LE II4D0IT
¥ous serez libre de vous promener dans les jai>dins, d'aller à la chapelle ou de rester dans votre cbambre pour vous y livrer à de salutaires méditations.
Hélas! les réflexions de Louise furent dou-* {oureuses. Elle commençait à craindre d'être tombée dans un piège. Elle se représentait la douleur de son frère ne la retrouvant |>oint au presbytère. La pauvre enfant pria beaucoup, mais les lumières sur sa vocation ne furent pas ce qu'elle demanda à Dieu; elle lui demanda avec des larmes bien amères de consoler son cber Julio qu'elle avait abandonné.
Le délai fixé par la lettre de Louise à Jplio était passé et le désistement n'avait pas été déposé; bien plus V Aigle de T. avait annoncé le fameux mémoire. La comtesse animée dans la poursuite de ses projets par les obstacles qu'elle rencontrait, écrivit à Julio deux autres lettres en contrefaisant l'écriture de Louise. — On sait qu'elle avait une copie de la première lettre écrite de la main de Louise. — Julio ne se désista pas, et le jour de l'appel fut fixé. Mais de vives rumeurs sur la disparition de Louise commencèrent à courir la ville. On parlait d'une plainte déposée par Julio. La comtesse s'effraya de ce qu'elle avait fait Si la vocation religieuse ne revenait pas à Louise, il faudrait bien lui rendre la liberté. Sans doute on exigerait la promesse d'un silence absolu, mais cette promesse la tiendrait-elle? Ne
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dirait-elle pas tout à son ft^ère? La comtesse se repentait amèrement d'avoir été aassi loin; eUe pressentait que des lettres su^yposées pouvaient la I compromettre. Elle se rendit à la chapelle de >f Inquisition , elle entra dans le confessionnal du père Boniface et lui avoua tout. Le malheureux Jésuite comprit de suite la gravité de cette affaire. Pour la première fois depuis vingt ans, il traita la grande dame assez rudement, et ne lui ménagea pas les épithètes d'imprudente, d'orgueilleuse, de téméraire; il murmura même entre ses dents qu'elle était folle. Il lui reprocha surtout de s'être servie du nom du père Brilfard. La comtesse humiliée courba la tête devant la rude semonce du père Boniface ; elle lui promit de prendre tous les moyens qui lui seraient indiqués pour réparer la faute qu'elle avait faite, n'importe à quel prix, dût-elle faire des grands sacrifices d'argent.
En rentrant dans le couvent le père Boniface alla dans la chambre du Provincial, et là, le visage en feu, les yeux étincelants, la voix tremblante de colère, il lui raconta ce qui venait de se passer entre lui et sa pénitente sans oublier l'offre qu'elle avait faite de mettre sa caisse à leur disposition.
— L'argent arrange bien des choses, dit le Provincial.
— Avec tout cela, il a été impuissant pour empêcher la représentation du Juif-Errant et Dieu sait l'ennui que cela nous a donné. Et voilà
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que la comtesse faU jde Ja soeur de ialio una al cop(Je Adrieone de CardoTÎlle. Ah! les Ceœfioei ies femmes! que ceu« ^i se refusent à les 4liri ger soiH sages! C'est la père Caudal qui no^s > gâté la Gooitesse. J'avais l>ien pressenti, ïooi^ h jnconv^nifents de ce caractère altier. Depuis i négociation avec Madelette, cette créature se croj capable de gouverner le moade. Je Pavais niaia tenue dans rhumilité, dans Ja soumis«on, le pèn Canda] Ta enivrée d'éloges. Y.oili h résukat. J est beau!
— Patienice, patience, père B«aiface, tout ^iffur" rangera^ Avertissez les pères du conseil: dite» leur de se réunir ici immédiatement Fuis yom irez dans la dhambre du bon père Ignacio. Notre général l'envoie en Fraiice dans nos maisons poui décider des questions qu'il serait imprudenl; de traiter par écrit C'est un homme émiaent, ii pourra nous donner un bon conseil. S'il faut faire de la diplomatie, un Jésuite italien vaut trois Jésuites français. N'êtes -vous pas de cet «vis, père fionilace?
— Sans doute, sans doute, dit un peu hrugquement le père, tout «surpris que le Provincial eût le courage de plaisanter dans un jnoitteiit semblable.
Les pères du conseil arrivèrent, eft ^uehfV^ instants après le père Soniface entra avec Je Jésuite italien, le père Ignacio.
C'était un petit Jiomme s«c, anguleux; ms ij/mi
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iMHshes étaient enfouis mim des épais Murclb l«mrs, son née peinlu, ses lèvres minces qui, soii'ipent entr'i>uvertes far on sourire fin et sardo^ filique, laissaient voir des dents aiguës comme cell^ ImI'qii ehacal , son «enton avancé, tout en lui caiTftotérisait la finesse, l'astoee, l'énergie.
L»e père Boniface fut chargé par le Provincial 4« rapport sur Taffaire en question, il s'acquitta 4e o«tte tâche a>vec une grande lucidité.
— €'«st très-grave, dirent les Pères.
— Très-grave, en ellet, dit le Père BriliaMrd qui se trouvait personnellement compromis.
— Qu'en dit notre rév^end Père Ignacio ? dit le Provincial.
— La chose est sérieuse en France. Votre ^M>it civil, si peu «n harmonie avec le droit canonique, met des entraves aux mesares les plus simples. £t je me demande souvent pourquoi notpe société a une affection toute particulière pour ce malheureux pays.
— Cest qu'il n'y a pas de pays, dit le père Provincial, ou nous trouvions des ressources aussi aiMMidaotes qu'en France. Les esprits, il est vrai s'y oonrhent difficilement sous le joug de l'obéissaBce pas«ve. Le Français est raisonneur, il faut \m dire la raison de toute chose; mais 0 est généren. Sa fw ne transporterait pas les montagnes; mais elle est assez vive pour lui Ukre âesserfer les oordoas de sa bourse. Vofes l'œuvre du Demer de Sain^Pierre , Dolle JMVt ailieiirs
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elle n'a eu un aussi beau suocès qu'en France. Aimons-la donc, cette France, c'est la poule aux: œufs d'or, non seulement pour les Jésuites, mais pour tous les ordres religieux.
— Soit, dit le Père Ignacio, je conviens que de ce côté-là vos Gaulois ne sont pas sans mérite. Mais il n'en est pas moins vrai qu'ici il est difficile d'user de ses privilèges. Ah ! si nous étions dans les États romains, M. l'abbé Julio et mademoiselle sa sœur seraient jetés, comme des hérétiques qu'ils sont , dans un bon in pace et il n'en serait plus question.
— Il faut prier Dieu, dit. un Père tout confit en mysticisme, le prier beaucoup.
— Prier Dieu, soit, dit le Père Ignacio: eh bien, demandez-lui de faire mourir M. l'abbé Julio de mort subite.
— Oh ! mon cher père, que dites-vous ?
— Ce qu'a dit l'un de nos meilleurs théologiens; le grand Hurtado de Mendoza: On peut, dit-il, prier Dieu de faire promptement mourir ceux qui ae disposent à nous persécuter^ si Von ne le peu^ éviter autrement. Or, tous les beaux stratagèmes de votre folle comtesse n'ont pu empêcher votre persécuteur de publier son mémoire ni de poursuivre son appel. Une mort subite avant le procès arriverait fort à propos, puisqu'on a le désistement de sa sœur. Voyons, cher Père, vous qui parlez de prier, demandez cela. Mais vous admirez nos théologiens et vous reculez devant la
PAR l'abbé **♦ 113
pratique de leurs doctrines. On semble oublier que pas un livre fait par un de nous ne peut être puUié sans avoir été sévèrement examiné et sous l'approbation du Général : et comme le Général a reçu tout pouvoir des souverains pontifes, il s'en<^ suit qu'il ne peut errer, et que toute doctrine ap* prouvée par an Général de notre ordre est approuvée par rÉglise.
— C'est ce que la comtesse de •* disait à cette petite Louise.
— C'était fort inutile, dit sèchement le père Ignacio. Les laïques, et surtout les femmes, ne devraient pas connaître ces choses-là. Mais en J^rance les femmes sont avides de lire, de savoir. Si on leur défend les romans, elles lisent les livres de théologie, les sottes qu'elles sont £n Italie, elles ne lisent rien, et cela vaut beaucoup mieux. Elles pensent à leurs amants ou elles récitent le rosaire: elles ne sortent pas de là. Aussi peut-on les conduire. Mais pour en revenir à nos théologiens,
* savez-vous que si nous avions ici un de nos bravi italiens, nous serions bientôt débarrassés de M. Julio?
— Que dites- vous! s'écria le Père Boniûice, TOUS plaisantez, mon révérend Père?
