FIN DU TOME CINQUIEME
Imprimerie de R. Baist à Francfort s. M.
LE
PAB
TROISIÈME ÉDITION
FBANCFORT s/lL, CBEZ B. BÀIST, BDITEIIR.
Lans-le-Bonrg.
(Suite.)
n lui avait dit:
— Votre présence dans les États romains est inotUe, même nuisible: car on pourrait très-bien s'emparer de votre personne, sous prétexte de connaître comment et de quelle manière vous TOUS trouviez chez les Bénédictines de Forcassi, et quels engagements pouvaient vous lier à elles. Or, dans ce bienheureux pays, une enquête peut durer dix ans. Souvent même on oublie et le prisonnier et son crime ou son prétendu crime. Retournez donc en France. Votre frère est entre les mains du saint-ofGce et c'est quelque chose de terrible, que le saint-oflQce. Il faut une bien puissante intervention pour être retiré de là. Cher* chez quelque protection à Paris. Faites réclamer votre jfrère par le gouvernement. Allez vous-même jusqu'à l'empereur, s'il le faut.
Louise avait compris la sagesse de ces conseils, n ne s'agissait pas de se perdre avec son VI 1 ,
frère, il fallait le sauver. Le cœur brisé par une immense douleur, elle était partie de la frontière toscane et s'était rendue par Florence et Turin au Mont-Cenis, espérant de là être bientôt à Lyon et gagner Paris où elle travaillerait à faire élargir son frère.
Le passage du Mont-Cenis avait été d'une difSculté extrême. La voiture qui la conduisait s'était perdue dans les neiges, Louise avait été retirée, évanouie et, demi glacée, par les religieux de l'hospice où elle avait passé deux heures au milieu de soins empressés. La voiture cependant, quoiqu'à demi fracassée, avait pu reprendre la route et arriver à Lans-le-Bourg; mais tant de fatigues» et surtout de secousses morales, avaient fortement ébranlé l'organisme délicat de Louise. Quelques jours l'avaient défigurée et vieillie. L'isolement, l'abandon, d'affreuses incertitudes, le désespoir presque, dévoraient cette âme ; et le corps, trop faible , ne résistait pas aux souffrances intérieures.
Accoutumé à juger les malades, le vicaire de Lans-le-Bourg reconnut, d'un premier coup d'oeil, que l'état de l'étrangère ne présentait aucune gravité ; mais que le moral avait besoin d'être relevé fortement
Il ne parla à la malade ni de confession ni de derniers sacraments ; il l'encouragea à supporter des souffrances momentanées, qu'un peu de repos calmerait, et à remercier cette douce Pro-
PAB L*àmi ♦♦♦ T
▼idence qui semble nous tenir par h main au miliea des dangers , et qui a des desaems inoon-* nus sur tontes choses.
Ces bonnes paroles gagnèrent la confiance de Looise. Elle comprit qu'elle a?ait affaire à un homme de cœur.
— • Monsieur Tabbé, lui dit>*eUe, j*aurais bien besoin de vos conseils: je me trQuve dans une position si difficile!
Et elle lui raconta, aussi brièvement que pos^ sible, l'arrestation de son frère, sa fuite à elle hors du territoire pontifical, son dessein de se rendre à Paris afin de chercher des protections*
Pendant ce récit, le visage du vicaire s'était vivement coloré; il avait saisi avec avidité les moindres détails. D'une voix presque tremblante, il hasarda cette parole:
— Ne seriez- vous pas de T.?
— Oui, monsieur.
— Vous êtes la sœur de M. Julio de la Clavière, curé de Saint-Aventin ?
— Oui, monsieur. Connaîtriez- vous mon frère?
— Je lui dois la vie, mademoiselle. Je suis un ancien curé de la vallée du Lys. Votre frère est mon bienfaiteur. Ma bofurse, mon cœur, lui appartiennent: disposez de moi.
— Vous aviez raison, monsieur : la Providence a ses desseins dans les choses humaines; elle m'a conduite auprès d'un ami de mon frère. Vous relevez mon courage: cet appui qui me manquait»
8 LE MiLUDIT *
je sens que je l'ai trou?é en tous; je ne marcherai pas seule dans la voie difficile où je suis engagée; vous sauverez le frère et la sœur.
— Je ferai pour cela tous mes efforts. Pendant que vous irez à Paris solliciter chaudement, auprès du gouvernement français, pour qu'il demande l'élargissement de votre frère, je me rendrai directement à Rome , et je verrai s'il n'y a pas moyen d'arracher ce pauvre ami des griffes du saint-offîce. L'Inquisition sera bien habile si je ne réussis pas à lui jouer quelque tour. J'ai, dans un recoin de mon secrétaire, des valeurs pour quelques milliers de francs. Cela me vient d'un oncle qui, vraiment, ne pouvait pas mourir plus à propos. Je changerai cela en une clef d'or ; et, à Rome, avec cette clef on ouvre jusqu'aux portes du Vatican.
Louise leva les yeux au ciel et tendit une miain au généreux vicaire.
Quelques jours après, la fièvre avait disparu: Louise était assez forte pour entreprendre le voyage de Paris. Loubère franchissait les Alpes, traversait rapidement Turin, Florence, et arrivait à Rome.
PAR l'abbé *♦♦ 9
Lonbère au Gesit
En arrivant à Rome, Loubère, quoique la franchise même, incapable pour conséquent déjouer un rôle de dissimulation et d'hypocrisie, avait pourtant compris que, pour atteindre son but, il avait besoin d'une extrême prudence. Son œuvre était difficile. Il lui fallait, avant toutes choses, éloigner les soupçons de la part des Jésuites, toujours à l'affût par leur police de ce qui peut leur nuire. Les Pyrénéens joignent à leur énergie de montagnards quelque chose de la finesse des Gascons dont le sang s'est fréquemment mêlé au leur. Ils savent donc être Gascons à propos. Ce n'est pas chez eux calcul, bassesse, déchéance morale; c'est instinct, provision de ressources en cas de danger. D'ailleurs dans tous les pays où l'homme a beaucoup à lutter avec la nature, le sens de la ruse se développe considérablement, sans nuire outre mesure à l'honnêteté. Voyez l'Auvergnat, avec sa vie rude et difficile dans la montagne, il a ses finesses cachées sous sa bonhomie apparente.
Loubère combina donc tout un petit plan. Il se logea d'abord non pas à l'hôtel de la Minerve, où tous les regards se fussent portés sur lui, au milieu de cette tourbe sacerdotale, qui se rend là des quatre coins du monde catholique, mais dans
10 LE 1IAL»IT
une petite rue, détournée, appelée délie Vecchterelie, fort tortueuse et fort obscure, perdue dans les derrières des vastes bâtiments du Gesh. Il trouva là, pour quelques paolis par mois, un appartement plus confortable qu'il ne l'eût demandé, pour la vie retirée et modeste qu'il se proposait de mener dans ia ville éternelle.
Il se rendit ensuite chez le cardinal-vicaire qui remplit, pour le pape , les fonctions d'évêque de Rome. Ses papiers ecclésiastiques, d'ailleurs fort en règle, furent visés. On lui demanda dans quelle église il voulait dire la messe.
— Je ne connais pas Rome, répondit-il.
— Où êtes-vous logé? lui dit le secrétaire de Son Éminence.
— Via délie Vecchierdle.
— Très-bien, vous êtes à deux pas de l'église du Gesù: comme Français vous aurez du plaisir à dire là votre messe.
— Merci de ce renseignement. Mais on doit être bien encombré dans cette église?
— Peu, je pense, en ce moment.
Pendant ce court dialogue, le secrétaire du cardinal avait beaucoup regardé l'énergique et honnête figure du prêtre français» Il s'était senti attiré vers cet homme et, par un mouvement de bienveillance, il lui offrit quelques lignes de recommandation pour le révérend père Sacriste du Gesh.
— J'accepte de grand cœur, dit Loubère.
PAR l'abbé ♦♦* 11
Et, tendant la main au personnage , il le re- DQercia.
Quelques lignes en italien, langue que Loubère savait parfaitement, d'une écriture trèssoignée et très-lisible, furent remises à Loubère BTec ses autres papiers et il sortit.
Le lendemain, dès la première lueur du jour, le Pyrénéen, qui avait les habitudes matinales, se rendit au Gesu dans son costume de prêtre français le plus complet. Ce 'costume fait toujours beaucoup d'effet à Rome, où le vulgaire des pré-' très se gêne peu. Loubère présenta son celebrety et exhiba aussi le petit mot de recommandation da secrétaire de l'Éminence.
— Soyez le bien venu, lui dit le père Sacriste.
Et tout fut mis à la disposition du Pyrénéen, avec cette grâce obséquieuse qui tient au génie particulier de la Compagnie de Jésus.
Loubère, qui voulait se ménager ses coudées franches et ne pas scandalisef son Jésuite, lui dit:
— Je vous donnerai, mon révérend Père, le moins de peine possible pçndant mon séjour à Rome. J'aurai des excursions à faire dans le pays; ces jours-là je ne viendrai pas au Oesh.
— Vous avez toute liberté avec nous, monsieur l'abbé.
Et le Jésuite ajouta:
— Ne verrez-vous aucun de nos Pères? Nous accueillons avec tant de bonheur les prêtres fran-
çais! Plusieurs de nos Pères sont français euxmêmes.
Une idée yint à Loubère.
— Auriez-vous parmi eux le père de Cambiac ?
— Oui, monsieur Tabbé, c'est un de nos Pères les plus vénérés à Rome.
Ce Père de Cambiac appartenait à la puîs> santé famille des marquis de Cambiac, Tune des plus riches et des plus illustres de l'ancien Languedoc. Loubère l'avait eu pour condisciple au grand séminaire de T. Ils s'étaient même épris l'un pour l'autre de celte vive affection de camarade qui est la noble passion des adolescents, et qui survit presque toujours aux séparations et au temps.
La vocation jésuitique avait pris ce bon abbé de Cambiac, fhomme le moins jésuite qu'il y eût au monde. Il avait été accueilli, avec transport, par l'ambitieuse société, si amoureuse des grands noms. Il avait fait rapidement son chemin, par cette seule recommandation de naissance qui a plus de prestige à Rome que chez nous. Le nouveau jésuite s'était passionné pour les études de numismatique. La société n'avait pas combattu ce goût, et, sous prétexte de donner au Père, dans une grande ville, tous les éléments possibles d'études pour cette science, elle l'avait attiré à Rome où sa simplicité, sa douceur, ses mœurs de véritable savant lui avaient gagné tous les cœurs.
C'était donc une illustration chez les Jésuites, et il faisait partie du grand conseil de l'ordre.
PAR l'abbé *♦♦ 13
Soh que Loubère sentit en lui se réveiller, plus vif, le vieux sentiment d*aSection pour son cher petit „abbé marquis'', comme il l'appelait au séminaire ; soit qu'il ne fût pas fâché de pénétrer un peu dans ce mystérieux Gesù; soit même que cela entrât dans ses plans, pour que nul ne s'avisât de suspecter à Rome un prêtre qui avait reçu un accueil amical, d'un des membres les plus hauts placés de la grande compagnie, le Pyrénéen s'empressa de répondre au révérend père Sacriste :
— Le père de Cambiac est ici! Ah! tant mieux. Certes, je le verrai avec bonheur. Nous avons été camarades de séminaire: que vous me faites de bien de m'apprendre cela! J'irai le voir demain.
— Je lui annoncerai votre visit»
— Mon Père, vous êtes trop bon.
Le lendemain, en eifet, notre Loubère, qui avait pris son air de personnage important, arrivait au grand parloir du Oesîi et demandait le révérend père de' Cambiac. Le frère portier allait prévenir le Jésuite, et, quelques minutes après, les deux Français se rappelaient ces jours paisibles passés ensemble, dans un temps où l'imagination embellit tout et où le cœur, qui a besoin d'aliments, cimente pour la vie de fortes amitiés.
Le Père, qui avait toute la bonhomie des savants, accueillit Loubère avec une sincère affection. Les souvenirs qu'il lui rappela, de ces an-
14 LE Mâ^UDIT
Bées qui sont un regard pour tout homme; la grosse franchise de Loubère qui n'avait pas changé et faisait reconnaître au Jésuite, du premier coup, i:elai qu'il appelait à son tour son ,,ours pyré* iiéen''; tout cela enchanta le Père.
— Ne restons pas là plus longtemps, cher ami, montons dans ma chambre.
Et suivant un long corridor, et gravissant un large escalier de pierre, qui conduit au premier étage, ils arrivèrent dans un immense corridor éclairé de fenêtres assez étroites qui ne donnaient de lumière que par en haut. Une série de chambres s'étendait à gauche, et vers le tiers de cette rangée était la chambre du père de Cambiac.
