être arrêté et sera demain renvoyé devant le procureur impérial.

' — Nouvelle branche d'industrie. Il n'y a plus rien?

— Non, Éminence.

— Ëh bien, mon cher abbé, voilà, sauf des variantes nécessairement, notre pâture quotidienne. Cela n'est pas beau, n'est-ce pas, notre ménage ecclésiastique? Encore, aujourd'hui, nous n'avons pas eu de consultations sur des cas graves. C'est là que je vous attends pour mettre à l'épreuve votre théologie. Il y a des cas bien drôles.

Allez expédier vos réponses, et apportez bon appétit pour le déjeuner.

PAR l'abbé *** 185

Le premier sermon de Julio.

Huit jours ne s'étaient pas écoulés depuis rinslallation de Julio comme secrétaire général de rarcbevéché, que cet avancement était l'objet de toutes les remarques dans le clergé.

Les Jésuites n'avaient pas manqué de donner le mot d'ordre» et ce mot, comme une consigne, répété depuis l'hôtel des marquises jusqu'à la chambrette des filles pieuses, était celui-ci: „I1 baisse bien, ce pauvre monseigneur. Il vient de confier le secrétariat de l'archevêché à un enfant/'

Les vieillards dans le clergé disaient: „Nous n'y comprenons rien. Ce sont maintenant les jeunes prêtres qui nous commandent''

Les compétiteurs à ce poste insignifiant en apparence, mais qui mène presque toujours à un vicariat général et souvent à un évéché, dans leur désappointement, se vengeaient sur Julio et prédisaient une chute prochaine. La jalousie flaire les disgrâces comme les hyènes sentent les cadavres.

Tout cela évidemment se disait dans l'onibr entre amis intimes. En public, surtout devant toui personne qui pouvait être en relation avec le cai

dinal ou son entourage, on ne parlait que du mérite, de la modestie, des manières distinguées du nouveau secrétaire.

M. Tarchiprétre de Saint-Étienne , homme de très-médiocre talent mais personnage habile, qui avait puissamment aidé, aux dernières élections, M. le vicomte de Baziège député au Corps législatif, parce que celui-ci, ami intime d'un ministre, lui avait promis un évêché, trouva dans la nomination de Julio une occasion favorable de flatter le cardinal. Il savait à merveille que la moindre opposition de M. de Flamarens, cardinal et sénateur, ferait échouer tous ses projets. C'était donc pour lui une affaire capitale que de gagner Son Ëminence. M. le vicomte de Baziège lui avait dit: „Si vous pouvez obtenir une lettre du cardinal pour M. le ministre, nous serons forts." Il se présenta donc à Tarchevêché, après le déjeuner du cardinal, à l'heure où l'expérience lui avait appris que rÉminence, munie de son premier repas, ayant dépensé toutes sortes de-joyeusetés avec sa sœur et son secrétaire, était d'humeur charmante et complètement abordable.

— Éminence, lui dit-il avec son plus gracieux sourire et sa révérence la plus basse, je me reprocherais d'être le dernier à vous féliciter du choix que vous venez de faire dans la personne de l'abbé Julio. Mon respectable ami, M. le supérieur du grand-séminaire, m'en a parlé en des termes d'une '^ estime toute spéciale. Il m'a dit combien, dans

PAR l'abbé *** 137

cette circonstance, Votre Émînence avait montré de tact et de connaissance des hommes. On parle beaucoup de ses rares qualités et de ses grands moyens. M. le supérieur pense qu'il y a en lui rétoffe d'un prédicateur distingué. Je viens vous demander, et j'espère que Votre Éminence ne me refusera pas, que M. Julio nous donne un sermon à la métropole, pour la solennité de la dédicace des églises.

Le cardinal, en écoutant la harangue de l'archiprétre, s'était dit: Tu es un flatteur, tu bats monnaie sur l'avancement de M. Julio. Mais enfin la Providence se sert des sots comme de tout le reste.

— M. Tarchiprêtre, je ne demande pas mieux que de vous accorder Tabbé Julio. Voyez-le vousraême. Seulement vous lui imposez un tour de force. Il n'y a plus que quinze jours jusqu'à la dédicace. ^

— Eminence, ces jeunes prêtres ont de l'imagination et de la mémoire; et puis M. l'abbé Julio doit avoir fait ses provisions de longue date.