— Je ne plaisante pas du tout, et notre pèfo Sanchez ne plaisantait pas non plus quand il di* ^ sait quBf pour aauiver son honneur ou ses bieM^ m on poiwmit se baUre en dud ou tuer tnême son '
' en eacheUe, Ced est pour les laïques» V s
me direz* vous, car nous ne nous battons pas en duel. Mais voici pour nous. Nos pères Tannerus et CaraiBuel ne craignent pas de dire qu'il eat permis . aux ecdéaiastiquea et aux religieux de tuer
Smr défendre non seulement leur vie mais leurs ens et celui de leur communauté. Le père Lamy permet à un religieux de tuer celui qui veut ravir Vhonneur h la communauté, quand il n'y a que^ ce seul moyen de Ven empêcher^ comme sh'l est prêt à reprendre ses médisances i si on ne le tue promptement. Or, M. Tabbé Julio veut nous ravir Tbonneur par son mémoire contre notre compagnie, et nos biens par le procès qu'il nous fait, doilc la société a le droit de se défendre. Je ne dis cela que pour maintenir les saines doctrines de la théologie de notre société. Je sais > qu'en France la pratique n'est pas possible., Il en * est de même de la doctrine du régicide. Mariana n'est pas le seul qui assure qu'ion a le droit de tuer un tyran. Ce n'est pas lui, mais c'est toujours un des nôtres, qui a dit qu'en tuant Henri III, Jacques Clément fit urne action vraiment noble^ admirable, mémorable, par laquelle il apprit 1 aux princes de la terre que leurs entreprises impies ne demeurent jamais impumes. Mais ces maximes ne doivent pas, tant qu'à présent, servir de règle en France. Non est hic locus. Et puis, M n'y a pas de bravi dans un pays où il y a une police comme la vôtre ; et avec la télégraphie électrique, les. chemins de fer et toutes ces dé*
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testabies inventions de l'esprit moderne, on est entravé à chaque pas.
— Il me semble, dit tout bas le Père Boni* face au Jésuite mystique, que le révérend Père Ignacio abuse un peu de la déférence qu'on a pour lui çt qu'il n'éclaire guère la question. Il ne s'agit pas plus de Mariana et de Sanchez que d'Aristote et de sa politique.
— C'est un savant docteur et un saint homme, répondit le mystique.
Le Père Boniface haussa légèrement les épaules.
— Eh bien, mon révérend Père, dit le Provincial à l'Italien, quel conseil nous donnez- vous?
— De rester tranquilles, de dire à la comtesse de relâcher la jeune fille. Vous n'êtes pour rien là dedans. Si nous étions en Italie, la Scania Jktquùsàime serait là et votre comtesse pourrait bien aller elle aussi devant son tribunal Mais en France... c'est un terrain que je ne connais pas.
— Nous ne pouvons pas, dit le Père Boniface, abandonner la comtesse de **^. Si la soeur de l'abbé Julio est renvoyée à son frère, elle lui racontera tout ce qui s'est passé. Jamais celui-ci ne croira que nous n'avons pas été complices, le père Briffard surtout- sera horriblement compromis: l'abbé Julio fera un second mémoire, — fl a la manie d'écrire. — Nous serons représentés sous les couleurs les plus noires. Peut-être mémie attaqnera-t-il la comtesse pour les fausses lettres qu'elle a ^briquées. Tout cela sera un scanddp
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48iffreuX qui reUMnbera sur notre ordre. Je mettrais difficilement en pratique les. décisions théok^giques <le nos pères Sanchez^ Lamy, Jean Gans, etc., etc. Mais dans les cas extrêmes il faut prendre des résolutions extrêmes. La comtesse a cent mille livres de rente, le tiers au moins de ses revenus a été donné jusqu'à présent pour les œuvres de no* tre compagnie, si nous la sauvons du danger auquel elle s'est exposée, par excès de zèle pour notre maison, elle n'aura plus rien à nous refuser. Que mademoiselle de la Clavière disparaisse! Est*ce qu'il ne serait pas facile au père Ignacio de la mettre dans un couvent en Italie où elle serait gardée à vue ? En France, ce n'est pas possible. On pourrait même la faire religieuse, puisque le père Briffard prétend que c'est sa vocation.
— Oui, dit le père Briffard, sans son misérable frère, elle serait à présent au Sacré-Cœur. C'était un ange que cette enfant, et Dieu certainement la voulait à lui.
— ' Eh bien , soit , dit le Père Ignacio , on la lui rendra.
— J'approuve ce plan, dit le Provincial. Le fait est que nous ne devons pas abandonner les amis de notre sainte compagnie. Si mademoiselle de la Clavière disparait, la comtesse sera sauvée*. Les soupçons ne s'arrêteront jamais sur elle. La malice de nos ennemis les portera bien à dire que nous ne sommes pas orangers à cette disparition, mais si pas un indice né nous accuse.
PAR l'aBBB ♦*♦ 1 17
cela s'oQblîen bientôt D'aîll^rs, nous aurons soia de faire répandre dam le monde que cette jeune personne, effrayée des dangers que courait son âme auprès d'un frère tombé dans l'hérésie, s'est soustraite volontairement: à son influence. On pourra même insinuer qu'elle courait auprès de son frère des dangers plus graves encore. On fera circuler cela parmi les gens sans religion, qui seront trop heureux de répéter des calomnies contre un prêtre» Et en cela ils pécheront gravement parce qu'ils parleront en haine de la religion et des prêtres; tandis que nous, en faisant répandre ces bruits fâcheuiL nous ne ferons tout au plus qu'une &ate légère.
— Oui, dit le père Ignacio, parce que vous ne le ferez nullement par haine , mais pour pré* server votre propre honneur. Je vois que vous n'avez pas oublié que nos Pères dans, les thèses de Louvain en 1646, ont' soutenu que ce n* était qu*un péché véniel de calomnier et cPimposer de faux crimes pour ruiner de créance ceux qui parleraient contre nous. Quid non nisi veniais sit, detroÂentes auctoritatem magnamy tibi noxiamy falso crimine dideref Et nos pères ilean Gans, Daniel Bastel, Pénalossa, PilliciroUi» etc. , etc. , jugent cette opinion probable , ce qui suffit, d'après notre doctrine du probabilisme, pour la faire adopter en sûreté de conscience.
— Oui, nous savons tout cela, il faut sauver une femme intéressante qui s'est exposée pour
nous. Il faut sauver Thonneur de notre compagnie qui' serait gravement compromis si les imprudences de la comtesse étaient découvertes.
— Par exemple, dit le père Briffard, la comtesse payera les frais du voyage de cette petite et de son séjour en Italie.
— C'est plus que juste, dit le Provincial, et je vous charge, père Boniface, de lui faire comprendre que nous comptons sur elle pour la décoration de notre chapelle de Tlmmaculée Conception. Elle a de magnifiques diamants, la comtesse de ***, des pierres précieuses de toute espèce. Je crois que pour réparer la faute grave qu'elle a commise, le sacrifice de ces mondanités à la sainte Vierge serait une œuvre juste et méritoire.
— Soyez tranquille, mon père, la comtesse nous appartient à présent et sa fortune aussi.
— Eh bien, dit le père Ignacio, j'ai une sœur qui est supérieure d.un couvent de bénédictines, celui de Notre-Dame de Forcassi. Que votre folle de comtesse y conduise ou y fasse conduire la jeune fille. Ma sœur prévenue par moi, se chargera de la garder. Et la grâce, n'en doutons pas, parlera au cœur de cette enfant.
Ce fut ainsi que, pour sauver la comtesse de ♦***, les révérends pères disposèrent du sort de Louise,
La comtesse avait revu Louise et n'avait rien négligé pour gagner toute sa confiance. Elle lui montra plusieurs lettres de madame de la Clavière,
PAR l'abbé **♦ 119
car son intimité avec la mère de Louise était la seule chose vraie de tout ce qu'elle avait dit. Dans une de ces lettres écrites six mois avant la mort de madame de la Clavière, il se trouvait ce paragraphe que la comtesse Ht remarquer à Louise. ,,.... Ma fille a toute la piété qu'une enfant de «ept ans peut avoir. C'est un ange : Elle assure que puisque son frère Julio veut être prêtre, elle veut être religieuse. Plût au del que ce fût là le commencement d'une vocation solide dans cette enfant! Je descendrais en paix dans la tombe. Hélas! je le demande à Dieu avec ardeur, mais ai-je mérité d'être exaucée?"
La lecture de cette lettre devait augmenter la confiance de Louise dans la comtesse et l'influencet au point de vue de la vocation religieuse.
La comtesse, après avoir reçu les ordres du père Boniface, eut bientôt pris ses mesures. Elle avait le goût des voyages, voire' même celui des pèlerinages. Elle était allée à Trêves vénérer la sainte robe du Christ que les soldats romains tirèrent au sort le jour de la passion, laquelle robe se trouve aussi en France, à Argenteuil, et dans trois ou quatre autres villes — celle qui fut tirée au sort et pas une autre, sachez-le bien. — Et si cela vous surprend, apprenez que la sainte robe partage le privilège d'être dans plusieurs endroits avec le chef de saint Jean-Baptiste, celui de sainte Anne et le saint prépuce qu'un évêque du dix-septième siècle fit jeter à Châlons, dans
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la rinère comme relique entachée de superstition et passablement scandaleuse, et que malgré cela oa peut vénérer à Charrons et dans je ne sais quelle ville dltaiie.