Pour un des dignitaires de Tordre, c'était peu somptueux. Une grande chambre, assez aérée, qui donnait accès dans une seconde chambre, laquelle avait aussi ouverture dans le corridor et servait de bibliothèque et de chambré à coucher ; rien de plus. Du reste, toutes les cellules, de cet étage du Oesîi, étaient exactement semblables. Chaque Père avait sa grande chambre et sa Ublii)thèque.
Loubère sortit réellement enchanté du père de Cambiac. Celui-ci lui fit promettre de revenir le voir souvent pendant son séjour à Rome.
— Au reste, continua-t-il , je donnerai des ordres pour que vous puissiez monter directement dans ma chambre aux heures que je vais vous indiquer, et où vous êtes sûr de me trouver chez
PAA ï/aMBÉ "*♦♦ 15
moi. Nous causerons de cette chère France^ de notre, beau Languedoc. Nous reprenérons nos dialogues d'ours à marquis.
Un )our Loubère trouva le Jésuite presque en iarmes. L'entretien se porta bientôt sur les idées qv venaient d'impressionner le Père. L'inttniité s'était faite, de plus en plus, dans ces visites fré*qaentes. Le petit marquis parla, plus qu'il ne TaTait fait encore, à cœur ouvert.
— Noin^ mon ami, je ne suis pas beureux id: car l'on ne s'y aime pas. Rien n'est sec comme toas ces cceurs, parce que tous ces yeux» s'observent On me fait, ostensiblement, toutes sortes de prévenances et l'on me déteste parce que, dit-on, je n'ai pas l'esprit de la maison : „ — Vous n'avez jamais rien à dire sur les autres Pères!** — Croyez-yous que ce soit là un bien grand grief? Est-il possible qu'un homme absorbé par ses études, qui a quelques heures de récréation, où les minutes fugitives disparaissent trop vite, pour se distraire un peu, aille s'ingénier à relever les imp^fections de tenue, de langage des autres Pères? Qoelle tâche ingrate! J'ai bien assez de m'occsper de moi-même. 0 mon ami, que je regrette la vie libre du prêtre dans le monde ! Dieu m'est témoin que je n'en aurais jamais abusé; mais je n'a«rais pas été pris dans ce rouage de bronze oà idées, sentiments, liberté, tout^ est calculé j
comme dans une horloge compliquée dont rien ne À
dôrange l'éternelle monotonie. C'est mortel pour '
l'àme, c'est le lent saicide. Mais mon ami, qu'ai-je fait? Il me faudra dire maintenant en confession ou en direction, à mon père spirituel, la faiblesse que j'ai eue de vous faire cefte confidence. Mon Dieu! mon Dieu! quelle torture! Oh ! cette confidence, elle est bien licite en toute conscience; mais obligé, par mes vœux, de tout dire, si je la dissimule, cette réticence me paraîtra coupable. Le remords viendra! et tous les déchirements qu'il porte avec lui. Alors il faut tout déclarer : alors il faut se jeter dans ce chaos de puérilités qui m'avilissent comme homme et ne sont pas davantage dignes du chrétien. Pauvre Loubère, que je vous félicite d'être humble vicaire de Lansle-Bourg. Et voyez : telle est la misère de cette insupportable vie, que ce moment d'épanchement avec vous va me coûter horriblement cher. Il faudra que je nomme celui avec lequel j'ai eu cet épanchement. Et il faudra que je répète tout ce que vous m'avez dit, pour que l'on soit bien convaincu que vous n'êtes pas venu ici pour nuire à l'ordre en me faisant perdre ma vocation. Ah! vocation ! Quels regrets j'ai d'avoir écouté un moment de funeste enthousiasme! Je serai bien heureux si le récit sincère que je ferai de ce qui s'est passé, entre nous deux, ne tombe pas sur vous et s'il ne m'est pas imposé, comme châtiment absurde , de ne plus vous recevoir. Voilà, mon ami, jusqu'où l'on est tombé dans cette compagnie qui a l'orgueil d'être le modèle des so*
PAR l'aBSÉ ♦*♦ 17
ciétés religieuses. Espionnage, tyrannie, voilà l'esprit qui a remplacé la grande pensée évangélique de frères réunis pour s'aimer. Venez toujours demain et après-demain. Je ne me confesserai que samedi soir. Jusque-là j'ai la liberté.
Loubère n'eut pas le courage d'ajouter un mot ; il serra la main du pauvre Père et il sortit.
Ce ne fut que le surlendemain qu'il put revenir au Gtesîi. L'heure, que le Père de Cambiac lui avait assignée, était passée de dix minutes. Loubère, un peu préoccupé, marchait rapidement dans les vastes corridors, pensant aux chagrins du cher marquis Jésuite. Il arriva en face de la cellule qu'il crut être celle du père de Cambiac; la porte était fermée, mais celle de la bibliothèque attenante était entr'ouverte. Loubère était assez familier avec le Père pour se permettre d'entrer. Il pensa que son ami allait revenir dans quelques instants. Il pénétra dans la bibliothèque, ferma la porte qui donnait sur le corridor, pour n'être aperçu d^ personne, prêt à ouvrir quand arriverait le Père, et riant même de la surprise qu'il lui ménageait de le trouver ainsi occupé à feuilleter ses livres.
Loubère s'était trompé de deux ou trois portes : il était dans la bibliothèque privée du général des Jésuites dont l'appartement, composé de plusieurs chambres attenantes les unes aux autres, occupait le centre de cet étage. Curieux de livres, comme beaucoup de prêtres, Loubère, bien convaincu que
le Père de Cambiac allait frapper dans quelques minutes, se mit à prendre les premiers volumes qui se présentèrent devant lui. C'étaient des livres de 8|Jiiritua]ité en différentes langues, et d'un même format à peu près, reliés avec un soin ex* tréme, mais sans luxe ou pour mieux dire, avec un luxe austère. Il admira la beauté des éditions, la finesse des marocains, les filets à froid. En remettant, sur les rayons de la bibliothèque, les premiers volumes qu'il avait admirés, il en remarqua un second rang, caché par le premier, composé de reliures tout aussi soignées, mais infiniment plus riches. La curiosité est puissante. D^ailleurs il était chez un ami; il ne crut pas être indiscret. Ces Ikvres étaient une collection de la littérature française contemporaine, et, chose bizarre, le premier volume qu'il tira de son rang était un des romans de Paul de Kock. Loubère n'était pas très - scrupuleux en fait de lectures. Cependant trouver le plus leste des romanciers français, en reliure de luxe, dans la bibliothèque d'un dignitaire de la Compagnie de Jésus lui parut singulier.
— Après tout, se disait-il: le pape Grégoire XVi, ce fougueux absolutiste, faisait ses délices de Paul de Kock, mon bon petit marquis peut bien se passer cette distraction. Seulement je voudrais savoir s'il rend compte de cela à son directeur spirituel.
Hais, à surprise ! au moment où il se hâte de
PAR l'abbé *♦♦ 19
remettre le li?re snr son rayon, de peur d'être pris par le Père en flagrant délit d'indiscrétion, un troisième rang de livres, d'une reliure toute bizarre et absolument sans aucune recherche, frappe son regard: le premier avait pour titre, écrit à la main , sur une feuille de papier collé au dos : Gonfeesions des Pères; ces petits manuscrit cartonnés portaient des lettres alphabétiques à la tranche. Loubère, vivement impressionné, ouvrit le registre mystérieux. Une curiosité, qui s'explique, le porta à chercher l'initiale du nom de son cher marquis Jésuite. En même temps une vague terreur lui disait: Ne me suis-je pas trompé? Ne serais-je pas ici ailleurs que dans la bibliothèque du père de Cambiac? Il n'y eut plus de doute pour lui lorsque, arrivé à ce nom de Cambiac, il trouva, toutes résumées, les confessions du jeune Père. Cependant n'exagérons rien. C'était bien d'après les confessions de chaque Père que ces biographies intimes avaient été écrites; mais nul péché particulier n'était relaté, le secret de la confession sacramentelle était donc gardé; jamais la limite de la violation n'était dépassée. Les Jésuites sont toujours en règle avec Dieu, ils savent jusqu'où ils peuvent ruser avec lui.
Le Jésuite de Cambiac était là photographié au vif: sa simplicité, sa bonhomie, son défaut de perspicacité et de retenue ; son peu d'attachement pour l'ordre, où il n'était que pour y avoir été attiré; son tempérament, l'idée que l'on se faisait
20 LE MADDIT
de son savoir en numismatiqae, seule raison, disait le registre, pour laquelle il fallait continuer à le conserver dans la compagnie; sa solide et profonde piété, mais ses regrets incessants de la vie sacerdotale dans le monde on il n'eût pas été sous le joug d'une règle, tout cela était peint en caractères nets, saisissants, Thomme était là rendu d'après nature.
Cependant le temps s'écoulait.
— Où suis'je enfin ? se disait Loubère. Autour de lui régnait un silence profond; nul
bruit dans l'appartement voisin, pas plus que dans le vaste corridor qu'il venait de parcourir pour arriver à cette fatale porte.
Un instinct de sagesse, un mouvement de conservation personnelle, lui inspira de sortir, à la hâte, de cette bibliothèque et de retourner, tout bonnement, au parloir demander son ami. Mais Loubère était hardi, l'aventure lui paraissait piquante ; les autres singuliers petits registres étaient là; et leurs titres: Oanfesstona des étrtËngers. — Ennemis de la société^ l'attirèrent comme un aimant irrésistible.
— Voyons, se dit*il, si paitni les ennemis de la société ils ont placé le pauvre Julio? Il doit y être immanquablement.
Loubère ouvrit le registre à l'initiale du nom de Julio. En eifet, parmi les ennemis les plus acharnés de la sainte compagnie était mentionné, longuement, le digne ami de Loubère.
PAR l'abbé ♦*♦ 21
La nomenclature des crimes qui lui étaient reprochés était complète. Il y avait là des détails minutieux, tels qu'on se figure à peine que les espions les plus habiles puissent se les procurer, sur lui-même, ses goûts, sa ne intime, ses rapports avec sa sœur, jusqu'à l'aventure de la jeune Pyrénéenne reçue, la nuit, dans le presbytère de Saint-Aventin.
Loubère, homme d'imagination, sous l'impres* sion fébrile de sa curiosité, oubliait les minutes et dévorait cette chronique si piquante sur son ami. 11 en était à l'expédition du fameux Denis, qui avait reçu ordre des Pères d'attirer Julio à Rome, quand, tout à coup, il se fit du bruit dans l'appartement voisin. Il replaça vivement les livres dans l'ordre convenable, et bientôt il distingua des pas nombreux de personnes qui entraient dans l'appartement Cette fois le gaillard comprit le danger de sa position.
Etre pris là en flagrant délit, soit de vol, soit d'espionnage, avoir pour prix d'un moment de curiosité ou les cachots du saint -office, ou le bagne de Terracina, voilà ce qui se présenta de plus clair à l'esprit de notre homme. La perspective l'enchanta peu. Mais comment faire? Sortir brusquement, au risque de réveiller l'attention des Pères qu'il soupçonnait, avec raison, réunis dans la chambre voisine, lui parut un moyen bien hasardeux.
Au lieu de ces résolutions énergiques que
prennent d'ordinaire, dans le danger, les natures fortes comme celle de Loubère, une terreur, qu'il ne s'expliqua pas , le saisit tout à coup , ses jambes faiblirent; il se sentit paralysé comme par une force magnétique supérieure à sa puissance naturelle de volonté.
Pendatit cette crise douloureuse d'bésitation, des chaises s'étaient remuées dans la chambre, et tout à coup le silence s'était fait. Loubère entendit, aussi distinctement que s'il eût été dans cette chambre, l'invocation ordinaire à l'Esprit Saint, faite en latin, par la voix lente et faible d'un vieillard. Un nouveau bruit de chaises succéda, puis ^ un second silence.
Évidemment les Pères s'étaient assis, et Loubère ne douta point qu'il n'eût l'incroyable chance d'assister à un conseil suprême de cette grande compagnie, composée en réalité d'un si petit nombre d'hommes, mais exerçant, par son ambition passionnée et fiévreuse, une action si puissante sur la société religieuse depuis trois siècles.
L'état d'angoisses de Loubère continua cependant. Il y a une peur qui ne ressemble pas aux autres peurs. Être sur un champ de bataille en face du canon, c'est une situation nette. Dès que la nature, par une excitation du cerveau, et sous l'enivrement de la poudre, a surmonté le premier tremblement nerveux, l'homme ne pense plus au danger. Tous ne tombent pas sous les boulets et chacun se rassure de cette espérance. Mais la
PAR l'abbk ♦♦♦ 23
peur terrible, la peur inguérissable c'est celle de l'inconnu.
Loubère était sous cette impression fatale, devenue une espèce de cauchemar, où un homme robuste, inaccessible aux craintes vulgaires tout réveillé qu'il soit, se sent prêt à s'affaisser sous le poids d'une terreur inexplicable. Il laissa se continuer ce drame , dans lequel il jouait le rôle le plus dangereux, par impuissance de prendre une détermination énergique, qui pût le soustraire aux conséquences terribles de la position qu'un hasard singulier lui avait faite.