— Voyez, je vous le livre; entendez - vous avec lui.

Et il le congédia.

Julio répondit d'abord par un refus formel à la supplique de Tarchiprétre, quelque louangeuse et bien tournée qu'elle parût au personnage. Ses raisons étaient puissantes. Il n'avait encore abordé la chaire chrétienne que devant des condisciples et

dans ces essais inforiâes qui ne peuvent indiquer sérieusement si Ton peut espérer de réussir. L'archiprétre devint plus pressant.

— Dieu vous aidera : ii faut toujours commencer. Maintenant ou plus tard, qu'importe?

Il alla si fort et si bien que Julio, vaincu par ses insistances, cédant peut-être instinctivement à ce besoin des natures richement douées d'essayer leurs forces sur un grand théâtre, lui promit ce sermon tant désiré.

— Vous aurez une bien pauvre improvisation, mais tant pis pour vous. Je ne me sens ni Tenvie, ni le courage d'écrire des sermons. Ne tous plaignez pas si j'échoue.

— J'adore l'improvisation, reprit l'archiprêtre. Et il l'invita à dîner pour le soir du dimanche

où devait avoir lieu cette prédication.

Que Julio débitât une platitude ou fit un magnilîque discours, évidemment ce n'était pas le souci de l'ambitieux archiprétre. Mais Julio fêté, caressé par lui, acceptant un dtner d'apparat, donné en son honneur, où l'amphitryon lui assignerait la première place et où toutes les marques possibles de considération lui seraient prodiguées, pourrait-il refuser de parler au cardinal de l'affaire capitale pour laquelle quelques lignes de Son Eminence suffiraient maintenant, après les ouvertures faites à M. le ministre par le vicomte de Baziège? Tout marchait donc au gré de ses espérances; l'archiprêtre, dans son enthousiasme, parodiant

PAR L'iBBÉ *♦♦ 139

JMiQg s'en dooter M. Prud'homme, disait en trater^ sant la place Saint- Etienne : Ce sermon, ahl ce )iermon, c'est le plas heureux jour de ma vie!

Sous rimpreâsion de l'idée qu'il tenait son affaire, que, Julio gagné, il était assuré d'une lettre liu cardinal pour le ministre, il disposa toutes choses avec une habileté consommée. Il invita à Bon diner plusieurs personnages distingués dans le barreau et dans le professorat de T. Il y joignit un journaliste fort répandu qui devait rendre compte des débuts du jeune orateur et faire sa réputation dans le monde. S'étant informé des amis intimes de Julio, on ne put lui nommer que M. Auguste Yerdelon, qui venait de quitter l'état ecclésiastique pour le barreau dont il avait déjà suivi la carrière. Heureusement pour M. l'archiprêtre de Saint-Étienne, il avait eu deux ou trois ibis l'occasion de rencontrer Yerdelon chez une vieille dame, leur amie commune. Il sut le jour où Yerdelon passerait la soirée chez cette dame; ii s'y rendit et s'arrangea de manière à causer kngtemps et dans la plus grande intimité avec Tami de Julio.

Le résultat de ces épanchements si habilement kmenés, fut celui-ci; que M. l'archiprêtre , après avoir, on s'en doute bien, psalmodié sur toutes les gammes le panégyrique de Julio, fît à Yerdelon Pouverture suivante:

— Yous sériez trop aimable si, dimanche, vous

▼ouliez accepter mon diner avec M. Julio et qi ques amis intimes.

VerdeloD, qui n'avait pos osé se présentei l'archevêché pour voir son ami, par un sentim peut-être exagéré de délicatesse et de réser accepta avec empressement Tlnvitation du curé Saint-Étienne.

Une grande publicité fut donnée, dans toute ville, à l'annonce du fameux sermon. L'arehiprét pour piquer plus vivement la curiosité, avait con en secret à tout le monde que l'abbé Julio impr viserait Le mets auquel la population intelliger de T. était conviée était donc des plus frian( Un premier sermon improvisé par un tout jeu prêtre, favori de Son Éminence, il n'en fallait p davantage pour que la chose, dans une ville ( province, prit toutes les proportions d'un évém ment.

