SEPTIÊBIE PARTIE. LE GRAND THÉÂTRE. LA GRANDE LUTTE
Louise à Paris.
L'évasion de Louise, de la belle retraite de Notre-Dame de Forcassi, avait fort surpris les Jésuites. Qui eût songé à aller dénicher là une jeune fille, dans ce pays de montagnes mal famé pour ses contrebandiers et ses bandits? Comment l'habile Denis avait-il manqué son homme et n'a* vait-il pas eu l'idée, avec le secours du délégat, de faire saisir Julio, le jour où, s'étant présenté à Viterbe, on pouvait soupçonner que le secret de la retraite de Louise lui était connu? C'était là de la police élémentaire; et dans un pays où la liberté personnelle n'existe pas , qui se fût occupé de l'illégalité de cette arrestation ?
Les Jésuites étaient furieux. Ils sentirent à merveille les graves conséquences que pouvait avoir pour eux dans l'opinion publique, en Europe, l'i-
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dée qu'ils avaient pris quelque part à l'odieuse séquestration de la sœur de Julio surtout au moment où les tribunaux français retentissaient des débats de séquestrations semblables. £t l'on se souvient que, dans ces débats, le beau rôle ne fut pas pour le clergé régulier.
Ce que les Jésuites redoutaient surtout, c'était l'explosion qu'amènerait en France le récit de la séquestration et de la délivrance de mademoiselle de la Clavière fait, par elle-même, dans un monde particulièrement ennemi des Jésuites. Le journalisme libéral, toujours avide de pareilles nouvelles, si compromettantes pour les Pères, qui, depuis quelques, années surtout , s'étudiaient à ne se compromettre en rien, tant le sol était brûlant sous leurs pieds, allait recueillir cette aventure romanesque, qu'on croirait impossible en plein dix-neuvième siècle, et en servir un bon plat à plusieurs miliers de lecteurs. C'était là un danger réel; il Caillait y penser.
Le jour que Louise, après s'être séparée de Loubère, qui partait lui-même pour Rome, arriva à Lyon , encore convalescente , pour se rendre de là à Paris: elle ne fut pas peu étonnée de se voir aborder, dans l'bôtel où elle descendit, par ua étranger qui prétendait avoir à lui taire, à elle, mademoiselle Louise Julio de la Claviène, une coni* mtusication de la plus kaute importance.
La première pensée de Louise fut pour son frère. Était ^ il parvenu à trouver <iuelqu'un qui
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pât donner de ses nouTèUes à sa malheureuse sœar? Peut-être œém^, ô beabeur! était-ce la nouvelle de sa délirrance? Elle reçut cet homme.
— Je vais êlre franc avec vous, mademoiselle, lui dit-il, je suis un envoyé des révérends Pères Jésuites. Mais je ne viens pas à vous en ennemie Au contraire, je vous apporte des proposilions de paix.
— Parlez, monsieur.
— Je dois d'abord vous demander une chose : Croyez- vous que les révérends Pères soient étrangers à tout ce que madame la ciiomtesse *** a fait contre vous dans un moment de zèle inconsidéré?
— Je n'en sais rien.
— Eh bien, mademoiselle, je puis, sur mon honneur personnel^ et sur celui de la compagnie, vous affirmer qu'ils n'ont su l'aventure que huit jours après votre départ de Saint-Aventin.
— A quoi bon ce que vous me dites là?
— Le voici: c'est que maintenant, dans l'intérêt du bien, pour éviter d'autres scandales, eh! mon Dieu! il y en a déjà trop, il serait d'une extrême importance de jeter un voile sur le passé. Les révérends Pères sont puissants; les atteindre est difficile; faire du bruit n'amène pas a grand'chose. Il est probable, mademoiselle, qu'une vengeance est au dessous de votre noble cœur. D'ailleurs vous êtes chrétienne, et je croirais vous offenser en vous prêchant le pardon des injures^
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Et s'il y a eu injure de la part des révérends, elle est certes^, j'en prends Dieu à témoin, bien involontaire* Je suis donc chargé de vous proposer un accord amiable. Vous prendriez le simple engagement verbal, tant on a de foi dans votre parole, de vous retirer pai^ble, n'importe dans quelque petite ville que ce soit, mieux en* core dans une campagne, et là de jeter le voile d'un silence éternel sur ce qui s'est passé. Les révérends Pères sont moins durs qu'on ne le suppose. Ils ajouteraient mille francs par an à la pension viagère que vous a laissée madame votre tante.
— Vous n'aviez que cela à me proposer?