Les deux coudes appuyés sur la tablette saillante de la bibliothèque, le corps immobile, les mains jointes et crispées, comme un suppliant au pied de l'autel d'une divinité implacable, il attendait, dans un état voisin de la stupidité, l'issue de l'événement.
L'entretien avait commencé. La situation de Loubère le rendait attentif aux moindres paroles; et son état de surexcitation extraordinaire lui permettait de graver, pour ainsi dire, les mots euxmêmes dans les lobes de son cerveau.
Le vieillard qui avait récité la prière de l'invocation était bien, comme l'avait compris Loubère, le général de l'ordre.
U résuma, avec une grande lucidité, dans une espèce de compte rendu, que Loubère comparait au message d'un président de république à un congrès, la situation de la compagnie dans les
24 LE HAUDIT
cinq parties du monde. Les Jésuites faisaient merveille en Angleterre, dans les États-Unis, au Canada, où ils étaient tout -puissants; en Belgique, où répiscopat et le clergé séculier ^ étaient sous leur domination.
La situation était plus belle encore en Pologne, où la compagnie régnait en réalité; grâce à la position exceptionnelle de cette nation, qui sup* porte avec impatience le joug de la Russie.
„Mes instructions à nos Pères de Pologne, et J'espère que vous les approuverez, sont celles-ci: Tout faire pour entretenir les antipathies natio^ nales qui servent si bien à accroître les antipathies religieuses. Peindre constamment les Russes comme des impies, des ennemis de TÉglise, des persécuteurs de la foi, des tyrans contre lesquels tout est permis. Je suis en correspondance suivie avec rémigration polonaise de Paris, il y a là des ambitions vives, surexcitées de plus en plus, que le vieux Czartoriski a bien de la peine à contenir. Voici le plan politique des Polonais émigrés qui nous demandent ardemment de les soutenir et de préparer, de notre côté, une révolution religieuse, pendant qu'ils soulèveront le pays contre la domination russe. Ce plan, mûri depuis très^ longtemps, communiqué, même à Paris, à beaucoup de personnages politiques approchant Tempereur des Français, afin de le rendre favorable à la cause polonaise, est celui-ci". On chantera partout dans les églises des hymnes patriotiques.
PAR L'ABBB '^^ liO
Les Russes seront inquiets, mettront sur pied leur police « feront sortir leurs troupes. Ces mêmes chants seront chantés sur les pkices publiques où Fon se rassemblera. Le mot d'ordre sera de ne jamais paraître en armes. Si les troupes reçoivent Tordre de disperser le peuple, il tombera à ge* noux et ne présentera que sa poitrine à la lance des cosaques. On a sondé quelques-uns des or* ganes principaux de la presse, même dans le camp du libéralisme. Tous seront favorables à la Pologne ; et les sympathies des révolutionnaires^ pour ce qu'ils appellent les nationalités, serviront puissamment notre cause. Les inventeurs du projet «ont sûrs à l'avance qu'il y aura un cri de réprobation, dans toute l'Europe, contre la Russie écrasant des masses inolfensives; un cri d'enthousiasme pour une nation martyre. Impossible alors que l'Europe n'impose à la Russie la reconstitution du royaume de Pologne.
„ — La Russie, dit un Père, pourrait bien ne pas céder et faire à ce malheureux peuple une guerre d'extermination.
„ — La France ne le souffrira pas. Elle s'est faite le don Quichotte des nationalités. Elle soutiendra la Pologne, et ou elle réussira, et nous réussirons avec elle, ou elle s'attirera une guerre de coalition et alors...
„— Et alors? dit un des Pères.
„ — Et alors la révolution serait pour longtemps terrassée et cela vaudrait mieux pour nous.
Les éyénements sont dans la main de Dieu. Ne nous occupons que du rôle que nous avons à jouer en Pologne. Nul doute que Fappui prêté par le clergé au mouvement national n'attire, de plus en plus, la reconnaissance et l'attachement de la Pologne à ceux qui l'auront aidée dans son indépendance. Si les mauvais jours, que nous redoutons dans un prochain avenir, se lèvent pour nous, si après notre expulsion du royaume d'Italie, et peut-être bientôt des États romains, nous venions à ne plus trouver d'asile dans les autres pays livrés, comme nous devons le craindre, à la révolution, nous aurions là, chez ce peuple si fidèle au catholicisme. Un asile sûr; la compagnie se reconstruirait en Pologne et pourrait y attendre de meilleurs jours."
Après cet exposé, qui excita vivement la curiosité de Loubère, le général parla longuement de la situation de la compagnie dans les Étals romains. Il ajouta ensuite:
„Dans l'hypothèse de la possibilité d'une restauration des Bourbons de Naples, nous devons soutenir, avant tout, les intérêts de la reine mère. Outre que la jeune reine, Marie-Sophie de Bavière, si elle reprenait son empire sur le faible François II, l'en traînerait dans la voie des concessions libérales, elle lui inspirerait contre notre (Compagnie toutes les préventions qu'elle a apportées ici: elle ne nous pardonnera jamais d'avoir
PAR l'abbé ♦*♦ 27
été soutenus en Bayière par Lola Montés. Il est donc nécessaire d'entretenir la mésintelligence entre les deux époux. François II, livre à lui-même abdiquera en faveur du fils de la reine mère, et alors Naples sera à nous.
„Notts ne sommes plus que campés ici: inutile de nous le dissimuler. La situation précaire de la papauté temporelle nous dit assez notre sort. Les infâmes révolutionnaires auront, pour un temps, le dessus. Que le pape reste au Vatican, ou bien qu'il aille chez des nations catholiques essayer d'exciter les sympathies pour rentrer ensuite dans ses États; il nous faudra toujours partir. C'est moins la papauté que l'on hait ici que nous. Le clergé lui-m^me, oITensé de notre supériorité sur lui, nous déteste, pour le moins, autant que les révolutionnaires, et le premier applaudira à notre chute. Que lui importe? Lui, il restera. Ces faiseurs d'enterrements et de baptêmes n'ont rien à craindre d'up peuple attaché par routine à son culte, et prêt à faire bon marché de son pape et de ses cardinaux pourvu qu'on lui laisse sa ma* done. Et puis le clergé séculier est italien et sympathise naturellement avec le peuple. Nous, Jésuites, nous n'avons pas de nationalité, notre patrie c'est notre société, nous sommes cosmopolites, c'est ce qui fait notre force, mais c'est aussi ce qui nous sépare des populations ; elles ne voient en nous que des étrangers. Voilà pourquoi les Italiens garderont leurs prêtres et nous chasse-
2S0 XE MâUDIT
ront de TluUe. Ce sera Texil et peut-être un bien long exil."
U y eut un moment de repos. Vint ensuite une discussion ou plutôt, comme on dit dans le langage parlementaire, une conversation sur la situation critique de la papauté. Un père hasarda cette parole qui fut mal reçue de la majorité :
„ — Mon Dieu, il eût été bon de faire la pari du feu.
„ — 8int ut aunt aut non stni, dit un Père. Ce mot héroïque nous a sauvés, il doit aussi sau* ver le pouvoir temporel. Rome vaincra la révolution par une obstination invincible à ne pas céder. La lutte actuelle prouve qu'il y a encore une force immense dans cette salutaire institution.
„ — Tout ce qui est humain passe,'' continua le Père, tjui avait hasardé son mot de conciliation.
Il y eut cette fois un hourra universel contre lui. L'infortuné qui avait émis cette opinion malencontreuse n'était autre que le marquis Jésuite, le Père de Cambiac, dont Loubère reconnut parfaitement la voix'
Le très-révérend Père général reprit la parole :
„J'ai eu, avant-hier, une audience de Sa Sainteté. Le bon pape, qui nous aime médiocrement, a, selon Tusage, continué ses protestations de bienveillance pour la compagnie. Je lui ai renouvelé celles de notre dévouement absolu. — Oui, je crois, m'a-t-il dit. que l'illustrissime société peut beau-
PAR L*ÀBBÉ ♦♦♦ 29
coup pour soutenir le saint siège. -^ Je lui ai répondu que je rapporterais ces paroles à nos Pères , et qu'ils en seraient bien heureux. Je l'ai trouTé triste, préoccupé, et s'affaissant chaque jour. C'est un miracle que Sa Sainteté, avec ses chutes épileptiques , sa plaie à la jambe, fournisse une aussi longue carrière. Quoique nous puissions demander à Dieu un pape' plus dévoué à notre ordre, celui-là est dans une position telle, qu'il ne peut plus marcher sans nous. Il le comprend bien. Il m'a dit, assez finement, que l'expérience lui apprenait à connaître mieux ses amis. Nous sommes loin du temps où il nous faisait écraser par le père Theiner. Et celui-là aussi et tous les ordres jaloux du nôtre deviennent un peu plus traitables. Le malheur rapproche.
„€omme Sa Sainteté était en train de causer, elle m'a parlé des insistances de Son Excellence l'ambassadeur français, pour demander l'élargissement, des prisons du saint-office, de ce Julio, jeune prêtre qui nous a fait tant de mal en France et que nous avons eu le bonheur de faire prendre par le redouté tribunal. Votre Sainteté, ai-je dit, ne rendra pas la liberté à cet ennemi de l'Eglise. CTest toujours par des prêtres que le mal est venu dans la société dirétienne ; et quels rarages n'ont pas fait Luther, Calvin? L'énergie de Gré- "^ goire XVI, en abattant, tout à coup, l'orgueil de Lamennais a arrêté en France une explosion aussi dangereuse que la prétendue réferme du seizième
30 LB MAUMT
fliéde. Ce Jalio est uo second Lamennais, plus dangereai peut-être que le premier; l'un était violent et blessait ses amis mêmes; celui-là est un loup ravisseur sous le vêtement d'un agneau.
„Cette réflexion a paru faire beaucoup d'impression sur Sa Sainteté. — Vous avez peut-être Raison, m'a-t-elle dit. D'ailleurs les papes interviennent rarement dans les décisions du tribunal de la très-sainte inquisition, et je consulterai sur cela Dieu et la Vierge immaculée. — Immédiatement je me suis rendu chez le cardinal-ministre, qui nous est tout dévoué. Vous savez, mes Peines, qu'il serait bien ingrat de ne pas être pour nous: nous avons puissamment aidé à son immense fortune; ses millions plaident en notre faveur. H m'a serré affectueusement la main. Je lui ai raconté l'entretien avec Sa Sainteté. — Oh! trèsrévérend Père, m'a dit l'Éminence, ne craignez rien ; Sa Sainteté ne bougera pas, je vous en réponds. Votre protégé est très-bien sous les verroux.
„Nous voilà donc tranquilles de ce côté.**
La curiosité de Loubère ne se lassait pas. Cependant, de loin en loin, il regardait cette porte si malencontreusement fermée sur lui. Le conseil des révérends pouvait avoir encore quelque révélation piquante.
— Puisque, dit-il, je suis dans le traquenard, une heuré^ de plus ne me compromettra pas da-
PAR L*AraÉ ♦♦* 31^
Yantage. Patience, on sortira de chez les Pères comme on pourra.
Le courage lui revenait un peu.
— Bah ! se dit-il enfin, ils ne me mangeront pas.
„Nous avons maintenant le rapport financier,
I continua le général.
„Notre situation n'a jamais été plus prospère. Nos dépenses sont insignifiantes à côté des revenus qui s'accumulent. Il faut convenir que cette déteslahle civilisation moderne s'entend très-bien
^ à la multiplication des capitaux. Nous avons dû profiter des immenses avantages, qu'elle nous fournit. Nos petites économies des premières années qui ont suivi notre restauration, grâce à d'hahiles placements, ont produit des sommes énormes. Plus tard les dons sont venus en foule. Les testaments ont été nombreux cette année plus encore que
I les précédentes ; en sorte que pour le dernier tri-
I mestre notre province de Paris a pu prendre, par mes ordres, 2,000 actions du Séville-Xérès-
I Cadix de 500 fr., total un million; 2,000 du Sud Autrichien -Lombard de 600 fr., un million; 1,000 obligations du Saragosse de 500 fr., cinq cent mille fr. Total deux millions cinq cent mille francs.
,^Nou8 aurons pour le semestre prochain, outre l'imprévu, tous nos intérêts, nos autres revenus sur nos navires du Havre, de Bordeaux, nos établissements de San Francisco, ceux de nos maisons de commerce, ceux de nos donations et de
recoavrements de ventes de domaines par dispositions testamentaires; Tévalnation des bénéfices netSv de Tannée ira approximativement à plus de six millions/'
Ici rinquiétude revint à Loubère, le rapport financier devait probablement clore le rapport. C'était le moment critique. Comment s'y prendre pour s'échapper?