On regardera comme une exagération ce qi nous allons raconter et pourtant ce que ne conte: teront pas ceux de nos lecteurs qui connaisseï les mœurs méridionales. Dès cinq heures du matii quand les portes de la vieille église furent ouvei tes, on se battait déjà dans la nef pour arrête les meilleures places entre le banc d'œuvre et I chaire. Les domestiques des grandes maisons s relevaient, de deux heures en deux heures, poii garder ces places privilégiées, et quoique le ser mon ne dût avoir lieu qu'après les vêpres, indi quées pour trois heures, à peine le dernier offici

PAB l'a»BÉ **♦ 141

midi était terminé que les équipées de toute

rille couvraient ie parvis Saint-Etienne; les mes en riches toilettes se pressaient dans la ntre de )a nef, les hommes en habit noir, comme ur une solennité officielle, envahissaient tout space demeuré libre. £t quand le cardinal, écédé du clergé, arriva au banc-d'œuvre pour tendre le sermon, il fallut refouler, avec bien s précautions, cette masse compacte , électrisée r une impatience fiévreuse.

Bientôt le silence se fit Tous les cœurs bateiiL Le jeune prêtre, depuis un moment âgeruiilé dans la cjiaire, se leva. Il ne jeta pas tuur de lui ce regard superbe affecté quelquefois ir des prédicateurs médiocres, il ne fît pas un lut prétentieux à son auditoire, il n'étendit pas r le bord de la chaire un mouchoir, d'une blaneur éclatante, destiné à essuyer les sueurs prémées de l'orateur dans ses mouvements pathé- [ues, mais, ayant demandé au pontife de le hé* r et levant modestement un regard noble et apide, il commença son discours.

Il s'excusa d'abord, lui si inexpérimenté et si me, de traiter devant Son Éminence, devant un Tgé renjarquable par sa science et par ses mières, un sujet qui demandait les fortes peu- ?s d'un homme à l'âge mûr et les longues ides de ceux, qui ont vieilli dans le sacerdoce; lis la solennité, dans laquelle il avait le bonheur exercer, pour la première fois, le magnifique et

redoutable ministère de Tapostoiat, lui imposaj son sujet.

Puisqu'on solennisait l'anniversaire de la dédj caee des églises matérielles, il parlerait de l'Églifl spirituelle, de ses grandeurs dans le passé, de s^ souffrances à l'époque actuelle, de ses espéranc^ pour l'avenir.

Tout cela avait été dit d'une voix légèremel émue, mais vibrante, à la fois sonore et douce i arrivant sans le moindre effort jusqu'aux extrj mités de la cathédrale composée d^une seule i vaste nef; le spectacle était imposant. On étd déjà sous le charme, et ce charme naissait du co| traste de tant de jeunesse et d'un langage qui, « trois périodes d'une extrême simplicité, fais^ pressentir, pour tout le reste du discours, uj grande fraîcheur de pensée et une grâce mervej leuse de style. S'appuyant de l'autorité du grai nom de Bossuet, il établit cette thèse, rareme développée dans les chaires, que l'Église n'av [)as pris son berceau dans l'espace étroit parcou par le Christ durant sa vie mortelle ou dans | profondeurs des Catacombes, qui protégeaient { chrétiens échappés au martyre, mais que rËgl était l'humanité croyante elle-même, depuis Ada Abel, Seth et tous les patriarches cui en avaii été les pontifes et les sacrificateurs.

Il la montra grande et forte, tant qu'elle a^ gardé l'esprit primitif de fraternité et d'én»ancij tion de toutes les servitudes qui lui avait

«on triomphe éclatant sur les religions, pompeus^es mais stériles, de Tancien monde.