Or la comtesse avait souvent manifesté rioten^ tbn d'aller en Italie vénérer, non un saint prépuce quelconque , mais la maison que la sainte Vierge habitait à Nazareth, — et qui fut transportée à Lorette par les anges.
Il y avait huit jours que Louise était partie de Saint* Aventin. La comtesse vint lui annoncer que Julio avait retiré son appel et son mémoire.
— Il est donc sauvé, lui dit-elle, et vous le reverrez aussitôt que vous aurez satisfait à la deuxième condition du père Briffard, un mois de retraite dans un couvent Mais, ma chère Louise, j'ai depuis longtemps l'intention d'aller en pèlerinage à là Santa Casa, et de faire moi-même une retraite au couvent des dames Ursulines de Lorette. Je désire vous emmener avec moi, si le père Briffard y consent. Ainsi, ma chère enfant, vous écrivez à votre frère. Il ne faut pas le laisser plus longtemps dans l'inquiétude. Vous pouvez lui raconter tout ce qui s'est passé et comment nous l'avons sauvé un peu malgré lui. Il vous saura, sous ma surveillance et il sera tout à fait tranquille.
Louise hésita. Mais Tafifection que lui témoignait la comtesse, les lettres de sa mère, ce ma-* riage prochain de Verdelon dont la blei^ure était
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encore toute saignante la disposèrent à un retour ^cs les idées de mysticisme de son éducation {Hnemière. Peut-être aussi le désir de voir cette Italie , dont on raconte tant de merveilles, contribua à la décider à suivre la comtesse. Puisqu'elle avait promis de faire un mois de retraite dans un couvent, autant fallait-il aller aux Orsu-lines de Ldrette, le voyage, disait la comtesse, ne serait que de trois semaines. Louise, heureuse d'a?oir réussi à sauver son frère des foudres de Texcommunication et de l'interdit, était disposée à la confiance. Elle accepta, écrivit une longue lettre à Julio, qu'il fut facile à la comtesse d*intercepter, et on partit le soir même. Le voyage 8e fit avec une extrême rapidité. La comtesse eut la joie de voir se refermer sur Louise les portes de Notre-Dame de Forcassi, De là elle se irendit à Lorette et fît dévotement à genoux le tour de la Santa Casa.
Quant à Julio, malheur à lui s'il s'avisait d'aller chercher sa sœur dans les Etats romains. Le père
I Ignacio se chargeait de le surveiller.
I La fin justifie les moyens.
Julio fut vivement ému par le' récit que lui fit Louise de son affreux désespoir en se trouvant
i prisonnière à Notre-Dame de Forcassi, des persécutions qu'on lui avait fait subir pour l'engager
; à prendre le voile, enfin le bonheur ineffable qu'elle avait ressenti en voyant son frère arriver auprès d'elle comme l'ange de la délivrance.
Jalio raconta à son tour à Louise tout ce qu'il avait souffert à Saint-Aventin après le départ de sa sœur bien -aimée, ses démarches pour 1» retrouver, Tissue prévue du procès, et la détermination d'aller la chercher lui-même, les mécomptes de ses visites dans les couvents italiens, jusqu'au jour heureux où il avait brisé la grille qui le séparait de sa sœur.
Pendant cet entretien, Julio n'était pas tellement à son bonheur de sentir à son bras sa chère Louise qu'il ne songeât à la position critique où ils se trouvaient l'un et autre.
Heureusement Julio avait avec lui son portefeuille où étaient quelques valeurs et l'or qu'il avait apporté de France; et, comme tout est hasard dans les fuites de cette sorte, il pensa qu'il était prudent que Louise cachât sur elle une partie de cet or.
A environ deux kilomètres de la route de Ve* trala à Forcassi, le chemin à peine frayé qu'ils avaient suivi les mena à une maison champêtre excessivement petite, mais d^apparence très-propre. Tout était soigné autour des murs blandiis de la maison. Des fleurs en [deux plate-bandes ornaient les deux côtés de la porte.
Ces fleurs, leurs doux parfums furent pour Julio un bon augure.
Deux pièces séparées par un lambris de planches de sapin formaient toute l'habitation. La porte était entr'ou verte: un homme robuste de qua-
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rante-buit à cinquante ans, une femme beaucoup moins âgée que le mari et qui présentait un beau type de Romaine, deux enfants, dont le plus jeune paraissait âgé de dix à douze ans étaient les babitaots de cette cbaumière. Julio les trouva occupés aux travaux de la saison.
On commençait la récohe des olives et quelques beaux arbres dans le vallon, à peu de distance de la cabane, devaient être Tunique richesse du propriétaire.
Julio se présenta à la porte avec sa sœur; ils saluèrent. Le maitre s'avança vers eux et leur dit d'entrer.
Julio demanda à cet homme s'il ne pouvait pas lui procurer deux chevaux et lui servir de guide pour gagner la frontière toscane.
L'homme reconnut à l'accent de Julio qu'il avait affaire à un Français, qu'il devait y avoir là dessous quelque histoire d'amour, un enlèvement, par contre, une bonne somme à gagner.
— Très-volontiers, signor, lui dit-il en mauvais français, le guide et le bon guide sera moi, mais je n'ai qu'un cheval. Il faudra attendre que j'aille en chercher un à Vetrala.
— Mais nous sommes pressés.
— Faites-moi l'honneur de vous asseoir. D'abord, on n'entre pas chez lacomo sans y recevoir large hospitalité. lacomo n^est pas riche, À Biais ce n'est pas un ladre et il a toujours quel- ' que bouteille de vieux Montepulciano pour récon-
fonter ses hdtes. Voyons, mes enfants, vous &Le& pâles, fatigués, vous avez faim; it faut manger un peu, reprendre des forces; nous parlerons affaires pendant ce temps-là.
JoHo et Louise, en effet, avaient faim, mais ils n'y pensaient pas. Un gros saucisson, des oHves, du fromage furent servis par la femme d'Iacomo.
— Puisque vous êtes pressés, dit oelui-^ci, il faut nous hâter. Mais, avant tout, racontez-moi votre histoire. Vous voyez que je vous parle français. J'ai appris à le parler un peu, devinez où? En France? Pas le moins du monde. A Rome, en 1849, quand je me battais contre les Français, et en 1859, quand je me battais avec eux. Je suis un soldat de Garibaldi, un grand ennemi du pape comme roi. Que cela ne vous ef-^ fraye pas, charmante dame, je ne suis pas un méchant. Quoique je n'aime pas les prêtres, j'ai sauvé la vie à beaucoup d'entre eux à la révolution de Rome. Et quand je dis que je n'aime pas les prêtres, je m'entends. Il en faut pour nous prêcher la morale. Nous ne sommes pas des chiens, nous croyons en Dieu enfin. Mais ces hommes-là veulent gouverner le monde. Noti contents d'être maîtres à l'église, ils veulent l'être dans la politique! Oh noUj pèr Dio bcbcchol non. Leur temps est fini, nous rongeons notre frein, nous, Romains, mais cela ne durera pas.
lacomo allait faire une longue tirade politique qu'il était disposé à arroser de fortes rasades de
PAm l'abbb **♦ 126
son Montepulciano. Le silence de JuUo, triste d préoccupé, lui fit comprendre qu'il fallait laisser là ce sujet si intéressant pour lui.
— Vous ne m'avez pas raconté votre histoire, ditril. Gagner la frontière! Hum! Et cela de suite, de suite! Voyons: expliquons-nous. Nous enle*vons cette charmante demoiselle, n'est-ce pas?
— C'est ma sœur, dit Julio.
— Oh ! oui, l'explication est bonne. Nous savons cela. Voyons! dites«-moi bien la vérité.
Julio en quelques phrases concises lui expliqua l'événement de Notre-Dame de Forcciast.
— Diavolo! jeune homme! Vous seriez chef de bande, vous auriez dévalisé le Saint* Père revenant de Porto d'Ânzio ou de Caslel Gandoifo, de plus vous auriez sur la conscience huit ou dix assassinats, je vous estimerais peu, mais je vous plaindrais moins que d'avoir secoué les barreaux de la clôture de ces nonnes. Et encore dans le dôme de la madone de Forcassil Ces Français, ils sonC étourdis, ils ne connaissent pas nos mœurs. Jouez du couteau, n'importe sur qui; enlevez de jeunes filles sous le nez de papa et de maman; s'ils bronchent montrez -leur la raison des rois; chez nous, après un de ces exploits-là, on s'en tire. La police n'est pas méchante pour ceux qui tuent Mais, mais la madone! la clôture! Vous ne savez pas ce que vous avez fait Comprenez donc qtt'à l'heure présente tout ce que Vetrala possède de sbires est sur vos traces. C'est un terrible
foiter ses hôtes. Voyons, mes enfants, vous êtes pèles, fatigués, vous avez faim; il faut manger un peu, reprendre des forces; nous parlerons affaires pendant ce temps-là.
Julio et Louise, en effet, avaient faim, mais ils n'y pensaient pas. Un gros saucisson, des oUves, du fromage furent servis par la femme d'Iacomo.