— Mais mademoiselle, j'oubliais l'essentiel. Les révérends Pères qui sont puissants à Rome, prendraient l'engagement de faire sortir votre frère des prisons du saint- office où quelquefois, — c'est, dit-on, un tribunal très-sevère, — Ton peut passer de longues années, à condition qu'il consentirait à se retirer dans quelqu'un des nombreux couvents de la ville où il finirait paisiblement ses jours.
— Je ne puis prendre d'engagement au nom de mon frère, monsieur. Quant à ce qui m'est personnel, je n'ai rien à accepter des Jésuites, mieux vaut la misère et la mort que de devoir quelque chose à mes spoliateurs. Quant à madame la comtesse de **, un souvenir sacré est pour elle une sauvegarde. Le nom de celle qui
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fat Tamie de ma mère ne sera jamais prononcé par moi.
— Prenez garde, mademoîseile, vous vous repentirez peut-être de n'avoir pas aceepté l'intervention des Jésuites en faveur de votre frère.
— J'abandonne cela à Dieu. Je vous salue, monsieur.
Cette parole fut dit d'un ton à ne plus permettre de continuer l'entretien.
L'agent se retira. C'était Denis qui, de retour d'Italie, et muni d'ordres secrets du révérend Père général, était parvenu à découvrir Louise dans sa retraite de Lans-le-Bourg.
Louise, maintenant édifiée sur l'habileté policière des Jésuites, remarqua que ^ cet homme ne la quittait plus. Il se trouva à la gare et monta en wagpn en même temps qu'elle, le jour où elle partit pour Paris. Il eut toutefois la pudeur de ne pas venir s'installer dans le même compartiment.
Quand Louise prit une voiture, pour se faire conduire à un hôtel de la rue de Grenelle-Saint- Germain où elle descendit, Denis était en fiacre derrière elle. Le lendemain elle chercha un appartement. Elle s'y installa. Une demi-heure après, on savait chez les Jésuites que mademoiselle de la Clavière demeurait rue de la Barouillère, n^ 5.
Cette maison était calme et silencieuse: il ne passe pas quelquefois une voiture en vingt-quatre heures dans la rue de la Barouillère, proprette
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eependant, faien aérée, asses large^ munie de trotr toirs, mais ayant peu de maisons ouvertes aur la rue: c'est une vraie solitude «i seki du bruyant Paris; asile destiné à des âmes blessées qui viennent y chercher l'isoleaient da monde; à des penseurs qui ont besoin de recuetlliefneDt ; à des amoureux fugitifs qui redoutent les égards.
Le n^ ô se compose de deux corps de logis, l'un donnant sur la rue avec une porte cochère, c'est là que se trouve la loge du portier: l'autre au delà d'une petite cour pavée, triste et sans grâce, n'ayant, pour l'égayer, ni un massif de' pervenches aux fleurs bkues, ni quelques iris aux feuilles en glaive, ni une humble giroflée étalant, aux premiers jours du printemps, ses petites corolks d'or.
L'appartement de Louise était simple comme elle et en raison de sa modeste fortune. A l'entrée, u» petit vestibuk de deux pas au carré, un salon, deux chambres, l'une pour le frère absent, — quand on aime on espère toujours, — l'autre pour elle; plus, contre l'entrée, un petit recoin appelé par hyperbole une cuisine. Le tout au quatrième.
Par exemple, c'était d'une propreté exquise ; et si le frère eût été là, c'eût été un Louvre, auprès du presbytère de Saint-Aventin. j
Louise revenait là le soir, heureuse ou triste selon qu'elle avait réussi ou non à exciter la corn* I misération du gouvernement français en fa veuf J
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lia cher prisonniar. Le joar oà elle «vait su o{fi<deiienient qu'une dépêche diplomatique chargeait Tambassadeor de réclamer Julio, elle éCait tombée à genoux ; et l'humble réduit s'était iliumioée pour die, comme s'il eût été changé en l'une des saiks féeriques de l'Âlhambra.
Parmi les personnes distinguées du grand monde, auprès desquelles Louise fit des démarches pour obtenir des protecteurs, était la baronne de Vourabel: de la société intime de l'impér»* trice, elle jouissait à la cour d'une faveur toute particulière, bien qu'aucune fonction ne l'y atta* chat. Appartenant, par sa mère, à la plus haule aristocratie du faubourg Saint-Germain, elle avait dans cette société de nombreuses relations. La baronne était donc admirablement bien posée dans le monde.