— ÉgKse chrétienne! s'écria-t-il, c'est là l'époque de tes véritables splendenrs. Tu ne demandais aucun éclat aux grandeurs périssables. Tu abandonnais Tor aux statues de Jupiter Olyni* pien, le marbre, ciselé par des mains qu'inspirait le génie, à la Vénus de Chypre, le bronze travaillé avec un art merveilleux au Panthéon bâti dans la Rome païenne en l'honneur de toutes les divinités inventées par les poètes. Tu ne" promenais pas les foules, avec les magistrats des grandes cités, dans ces processions comme celles des Panathénées, auxquelles Démosthène faisait le reproche de coûter plus au trésor de la république athénienne que toutes les flottes qu'il eât fallu armer pour la sauver des attaques ambitieuses du roi de Macédoine. Tu ne revêtais pas tes pontifes, tes prêtres, tes diacres, serviteurs des pauvres, d'habits luxueux, le disputant de magnificence avec les toges des sénateurs et les manteaux de soie et d'or portés par les rois. Tu dédaignais la magnificence des temples bâtis du marbre du Pentélique ou de Paros, ciselés par Phidias et Praxitèle. Il ne te fallait pas de vastes domaines comme au sacerdoce païen qui avait arraché à la crédulité superstitieuse les richesses des générations, pour s'en noui'rir dans l'oisiveté ou la débauche. Mais ton autel était sans tache ; on n'y montait qu'avec la foi et la sainteté de la vie.

Tous s'en approchaient, car tous étaient croyants et purs. On n'y prêchait pas les théories d'un mysticisme extravagant; on disait aux hommes: vous êtes frères, aimez-vous. S'aimer, c'était se dévouer; se dévouer, c'était imiter le Christ mort pour tous. Imiter le Christ, c'était s'assurer une meilleure patrie. On apprenait cela, mais rien que cela. Tous tes prêtres étaient pauvres et les dispensateurs du trésor de la charité commune pour les pauvres. Tes églises étaient ces humbles basiliques, dont la Rome moderne conserve encore de précieux vestiges, vastes salles qui protégeaient contre le soleil et contre le froid, mais où se réunissaient les chrétiens, eux>mémes les véritables temples Vivants de Dieu, abrités par ces maisons terrestres devenues le foyer sacré de la famille chrétienne.

0 Église! quand je veux beaucoup t'aimer, quand je veux oublier ton abaissement et tes souffrances, quand je veux me représenter l'idéal que tu dois réaliser dans l'avenir, sous peine de n'être plus qu'un vieux souvenir pour l'histoire des races humaines, je vais t'admirer avant ces funestes grandeurs matérielles où tu allas refroidir lentement ta ferveur primitive et ralentir ton énergie et ta sève ; je vais te voir avant que Constantin, ce premier César qui salua la croix, t'eût donne, avec la liberté, la force du bras humain à l'aide de laquelle, dans la longue suite des âges, tu as trop cherché une domination extérieure, lors-

que les peuples le menaçaient de retourner à leurs superstitions ou d'adopter des croyances nouvelles.

0 Eglise! voilà ce que tu fus dans Tefflorescence <ie toa âge d'or! Voilà ce que tu devras être un jour, quand tu voudras ressaisir sur un monde blasé, qui ne voit de toi que tes abaissements et ton abandon , cette impérissable puissance que donnent seules les vertus éclatantes de l'abnégalion, du dévouement, du sacrifice. Tu dois remonter sur ton Calvaire, tu dois redescendre à tes Catacombes.

Sinon tu i^ivras, comme le paganisme a vécu, du reste de la vénération des peuples, et tu mourras comme lui, tombant d'aflaissement et de vieillesse, en face de générations qui se feront une autre foi, s'il était possible que tu n'aies pas, selon la promesse de ton divin fondateur, une puissance de résurrection et de nouvelle vie, et si tu n'étais pas destinée à guider, à travers les âges, en reprenant ta vitalité première, les générations qui vivront glorieuses dans l'avenir.

U développa alors la situation actuelle de l'Eglise s'affaissant dans une imitation inintelligente des époques les moins honorables et les moins prospères de son histoire, avec une connaissance tellement approfondie des besoins de la société moderne et de sa déception profonde lorsque, de-

1 mandant ce qui est esprit et vie, on lui offre les I interminables cérémonies d'un culte, dont elle ne

saisit plus le symbolisme et les poétiques images

qu'il y eut comme une illumination soudaine sur tous les fronts , et que tous , dans ce silence de plus en plus profond, laissaient échapper la joie ▼ive qu'éprouve Tintelligence à la révélation de vérités encore inaperçues.