Si la serrure qu'il devait ouvrir faisait quelque bruit, si l'on arrivait tout à coup, si on le surprenait sortant de l'appartement secret du révérend Père général, quel événemeiit dans le Gesù ! S'il avait le bonheur de n'être pas entendu, on pouvait le voir, prévenir le frère portier. C'était pourtant l'unique parti à prendre.
Loubère, dans un état de surexcitation fiévreuse, troublé, comme celui qui viendrait de commettre un crime, et se sentant rouge, jusqu'à la racine des cheveux, se dirigea vers la porte, saisit le bouton intérieur de la serrure, fit tourner le pêne aussi doucement que possible, ouvrit la porte, laissa le pêne glisser lentement à son état de repos ; mais il ne put entr'ouvrir à demi cette porte, pour s'y donner un passage, sans qu'elle produisH ce bruit particulier d'une porte criant sur ses gonds; bruii aigre et strident, auquel nul ne se trompe, et qui fut parfaitement entendu de tout le conseil.
*— Qui peut pénétrer à cette heure chez moi ? dit le révérend Père général. Voyez qui cehi
PAH l'abbé *♦* 33
peut étre^ dît-il au Père de Cambîac, précisément placé auprès de la porte de la bibliothèque.
Celui-ci se leva, entra dans la chambre, vit la porte entr'ouverte, sortit dans le corridor et aperçut un prêtre qu'il crut reconnaître pour Loubère, à sa taille et à son allure, marchant à grands pas vers l'escalier. Étrangement surpris, le visage bouleversé, le Père de Cambiac revint dire au Père général que la porte de la bibliothèque était ouverte à demi, mais que personne n'était là.
Dans une maison où tout est régularité mathématique, cet incident, de la porte de la bibliothèque du général ouverte pendant le conseil, intrigua tous les Pères, le général lui-même. On regarde, on se précipite dans le corridor ; le trouble du pauvre Père de Cambiac est inexplicable pour les Pères et les impressionne. On examine dans l'intérieur de la bibliothèque. Personne ne paraît, le corridor est désert. On court aux cellules des Pères. Chacun d'eux, excepté les membres du conseil, se trouve assis paisiblement et livré à l'étude; les Frères sont à leur service: et celui qui prenait soin des appartements du Père général, et qui, précisément le matin, n'avait pas fermé complètement la porte extérieure de la bi- , bliothèque, se trouvait pour l'heure au dehors de la maison.
Dans un temps où l'on était continuellement sur ses gardes, où le comité romain, ennemi des VI »
Jésuites, pouvait tramer quelque sinistre oooiplot^ incendier, préparer l'explosion de bonnbes, on fut saisi dans tout le OesU d'une panique véritable. Le Frère portier n'avait rien r^noarqué d'extraordinaire. Cependant, interrogé sur tous ceux qui avaient pu pénétrer dans la maison, il affirma que nul étranger n'était monté au premier étage du grand corps de logis, sinon ce prêtre français^ qui avait rendu visite, l'avant- veille , au Père de Cambiac, et qui, sur l'ordre particulier du Père, devait monter directement dans sa cbambi*e toutes les fois qu'il reviendrait. Ce prêtre était resté trois heures chez le Père de Cambiac. Celui-ci fut appelé devant le général pour dire à quelle heure le prêtre étranger était venu lui faire visite, et à quelle heure il avait quitté sa cellule.
Le Père de Cambiac affirma qu'il n'avait pas vu, de toute la"^ journée, le prêtre français. On fit venir le Frère portier, celui-ci indiqua l'heure précise où ce prêtre était entré au Oesîi et avait pris, sous ses yeux, la direction do grand escalier, et l'heure à laquelle il l'avait vu descendre.
Quel étrange mystère! le Père de Cambiac tramait-il quelque chose contre son ordre? Son trouble quand il rentra au conseil, en revenant dcî la bibliothèque; la certitude acquise par la déclaration du Frère portier, que le prêtre étran» ger était allé c^ jour-là chez le Père et qu'on ne l'avait pas vu sortir; le o^ensooge fiagirant du Père de Cambiac, qui avait certainemABit ireçu le
PAR l'abbé ♦*♦ 35
prêtre français, tout cela jeta la maison du Oesh dans une grande perplexité; et comme rîmagînation Ta vite, même dans des cervelles jésuitiques, l'idée d'un complot à la tête duquel serait le Père de Cambiac, qui s'était trahi au conseil par deux propositions raalsonnantes, dont on avait été scandalisé, prit corps subitement. Il y eut panique générale. On rappelait le souvenir de la défection de Passaglia.
Le conseil secret se réunit. La conduite équivoque du père de Cambiac fut sévèrement censurée. C'était là quelque chose d'inouï dans le Oesil. Il fallait envoyer le Père en pénitence dans quelque maison étoignée de l'ordre. Ce renvoi devait être immédiat. Si le Père était coupable et avait tramé quelque chose, son départ arrêterait tout; s'il était innocent, l'obéissance lui imposerait un sacrifice méritoire devant Dieu.
Telle fat la justice sommaire du conseil secret.
Le lendemain Loubère apprit que le Père de Cambiac avait quitté Rome.
ïïn petit monaignor.
Loubère se douta bien qu'il était pour quel* que chose dans le départ, au père de Cambiac. Pour éloigner les soupçons, il continua de dire
sa messe au OesU; il avait une lettre de recom* mandation pour l*abbé Bertrand, l'un des prêtres français qui servent aux évêques de correspon* dants à Rome, et qui gèrent les affaires de plusieurs diocèses.
Le vicaire général de Cbaïkibéry avait donné, gracieusement, au vicaire de Lans-le-Bourg une lettre pour ce personnage. Il en reçut Taccueil le plus empressé. Cet bomme, qui avait pris toutes les babitudes des prélats romains, fut d'une grande utilité à Loubère. Il le présenta partout. Loubère, avec son caractère plein de franchise et d'ouverture, eut bientôt fait à Rome des connaissances précieuses dont il espérait se servir pour l'exécution de son projet sur lequel, du reste, il gardait le plus profond secret auprès de l'abbé Bertrand.
Il avait eu l'occasion de voir, plus particulièrement, un jeune membre de la famille papale; monsignor Andréa Giusto, camérier secret du pape, qui lui avait fait mille prévenances, et s'était mis pleinement à sa disposition, avec cette obséquiosité câline qui est le cachet particulier des Romains abâtardis. Évidemment cet bomme était à vendre. Il menait en secret une vie un peu libre. Les appointements des places inférieures, à la cour du Vatican, sont plus que médiocres. Le prélat ouvrit de grands yeux devant une pile de pièces d'or qu'un jour Loubère ayant rççu' la visite du personnage, s'amusait à compter sur une table.
— Voilà, dit Loubère, la 6ttona mono destinée à rfaomine qui m'aiderait à tirer l'un de mes meilleurs amis d'un mauvais pas.
— On pourrait faire cela, dit le prélat, mordant du premier coup à l'hameçon.
— Si vous preniez la chose à coeur, elle réussirait parfaitement.
— Eh bien, on la prendra à cœur. De quoi s'agit-il?
— Mon Dieu! de bien peu de chose... Une étourderie ... Un jeune prêtre de mes amis s'est fait prendre bêtement par le saint-office.
— Oh ! oh ! Z>a congregazione del santo offizio ; mais c'eàt puissant cela, signor.
— Allons donc! Est-ce que vous autres, qui approchez la Santita di nosira signor e^ vous ne pouvez pas tout ? Voyons ! répondez. Si cela vous tou- , che, tapez là. Servez mes intérêts; et tout cet or est à vous.
L'Italien jetait des yeux cupides sur ces belles pièces, si régulièrement empilées et d'une couleur si fascinante.
— Parlons- nous sérieusement? dit-il à Loubère.
— Oh! très-sérieusement.
— Vous comprenez que la chose est grave, qu'on peut compromettre son avenir...
— Vous êtes trop habiles ici pour vous compromettre jamais. Est* ce que vous ne vous entendez pas tous comme larrons en foire ? Il y a longtemps que vous pratiquez l'assurance mutuelle. De quoi
s'agii-il en définitive? De gagaer deux ou trois membres de la Sacra Congregassùme^ un seul peut-être! un commissaire, un consulteur influent. C'est votre aflaire. Mettez en œuvre toute la souplesse de votre esprit, et, vous* autres, vous n'en manquez pas à Rome. S'il faut employer le gros et irrésistible argument, glissez-leur dans la main quelques-unes de ces belles pièces. Elles sont venues ici pour cela, je vous jure. Je n'entends pas en rapporter une seule en Savoie, dussé-je les jeter dans le Tibre.
Les jeter dans le Tibre ! Ce mot effrayait déjà le monsignor. Il se disait tout bas:
— Ces Français sont mauvaises têtes, Tabbé Loubère serait bomme à faire ce qu'il dit.
Il reprit:
— Oh! vous ne jeterez pas cela au Tibre!
— Eh bien, prenez là-dessus d'abord ce que vous voudrez. Vous aurez le reste, après la délivrance de mon ami.
— Il faudra bien gagner quelques autres prélats qui approchent la Santita di nostro stgnore,
— Eh bien, je vous prends au mot: ces quatre piles d'or suffiront-elles?
Et l'homme avide supputa, dans un moment de gravité solennelle, pendant laquelle Loubère se contint pour ne pas éclater de rire, à combien d'écus romains pouvait monter la première part sur laquelle on lui disait de mettre la main.
— Dtmguey pour arriver à bien, pour frapper de
PAR l'abbb **> 39
«aite un grand coup, il serait bon, signor, d'ajouter deui ou trois pites: je répondrais alors de Taflaire.
— Qu'à cela ne tienne ! Voilà quatre piles encore. €e sont les deux tiers de la somme que j'ai consa^ crée à cette bonne œuvre.
— Évidemment, c'est à ce titre de bonne œuvre, à laquelle je coopère avec vous, que je consens à toucher cet or dont il ne restera rien pour moi. Ah! signer (zbbcUe, il est si difllcile maintenant de réussir à Rome ! Autrefois! ah! autrefois, c'était le bon vieux temps; sous Grégoire XYI, il suffisait d'aller trouver le Gaetanino qui avait été son barbier, et qui était devenu son confident intime. Le quart de ce qui est là eût bien suffi, et de reste. Mais nos bonnes traditions se perdent; on veut plaire à la Santita qui est sévère sur certaines choses. £t les grâces se vendent beaucoup plus cher. Et vous, signor abbaCe, continua le monsignor, vous ne voudrez pas quitter Rome sans être chevalier de quelques-uns des ordres du pape. Ceci continue à n'être pas bien cher: quelques scudis.
— J'y tiens médiocrement, je vous l'avoue.
— Pour cela, je serais sûr d'un succès. Voyez . . . Je pourrais vous faire obtenir même l'ordre de Saint-Grégoire le Grand... ou celui de l'Éperon d'or... Choisissez.
— Nous verrons cela, si plus tard il me reste quelques pièces dont je ne sache que faire.
— En France, cela pose bien dans le clergé.
— Oh 1 moi, mon affaire est faite ; je suis posé pour longtemps.
Pendant la fin de ce dialogue , le monsignor avait doucement glissé de longues mains, qui paraissaient se crisper des impatiences de la convoitise, vers sa part de Tor, attirée sur le bord de la table par Loubère, et l'avait fait glisser avec lenteur dans ses poches.
Il salua humblement et partit
— J'aurai bientôt de vos nouvelles, n'est-ce pas? dit Loubère.
— Au premier jour, signer abbate.
Le cardinal Antonelli.
On a beaucoup calomnié, en Europe, le car* dinal Antonelli. C'est le bon enfant du sacré collège; un vrai Parisien, aux manières gentilles; il fait encore le jeune homme et cela lui va bien. Quand il rentre de la ville au Vatican pour recevoir ses audiences, vêtu de son habit d'homme du monde, un peu pincé, comme un ofGcier de cavalerie, on comprend qu'il puisse encore avoir de bonnes fortunes. Revêtu de la toge, il est dans la dignité du rôle de premier ministre, mais «ans la moindre morgue. C'est un aimable eau-
! PAR l'abbb *** 41
seur, noyant son idée dan« une longue phraséo^ logîe diplomatique, où il ne dit rigoureusement que ce qu'il veut dire; le tout, à sa louange, en excellent français. Sa politesse est exquise. Quand on le quitte, on ne peut pas supposer que ce soit là le ministre d'un gouvernement de réaction violente. On se frotte les yeux pour être Uen sûr qu'on est au Vatican, et UMllement dans le salon d'un ministre de quelque royauté franchement constitutionnelle. Disons, à l'éloge du cardinal, qu'il servirait, avec le même zèle et la même souplesse, la politique d'un pouvoir très-avancée en libéralisme.