— Puisque vous êtes pressés, dit celui-*ci, il faut nous hâter. Mais, avant tout, racontez-moi votre histoire. Vous voyez que je vous parle français. J'ai appris à le parler un peu, devinez où? En France? Pas le moins du monde. A Rome, en 1849, quand je me battais contre les Français, et en 1859, quand je me battais avec eux. Je suis un soldat de Garibaldi, un grand ennemi du pape comme roi. Que cela ne vous effraye pas, charmante dame, je ne suis pas un méchant. Quoique je n'aime pas les prêtres, j'ai sauvé la vie à beaucoup d'entre eux à la révolution de Rome. Et quand je dis que je n'aime pas les prêtres, je m'entends. Il en faut pour nous prêcher la morale. Nous ne sommes pas des chiens, nous croyons en Dieu enfin. Mais ces hommes-là veulent gouverner le monde. Non contents d'être maîtres à l'église, ils veulent l'être dans la politique! Oh non, pèr Ih'o bacchol non. Leur temps est fini, nous rongeons notre frein, nous, Romains, mais cela ne durera pas.
lacomo allait faire une longue tirade politique qu'il était disposé à arroser de fortes rasades de
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; son Montepulcîano. Le silence de Julio, triste et > préoccupé, lui fit comprendre qu'il fallait laisser I là ce sujet si intéressant pour lui.
— Vous ne m'avez pas raconté votre histoire, I dit-il. Gagner la frontière! Hum! Et cela de suite, I de suite! Voyons: expiiquons^nous. Nous enle^
Yons cette charmante demoiselle, n'est-ce pas?
— C'est ma sœur, dit Julio.
— Oh! oui, l'explication est bonne. Nous savcms cela. Voyons ! dites-moi bien la vérité.
Julio en quelques phrases concises lui expliqua l'événement de Notre-Dame de Forcaasi.
— Diavolo! jeune homme! Vous seriez chef de bande, vous auriez dévalisé le Saint- Père reyenant de Porto d'Anzio ou de Castel Gandolfo, de plus vous auriez sur la conscience huit ou dix assassinats, je vous estimerais peu, mais je vous plaindrais moins que d'avoir secoué les barreaux de la clôture de ces nonnes. Et encore dans le dôme de la madone de Forcassil Ces Français, ils sonC étourdis, ils ne connaissent pas nos mœurs. Jouez du couteau, n'importe sur qui; enlevez de jeunes fiUes sous le nez de papa et de maman; s'ils bronchent montrez -leur la raison des rois; chez nous, après un de ces exploits-là, on s'en tire. La police n'est pas méchante pour ceux qui tuent Mais, mais la madone ! la clôture ! Vous ne savez pas ce que vous avez fait. Comprenez donc qu'à l'heure présente tout ce que Vetrala possède, de sbires est sur vos traces. C'est un terrible
il pouvait supposer qu'on avait envoyé des sbires. Ce ne fut qu'à deux kilomètres plus loin qu'ils rejoignirent la route de plus en plus difficile jus* qu'à la frontière.
Ils longèrent quelque temps les pentes du mont Calvello. Ils n'avaient plus qu'à atteindre l'emplacement désert d'une ancienne ville étrusque, connue dans le pays sous le nom de Castro, après quoi la frontière était franchie, quand tout à coup, en avant des ruines et au font d'un ra* vin, sortit devant eux, d'un fourré épais, une bande de quatre hommes masqués. Le contrebandier les vit et les reconnut pour des bandits de la pire espèce qui, depuis quelques mois, désolaient le pays de Corneto à Viterbe, sans que la police s'occupât de mettre à leurs trousses la gendarmerie pontificale. Le brave comprit le danger.
— Nous sommes perdus^ dit -il à Julio, si nous manquons de cœur. Tenons*nous l'un contre l'autre et avançons* Restez derrière nous, mademoiselle.
Les bandits se mirent en rang de bataille et attendii^ent avec leurs carabines. Une double détonation partit des deux côtés. Un des bandits tomba mort lacomo, qui vit Julio chanceler, le soutint.
-r- Prenez mon revolver... je suis blessé... défendez ma sœur!
lacomo, avec l'arme redoutable, continua un
PAR l'a^BÉ *<* 131
fea DMiti; les trois bandits, devant cette résistanee inattendue, prirent la fuite. A la première ^tonation, le cheyal qui portait Louise, effrayé, était parti au galop dans la direction de Volà^ carcetla.
— lacomo, sauvez ma sœur!
Telle fut la dernière parole de Julio.
Une balle l'avait frappé au bras gauche. En ee moment un rayon de lune, sortant d'un nuage, vint éclairer la scène. Julio était tombé sur le talus du cbemin. Une pâleur mortelle couvrait son visage^ lacomo chercha la blessure: le sang coulait à flots, il déchira la chemise de Julio, nt une compresse et des bandages. Il alla prendre, à an petit ruisseau qui coulait au fond du ravin, un peu d'eau qu'il porta dans son feutre. Il en jeta quelques gouttes au visage de Julio, sans jwirvenir à lui faire reprendre les sens. Il lava soigneusement la plaie, l'étancha, mit les compresses et les bandages.
Lui-même avait reçu deux coups de feu, mais il seiïtait à peine ces légères blessures, l'une au front, qu'une balle avait effleuré, l'autre à là jambe gauche, qui ne se faisait connaître que pa^ nd peu de douleur. lacomo ne se troublait pas pour si peu. Il avait bien des fois fait le coup de feu dans ces montagnes.
Cependant la position était embarrassante. Leb habitations étaient très-éloignées. Que faire dans la Vaste solitude de Castrbf
Le îpur allait poindre. II fallait attendre, veiller auprès du jeune Français qui, épuisé par le sang qu'il avait perdu, ne respirait que faiblement. Peut-être quelque voyageur ou quelque conti'ebandier connu de lacomo viendrait à passer.
Plus loin s'agit dans d'horribles convulsions le bandit qu'une balle avait atteint mortellement
Il y avait à peine une demi-heure que laeomo avait terminé le pansement du blessé et qu'assis près de lui il cherchait, en lui frottant les mains, les tempes, la poitrine, à maintenir la chaleur et à ramener la vie, quand tout à coup le bruit d'hommes à cheval se fit entendre dans la direction qu'ils venaient de suivre.
lacomo pensa que ce pouvait être les bandits qui revenaient en nombre. Il monta sur un tertre et alla se blottir sous un genévrier épais et rabougri qui le couvrit tout entier, comme d'un manteau de verdure impénétrable au regard. Personne n'eût deviné là un homme , 'tant l'arbuste était bas.
Mais lacomo pouvait tout entendre et tout voir. C'était ce moment duquel un peintre inimitable de la nature a dit que, n'étant plus nuit, il n'était pas encore jour. Les premières lueurs de l'aurore se mêlaient aux pâles reflets de la lune. 11 en résultait cette couleur indécise que puUe palette n'a essayé de rendre.
Les cavaliers qui approchaient bruyamment furent bientôt sur le lieu du combat.
PAH l'aMÉ ♦*» 18$
— Ce sont des sbires, dit lacomo, ils sont en nombre. Je ne puis rîen pour ce malheureux jeune homme ; je Tais essayer de trouver au moins sa maîtresse que le cheval a emmenée dans une bonne direction.
— Signor, un cadavre! dit un cavalier en uniforme de carabinier.
— C'est vrai, répondit un homme qui paraissait être le chef de la troupe, quoiqu'il n'eût aucun uniforme. ,
— Signor, encore un cadavre! dit un autre carabinier.
— On s'est battu ici, dit le chef. Ce sera un des exploits de Pietro Frappa. Il faudra pourtant bien que son Excellence Révérendissime Monseigneur le délégat s'occupe de cette bande infâme qui vole et assassine.
— Signor, c'est Pietro Frappa lui-même, je le reconnais.
— Tant pis, il y avait là matière plus tard à quelque bonne capture. Cet imbécile sera allé se faire tuer par quelque voyageur déterminé, quelque touriste qui n'a pas eu de patience... Voyons l'autre.
En ce moment le chef s'approcha de Julio. Une lumière plus vive éclairait l'horizon; le visage du blessé, tourné vers l'orient, refléta cette lumière.
— C'est celui que nous cherchons! C'est notre Français, c'est lui. Mais où est sa sœurf
tS4 LB HAOPIT
Et il dopoa cle$ ordre$ i^our que ieu% limiers CKiAtîiiuasfient à expJorer la route de VoUcarcetta.
Lui, avec les autres, ctescemiit de cheval, s'ap* procha de Julio, lui tâta le pouls, vit qu'uii paasèment avait été fait.
— Ces hoonê^s gens de bandits, comme ils sont charitables! Voyez, ils ont pansé &9 plaie. Mais ce pauvre Pijetro Frappa! Voyons donc s'il e^ bien mort.
— Bien trépassé, signor, mort sans avoir pu se confesser! Que Dieu ait son âme! C'était un braTe celui-là.
Pendant cette curieuse oraison funèbre, le chef, sortant un flacon d'eau-de-vie qu'il portait sous son vêtement de dessous, s'approcha de Julio , lui fit couler dans la bouche quelques gouttes de la liqueur, en frotta les tempes et lui en fit respirer.