Il montra enfin, dans des développements d'une grande clarté et dont le côté pratique était complètement saisissable, que la question de l'avenir de rÉglise dépendait d'elle-même, que sa force sommeillait actuellement au milieu d'une crise où elle hésitait entre les formes brillantes d'un passé qui n'avaient pas laissé apercevoir que la foi réelle se mourait, tandis que hriJlait encore aux regards la foi apparente, et les chances douteuses d'un avenir don( nul dans l'Église n'avait encore formulé assez nettement l'organisation nouvelle.

— Éminence, messieurs, termina l'abbé Julio, je ne suis qu^un adolescent devant vous, et Dieu, comme au prophète, ne m'a pas donné de vous dévoiler l'avenir. Mais, comme le jeune Daniel aux anciens et aux sages de mon peuple, je dirai qu'il faut songer à cet avenir, qu'il faut le préparer, qu'il faut en pressentir les bienfaits. Combien d'âmes hésitent dans le monde, que l'incrédulité entraîne, qui se fatiguent dans un scepticisme mortel, et qui supporteraient le présent qui les attriste, si elles avaient l'espérance d'une époque religieuse moins désolée! i

M'eussé-je fait du bien qu'à un seul homme '

PAR l'aube ♦♦♦ 147

de bonne volonté dans cet auditoire, n'eussé-je fait que soulever un faible recoin de l'avenir, pour montrer l'épanouissement de l'Église impérissable au milieu du monde social nouveau qui marche en conquérant, à de merveilleuses destinées non soupçonnées de nos pères, n'eusse -je fait que donner à pressentir à quelque pauvre enfant du siède, qui a faim et soif de vérité, que l'Église chrétienne dépositaire de la foi et de l'amour, sans lesquels il n'y a pas de vie pour l'intelligence et pour le cœur, porte encore en elle toutes les destinées spirituelles et morales du monde, je descendrais avec joie de cette chaire en remerciant Dieu d'avoir été l'instrument de sa grâce pour faire luire, dans une âme, un faible rayon de son éternelle vérité.

Julio s'inclina. Le révérendissime cardinal archevêque donna solennellement sa bénédiction. ^La foule impressionnée s'écoula silencieuse.

xni

Le dîner de rarchiprêtre.

L'improvisation hardie et chaleureuse de Julio avait doré plus d'une heure. Inondé de sueur, épuisé par le double effort du cerveau et des

poumons, travail terrible qui met en jeu toutes les facultés physiques et intellectuelles de l'hoinai**, pour exercer cette merveilleuse fascination sur d'autres hommes qu'on appelle l'éloquence, il prenait, auprès de la sacristie des chanoines, dans une petite chambre bien close où du linge chaud lui était préparé, ces précautions d'hygiène indispensables à tous les orateurs. De là, il pouvait entendre les entretiens animés des vénérables membres du chapitre. Le rusé archiprétre, dans le cas d'un succès pressenti pour Julio, avait à l'avance dressé ses batteries. Le doyen du chapitre et trois autres chanoines étaient ses amis intimes. Il avait gagné, pour ce qu'il allait tenter dans ce moment, deux autres voix: la majorité lui était donc assurée. Avant que le cardinal, revenu avec une majestueuse lenteur du chœur de la cathédrale à la sacristie des chanoines, eût quitté les habits pontificaux, le doyen , fidèle au plan convenu avec l'archiprétre, proposa au chapitre de demander à Son Éminence qu'elle voulût bien donner au jeune secrétaire générai les insignes de chanoine honoraire de la métropole. L'archiprétre et ceux de ses collègues qu'il avait gagnés, soutinrent vivement la proposition.

Une voix seule s'éleva:

— Vous encouragez là un genre détestable. Qu'y a-t-il dans ce sermon? Beaucoup d'idées hasardées et d'une justesse fort contestable; l'oiibli de toutes les convenances imposées par l'usagé de

PAR l'abbé **'^ 149

la prédication ; pas de division indiquée ; omission choquante de VAve Maria pour invoquer l'assistance de la sainte Vierge, en même temps que celle du saint- Esprit,

— Pourtant TEsprit-saint ne Ta pas trop mal inspiré, dit d'une voix demi-railleuse l'archiprêtre.

Le doyen recueillit les suffrages qui formèrent nue grande majorité; et quand le prélat parut, le chapitre en corps alla lui demander, pour Tabbé Julio, le titre de chanoine honoraire.