C'est un de ces hommes qui s'attachent, avec une fidélité persévérante, à un système, et se vouent à une cause avec tout l'entrain que l'on met à servir un ami. Le cardinal défend, de trèsbonne foi, l'absolutisme de la papauté temporelle expirante. Il fait cela avec une grâce parfaite, une désinvolture chevaleresque bien capable de désarmer les antagonistes politiques les plus sévères. C'est l'intendant d'une riche maison, qui a abdiqué toutes ses idées personnelles pour embrasser celles du maître. Nous venons d'expliquer qu'il soit un adorateur fanatique du non posaumua. Toutefois, cet homme si habile manque de génie. Il a, sur ce qui se passe dans le monde, au point ^
de vue religieux, l'ignorance d'une vieille femme, ^
La presse religieuse de Paris l'a constamment égaré, disons un mot plus caractéristique, l'a en-
4urci dans une résistance implacable , comme elle Ta fait du pape lui-même, des cardinaux, d'une grande partie de Tépiscopat, d'un nombre eonsi-^ dérable de prêtres et de ce qui s'appelle dans le monde, de pieux laïques. Le cardinal peut bien avoir la foi; mais, pour le quart d'heure, il jure imperturbablement sur l'Évangile selon Veuillot, tel que le commentent chaque matin, avec une clarté éblouissante et une aménité de polémique peu commune, les illustres docteurs dont les plus habiles s'appellent Coquille et Taconnet.
Sur ces graves autorités, le cardinal est pleinement convaincu aujourd'hui que sa persévé* rance à dire non, d'accord avec le saint pontife Pie IX, tient la diplomatie européenne en échec. €e „non'' sera Tétonnement et l'admiration des races futures, se dit-il à lui-même; et pour avoir dit ce „non^' la gloire d'Antonelli, cardinal de l'Église romaine, ministre de Pie IX, traversera les siècles.
Cela n'empêche pas qu'en homme entendu, et
par provision, dans l'hypothèse où il faudrait quitter
le Vatican, Antonelli, arrivé pauvre au cardinalat,
ne se soit assuré, en tout bien tout honneur,
<' quelques beaux millions qui , n'importe où , le
"1 Qiettront en état de vivre à Taise, et de ne pas
javalenme regretter le traitement de quinae mille
de bonn<»g qy'ji touche comme cardinal.
dans la dà^ est l'homme avec lequel la France né-
sans la moiLfgciellement pour tout ce qui tient aux politiques internationaux.
PAft l'abbé *** 43
L'aflaire de Julio avait fait beaucoup de bruit. Du grand journal de Bruxelles, dont la corres* pondance est presque toujours bien renseignée, avait raconté l'incroyable aventure de la séques* traiioa de mademoiselle de la Qavière, le roman 4e la grille brisée, de la sœur enlevée par le frère à la barbe des autorités pontificales ébahies ; puis enfin la triste péripétie, le pauvre prêtre jeté dans les basses fosses du saint-office.
Quand Louise arriva à Paris, elle trouva des cœurs compatissants. Au ministère des affaires étrangères, sa beauté, sa jeunesse, ses malheurs attendrirent jusqu'aux plus vieux chefs de division. Elle put enfin arriver au ministre lui-même qui prit à cœur cette sainte cause d'humanité et de justice. Dans les plus hautes régions du pouvoir on s'intéressa vivement au sort de la victime des Jésuites: une dépêche diplomatique partit pour l'ambassade française ; c'était une invitation près* santé adressée à l'ambassadeur, de ne rien épargner pour arracher le jeune prêtre français à son cachot
L'ambassadeur profita de la première occasion pour sonder le cardinal- ministre sur ce chapitre délicat II parla beaucoup des sympathies que le jeune coupable avait excitées en France, des hautes protections que sa sœur avait trouvées à Paris, et du bon effet que produirait la nouvelle qu'on s'était relâché à Rome, vis-à-vis de ce prêtre, d'une rigueur que nos mœurs ne comportent plus.
44 LE MAUAIT
Le speech fut aussi habile que pourrait le combiner le plus fin diplomate.
Le cardinal avait écouté jusqu'au bout.
— Impossible, monsieur Tambassadeur ! Impossible ! Vous ignorez donc que de tous les congrégations romaines, celle-là ne connaît au dessus d'elle personne sur la terre: ni ministre comme moi, ni ambassadeur comme vous, ni empereur comme votre auguste maître, ni pape comme Sa Sainteté. Nous n'avons rien voulu changer ici, et moins la sainte inquisition que toute autre chose. Nihû innovandum. Au retour de Gaéte, il fallait tout refaire ou reprendre pratiquement le vieux régime. Ce dernier parti était dans la logique de la situation; nous nous y sommes arrêtés. Nous tenons donc à ce que rien ne soit changé aux vieilles choses. Entre vous et moi, la sainte in* quisition, établie sur la catholicité tout entière, est un de ces vieux systèmes qui hurlent avec notre civilisation ; mais c'est un des étais de l'arche sainte; toucher à cela c'est toucher à tout. Nous sommes, il ne faut pas l'oublier, dans le royaume des prêtres. Tout délit qui tient aux choses saintes doit, particulièrement, rencontrer chez' nous une répression implacable. Le saint-office frappe de terreur; il n'est terrible qu'en cela...
— Cependant, vous voyez, Éminence, qu'il fait des victimes, et pour bien peu de chose.
— Peu de chose, monsieur l'ambassadeur I Violer la clôture d'une maison religieuse! Un si horrible scandale dans le lieu saint!
PAR l'abbé ♦** 46
— Mais c'était pour sauver sa sœur qu'on re tenait à Forcassi malgré elle.
— Il devait s'adresser aux magistrats, au délégat
— Et vous croyez, Eminence, qu'on lui eût pendu sa sœur?
— Peut-être! Je conviens pourtant, ajouta l'Éminence en souriant, que cela eût pu être assez long.
— Ne le blâmez donc pas d'avoir eu recours à un moyen, sinon légal, au moins très-expéditif.
— Je ne le blâme pas du tout, je vous assure. Je comprends très-bien le mouveme;nt qui Ta porté à cette violence. Mais le saint-office n'en jugera pas ainsi. Et sans la crainte qu'il inspire, croyez, monsieur l'ambassadeur, que, chaque nuit, nos milliers de couvents, sur toute la surface de l'Italie, seraient pillés, les saintes femmes flétrie^, les vases sacrés emportés. Les bandits ne respectent pas les riches habitations les mieux défendues,, mais ils tremblent devant une sœur portière. Franchir la limite d'un couvent! Toucher la guimpe d'une religieuse! Cas de profanation et de sacrilège. Le saint^offîce est là, se dressant dcTant ces imaginations que n'épouvantent guère les lois ni les représentants de la force publique. Mais pourrir dans les cachots, mourir dans l'ombre, être damné dans ce monde et dans l'autre; voilà ce qui arrête le banditisme, ce qui est la. sauvegarde des couvents, notre se-
curité contre des sacrilèges de tous les jours. Nous pourrions tout faire pour plaire à votre gout^ yernement. Mais cette chose-là, jamais! Rendre *le petit Mortara eût été bien plus facile; et ce^ pendant, vous le savez, pour en arriver là, il eût fallu convenir que notre législation religieuse et civile était mauvaise, et c'est ce qu'un gouvernement ne fait jamais.
Le diplomate ne pouvait pas insister.
Une lettre de Louise, datée de Paris, avait appris à Loubère l'heureux succès de son voyage et Tappui qu'elle était sûre d'avoir auprès du gouvernement pontifical, au moyen de l'ambassade française.
Loubère fit de vains efforts pour voir Julio, au moins pour lui donner connaissance de la lettre de sa sœur. Des ordres personnellement sévères ne laissaient rien approcher de son cachot
Loubère alla trouver son prélat, qui, depuis l'encaissement dans le gousset des bienheureuses pièces d'or, n'avait pas paru. Le Pyrénéen avait pris d'abord patience: Plus tard il alla faire visite au personnage , qui le reçut presqae avec hauteur, et lui avait dit le mot éternel: „Nous verrons,... j'espère beaucoup;'' Loubère était revenu plusieurs fois. Toujours même réponse.
— Bon , se dit-il, je suis floué. Je vois bien qu'à Rome la clef d'or entre dans toutes les portes, mais elle y reste et ne les ouvre pas. Oh! mon drôle, je te pincerai.
I PAi l'abbé *** 47
Loubère tînl parole. Un beau matin, à la pointe du jour, quand toute la ville était encore livrée au sommeil, il alla frapper à la porte du prélat et dit au concierge de la maison: J'ai quelque chose de très-pressant à dire à monsignor Andréa Giusto.
Lo personnage donna dans le piège. Il se leva à la hâte, s'enveloppa d'une robe de chambre, et reçut Loubère dans un petit salon.
— Ah çà! dit le vigoureux Pyrénéen, d'un ton de voix qui avait une étrange signification, je liens à en finir. Il faut marcher sérieusement ou rendre les espèces. Entendez- vous cela? monsignor de .Giusto.
Le pauvre diable, peu accoutumé à cette singulière éloquence, tremblait presque.
— Cet homme abuse de sa position, se disait-il. Ah! si nous n'avions pas cette maudite armée d'occupation, comme je le ferais arrêter et mettre en lieu sûr avec son protégé. Mais toucher à un Français, cela est difficile. Il faut pour cela un délit constaté, comme dans le cas de cet athée d'abbé Julio.
— Monsieur l'abbé, dit-il à Loubère, d'un ton patelin, j'ai travaillé, je vous assure... Si vou» saWes les peines que j'ai prises ,... ce que j'ai dé|»ensé pour vous, bien au delà certes de ce que vous m'avez confié. Tenez! je puis vous en donner une preuve positive. Je suis parvenu, moyennant finances, bien entendu, à savoir tout
l'entretien de Son Éininence le cardinal A.ntonelli avec votre ambassadeur chargé de réclamer votre ami.
Et il lui raconta, dans tous ses détails, la conversation des deux diplomates.
La colère du Pyrénéen tomba. Ces races sont âpres et vives, mais elles sont droites, surtout elles sont généreuses. Le malheureux prélat était plus mort que vif. 11 sentit pourtant que le ton de son interlocuteur s'adoucissait.
— Diable! c'est terrible cela. Et vous ne pensez pas réussir autrement?
— Mon Dieu, il n'y a plus qu'à arriver à faire intercéder auprès du Pape. Je vais essayer... Oh! je vous promets de me presser... Hais je vous demande un peu de temps.
— Soil. Je reviendrai dans huit jours.
Pendant que Loubère se rendait triste et dé-
•concerté à son hôtel, l'idée lui vint d'aller voir les lieux où s'était passée l'équipée de Julio. Louise lui avait raconté la scène d'une manière très-pathétique.
— Je pars, se dit' Loubère, je vais visiter ^otre-Dame de Forcassi. Cela me fera prendre patience.
Le lendemain, blotti dans la voiture publique, ^ui fait le service de Viterbe, il se rendait à Vetraia.
PAR l'ajbbé *** 49
Le contrebandier.
Loubère avait consacré une grande heure à Notre-Dame de Forcassi. Il avait vu la statue noire, avec sa toilette hebdomadaire, les belles peintures, la clôture sculptée dont on avait hâté la restauration et qui, malgré les soins de Tartiste à donner au bois nouvellement travaillé une teinture de bois antique, montrait encore bien nettement les points où elle avait été fracturée.
Tout cela fut d'un vif intérêt pour notre voyageur. Il lui semblait voir encore son jeune ami, dans cette exaltation fébrile que donne une grande passion secouer violemment ces sculptures noircies par le temps, et s'écrier d'une voix vibrante à la vue de Louise: C'est ma sœur, je veux ma sœur !
Il entrait dans les plans de Loubère de mettre à profit les huit jours qu'il avait donnés à monsignor Giusto, pour visiter les environs du lac. de Bolséna , les grandes cités étrusques situées entre Viterbe et .Corneto et de rentrer à Rome par le chemin de fer de Civita Yecchia. Au moment de quitter Notre-Dame de Forcassi, il voulut aller faire une visite au libérateur de Louise, au brave À
lacomo.
D'après les indications données par Louise, il VI i
ne lui fut pas très-difficile de trouver la petite > maison blanche du contrebandier. lacomo était chez lui. Sa connaissance avec Loubère fut bientôt faite: rien ne rapproche les hommes comme le dévouement à une même cause, Taifection pour les mêmes êtres.
— lacomo, vous avez été un brave homme, je vous aime comme si vous m'aviez sauvé, à la place de cette charmante femme.
— Et el povero ?
— Ah ! vous savez où il est.
— Dans les griffes du diable?
— Pis que cela: on peut gagner le diable: on n'a qu'à se donner à lui.
Loubère raconta en détail tous les efforts qui avaient été faits, et leur inutilité absolue, lacomo était tout sérieux.
— Dunque, l'ambassadeur de Sa Majesté impériale Napoléon III a échoué auprès du gouvernement de sa Santita.