L'action de ce cordial se fit bientôt sentir : « la blessure de Julio avait été habilement pansée. U revint à )ui comme un homme qui sort d'un
— Ma sœur!.., lacomol... Où suis-je?.,.
Qui êtes- vous?
— Nous sommes vos amis, monsieur JuUq, et nous vous plaignons beaucoup. Ceux qui nous envoient ne veulent que le salut de votre âme. Il vaut mieux avoir affaire à eux qu'aux hommes de Pietro Frappa. Dans quel état ils vous ont ipis, bon Dieul Voyons, e3saye2 d« vous le^^.
PAE l'abbé *♦» 186
Ahi c'est bien. Vous fltes jeune, monsieur l'abbè, 9 y « de la 'ressoorte; et d'aiUeiirs une blessure au bras ce n'<est pas dangereux. Voyons, ^u'on amène le -cbeval le plus doax. Essayez maintenant de monter.
-^ Ma sœur... mais ma sœur!
"*-- Deux hommes sont allés la chercher. Ils ▼ont tous la ramener sûrement Ne vous troublez de rien. Elle sera traitée avec tous les égards... Vous autres, soulevez M. l'abbé , soyez toujours à ses côtés, en cas qu'il faiblisse. Allons à Viterbe, et d'abord au petit pas.
Puis, se tournant vers Julio d'un air magistral, le même homme ajouta :
— Vous aurez, toute la vie, un bien triste souvenir, monsieur l'abbé. Vous avez violé une clôture sainte, profané un sanctuaire de la Madone. Qnei oubli de votre sacerdoce! Ces choses-là se jugent sévèrement en Italie où l'on punit le sacri-* jége. Vous n'êtes pas ici en France»
Julio n'entendad que les sons vagues de cette stupide mercuriale. Il vivait assez pour se sentir à cheval, pour comprendre qu'il n'était plus avec le contrebandier, que sa chère Louise n'était pas à côté de lui sur la bonne bête de lacomo. II ne savait que cela. Une forte douleur lui arrachait de temps en temps un cri. C'est un bit nfait de k nature, que l'activité de l'âme semble prendre son sommeil, quand une forte lésion atteint l'organisme. On oublie heureusement alors tout#
Phorreur d'une position. Il faut que le corps se cicatrise. La pensée énergique et capable de sentir reviendra avec la convalescence.
Julio arriva à Viterbe où quelques soins lui furent prodigués par les ordres du commissaire du saint-ofBce. Le médecin déclara que la blessure n'offrait aucun danger et que, sous peu de jours, le prisonnier pourrait être dirigé sur Rome.
L'extatique de Vitarbe.
Le jour où le commissaire du saint-office appréhendfiit au corps Julio, il avait £siit, par suite d'ordres sévères venus de Rome, une autre capture d'une importance capitale. Viterbe, comme beaucoup d'autres villes de l'Italie, possédait son illuminée, son extatique. Celle-ci, du nom de Laura Doni, n'était pas une femme vulgaire; son mysticisme ne ressemblait en rien à celui des femmes de ce genre qui se mettent toujours an service de l'opinion religieuse dominante et trouvent, dans le clergé et dans la politique romaine, la consécration extérieure de leur mission. Presque toujours quelque ordre religieux s'empare de ces femmes, les prône et s'en sert pour être prôné
PAR l'abbé ♦♦* 137
par elles à son tour. 11 y a peo de temps, le» Jésuites en exploitèrent une.de ce genre qui disait tout haut méfTeille des bons Pères et leur envoyait toujours eeux qui venaient la consulter.
Laura Doni, qui avait des visions, des rêvé-* lations et qui conversait familièrement, avec son ange gardien, était d'un caractère à ne pas être facàement dominée. Ses prophéties, fort singulières, avaient tellement de retentissement qu'elles étaient parvenues jusqu'à Paris où , dans un certain monde religieux mais excentrique, elles avaient pu obtenir quelque créance.
Voici * quelles éuîent les doctrines préchées publiquement à Yiterbe par l'extatique, devant les nombreux visiteurs attirés par ses crises somnam* buliques.
Le règne de Marie allait commencer. Ce n'était pas en vain que Pie IX l'avait déclarée conçue 9ans péché. . Selon l'extatique, cela était vrai , et c'était la proclamation de ce dogme qui devait sauver le catholicisme. Mais chose bizarre, et c'est là ce qui avait attiré sur Laura Doni les foudres du saint-offîce, elle prétendait que ce serait par la chute du pouvoir temporel des papes que l'Église serait restaurée dans son antique splendeur. Elle faisait des commentaires éloquents, sublimes même, sur le Magnificat. Le 'Depoauit patentes était pour elle le signe évident de la chute de la puissance rople des papes. Pie IX devait être le dernier roi et le premier pontife humble qui al-
Id8 LE MAUBIT
Idk prendre sur aa tète U douIiMireuse eouronne du crucifié. C'était le sens de ce mot : Exaltamt
Tout cela faisait un amaigame de mysticLsiiie et de politique assez bizarre. On essaya de mille manières d'exercer qiielque iufluence sur LMira Dotai. On \m propiit monts et merveilles, si elle voulait soutenir la nécessité du pouvoir temporel pour l'indépendance spirituelle de la papauté. Elle repoussa toutes les offres, envoya promener les ageots d'Antonelli, venus exprès à Viterbe pour la gagner, et mit presque à la porte de sa chambre le déiégat qui lui faisait de fréquentes visites, espérant par là triompher d'elle en flattant non orgttieil.
Se drapant dans sa fierté de Romaine , elle déclara qu'elle ne mentirait point au Saint-Esprit, * et ne vendrait pas sa conscience ; et dès ce jour elle se mit à prophétiser, plus nettement encore, h chute prochaine du pouvoir temporel du pape» Son influence commençait à devenir dangereuse; les libéraux italiens mettaient à profit ses prédictions pour exciter les esprits et les entretenir dans la pensée que Rome allait, au premier moment, devenir la capitale du nouveau royaume d'Italie. Le délégal^ fit contre elle un rapport ter* rible. Comme elle était riche et appartenait à une famille puissante du pays, on ne trouva rien de BEÛeux que de faire de ces prophéties une affaire grave relevant de rioquisition , pour qu'elle fât -^
PAR L*AABÊ ♦*♦ 139
«NUttraite à la Juridiclion ordinaire et soumise à «a tiibuDal qui commenGe par mettre en prison et juge ensuite quand ia mémoire lui en vient.
Lié pauvre abbé et la fière prophétesse furent [dacéft Tun près de Fautre dans le chétif corricolo (foi devait les mener à Rome. Quatre sbires du saônt-oflîce , deux devant, deux derrière, étaient là pour prévenir toute évasion. Julio n'y songeait pas. L'extatique était folle de rage.
— Lejs misérables! disait-elle, ils tomberont. 0 ma douce mère ! ton règne va commencer sur la terre. Plus de César dans l'Église de Dieu!
Et se dressant de toute sa hauteur sur le carricolo, Laura Doni, relevant d'une main le voile qui la couvrit et étendant l'autre dans la direction de Rome, ressemblait, avec sa figure pâle d'ascétique, à ces statues du moyen âge, aux contours amaigris, laissant à peine deviner la forme de la femme sous les plis de leurs draperies.
— Non, plus de César, s'écriait-elle, pas plus de César prêtre du Christ, que de César paient Marie, Marie Immaculée! tu as enfin mis le pied sur la tête du serpent, et les nations inclinées devant toi vont applaudir à ton triomphe. £t pour n^s, ô femmes, mes sœurs, l'ère de la liberté est arrivée! Par vous s'accompliront de grandes cboses. Vous régnerez avec Marie et par Marie» L'Église jusqu'à préseiat a représenté la force brutale qui est l'homme ; elle va représenter la force 4e Tamour qui est la femme, ayant poor type
140 LB MAtDIT
Marie Immaculée. 0 pontife, ne cherche pas à rassembler les débris de la triple couronne que les révolutions ont déjà brisée! Car ton véritable règne va commencer. Tu seras le roi absolu des âmes. Ton infaillibilité sera le grand dogme des peuples chrétiens, mais il faut que le deposutt potentes s'accomplisse. Plus de premiers dans rÉglise du Christ! plus d'infériorité dégradante pour la femme régénérée par Marie Immaculée! Elle aussi doit participer au sacerdoce, car elle est plus pure que l'homme: elle sait mieux aimer. Et c'est parce que toi. Pie IX, tu as proclamé le grand dogme, qu'il te sera donné de descendre humilié de ce trône temporel élevé par la main des hommes, deposuit potentes de sede, pour te relever glorieux , chef de l'Église nouvelle , et exaltamt humilesl
Une des plus tristes aberrations, je dirai presque la honte du sacerdoce catholique du xix® siècle, a élé de favoriser, avec une intention en apparence louable, l'effrayant développement que le mysticisme a pris au sein du monde religieux. Dans les grande^ crises sociales, l'esprit de prophétie, qui est dans l'humanité, se développe; les économistes, les publicistes pressentent l'émancipation sociale, au milieu du monde mystique, la prophétie se produit au nom des forces surnaturelles. C'est Dieu qui apparaît, c'est la Vierge , ce sont les anges familiers. Tout cela se fait de bonne foi. On se trompe, dans la société non croyante.