Le cardinal était loin de s'attendre à cette démarche. Il en comprit de suite toute la portée. C'était une sanction éclatante du choix qu'il avait fait dans la personne do nouveau secrétaire. Il y vit surtout un soufflet publiquement donné aux Jésuites et à leur coterie. Mais il dissimula aussi habilement que possible son contentement.

— M. l'abbé Julio est bien jeune, dit- il à messieurs les chanoines. Nous ne voyons encore là qu'un essai de son talent. Il y a bien des imperfections dans son discours improvisé, peut-être même beaucoup de choses inexactes qu'on n'aime pas dans la chaire et qu'une critique un peu sévère pourrait relever; mais il a pour lui toutes les circonstances atténuat)tes ; et quand le vénérable chapitre de la métropole le prend d'une manière si flatteuse sous son patronage, j'aurais mai' vaise grâce à ne pas m'associer à lui et à ref ser une faveur qui sera pour le jeune orateur i puissant encouragement. Je nomme donc M. 1'

Julio de la ClaWère chanoine honoraire de la métropole.

M. l'archiprétre alla frapper à la porte de la chambre du prédicateur, fier d'annoncer lui-même le premier à Julio la dignité nouvelle à laquelle, grâce au chapitre, Son Éminence venait de Té* lever.

Et bienti^t, quand le cardinal se fut retiré, tous les chanoines vinrent saluer leur nouveau confrère.

En même temps tout était arrangé pour que, le soir, Julio ne quittât pas le salon de rarchiprétre sans que Tun des chanoines invités lui fît connaître, par manière de conversation, à quelle initiative était due la démarche du chapitre auprès du cardinal.

On ménageait encore à Julio d'autres surprises.

Le dîner de l'archiprétre fut servi avec magnificence. Les noms des conviés écrits sur de charmants petits morceaux de papier glacé azuré, se détachaient délicatement d'un linge fin damassé de premier choix. Celui de Julio était â la place d'honneur, et l'archiprétre ne manqua pas de dire tout haut en lui montrant sou couvert: M. l'abbé Julio de la Clavière, chanoine honoraire, secrétaire.

Les conviés étaient presque tous des hommes marquants. Aucun d'eux n'avait manqué au ser^ mon qui était, à l'heure même, l'objet de tous les entretiens dans la ville de T. La conversation fut animée et brillante. Si Julio eût été un homme

PAB l'aBBB *♦* 151

d'orgueil, il aurait pu s'enivrer des hommages ren* dus par celte société choisie à un tout jeune hornaie, dans ce langage d'allusions si heureuses, Tun des privilèges de l'esprit français, qui donne de Feneens au talent et à la beauté, sans effa-^ roucher jamais les natures les plus modestes.

Le premier service n'était pas levé^qu'un domestique remettait, sur un plateau d'argent, à ML l'arehiprétre, le Journal de T.

— Messieurs, dit l'arehiprétre, excusez-moi si je suis impoli; mais j'ai le défaut d'étire extrêmement curieux. Je veux voir si le journal dit quelques mots du beau sermon que nous avons entendu.

Et, parcourant rapidement les premières colonnes de la feuille, il arriva à un entrefilet.

— Précisément! Messieurs, je vous demande la permission de lire ces quelques lignes.

Il y eut aussitôt un murmure d'approbation; l'article était ainsi conçu:

„La ville de T. vient d'éprouver une de ces jouissances qui sont rares à toutes les époques. Un beau talent oratoire s'est révélé aujourd'hui, })our la première fois, dans la cathédrale de Saint- Étienne. Un tout jeune prêtre, M. l'abbé Julio de la Clavière, secrétaire général de l'archevêché, dans une improvisation qui a duré une heure et qui a éledrisé tout l'auditoire, a fait preuve d'un talent hors ligne, dont nous sommes fiers pour un pa]ift qui compte déjà, dans le barreau, des ora-

— Bfa vieille marraÎDe avait quelques di mants; jquand je lui en parle, elle rougit ( sont-ils allés, les diamants?

Dès que les premiers tirailleurs eurent ces le feu, la parole fut aux penseurs.