Le nom de Louise ne lui était pas inconnu. Madame de Tourabel était fille d'un général d'ar* tillerie. Elle avait habité T. pendant sa première jeunesse, et eUe avait même été liée assez inti<mement avec la famille de la Clavière. C'était une femme d'un grand mérite. EUe unissait deux choses , rarement associées , la finesse et la bonté. Elle s'intéressa vivement à Louise, et lui donna des lettres de recommandation très-chaudes pour le ministre des affaires étrangères.
Louise n'abusa pas de l'accès facile que lui avait donné auprès d'elle l'exceUeRte baronne de Tovrabel. Dès visites rares, que la grande dame
trouvait toujours trop courtes, maigre le tourbillon de plaisii*8 et d'affaires au milieu duquel elle vivait, établirent pourtant entre ees deux femines, dignes de se comprendre, un lien d'intimité qui fut pour Louise, dans son isolement au milieu de la grande cité, une consolation puissante. C'était surtout sur le crédit de la baronne que reposaient les espérances de Louise pour son frère; et la baronne, qui trouvait en sa jeune amie l'idéal de la beauté de l'âme et du corps que rêvent les romanciers, les artistes et les poètes, s'attachait à elle, de plus en plus, et ne négligeait ni soins, ni démardies, quand il s'agissait des intérêts de Julio.
Madame de Tourabel raconta à la cour et dans le monde, avec les détails les plus piquants, le roman de la séquestration de Louise, le coup de théâtre de sa délivrance par Julio, brisant la clôture des bénédictines de Notre-Dame de Forcassi.
Lquise et Julio devinrent les héros du moment dans ce monde si avide de dnses nouvelles.
En pays libre.
> Gomment lacomo avait-il pu se procurer la clef dont il s'était servi pour ouvrir la cellule, de Julio? Chose pareille serait très -difficile partout
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aitteurs qu'à Rome. Mais là, il n'y a rien d'impossible. DerDièrement eacore, n'a-t-on pas enlevés, à la barbe de Tautorité pontificale, les pièces d*uo fameux procès? Se procurer la clef d'un cachot n'était -pas un plus grand (our de force.
Voici ce qui s'était passé.
Le geôlier chef des prisons du saint -offiee avait été tué dans Téchauffourée du 2 février» Celui qui le remplaça était un ancien contrebao* dîer de Montalto» qui, ayant mal réussi dans cet honnête métier, s'était décidé à venir à Rome chercher le pain du jour dans quelque oondition de domesticité. Il avait eu la recommandation de monsignor le délégat de Viterbe, et grâce au bon certificat de «e personnage, auquel il avait rendu quelques uns de ces services qu'on n'avoue pa* avoir reçus, mais qu'il est prudent de ne pas ou-> blier, Nicolo était arrivé à la haute fonction de geôlier du saint-office. . C'était, du reste, un véritable hercule, un homme au regard de Uob et dix fois plus terrible qu'il ne le fallait pour gar-^ der des êtres inoffensifs, tels que la Catarinella, l'extatiqne de Yitexbe et le bon Julio.
lacomo, une fois convaincu que, dans la po^ lice romaine, nul ne le soupçonnait d'avoir pris part au terrible assaut de la prison, -*-* car, ce jour-là, grâce à une énorme barbe postiche et à 4es sourcils teints, il s'était donné un visage en rapport avec le rôle, — se mit à rôder autour de la prison, ekerohant à inspecter la place. C'était
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pea de tourner autour de ces havtes mvraiiks, de voir ce guichet où ii avait si vatDammeiit fait le coup de feu; il fallait pénétrer là.
Un beau matiu^ lacooio paya d'audace. Il frappa fortement au guichet, demanda , la tête haute , la parole ferme , à parler au signor geôlier en chef. Il se nomma, se dit de Yiterhe, parent, quoiqu'un peu ^igné, de la sîgnora Laura Doni, qu'il savait être dans les prisons del eanto offieto. .
Le geôlier le reçut au guichet, ie toisa d'oD regard d'aigle.
*-*- La signera Doni n'a rien à voir avec personne, répondit-il au nouveau venu.
Puis, se reprenant:
-*- Mats per Dio Bacchol •'— c'était le jure» nent de Benoit XVI, ne nous étonnons pas que ce fût celui d'un geôli^'r du saint'-office, «^ il me semble, mon brave, que je te recomiais.
laoomo se crut perdu ; mais, sans trahir vsr eune émotio», il regarda, impassible, cet homme et attendit.