— Oui, lacomo.
— Cela est fort. Pourtant sans vous autres Français, la Santtta serait bien forcée de changer la tiare pour la mitre.
— C'est comme cela. On ne tient pas à nous prouver qu'on attache un grand prix à ce service. Au reste, mon petit prélat n'a pas été plus heureux que l'ambassadeur.
— Je le comprends, mais il a gardé vos pièces d'or*
— Oui, lacomo.
PAR l'abbé *** 51
— Ah! si j'avais eu le quart de ce que ce ! filou TOUS a enlevé.
— Qu'à cela ne tienne, lacomo, j'ai encore (le l'op; et, tirant un rouleau de pièces de vingt francs, et déchirant le papier, le Pyrénéen versa sur la table du contrebandier mille francs en or. Jamais somme si énorme, et en espèces si bril-
I lantes, n'était entrée dans la cabane de lacomo.
' — Reprenez cet or, dit-il à Loubère, je suis
payé moi! La pauvre enfant a été généreuse à Volscarcetta, et je sens que j'ai accompli à moitié ma tâche ... Il faut sauver le frère.
— Yous auriez pour cela quelques moyens ! . . .
— J'essaierai. lacomo ne se vante jamais. Mais puisque Son Excellence l'ambassadeur de
' France n'a pas réussi, il faut bien que lacomo se j décide à a^ir. Ce cher enfant ne peut pas rester
là. Je ne l'ai vu que bien peu d'heures, mais il I me paraît si vrai, si bon, que je l'aime comme
un fils. Il ne serait pas resté huit jours où il i est, mais lacomo seul ne peut pas faire tout. Je ! vous en prie de nouveau, je vous le commande
au besoin : serrez cet or ; il nous le faudra à Rome.
Adieu, femme ! prie la madone pour lacomo. C'est
une terrible expédition, mais l'honneur est là. Loubère et lacomo partirent pour Civita Vec-
chia ; le soir même ils étaient à Rome.
Fie IX et Témeute à Eome.
Une grande figure domine Thistoire religieuse contemporaine; c'est celle de Pie IX. Mastaf aura eu le singulier privilège d'avoir été salué, à son intronisation, par le libéralisme européen et maudit par le parti clérical, et d'avoir, dans les dernières années de son pontificat, reçu les anathèmes du monde libéral et les acclamations délirantes du clergé ultramontain. Les mêmes hommes qui crient: Vive le Pape-roi! Vive l'immortel Pie IX! sont ceux qui disaient en 1847: „0n a fait dans ce cardinal Masta; un choix détestable: nous avons un pape révolutionnaire/'
Comment s'expliquer ce bizarre changement dans les esprits? Mastaî était-il un absolutiste qui prenait le manteau du libéralisme? Serait-il encore, à cette heure, un libéral qui, voguant à pleines voiles dans la réaction, simule l'absolutisme pour mourir en paix au sein de ses cardinaux et de son épiscopat saturés d'idées ultramontaines? Ni l'un ni l'autre.
Pie IX est un homme de juste milieu, que les pentes glissantes, sur lesquelles la liberté entraîne les rois pris de la velléité. des réformes, ont effrayé et qui se repose sous l'abri passager de la réaction, comme les naufragés cramponnés à
PAB l'abbé ♦*♦ 53
un écueii à fleur d'eau, jusqu'à ce qu'une lame impétueuse les balaie et les jette broyés sur le rivage.
Pie IX a eu la destinée de Louis XVI, moins Téchafaud. Animé, comme l'infortuné Bourbon, d'intentions droites; blessé, par tous ses instincts, de l'abaissement dans lequel le système de com* pression violente, adopté par Grégoire XVI, avait traîné la papauté, il était naturel qu'il cherchât à inaugurer, avec le régime constitutionnel, un règne moins troublé et moins abhorré surtout que celui de son prédécesseur. Il trouva le royaume temporel des papes dans un tel désordre, qu'on ne put jamais lui fournir les dossiers des détenus qui encombraient les prisons romaines, et qu'i fallut, pour nettoyer ces écuries d'Augias, amnistier en bloc les malfaiteurs et les bandits mêlés avec les prisonniers politiques.
Un trait caractéristique de ces débuts de règne fut celui-ci, que Pie IX, dont on connaît la piété, pour frapper l'imagination des Romains, ramenant sans s'en douter à son institution primitive le grand banquet eucharistique des chrétiens, communia, de sa main, tous ces meurtris de Tancien régime, au grand scandai des Jésuites, des cardinaux et des dévots de Rome.
Pie IX vaut évidemment mieux que son entourage. On se fait difficilement une idée de l'appauvrissement intellectuel de cette prélature romaine qui compose ce que les Italiens appellent la curie. Il est impossible que les générations, se
succédant dans un milieu, où toute la science se borne à quelques connaissances de théologie, de liturgie, et de droit canonique, n'arrivent enfin à l'étiolement. La Rome papale a fait pour les intelligences ce qu'elle a fait pour le bas chœur de la chapelle Sixtine. Elle a abouti au régime des castrats. Quelle chute, au milieu d'un peuple si richement doué!
Sous Pie IX, aux mœurs austères, la galanterie traditionnelle des jeunes prélats romains a cessé de se montrer au grand jour. Jusqu'au moment de l'occupation française, ces prélats, sortis de toutes les grandes familles, étaient les amants des belles patriciennes; mais depuis que l'officier français a paru, le monsignor a été dédaignée, les épaulettes sont devenues de mode. Force a été à la prélature de se retirer devant ces heureux conquérants.
Quel que soit le sort de la papauté temporelle, d'ici à deux ou trois ans, qu'il y ait un de ces compromis tant aimés des diplomates, au moyen desquels une question ne se tranche pas, mais se prépare à sa solution définitive pour une autre heure, comme ces vêtements usés que l'oa continue de porter jusqu'à ce que le moindre mouvement un peu brusque les scinde en lambeaux ; ou bien que les aspirations de l'Italie intelligente soient écoutées, et que Rome capitale de l'Italie arrive à sa destinée naturelle, au risque de froisser l'élément retardataire du clergé romain; ce
PAB l'àbbé *** 55
grand événement qu'il y a quinze ans, nous ne devinions pas si près de nous, et dont nous pensions léguer le spectacle à d'autres générations, s'est accompli réellement. Pie IX, roi seulement par grâce des baïonnettes napoléoniennes, n'est plus un rien depuis quatorze ans. Il donne luimême un éclatant démenti à la théorie bruyante qui fait , à cette heure , le tour de la catholicité. On affirme qu'il n'y a pas d'indépendance spirituelle possible pour le souverain pontife sansJa souveraineté temporelle. Le pape et Tépiscopat, sans précisément faire un dogme de cette théorie, rejettent cependant celle qui lui est contraire comme une erreur condamnable. Et voilà pour- " tant quatorze ans que le pontife exerce, en toute plénitude, sa puissance spirituelle, décrète un dogme, . tient des consistoires, publie des pncycliques, quoique tenu politiquement sous le bon vouloir d'une armée d'occupation, sans que cet état de vassal, de roi honoraire de Rome, ait rien enlevé à sa liberté de pontife.
L'expérience est donc faite. Que Victor-Emnlanuel arrive au Quirinal, que l'idée républicaine triomphe, quelle que soit la forme du gouvernement temporel de Rome, n'importe la couleur du drapeau qui flottera sur le château Saint- Ange; les paroles spirituelles du Vatican ne seront pas plus soumises à une pression du pouvoir régnant, qu'elles ne l'ont été sous le long protectorat de la France.
On s'est beaucoup irrité, dans le monde poli* tique intelligent, des lenteurs de Napoléon lil à se prononcer dans une question dont seul, à son grand regret, il tient le nœud, pouvant le trancher d'une seule parole. Le Cunctator a vu se perdre beaucoup de sa popularité en France, dans cette classe travailleuse qui est sa véritable force; il a su cela, et il ne s'est pas départi de ses désolantes temporisations. C'est qu'il se trouve trèslogiquement, et il a eu le génie de le comprendre, le deus ex machina de cette terrible catastrophe de la papauté temporelle. Patient, parce qu'il sent sa force, il a voulu longtemps retarder, il retardera encore, autant dans l'intérêt des' difficultés intérieures de son gouvernement, que pour rendre moins bruyant et moins terrible l'écroulement définitif de la royauté pontificale. Ces retards sont un bien : ils sont dans la logique providentielle. Tout ce qui est tombé de choses autrefois grandes dans le monde est tombé de cette sorte.
Quand la branche du vieux chêne, desséchée ar de longs hivers, quoique privée depuis longiutrs de feuillage et d'écorce , taraudée par des contim d'insectes, qui en ont dévoré les «rlvéoles mouvemi, est secouée par les vents, elle ne ou bien q^ encore; il faut une décomposition soient écoun affaissement suprême, heure où la arrive à sa e à l'horizon, la jettera, sans qu'elle ser l'élément, sur des tapis d'herbages et de
PAR l'abbé *** 57
mousse où Je pauvre viendra la dépecer, comme il l'entendra, [pour ]a porter à son foyer. La nature aura été plus compatissante que Tbomme.
Il en sera de même de la papauté temporelle. Napoléon III lui aura épargné Thumiliation d'une chute violente. Ni échafaud , ni prison, ni exiK Une heure arrivera où le pontife lui-même, soit Pie IX, soit le successeur de Pie IX, sentira sur sa tête que sa tiare s'est allégée de deux couronnes, qu'il ne reste plus que le bandeau pontifical. Une autre heure sonnera où il fera Taveu loyal que ce bandeau est maintenant plus facile à porter. C'est ce que la diplomatie couronnée, que nous nomimons Napoléon lil, a appelé „la solution de la Providence."
Jusqu'à cette heure dernière, dont tiendront compte seulement quelques humbles chroniqueurs, la papauté se traînera dans l'irritation et dans les douleurs, durant ces longs jours de transition destinés à l'accoutumer au régime, nouveau pour elle, de la vie purement apostolique. Rien n'est plus commun quand on habite Rome et qu'on ,a l'occasion de rencontrer Pie IX dans quelque cérémonie publique, même dans de simples visites aux églises, aux hôpitaux, aux couvents, de le voir le visage inondé de larmes. Le dernier prêtre-roi semble sentir sur lui toute la rigueur de la loi qui rend solidaires les dynasties royales, qu'elles aient été héréditaires comme celle de saint Louis, qu'elles soient électives comme celle de la royauté sacerdotale de Rome.
Loubère, qui n'avait pas Tâme fort teadre, fut touché, un jour qu'il se trouvait par hasard devant le portique de l'église délia Trtnùa del Monte^ à la vue du pontife sortant de l'église et montant dans la voiture. Quelques carabiniei^s à cheval, à l'uniforme bleu fort râpé et déteint comme si ce corps eût usé ses vieilles nippes et sentit qu'il était inutile de les renouveler, étaient devant la voiture du pape. L'équipage n'avait ni la modestie du pontife suprême d'une religion qui flétrit les vanités mondaines, ni la sérieuse grandeur d'un puissant monarque. Loubère fut tristement impressionné de cette décadence visible. Pauvre roi ! se dit-il d'abord.
Mais quand la figure du crucifié du sacerdoce catholique parut au seuil de l'église avec ses yeux très -doux, abrités de paupières que la douleur avait rougies et desquelles coulaient encore quelques larmes, quand il leva avec une majesté triste, mais sereine, la main pour bénir le groupe de curieux que le hasard avait réunis là, le rude Pyrénéen sentit involontairement ses jambes faiblir. Il tomba à genoux pour recevoir cette bénédiction plus touchante et qui devait encore davantage porter bonheur, celle d'une âme qu'une cruelle fatalité a longtemps meurtrie.
II y avait là des ahhati^ que Loubère reconnut facilement à leur costume, des Romains de la condition moyenne, des gens du peuple, des enfants. Tout cela regarda stupidement, saus
PAR l'abbé *** 59
passion aucune, sans amour comme sans haine, le monarque en pleurs et reçut cette bénédiction avec indifférence. On s'agenouillait par habitude, on se relevait en riant.
Loubère s'indigna.
— Les misérables! dit -il presque tout haut. Puis il réfléchit.
— Cette royauté est bien morte. Ils n'ont vu là que la voiture et les carabiniers. C'est devant leur roi qu'ils sont muets. Quand du haut du balcon de Saint-Pierre de Rome ils entendent le Benedicat vos que Pie IX fait résonner, jusque sous les portiques circulaires, avec sa voix si pénétrante et si douce, ces mêmes hommes s'inclinent plus bas que moi: ils reconnaissent là le vicaire du Christ Ici ils sont déglace: ils croient ne devoir rien à leur dernier César.