— Les Jésuites se perdront, dit M. Dupeyra avocat distingué de T. Us triomphent sous < régime, et ce régime les tuera. La victoire qi cette corporation enseignante a remportée si l'université et, par contre, sur le clergé sécuUa lui sera fatale. Il y a là des haines puissante que comprimera la main forte qui tient en Franc les rênes du gouvernement Mais des intérêt nouveaux, nés des conflits que nous ne pouvoo pas prévoir, peuvent amener des antagonisme politiques. Alors l'explosion de ces haines ser terrible. Et leurs triomphes même, manifestés pa ces constructions colossales s'élevant sur toute I surface de la France, amèneront une catastrophe Je ne leur en donne pas pour vingt ans, en France

Le salon de Tarchiprêtre se remplissait d monde. Tous ceux qui avaient des relations avcj lui, et l'ambitieux personnage en avait formé i nombreuses dans la ville de T., saisirent av«| empressement l'occasion de voir \ de près le héra du jour, celui que le journal, une des grandi autorités aux yeux des provinciaux, désignait i son début comme un émule et un successeur i Lacordaire. J

L'entretien reprit M. Méland demanda à Juli

PAR l'abbé *♦* 155

qu'il pensait de rorganisation intime de la npagnie de Jésus.

— Est-il vrai qu'ij y a chez elle un serment rticalier, une initiation à laquelle les chefs seuls TYiennent, un secret confié à ces hauts initiés? « ai longtemps douté; mais une parole de Lamnais, quand il était dans tonte la fenreur de kramontanisme, par conséquent témoin trèsu suspect et rendant, du reste, toute justice K Tertos privées des Jésuites, m'a donné beau* up à réfléchir. Si j'ai bonne mémoire, voici tte parole: „I1 y a là un secret, et quand on

sait, beaucoup d'hommes ne s'accommodent pas le porter/^ Il cite même à cette occasion l'a* ge latin:

yyJtLra per jura^ secretum prodere noKJ^

Un esprit si grave, qui devait avoir sur la mpagnie des renseignements exacts, aurait -il irlé ainsi dans la plus intime confidence, si l'orinisation de cet ordre n'avait eu rien de partiiWer?'

— J'ai été frappé comme vous, répondit Julio, i ce mot de l'illustre écrivain. Je ne crois pas ^pendant qu'il y ait, chez les Jésuites, une série initiations comme dans les sociétés secrètes.

Voici ce que j'en ai su par un Père dont étais l'ami et qui, depuis, las des tracasseries ui sont inhérentes au système d'espionnage des ésuites« les a quittés.

156 hE MAUDIT

Tant qu'on n'occupe pas les premières di^ tés de Tordre, jamais on ne prend part à ce regarde la direction spirituelle et temporelle la société: chacun des membres inférieurs d sait pas plus que le vulgaire; seulement on ce prend qu'il y a au sommet une organisation fou , l'engrenage terrible d'une machine puissante d< lequel le général lui-même fait sa haute fonctn

La force morale de ce système, c'est le meux axiome qui en dévoile tout l'esprit, le pt indè ac cadaver , l'obéissance passive, l'adoî lion presque d'un ordre reçu, comme étant volonté de Dieu même manifestée par la bouc d'un supérieur. Chaque jésuite est sans s'en fîo ter un séide qui part à Theure même, se rei pour professer dans un collège, pour prêcher da une cathédrale, pour faire une mission dans «i église de village, ou évangéliser des sauvages da les pays étrangers. A proprement parler, ce n'c pas un Jésuite, c'est un prêtre comme tous ij autres que le corps aristocratique tient à ses o dres. Ce gouvernement semble calqué sur cei de la république de Venise: l'oligarchie est i sommet; elle compose un sénat de véritabW Jésuites dont tous les autres hommes, indiv^ duellement honorables, sont les agents aveugle la plèbe qui n'a qu'une fonction, l'obéissance. I

J'ai été amené è comprendre ainsi les Jésuitej par les confidences de mon ami, qui me disa des choses aussi bizarres que celle-ci :

PAR l'abbé *** 157

„Chez nous, le Jésuite pense individuellement qu'il yeut II peut être absolutiste, démocrate, lK:an, ultramontain. La société ne s'occupe pas ses idées personnelles. Elle a ses idées à elle i résident en haut et qu'elle ne communique sais. Elle réalise ces idées au moyen de toutes

Foiontés individuelles, auxquelles elle ne de- «de qu'une chose, obéir."