PAB l'aBBB ♦♦♦ 141
qaand on accuse ces extaliques et ces prophètes d'être des charlatans et des imposteurs; rien n'est plus candide que ces natures à révélations. Presque toujours ce sont de saintes filles maladives, vivant dans le cloitre ou dans une vie simple et austère. On ne se doute pas de la quantité de personnes qui ont prédit: les plus populaires sont les enfants de la Salette, la jeune fille de Lourdes. Peu de religieuses qui n'aient leurs visions. — Nous parlons de celles qui appartiennent aux ordres contemplatifs, les sœurs de charité n'ont pas le temps d'avoir des visions. — Tout cela court, se répand dans le monde, se commente. La contagion prend les cerveaux surexcités par des lectures mystiques. On s'exalte, et le mal se développe dans des proportions effrayantes.
L'idée dominante de toutes les prophéties, mises en circulation depuis près d'un siècle, car le mal date de loin; est celle-ci : Paris sera brûlé. Et cette prophétie sourit particulièrement aux esprits égarés par le mysticisme. C'est celle qui est l'objet de leur plus vive croyance. Quelquesuns ont révoqué en doute le retour de Louis XVII annoncé par Martin de Gallardon; d'autres, avec une hardiesse digne d'un libre penseur, croient que , malgré ce qu'ont pu en dire les enfants de la Salette, Pie IX ne sera pas crucifié par les partisans de l'unité italienne, mais tous sont d'accord pour répéter avec leurs prophètes et leurs prophétesses : PARIS SERA BRÛLÉ I . . . Paris, le
142 , LB H AtDiV
cmuT de l^omanité par ses saintes et gétiéreudte aspirations; Paris qui aime les hommes et qui «st \e Christ vivant et émsncipateur du monde: €6S langues blasphématrices lui jettent ranathème comme à l'ignoble Babylone! Elles ne voient que la boue qui souille la chaussure de la cité reine, «Iles ne voient pas Tauréole divine qui entoure son front.
Non, elle ne périra pas cette ville où bout lé génie de toutes les grandes choses! non, eWé rie périra pas! Heureusement même pour vous, car, «i elle périssait, elle ensevelirait sous ses ruines, avec l'incrédulité dont vous lui faites reproche, sans penser que vous Tavez provoquée par vos fautes, et son ardent apostolat pour la liberté humaine qui vous épouvante, et cette initiative des œuvres religieuses qui part d'elle et que Rome accepte, mais qu'elle n'enfante pas. Paris est encore plus Rome que Rome elle-même. C'est dans son sein que fermente la sève qui doit faire re^ fleurir l'idée chrétienne. Allez! En lui vouant votre haine, en lui jetant vos clameurs sinistres, c'est le catholicisme même que vous souillez. Le retrouveriez- vous sous les débris et sous les cendres de la ville que vous maudissez?
PAR L'àmk *** 143
ni
L'entrée à Rome.
C'était le 22 novembre 1860. Le soir, le Coreo était encombré de monde; des groupes étaient fonnéS' à la place del Pc^ok) et sur plusieurs antres peints de la ville papale, au Campo YaccittO) sur le pont du château Saint* Ange. L'aris^ tocratîe romaine, selon son habitude séculaire, aHert en équipage au Monte Pincio. Les artistes, les fla^ neors romains, les femmes qui aiment à se mon* trer, suivaient lea rampes douces qui conduisent à cette délicieuse promenade d'où la vue embrasse Renie tout entière. Des officiers français de Farmée d'occupation se mêlaient à la foule ; le paci* fique pioupiou se promenait aussi, jamais seul, mais par groupes de deux ou trois hommes. Les Romains, pour prouver la satisfaction qu'ils ressentent de la protection accordée par la France au gouvernement pontifical, sous lequel ils ont le bonheur de vivre, avaient pris l'habitude de jouer prestement du couteau dans le flanc de tout soldat français qu'ils trouvaient seul dans les quar* tiers isolés, si communs à Rome. Une consigne sévère défend maintenant aux soldats de sortir seuls.
Il y avait ce jour^là une émotion singulière
dans la ville. Ce n'était pas une émeute, rien même qui y ressemblât. Le comité patriotique avait, le jour même, publié, une de ses proclamations. Quelques-unes avaient été affichées hardiment, en plein jour, sur les murailles, et Ton en voyait encore les fragments que la police avait laissés aux piliers des balustrades du long escalier qui conduit aUa trinifa del Monte et sur les pilastres des églises et des monuments publics.
On parlait beaucoup de cette proclamation dont l'effet avait été électrique, et qui, tout en recommandant une grande prudence, engageait les Romains à se tenir prêts pour un grand coup. Aucune de ces espérances ne devait se réaliser. Seulement la patience des Romains ne s'est pas démentie un moment, et si l'heure de la délivrance n'a pas sonné pour eux , ils ont la gloire de n'avoir pas provoqué d'inutiles secousses, et de garder pour de meilleurs jours les aspirations de leur patriotisme.
Dans les dernières années où l'Italie a demandé Rome sa grande capitale , et Ta attendue de la diplomatie avec de fiévreuses anxiétés, une admirable discipline a été gardée par ce peuple esclave. La voix du comité a été entendue, chaque fois, comme celle de la patrie parlant elle-même. Pas un conflit sérieux n'est venu compromettre ni donner un prétexte à des rigueurs.
Le mauvais corricolo qui portait Julio et la prophétesse de Viterbe entra dans Rome par la
PAR l'abbé *** 146
Sorte de! Popolo, et prit la direction de la prison a saint-office.
Quand les divers groupes de curieux qui se tenaient sur la place virent les deux prisonniers sévèrement escortés, il y eut un moment de vive curiosité mêlée d'inquiétude.
— Ce sont probablen>ent quelques prévenus politiques, disaient les uns. i
D'autres, en jugeant des prisonniers par les sbires qui entouraient leur escorte, pensaient que la bonne police venait de capturer deux scélérats de premier ordre.
Comme le char allait au pas, un homme du peuple qui connaissait le vetturino, s'approcba de lui:
— Quels sont ces gens?
-^ Des prisonniers du saint-office.
'— Madona mia ! répondit le Romain, en jetant un regard de douce commisération sur la fi* gure pâle mais calme de Julio.
Ce mot: û Sant-Officio se répéta de bouche en bouche sur tout le chemin suivi par le char. Il y eut un sentiment général de compassion.
Les groupes de curieux devinrent plus nombreux, à mesure qu'on s'approchait de la prison. La rue où elle se trouve était presque encombrée, quand les sbires aidèrent Julio et la prophétesse à descendre. La grande figure ascétique de Laura Doni avait quelque chose de terrible: c'^ait comme le génie vengeur des erreurs et des crimes de la V 10
royauté des pontifes depuis tant de siècles, qui venait à Rome tenant en main le vase de la colère divine et venant dire à l'infortuné Pie IX, le représentant des papes-rois: Tu vas être jugé pour eux: Mane^ Thecel, Phares.
Quelque chose semblait dire au peuple que cette femme n'était point une coupable ; elle avait l'attitude d'une libératrice. Elle franchit avec une suprême majesté le seuil de la prison. Julio semblait un ange de paix qui venait dire à Rome: \ Les jours de salut approchent; je suis un précurseur.
Le peuple eût pu crier hosanna à ce nouveau fils de David.
Quand les lourdes portes furent tombées sur les deux victimes, la foule s'écoula tristement
— On ne sort pas de là, disait-on.
Quelques Romains de la classe lettrée murmuraient ce vers du Dante:
Voi ch'intratet lasciate ogni speranzat \
Mais une forte voix s'éleva du dernier groupe :
— L'heure de votre délivrance n'est pas loin ! Le directeur des prisons inscrivit sur son re- ^
gistre d'entrée les noms, prénoms et qualités de Julio. A côte de cet homme au visage sinistre, était un jeune laïque dont la physionomie à la ^ fois narquoise et féline n'était pas faite pour inspirer la confiance., Quand les formalités furent remplies, au moment où le geplier allait conduire ^
I pA l'abbé *♦♦ 147
I Jolio an sombre cachot qui l'attendait, ce jeune j homme s'approcha et dit au martyr d'une voix
railleuse:
( — Vous avez fait un bon voyage, monsieur ) l'abbé?
Julio le regarda : c'était le mouchard qui, sous
le nom de l'abbé Denis, avait suivi le malheureux
prêtre.
— Que Keu vous pardonne! lui dit Julio.
— Allons donc! je fais mon état. Je voulais vons conduire ici de suite; cela m'aurait évité des courses diablement fatigantes, surtout celle de la nuit où je vous ai happé sur la frontière, tout ensanglanté par les balles de Pietro Frappa. Mais tout cela, je l'espère, me sera bien payé. Adieu, monsieur l'abbé, croyez-moi, n'écrivez plus contre les Jésuites.
Les prisons de rinquisition.