Les larmes du saint pontife, ce jour-là, avaient ane cause. Il savait par sa police privée, indépendante de celle du cardinal- ministre, qu'il se préparait dans la ville une grande manifestation, non seulement autorisée, mais presque provoquée par le comité romain. Le lendemain pouvait être le dernier jour de ces splendeurs temporelles auxquelles personnellement le pieux vieillard doit peu tenir, mais que, par un scrupule de conscience, il voudrait transmettre à ses successeurs.
Les émeutes à Rome n'ont aucun des caractères qui s'attachent ailleurs à ces explosions terribles de la colère populaire, dont l'époque con-
temporaine nous a si souvent donné le spectade. A Rome, rémeute se cache sous le nom bénin de manifestation. Dans Témeute de Paris, la balle et la baïonnette font toujours des victimes ; à Rome, tout se borne, du côté de Tautorité, à force arrestations, et, du côté du peuple, à quelques coups de iame bien affilée dans les flancs des gendarmes pontificaux. En France, Témeutier est un homme pressé qui veut improviser un gouvernement, et qui compte d'ordinaire sur une belle place, que lui donnera là révolution, pour payer son terme ou s'acheter un paletot. L'émeutier romain ne bouge que sur un signal. Le comité recommandet-il la prudence, le patriote le plus enflammé se renferme dans une sagesse exemplaire. Le comité a-t-il besoin de réveiller \m peu l'opinion, de sonder les dispositions présentes du gouvernement pontifical; veut-il se renseigner, par un fait, sur l'attitude que prendra, en face de l'agitation, le général qui commande l'armée française, il dit à ses hommes: Au Corso! Cela signifie: Serrez de près les gendarmes, jouez du couteau avec pru^ dence, vociférez: A bas le pape-roi! mais rien de plus.
L'heure n'est pas venue encore.
On a gardé le souvenir de l'émeute du 2 février 1861. Il s'agissait particulièrement de bien se rendre compte des dispositions de la France. On savait l'ambassadeur très - favorable à l'unité italienne.
— Nous sommes des imbéciles, avait dit l'un des membres les plus actifs du comité. Croyez* vous que les perdrix vous tomberont toutes rôties du ciel ? La politique de l'empereur des Français est de protéger extérieurement le pape; mais si le gouvernement pontifical succombe devant une révolution irrésistible, les troupes françaises, après quelques coups de feu, afin de sauver l'honneur eu drapeau, se retireront au château Saint^Ânge et nous laisseront faire la chasse aux petits zouaves de monsignor de Mérode. Et l'Europe s'inclinera devant le fait accompli.
Un vieillard, qui connaît la France, avait improuvé ce plan comme excessivement dangereux.
— Gardez-vous, avait-il dit, d'une faute énorme comme celle-ci. Le soldat français ne connaît qu'une chose, la consigne. Il vous balaiera sans pitié jusque dans le Tibre. Vous aurez tout compromis par votre impatience. Une manifestation, pas de révolution. .
Ce sage avis l'avait emporté.
Le programme fut celui-ci : étudier la conduite que tiendra le commandant des troupes françaises; bien voir si, dans le cas d'une révolution sérieuse, il prendrait des dispositions énergiques et complètement hostiles au parti national , ou si, résistant mollement, on le pourrait croire disposé à laisser les Romains agir d'eux-mêmes, et trancher ainsi la question.
Telles furent les dispositions prises é*tn haut.
En bas était la tourbe docile prête à faire le coup de main et tenant le couteau aiguisé.
lacomo était depuis deux jours à Rome quand se faisaient les préparatifs de l'explosion qui, grâce aux impatiences générales, paraissait devoir dépasser ce qu'on avait vu jusque-là. A juger les choses à la surface, on aurait pu se tromper et croire sérieusement à une révolution. Le rapport secret fait au pape, sur les proportions que Témeute semblait devoir prendre, était conçu dans ce sens.
Loubère avait vu la ville aux sept collines dans son calme habituel et n'avait eu aucun soupçon. Un homme qui savait tout, qui devait jouer un rôle dans la manifestation, et avec qui il avait passé, le matin, deux longues heures, ne lui en avait pas soufflé mot.
Ils se rencontrèrent sur la place d'Espagne.
— Savez -vous quelque chose de nouveau?
avait demandé cet homme à Loubère.
— Non, avait répondu celui-ci; mais j'ai vu pleurer le pape comme une femme.
— H fait bien.
Loubère ne comprit pas. On devine quel était cet homme.
lacomo, ancien soldat de Garlbaldi, contreban* vVcvi de son état, puissant de muscles, énergique 86 renovictions anti-papales, était un instrument On savaii'rop précieux pour échapper à ceux qui italienne. dans la grande ville le coup de main. ^ré par un des agents du comité.
PAR l'abbé *** 63
— lacomo, on a besoin de toi, demain.
— Très-bien, signor.
lacomo reçut d'abord quelques paoli pour aller boire à la cbute du pape-roi. Puis il écouta sa consigne avec le sang - froid et la fidélité d'un homme toujours prêt à se rallier sous son drapeau.
— Maintenant, attention! avait dit lacomo. Je suis à vous, mais donnez-moi quelques hommes et faites-moi soutenir, au besoin, pour aller faire sortir de leurs cachots de braves amis sur lesquels le saint- office a jeté sa grifl'e.
— Qu'à cela ne tienne , avait dit l'organisateur de l'émeute, ce sera une bonne diversion.
Afin de ne pas être suspect et de pouvoir, pendant ces deux jours, courir toute la ville et rencontrer son monde dans les cabarets où se réunit la plèbe, l'agent du comité était allé prévenir la police qu'un coup se préparait.
— Nous savons cela, lui fut-il répondu.
— Je crois avoir entendu murmurer parmi le peuple qu'on se portera aux prisons.
— Merci; l'avis est bon.
Avec ce petit stratagème digne des Grecs, et que les collègues de l'agent reproduisirent probablement à leur tour, cet homme put embaucher à ciel ouvert tout ce qu'il voulut, sans que la police pontificale songeât à surveiller ses allées et venues. On ne se défiait pas d'un homme qui était venu renseigner le gouvernement.
Le 2 février, à l'heure précise indiquée par le comité, une masse compacte d'hommes déterminés, drapés dans leurs manteaux à la manière antique, occupèrent, sur une grande étendue, le Campo vaccino , les abords du Colisée , la place Navone, le Corso, la place del Popolo et tous les points où la circulation est d'ordinaire considérable.
La police, dès la veille, avait fait silencieusement ses préparatifs comme pour un jour de combat On a toujours des amis dans les deux camps, et ce mot bizarre avait été souvent échangé entre gens de connaissance, sans plus de colère que s'il se fût agi d'un rendez-vous de plaisir.
— Nous nous verrons demain.
— Oui, je vais aiguiser mon couteau.
Les gueux de Rome.
— Où vas-tu, Piétro?
— Il y a du bruit au Corso, j'y vais.
— De quoi te mêles-tu, imbécile?
— Je suis patriote. Quoique je porte des guenilles, je comprends que je suis Romain.
— Eh bien, après?
— Après? j'entends parler des hommes qui sont au dessus de moi. Us sont las de notre
PAB l'awé *** 86
gouTernement de préires. Ils Teuleot m ^débar* rasaer des «loo^iignori» A cbaeun sa place! Des prêtres aux égbses, 4es bommes du monde au gouvernement des choses d^i monde.
-^*- Mon fils, tu parles un beau jargon. On ne disait pas cela de mon temps; mais je ne te comprends pas. V^yoos^ parie clair. Vous voulez chasser la Santîta di nostro atgnare, les moines, les prêtres?
— Pas le moins du monde, vieux père.
— Comment tu ne vois pas que c'est le but définitif de la révolution ?
— Je ne le vois pas, parce que cela n'est pas.
— Allons donc, madona mtal Tu es tûen naff, mon Piétro. Eb bien, mi figliolo, tu travailles à ta perte, à la perte des tiens, à l'abandon de ton pauvre père sur ses vieux jours.
— Je ne vois pas cela: car alors...
— Certainement, tu irais crier: E viva d papa tel
— Que Dieu m'en garde!
— Pauvre fou ! Écoute : qui te donne la liberté, la liberté absolue, sans contrôle, avec toutes ses joies, ses fantaisies, n'est-ce pas el papa re f
— Eh bien ! j'aime mieux une règle, cela fera plus d'honneur à mon pays.
— Le vrai roi de Rome, ce n'ertpas la Santita a noatrû signore, c'est le pauvre. Ta ris.,. Oui, k pauvre, le mendiant, l'homme au manteau gris, sale et troué. Toi, md, nous sommes rois dans
yi •
eettè ville que les beaux esprits appellent la Tille éternelle. Nous sommes rois sur les places publiques, dans les rues, aux portes des palazzi, sous le vestibule des églises. Nous vivons là, nous couchons là, nous prenons là cette bonne fraîcheur que n'ont pas les nobles dans leurs belles salles. Qui te donnera tout cela quand il y aura ici une police à la française?
— Plût à Dieu que tout fût à la française à Rome!
— Ignorant! On le voit bien, tu n'as jamais mis le pied dans ces grandes' villes françaises. On n'y souffre pas un mendiant Une énorme plaque hissée à une potence, aux portes des villes, contient cette effrayante inscription : „La mendicité est interdite."
— Eh bien ! tant mieux ! On forme la jeunesse au travail, et il y a, je le sais, des asiles pour les infirmes et pour les vieillards.
— Mon garçon, on t'a, je le vois, tourné la tête. Mais ces asiles ce sont des prisons.
— Quelle histoire!
— Oui, des prisons, puisque entré là une fois, et encore avec quelle peine, on n'en sort plus. Adieu le soleil, l'air libre, les courses aux lieux que l'on aime, au quartier où l'on est né, aux maisons où l'on a joué enfant! C'est là la vie, signor Piétro, mon fils, c'est la vie ! Être libre au risque de n'avoir pas un bon dineh, c'est mieux qu'une pitance réglée, avec des grilles comme aux cages des bétes féroces. Voilà mes idées à moi.
PAR l'abbb *♦* 67
— Gardez vos idées, mon père, je tous salue.
— Parle*inoi encore.
— Quoi?
— Tu t'es donc mis à aimer le travail?
— Moi, pas du tout, mais je le subirai: cela vaut mieux que d'aller tendre la main, et aller faire remplir son éeuelle à la porte des couvents.
— Voilà encore des idées! Qu'y a-t-il d'humiliant à cela? Les moines ne sont-ils pas des mendiants comme nous? Ne vont*ils pas quêter dans les maisons? Eh bien! ces moines nous relèvent. En descendant à notre métier, ils nous grandissent jusqu'à eux. Mon fils, des moines, et beaucoup de moines, ont été papes. La mendicité, par les moines, est montée sur le siège pontifical. C'est une gloire cela!
— Merci de cette grandeur. Je vois qu'aujourd'hui un ouvrier est estimé et qu'on méprise un gueux. Vos moines qui mendient sont-ils bien vus? On leur donne par routine, souvent par contrainte; on ne veut pas être mal noté. Je vois tout cela, moi.
— Tu me feras mourir dans la tristesse.
— Que je devienne un homme et je vous nourrirai. Adieu, prenez patience. Voilà mon couteau. Gare aux carabiniers de la Santital
— Ah! malheureux fils! Mais, Piétro, écoutemoi donc?
— Que voulez-vous encore, père?
— Tu as quelque raison que tu ne me dis
68 tB XàUflT
pas, pour aller te mêler dans ces émeutes où il n'y a rien à gagner, pour des gens Comme nous, que des coups. Voyons, Piétro, dis tout à ton père.
— Eh bien! voulez-yous le savoir, j'aime Giulleta, la fille du sculpteur Marine.
— Eh bien, épouse-la.
— Elle ne voudrait pas d'un mendiant.
— Mais tu es riche, plus riche que son père. Je me fais plus de revenus en mendiant que lui avec ses statues que personne n'achète, et j'ai dans un petit coin quelques beaux écus d'or, et je te les donnerai, après moi, et si tu veux vivre comme moi.
— Non, je veux travailler avec le père de GiuUeta. J'apprendrai son métier, mais, en attendant, je vais me battre pour l'indépendance de mon pays. E viva Vltalia uma,
— Va-t'en au diable!
Un véritable siège.