Vous voyez par là que c'^st improprement 'on dit qu'il y a un secret chez les Jésuites: f a une direction dont les plans ne sont jalis dévoilés. Ces plans ont un but unique, la indeur de l'ordre, n'importe par quels moyens.

ne suppose pas qu'il y ait rien de plus dans mystère dont s'enveloppe l'oligarchie jésuitique.

Quant à la vie intérieure de la plèbe qui mpose l'ordre, mon ami m'en a parlé longuesnt.

Elle fait peu d'bonneur à la morale des Jeites, mais elle décèle une profonde habitude 1 machiavélisme politique. Elle a pour base l'esonnage perpétuel d'un membre par les autres embres, et cela ouvertement, au grand jour. } que vous avez fait sera dit au supérieur; ce &e votre frère f^iit à côté de vous, on vous a îrsuadé que la charité vous oblige de le dénier au supérieur pour la correction de i'avanïment spirituel de votre frère ; tel est le rouage iii fonctionne en bas chez les Jésuites. Le suérieur sait tout, devine tout, voit tout. Il en ré-

suite une TÎe particulière de tracass^ies , de re proches plus eu moins injustes, qui ont poo cause les observations plus ou moins partiale de ceux qui ont rendu compte de votre coo duite.

Mon ami me disait: Mon grand péché, seloi mon supérieur, c'est que j'ai de Torgueil de me prédications. Impossible de vous dire ce que c pauvre homme me fait souffrir depuis dix an que je suis avec lui. Souvent la patience est sa le point de m'échapper. Je n'assure pas que, de vant ces coups d'aiguille de toutes les heurei devant un système de menues penfuisitioas é mes actes les plus innocents, il n'y ait pas u| moment où je lui dise: „Adieu, mon Père, je re prends ma liberté.''

Je vous répète presque mot pour mot k^ confidences de mon ami. Il n'y a pas tenu ei effet, et il est entré dans le clergé séculier. |

Tel est le régime intérieur de la famille d saint Ignace. Est-ce là ce que Lamennais a ap pelé: quelque chose contre ncUureî 1

Quant à la police universelle des Jésuite^ elle est aussi habilement organisée que celle d^ États politiques le$ plus puissants. Je crois méuÉ qu'elle a. une source précieuse et inépuisable 4 renseignements, qui manque à la police des gou vernements, les mille indications qui lui arrivée par le confessionnal, en exceptant toujours c qui regarde l'aveu des fautes, objet je pense, pou

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les Jésuites d'un rigoureux secret. Il est trés'connu qae les Jésuites ne se chargent de la direction d'une femme du monde, qu'à la condition de connaître son nom, sa situation de fortune, l'opinion politique de son mari, les journaux qui entrent dans la maison, le collège où les enfants sont élevés. C'est là évidemment un moyen sûr >de savoir en peu de temps ce qui se passe dans Ha vie intime des familles, mieux que jamais police ne pourra le faire.

Je dois ajouter, pour être vrai, que les Jésuites qui se livrent à cet espionnage, font leurs rapports à leurs supérieurs, toujours avec la pensée d'être utiles à la religion et de contribuer à la plus grande gloire de Dieu. Ce sont des moyens humains mis au service de la cause sainte. Kien de plus légitime aux yeux d'un Jésuite. Halheureusement pour eux et pour ceux qui ne comprennent pas ce qu'il y a d'ignoble dans un tel système, le monde, qui vit en dehors de l'influence religieuse, en a une horreur invincible. Il répugne à l'honnêteté vulgaire d'adopter qu'on puisse recourir à des moyens bas pour faire le bien. On a de la peine à croire, dans le monde, que le Christ ait voulu que ses disciples se ser- Ti^sent, pour le salut des âmes, de la délation et de l'espionnage.

L'on s'étonne surtout qu'il soit possible d'as- 'souplîr des natures chrétiennes et honnêtes, à un vilain métier, et qu'il y ait une méthode assez

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puissante pour faire trouver bon et beau ce qui est vil et honteux* C'est là très^probabiement ce que Lamennais a appelé quelque chose contre nature.

Voilà ma réponse. Encore y a-t-il dans ce que je vous dis sur les Jésuites beaucoup de choses que j*appuie sur de simples conjectures. Seulement je suis convaincu que je ne calomnie pas.

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