Lorsque l'étranger visite Rome, et qu'il s'est bien rendu compte de cette magnifique place circulaire, ornée de hauts portiques, qui s'étend devant Saint-Pierre de Rome, il ne soupçonne guère que cette brillante colonnade voile aux regards un quartier bas, sombre, plein de masures, percé de rues tortueuises et malpavées. Si vous vous ren-
148 LE lUDDIf
dez en voiture au Yatican, le cocher vous coik 4oit par la principale de ces rues qui longe sur la gauche la colonnade circulaire, pass» ensuite entre les hautes murailles d'un petit eaanposanto fait à l'imitation de celui de Pise, et comme lui composé de terre de Palestine, et un grand édifice dont la façade noire percée de fenêtres étroi* tes, où le soleil ne pénètre jamais, voué laisse hésiter pour dire si vous avez devant vous quelque maison de pénitence austère, une prison, un hospice de lépreux. C'est quelque chose de tout cela, c'est le palais du Saint-Office.
Quand la révolution de Rome se fit, et que la république y fut proclamée sous ses triumvirs, le peuple se porta vers cet édifice objet de terreurjs. C'était une autre prise de la Bastille, comme signification sociale. Le peuple symbolise toujours ses idées; la Bastille lui disait le bon plaisir des rois servi, par des cachots, en dehors de toute justice, où l'accusé pût se défendre ; le saint-office disait aux Romains le bon plaisir du sacerdoce devenu roi, qui ne souffre pas de contradiction aux doctrines qu'il' énonce, et devance la justice de Dieu dans une autre vie, sur ceux qui se rendent coupables d'un délit quelconque touchant aux choses saintes. Le peuple de Rome ne demanda pas la démolition du château Saint-Ânge: c'est un monument colossal de la Rome antique, le môle d'Adrien. Il respecta la forteresse des papes et alla effondrer les cachots de l'Inquisition.
I PAR l'aIAÉ ♦** 14&
Il y trouva peu de prisonniers: mais dan» l'un des cachots était ud cadavre. Il gkait là depuis longtemps, oublié par Tincarie de l'adiiii^ nistralÎMi du saint-office, ou, ce qu'on n'ose pa» croire^ condamné par quelque veng^nce d'inquisitear à mourir de faka
Ce cadavre oublié là est sans doute quelque dhose d'borrible; mais ce n'est qu'un fait isolée Depuis le pontificat de Pie IX, les rigueurs de l'inquisition étaient à peu, près nulles. Mais le pontife n'a pas eu le courage de supprimer ce kideux tribunal
Tout le monde a lu les effrayantes descriptions des cachots délia Santa Inquùitùme, tels que le peuple de Rome les trouva en 184d« Des sque-
! lettes enchaînés, d'autres jonchant la terre; deâ corps enterrés dans la chaux jusqu'aux épaules, révélant le plus horrible des supplices; des salles remplies d'instruments de tortures; des cachots dans les égoufts où jadis de malheureuses victi'^ mes, à moitié enfouies dans la fange, recevaient
{ le pain nécessaire pour prolonger leur agoniej et
une infinité d'autres détails non moins navralniSL
Quelques-uns des auteurs de ces lamentaUes
narrations se demandent comment la justice du
1 peuple n'a pas détruit jusqu'aux derniers vestiges de cet infâme palais. Pour nous, nous ik? le re-^ grettons pas. Nous voudrions, au contraire, que tout y eut été scrupuleusement conservé; et les
i cadavres desséchés, et les instruments de tortures»
et Fhumus humain des souteiTains, el cette cour de cent mètres de long où l'on brûlait en secret, n'osant plus brûler sur la place publique. Nous voudrions que cela subsistât, que ce fût une espèce de musée soihbre, ouvert à tous, où l'on pourrait constater ce qu'a été le fanatisme religieux, pendant des siècles, et ce qu'il pourrait être encore, si quelque moine exalté montait sur le trône pontifical. Car, il faut le dire, ce sont les moines qui ont introduit dans l'Église les abus et les crimes. Le monachisme, qu'on le sache bien, ne vient ^ pas du Christ, il ne tient pas à l'essence de l'Église , il n'en est qu'un accident, une superfétation plus ou moins hideuse, ,mais toujours nuisible. C'est le monachisme qui a provoqué tous les excès de l'intolérance religieuse. Et si l'on fouille attentivement dans l'histoire, on peut se convaincre que le clergé séculier n'a guère eu à se reprocher, pendant ces époques désastreuses de persécutions sanglantes, que de s'être laissé entraîner par les moines et de leur avoir abandonné trop facilement ses droits. Si le pape Pie V a dit que la démence consistait dans rimpttoyable punition des hérétiques, c'est que Pie V, avant d'être pape, avait été moine et moine de l'ordre de Saint-Dominique, de cet ordre terrible auquel l'inquisition avait été confiée. Si Pie IX, livré à lui-même, s'est montré le plus tolérant des hommes; si la douceur de son caractère l'éloigné toujours de toute mesure violente;
c'est que ses épaules n'ont jamais été souillées d'an froc monacal.
Julio serait allé prendre place dans un des affreux cachots du palais de l'Inquisition si, après l'expédition de Rome, le local à demi dévasté du Saint-Office avec ses vastes dépendances, n'eût pas paru au général français, par sa proximité du Vatican et du château Saint-Ange, parfaitement placé pour une caserne d'infanterie française.
Que de bizarreries dans les choses humaines! Au moment oii vous lisez ces pages un drapeau tricolore français flotte au dessus de la porte sombre et basse du Saint-Office. Une guérite est à gauche de la porte , un paisible Normand , un bon gars poitevin ou un joyeux Gascon monte paisiblement sa garde devant le guichet terrible, qui ne s'ouvrait jamais quç pour engouffrer une victime.
Touristes, qui visitez tant de curiosités à Rome, allez donc à la caserne française, derrière la colonade circulaire de la place Saint-Pierre : demandez à visiter les cachots ; on doit y sentir encore l'odeur des cadavres.
A la restauration de Pie IX, après le retour de Gaête, la sacrée congrégation se fit construire à la hâte une maison provisoire avec quelques cellules étroites et basses, dans l'espérance qu'au départ prochain des Français, une fois le trône du souverain pontife consolidé, elle irait reprendre son antique Palcizzo,
L'inquisition à Rome en est au provisoire 1
GoininQ autre cb&ae hélas 1 comme la tiare eUemême. Elle vit de cette maigre es^rance qae la diplomatie a baptisée d'un nom bizarre» le sialu quo.
Telle est la condition fatale des institutions qui meurent de décomposition sénile; elles se cranciponnenr aux routines de leur passé avec plus de ténacité encore que dans Tétat de leur ancieoiie prospérité. Elles en observent les formes avec le oiéme scrupule. Il y a, à l'heure présente, un préfet du saint-ofGce, qui est un excellentissime cardinal; un garde des sceaux du saint-office; un commissaire général, qui est toiyours un Père dominicain; un assesseur, qui est un prélat et de plus un camérier d'honneur de Sa Sainteté; des consulteuTs du saint-office, qui appartienneni à différents ordres religieux; des officiers et des ministres; et tout cela organisé et fonctionnant comme au bon vieux temps, moins les bûchers, pour la plus grande gloire de Dieu et du saint siège. La sacrée congrégation se réunit trois fois la semaine : le lundi, au palais du Saint-Office, où se trouvent le Père commissaire général et les consulteurs; le mercredi, au couvent de Santa-- Maria aopra Minerva des Pères dominicains, et le jeudi, devant le pape „pour les causes et matières d'inquisition et d'hérésie,^' où se trouvent des cardinaux, plus ou moins, selon qu'ils sont députés parSa Sainteté, avec bon nombre de prélatss. de Pères théologiens de divers ordres et tous
PAR l'amé «^ 153
avec k titre de oonsallnirs éa sainhoffice. Jolie et Laura Doi|î foreni jetés chaeiiD dans leer petit cabanon, oomme dioae trés-atîte an pontificat de Pie EL et an salut de l'Eglise. Une informatien jaridique fut commencée contre ks deux non- Ycaiix justiciables du saint-office.
L'assesseur, qui a la charge de rapporter les caoaes, se rendit (rfficiellenient à k prison et fit comparaître Julio.
11 rédigea un interminable interrogatoire portant sur les quatre accusations suivantes:
La première, d'avoir, lui, Julio de la Ckvière» prêtre do diocèse de T., sciemment et avec préméditation, violé k clôture du chœur des rêvé* rendes dames bénédictiîies de Notre-Dame de Forcas«; ce qui est contraire aux droits et privilèges de l'ordre et congrégation de Saint-Benoit, et prohibé séTèrement par les canons.
La deuxième, d'avoir perpétré ledit viol d'un lîea saint, à l'aide d'effraction vioknte, œ qui entraîne la peine des galères.
La troisième, d'avoir perpétré ledit crime pendant la fonction sainte et dans une église où étaient rassemblés les fidèles, ce qui a été un horrible scandale.
La quatrième, d'avoir, lui prêtre susdit, écrit un libeÛe diffamatoire CMitre la sainte Compagnie de Jésus, ordre spécialement dévoué au saint siège et approuvé solennellement par les souverains pontifes; d'avoir, par un procédé de faussaire, attri-
bué à un cardinal de l'Église romaine un livre intitulé: Testament religieuxj livre plein de propositions malsonnantes, sentant Thérésie et offensant les oreilles pies.