Pendant que la manifestation, organisée par le comité, tenait Rome en effervescence, que les troupes pontificales se massaient sur les plijces, que des corps nombreux se détachaient i l'entrée des grandes rues pour les balayer à outrance, f armée d'oconpation, mse en mouvement par les
PAR h'àWBÊ ♦** 69
ordres du commaDdant en chef, arrivait, à son toar, avec une merveilleuse précision, et une tactique que Tarmée pontificale ne connaît pas, pour s'interposer entre les gendarmes du pape, se ruant au hasard, et les conjurés vociférant des cris patriotiques. L'opération fut longue maïs réussit à point On s'avança lentement: les officiers, les caporaux, les simples soldats, avec une politesse toute française, prièrent . messieurs les Romains de leur éviter le petit ennui déjouer de la baïonnette. La masse de curieux qui centuple toujours, dans les cas semblables, les rassemblements, s'écoulait à petits pas. Les gendarmes pontificaux faisaient quelquefois les récalcitrants: ils étaient disposés à trouver les Français trop pleins de mansuétude, et ne déguisaient pas leur mauvaise hur menr de manquer ainsi l'occasion de prouver du zèle. De leur côté, les patriotes romains eussent été au désespoir de ne pas larder quelques-uns de ces bons pontificaux. Il y avait donc du tragique et du comique, en même temps, dans cette singulière escarmouche, où il fut bien et clairement prouvé au comité, que les ordres donnés k l'armée d'occupation étaient très-sévères, qu'on y mettrait des formes tant que le mouvement serait aussi peu sérieux, mais qu'on deviendrait implacable le jour où une révolution serait imprudemment tentée.
Toot ceci se passait au point principal où s'étaient portées les masses curieuses. C'est presque
70 XE MAUBIT
une fête, pour certaines imaginations qu'une émeute: c'est du nouveau. Le spectacle peut coûter quelque égratignure, mais chacun est acteur et se console par là des petits désagréments attachés à son rôle.
La troupe française s'était développée, d'une manière formidable, depuis la plaine del Popolo jusqu'au Colisée, occupant ainsi la grande artère où circule le peuple, et maltresse, par conséquent, du champ de bataille.
On avait prévu ce qui pourrait se passer sur des points isolés ; toutefois la police pontificale avait fait doubler les postes des prisons.
lacomo, en stratégiste habile, avait pris toutes ses dispositions. A mesure que les hommes qu'on lui avait promis se rendaient vers le lieu désigné par lui à l'agent, il les prenait, les entraînait danâ quelques-uns de ces bouges obscurs, où le peuple se plaît tant parce qu'il y trouve la liberté. 11 leur faisait verser des flots d'un vin gépéreux payé par l'or de Loubère. £t quand tous ces hommes, au nombre de trente environ, furent arrivés à cette excitation frénétique, sans laquelle on ne gagne pas de batailles, qu'il eut exalté leur imagination dans une catilinaire où le gouvernement de| prêtres ne fut pas épargné, et dans laquelle il leur rappelait la bravoure et Thumanité que le peuple de Rome avait déployées, il y avait quatorze ans, au moment de la révolution, pour délivrer les victimes du saint-office; il leur dis-
PAB l'abbé ♦♦♦ 71
tribua quelques armes, cachées dans un de ces bouges, et, se mettant à leur tête, les fit marcher, en rangs serrés, jusqu'à la porte de la prison de l'Inquisition.
Le premier choc fut terrible. La police pré- ¥enue tenait en embuscade le double poste qu'elle avait placé pour soutenir le siège. Quelques hommes tombèrent, de part et d'autre, sous les premiers coups de feu; mais l'élan de la troupe d'Iacomo l'emporta. Ces hommes avaient dans ce moment pour eux le nombre, l'audace et la surexcitation des liqueurs fortes. La petite troupe s'aperçut du grand nombre des assaillants et perdit aussitôt courage. La première porte avait été brisée. Les hommes d'Iacomo s'étaient emparés du corps de garde et déjà l'officier qui commandait ce poste, retranché derrière la seconde porte, songeait à éviter, pour lui-même et pour ses soldats, une efifusion de sang inutile, lorsqu'une forte escouade de troupes françaises déboucha de la rue le long de laquelle s'étend le préau de la prison, lacomo avait ses sentinelles: il fut averti par un coup de sifflet. Il fit signe à ses compagnons, Us sortirent à la hâte du corps de garde et prirent plusieurs rues tortueuses, peu connues des Français; presque tous se sauvèrent ainsi avec leur chef: un très-petit nombre furent faits prisonniers.
lacomo, couvert de sang et de poudre, se cacha pendant quelques jours. Quand il crut pouvoir sortir sans danger, il alla trouver Loubère
-^ J'ai été dans aoe inquiétude noTtelle, mon ciher lacomo, lui dit l'abbé, quand je ne vo«s ai plus revu, après la manifestation; je me suis dît: lacomo était dans la bagarre, les gendarmes l'an-* ront pris. Je suis allé aux informations. J'ai su qu'une lutte sanglante avait eu lieu à rinquisition ; je me suis alors cru certain que mon brave la*' como s'était fait tuer là; et j'étais presque tenté d'accuser la Providence qui ravissait à mon pauvre Julio un de ses meilleurs protecteurs. Enfin vous voilà. Vous vivez, je suis heureux de vous voir et j'espère dans l'avenir.
— Ce sont vos diables de Français qui ont fait tout le mal. Quelle expédition! j'en eusse été fier toute ma vie. Comme j'avais mené ça! Un général ne fait pas mieux manœuvrer cent mille hommes. Que voulez-vous? je n'ai pas de chances.
^— Tout n'est pas fini, lacomo.
— Ohi non, je suis encore là. Il me reste du sang dans les veines et des idées dans la tète. Avez^vous encore quelques restes de ces pièces jaunes?
— Bien peu.
— n faut bien tout risquer. Allons! ne fer* dons pas courage, je vais combiner quelque chose.
-^ lacomo, vous êtes un homme de cœur.
PAB VàWUà *** 7*
Osteria délia Sabina.
Cétah le 10 février 1861. Trois hommes robustes, à l'air martial et déterminé, portant le ?è« tement des paysans de la campagne romaine» fioupaient, à la pâle luenr d*une lampe, dont la grosse mèche, aspirant un reste d'huile, répandait une odenr fétide, dans l Osteria ddla Èaiina, auberge fréquentée par les pâtres de passage à Rome, par les contrebandiers, les mendiants de profeseicm, les voleurs et ces hommes suspects qui ont pour état d'être prêts à tout. La maison, de la plus chétive apparence, n'avait qu'une porte d'entrée sur une petite, place irrégulière située sur la rive gauche du Tibre, près de cette déli* cieuse miniature architecturale qu'on appelle le temple de Vesta. En bas étaient une salle assez vaste, noire et enfumée, quelques chambres, la cuisine et des celliers. Le haut avait une douzaine de chambres hideuses séparées par un cor*^ ridor obscur et sale. Quand il y avait presse, que beaucoup de paysans, à certaines époques de l'année, descendaient des montagnes, les chambres devenaient pendant la nuit des fourmilières humaines; dix, douze hommes s'entassaient sur des paillasses et des matelas. Deux mauvais lits, dont les draps étaient rarement renouvelés, faisaient
74 LE MàUBIT
tout l'ameublement de ces chambres. L'hôtesse était la signora Giuslina, vieille matrone aux larges hanches, à la tête carrée, aux traits rudes mais beaux, et présentant le type des femmes du Transtevère, mais flétri par l'âge, par le travail pénible, par la vie humiliée et douloureuse. Cette femme n'avait eu qu'un fils: elle l'avait envoyé se joindre à ceux qui défendaient Rome contre l'armée française. Le jour de la prise de la ville on lui rapporta un cadavre.
La maison de Giustina était une maison sûre. Là on pouvait tout dire. Plans de conspiratioa contre le gouvernement papal, projets d'enlève* ment, coups à faire sur les routes, effractions, escalades, bandes à organiser pour tenir la campagne, se combinaient là à cette longue table où les hôtes, assis sur des bancs, s'appuyaient fièrement sur le coude en buvant un petit vin liquoreux, fade, qu'on récoite sur les versants des montagnes d'Albano et de Velletri. Giustina était une mère pour ces héros, de toute sorte, qui formaient sa clientèle. Un seul trahi une fois, VOsterta eût été déserte. La dame était bien avec la police romaine à laquelle elle servait, sons main, une petite rente annuelle, sous le nom de Buona mano^ que les agents se partageaient Elle donnait largement à tous les capucins et autres quêteurs. Une madone placée dans une «niche, à I'ub des angles de la place, était entretenue par elle de belles robes et d'une lampe brûlant perpétuel*^
PAB L
lement Jamais elle ne manquait de faire ses pâques.
— Comme cela , disait un des trois personnages, qui paraissait dominer Jes deux autres, vous êtes hommes à ne pas reculer?
— Oui, signor.
— Il y a dnq cents scudi.
— Va pour cinq cents scudi.
— Mais il y a du danger.
— Allons donc!
— Nous aurons à escalader une haute mu* raille.
— Nous escaladerions l'enfer.
— Nous pourrons recevoir des balles.
— Elles nous connaissent
— Alors c'est fait?
— Sans doute, nous sommes des hommes, c'est tout.
— A minuit, je viens vous prendre. J'aurai une échelle de corde, des revolvers à plusieurs coups, chacun le nôtre; si nous sommes attaqués, n'importe où, faites feu et tuez le plus que vous pour^ rez. U s'agit d'un enlèvement, ce n'est pas la fin du monde, quatre chevaux nous attendront U faudra marcher toute la nuit, traverser Subiaco et déposer au delà de la frontière, à Rocca-San- Stéplûino, hors des recherches de nos sbires, la personne enlevée. Mais cinq cents scudi ! Ils vous seront comptés demain ici à la même heure; et je les dépose entre les mains de notre digne hô<tesse. Signera, approchez.
76 LB IIADDIT
Ec jetant 1m scadiavec fracas Mir ta tabk», il en fit cinq piles qu'il aligna devant la danae.
— Vous lea vùjeij serree-nous cela jusqu'à demain soir 0t prépares^nons un bon souper.
Les yeux des deux homnies brillaient d'uH éclat inaccoutumé sous leurs noirs sourcils. Ds allèrent prendre quelques heures de sommeil. Giustina devait les réveiller.
Les trois hommes de POaierta délia Sabina arrivèrent, vers minuit et demi, dans une rue silencieuse formant Textrémité de Tun des quartiers les plus isolés de Rome. La nuit était affreuse: le ciel semblait tomber en cataractes sur la ville étemelle. Le vent d'orient soufQait avec puissance et amenait, de moments en moments, des averses épouvantables. Ces hommes, enveloppés de leurs manteaux, après avoir marché quelque temps, sans se dire une parole, s'arrêtèrent devant une longue muraille, d'une assez grande élévation. Les ténèbres étaient profondes. Le chef alluma une petite lanterne, et déroula une échelle de cordes qu'il jeta avec ses crocs au sommet de la muraille; il monta le premier et fut suivi de l'un de ses complices. L'autre resta dans la rue. Le chef, une fois descendu, s'était rendu à une porte, en se servant des mains pour se retrouver au RHlieu de la nuit sombre, ne voulant pas se servir de la lanterne sourde de peur d'être aperçu. Il tira de sa ceinture d'énormea cleli qu'il essaya à une grosse serrure
PAU h'Awi f** n
extérieure «ttechée fortement à une porte baese et épaisse, comme «elle 4'uh eachot..
La première clef introduite «'eobarrasea dans la serrure, qui était fort compliquée, il fallut un bon moment pour la retirer. Ce ne fut pas sang secouer fortement la porte et sans produire quelque bruit. Quelques autres clefe furent essayées inutilement. Enfin un pasae-partout saisissant le pêne, le retira avec un bruit perçant qu'il fut un* possible d'éviter. La lourde porte roula sur ses f^nds. Le pi'isonnier, que le premier bruit avait réveillé d'un profond sommeil, se trouva debout
— Suivez-moi, dit lacomo, vous êtes délivré. Arrivé au pied du mur, où je vais vous conduire, vous n'aurez qu'à gravir une écbeile de corde. Je vous suivrai. Un bomme vous attend dans la rue. Surtout silence absolu!
Julio sort en tenant la main de son sauveur: bientôt il touche la corde libératrice. Il monte, le chef fait ensuite passer l'homme qui était venu avec lui, et quand il est assuré qu'ils sont libres l'an et l'autre, et hors de danger, il se met en mesure de gravir lui-même. Il était élevé déjà à quelques pieds du sol, quand une voix terrible se fait entendre. Une main de fer le saisit et Tentratne. C'était le geôlier qui poussait des cris ^i appelait au se(2purs. La sentinelle entend du bruit, tire un coup de feu, les soldats, endormis dans le corps de garde, arrivent bientôt avec des torches allumées. Pendant ce temps-là deux hommes
78 LE luuDrr
ont lutté dans les ténèbres. Le geôlier se sent étouffé dans une étreinte terrible. Il est saisi à la gorge. Il dégaine alors un large poignard suspendu à sa ceinture et il étend à ses pieds, raide mort, son adversaire.
Quand les hommes de garde arrivent, que la lueur des torches éclaire la scène, le geôlier regarde l'homme étendu à ses pieds, c'est son voisin de Vetrala, son ami le contrebandier lacomo.
Quant à Julio, aidé par une main vigoureuse, il était tombé, plus mort que vif, de l'autre côté de la muraille.
PAR l'abbé ♦♦♦ 79