Le rapport de l'assesseur, quand il se faisait, avait pour base cet interrogatoire. De comparution devant le juge, pas; de témoins à charge ou à décharge, pas; de défenseur, pas; de jugement, quelquefois, quand il y avait un intérêt de publicité. Alors la sentence était affichée aux portes des principales églises de Rome. La peine, quelque chose comme dix ans, douze ans de prison, selon que l'accusé, plus ou moins misérable et dépourvu de patrons, n'avait rien à dépenser pour éviter un jugement.
Julio répondit simplement, brièvement, dignement, à toutes les questions du signor assesseur.
— Signez l'interrogatoire.
— Je ne signe rien.
Telle fut la première et la dernière scène de cette singulière justice. Julio serait resté là de longues années, sans que ni préfet du saiat-oflQce, ni Père commissaire général, ni assesseur, ni consulteurs songeassent le moins du monde à ce prêtre. Les ministres du saint-office ont à forfait leurs prisonniers : ce sont pour eux des pensionnaires. Ils trouveraient extraordinaire qu'on vint déranger leur petite spéculation. La porte se referma sur Julio.
Nous avons oublié de décrire sa cellule.
Dix- pieds de muraille en longueur, six pieds en
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brgeur, une porte unique sans fenêtre avec un petit guichet, muni d'une grille de fer, pour donner quelque .peu de lumière ; un grabat, un petit banc, une petite table, un vase de terre abject, et sous lés pieds le sol nu. Aussi, pourquoi cet homme n'avaitil pa^ suivi les voies battues? Pourquoi avait-il songé à des idées de réforme dans le catholicisme ? Pourquoi avait -il osé toucher de la main l'arche sainte de l'Église, là Compagnie .de Jésus? Pour* quoi, comme tant d'autres, n'était-il pas avec la foule sacerdotale, avec le grand nombre, acclamant la puissance temporelle du pape, vantant le zèle et la sainteté des bons Pères, caressant l'omnipotence épiscopale? Au lieu du carcere duro, il serait maintenant assis sur une causeuse dans le salon d'un archevêché, aimé, choyé, applaudi, gravissant jour par jour la route des honneurs de l'Église, bientôt vicaire général, bientôt évêque, bientôt cardinal. Ces hautes intelligences, ces penseurs, ont bien peu de tact.
Julio était un maladroit.
Reste là, maintenant, vil rebut du sacerdoce, le dernier de la race des Jean Huss et de tous ces suppliciés qui s'étaient permis de parler avec peu de respect de la Roqae papale! Si ton gardien oublie, pendant quelques jours, de te jeter ton pain n<nr, tu mourras dans les tortures indicibles de la faim. Tu arriveras à l'agonie après avoir^ dévoré tes poings de douleur. Nul ne s'occupera de ton cadavre. On n'aura pas même songé à purifier ton cachot
156 LE MACDIT .
pour y jeter aœ autre vietinie qai devra TÎrre à côté de tes chairs en pourriture!... ^
Lans-le-Bourg.
Quand vous q,ui4tez la haute Italie pour rentrer en France , en franchissant les iimites du riche bassin du P6, une immense chaîne de montagnes* se dresse devant vous. Ce sont les Alpes occidentales. L'époque où elles ont été émergées d'un bassin calcaire, qui en occupait la surface, est uoe^ de celles où ce globe a éprouvé Tune de ses plus effrayantes commotions. Le soulèfement AlpiDy dont les Pyrénées, quoique soulevées elles-mêmes à une époque plus reculée, semblent être un prolongement, divise l'Europe en deux versants, dont le plus étendu, celui du septentrion et de l'occident, tranche, sous tous les points de vue du climat, des instincts et des mœurs, avec le versant méridional et occidental. En deçà des Alpes, c'est l'Europe proprement dite ; au delà, trois immenses presqu'îles, Grèce, Italie, Espagne, vous donnent le monde latin et le monde grec. Tout ceci est plutôt de l'Orient que de l'Europe. L'olivier, l'oranger^ le palmier disent l'Orient.
Pour franchir cette muraille, que vous apercevez en revenant de Rome des hauteurs de l'Apennin^
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-entre Florence et Bologne, vous avez deux grandes routes tracées avec beaucoup d'art aux flancs de la BQasse alpine: celle du iMont-Cenis, qui vous jette en Savoie, et celle du Simplon, qui vous mène en Suisse. L'Italie en est encore à ses délicieux jours d'automne, vous pouvez cueillir l'orange dans les «hamps de Molo di Gaëta, a l'entrée de cette Oampttime^ où se perdit Annibal, et des neiges entassées icouvrent de leur blanc linceul les cimes gigantesques des Alpes. Et ce n'est pas pendant quelques heures seulement, comnse dans les cols pyrénéens, que vous avez à lutter contre la neige et contre l'âpre té du froid ; mais pendant une^ longue journée. Heureux encore que les immenses lacets faits par la route ne disparaissent pas sous des amas de neige d'une grande puissance, et que vos guides ne s'égarent pas.
Si vous avez pour vous toutes ces chances, après une journée d'une incroyable fatigue, où le moindre danger est de mourir de froid, la première petite ville que vous rencontrez sur . le versant français est Lans-le-Bourg. -Une grande auberge, où de vastes cheminées vous offrent un feu d'enfer, vous parait somptueuse comme l'hôtel de^Louvre; et ne plus être dans cette température où votre soufQe se glaçait à vos lèvres, même dans une voiture .bien close, vous semble une descente aux Iles Fortunées.
Nous sommes donc à Lans-le-Bourg.
Une modeste église est au milieu du gros vil-
lage alpin que nous avons appelé ville, nous ne savons pourquoi. Un prêtre est à l'autel. C'est un homme grand , fort, aux traits -énergiques déjà contractés par quelques rides, indice de la souffrance. Une cicatrice, récemment fermée, sillonne son front On pourrait le croire quelque soldat de Crimée, rentré dans la Savoie, allant demander aux paisibles travaux du sanctuaire un doux repos après ses campagnes. Sa voix est mâle et sonore. Elle a des intonations musicales qui lui donnent un charme particulier. Ses mouvements sont vifs, sans lui rien faire perdre de la gravité de ses fonctions saintes. Il va rapidement dans les cérémonies; il dit la messe militairement. Bientôt il donne sa bénédiction à cinq ou six fidèles, groupés près de la balustrade, et se retire dans la sacristie.
L'église est froide, mais un poêle entretient à la sacristie une douce chaleur. Le prêtre quitte les vêtements sacerdotaux, s'agenouille devant un prie-Dieu , lit quelques prières d'action de grâce imprimées sur un large carton, placé devant ses yeux, et bientôt se lève.
Le sacristain est là.
— Y a-t-il aujourd'hui quelques malades à visiter ?
— Je n'en connais pas qui soit en danger, monsieur le vicaire: seulement une étrangère, descendue à V Hôtel de la Poste depuis deux jours et venant d'Italie, est extrêmement souf-
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frante. Le passage du Hont-Cenis a été terrible pour elle et pour le voiturin qui l'a conduite, ils ont manqué rester dans les neiges.
— Cela suffit.
Et le même jour, dans l'après-midi, M. le tî- Caire de Lans- le -Bourg s'acheminait, enveloppé d'une large douillette bien ouatée, vers VHôtd de la Poste.
Une des servantes de l'auberge était allée deoiander à, l'étrangère malade, si elle pourrait recevoir la visite de M. le vicaire. Sa réponse avait été affirmative.
Le vicaire se présenta avec aisance et avec cet air de sympathie douce qui fait tant de bien aux malades. Une figure souriante d'un médecin ou d'un prêtre amène, presque toujours, un soulagement instantané.
L'étrangère, notre lecteur s'en doute, n'est autre que Louise. <
Emportée assez loin, sur la route de Yolscarcetta, par la bête vigoureuse de lacomo, elle était arrivée enfin sur le territoire toscan, mortellement inquiète sur le sort de son frère. lacomo était sorti de sa cachette de verdure, après avoir éïé témoin de Tenlèvement de Julio par le sbires de l'inquisition. Il ne douta pas que le jeune Français, une fois entre de telles mains, n'expiât par une prison perpétuelle son équipée de Notre- Dame de Forcassi. L'affaire capitale pour lui était de retrouver sa bête et de conduire, comme il
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rayait promis à Julio, la jeune fille hors des limites de l'État pontifical. Il avait pris d'un pus rapide la route de Yolscarcetta , et , en suivant des traces, imperceptibles pour d'autres yeux que «eux d'un contrebandier, il était arrivé, peu de temps après Louise, dans le village frontière.
Il avait fallu dire la triste vérité à la pauvre sœur. lacomo enfin avait compris que le jeune couple n'était pas ce qu'il avait cru d'abord; mais bien deux victimes poursuivies par des haines implacables. lacomo, payé largement par Louise, du service qu'il lui avait rendu avec tant de courage, s'était attaché à elle et lui avait donné, dans cette triste circonstance, tous les conseils que son expérience pouvait lui suggérer.