T*T. Tu es laoomo I
— Et toi, qui esi-tu ? Je t'ai certainement ▼« autrefois.
— r. Nicolo. « '
-r>* Serron»^nous donc la main^ nous sommes la fine fleur de Vetrala.
ËD effet, ils avaient passé ensemble toute leur jeunesse ; ensemble ils avaient fait le rude appren^ tissage de ^ntrebandier. Puis, ckacifen de son
PAft l'aibb **^ 89
oéCé «Tët exercé ses petits taleots., et depois pln^ BÎenns «anées ils ne tétaient pas rencontrés.
L'entrevue fut celle de vieux anus.
lacoiao, coBspiétemeDl rassuré, prit un ton protecteur.
^^ Nicolo, tu lais là un bien vilain métier. Que diable i tu tiens les autres sons ciefi Mais tu es en prison toi* même. On n'entre pas ici pour te voir aussi facilement que ches un car^ dînai. C'est un bien joli pays que nos montagnes. Viens donc avec nous prendre un peu de liberté; tu es jaune, tu es maigre.
^-* Mais je gagne de l'aident.
— Bon! laisse donc tout ceia. Je te ferai marier. Une bonne et grosse femme t'apportera ufte petite dot , tu auras ta maison à toi. Je veux absolument t'arracber de là.
-^ Pas facile, ma vie est ici toute gagnée. Dans les premiers jours, le métier de geélier m-a paru dur; et puis cela me semblait singulier, à moi qui tant de fois ai failli de me faire incarcérer, d'entrer en prison pour y garder de pau»vres diables qui ne sont pas capables de faire du mal à une mouebe. Maintenant, j'y suis accoutumé. D'ailleurs, que faire à l'air des ebamps?
— Ma foi, on y est libre.
— * Que veux*tu, iacomo? €'e8t une singulière béte que l'bomme. Je suis fait à mon es-* clavage.
-1^ Eh biea, puisque tu es mon ami, parle-
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moi de cette paayrs Laura, ^ui a fiait heauciHip de bruit dans dos oiontagnes. Je la ris partir diablement accompagnée.
— Oui, j'ai rbonneur de servir cette gracieuse dona. Elle me fait des prophéties terribles. C'est sa manie, vois-<tu, de prophétiser. Tu sais cela, puisque tu es son parent. . Chaque fois que je lui porte sa pitance, elle me dit un tas de choses que je n'écoute pas. Entre nous, je la crois un peu folle.
— r II y avait ans» avec elle un Français. Estil ici?
— Ah ! oui , un prêtre. Oh ! celui-là est doux comme un agneau.
-^ Quel est son crime?
.— . Oh! son ci*ime; on n'est pas ici pour des crimes, lacomo. Le pauvre garçon est, à coup sûr, un honnête homme. Mais à Rome nous sommes sévèresi sur certaines choses.
— Il n'est pas jugé?
— Ab! oui, jugé! On ne se presse de juger nulle paît et moins ici encore qu'ailleurs.
Et il ajouta d'un ton grave:
— Tiens, lacomo, vois lâchas son cachot, le premier au coin; le deuxième est celui de la dona.
lacomo examina la position du cachot et supputa lai hauteur de la nraraille qui donnait sur la rue.
— U me semble qu'on pourrait Ifnanchir facilement le mur du préau.
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— Franchir 1 Tiens, tu es fou. Le préan est ici affaire de luxe. Il faudrait d'aliord sortir du cachot. Or notre monde ne sort jamais.
— Pas même pour resfûrer l'air quelques instants?
— Non. Il parait qu'on peut se passer de cela. Vois-tu, laeomo, ceci n'est pas une prison convoie celle que le sainte-office avait autrefois. J'ai vu cela en 1848: c'était à n'en pas dormir de six mois. Ici tout est provisoire. Quand nous serons débarrassés de ces maudits Français, nous reprendrons notre palais, et nos bons petits ca* chots souterrains. On n'a pas voulu faire de dé^ penses ici : cela doit durer si peu de temps. Des portes neuves et des serrures fortes, voilà tout ce qu'il fallait Et tu vois que ces serrures sont solides.
— Oui» si j'en juge par les clefs.
. Et, dans ce moment, lacomo s'était mis à re* garder les grosses clefs suspendues à un crochet, dams la chambre étroite et basse de Nicoloi
— Diable, oui, c'est énorme ce» clefs. Chaque cellule a sa clef spéciale ?
— Oh! noa Voici la clef des cachots de la première cour que tu vois là ; elle sert pour lee douze cachots.
Et Nicole montrait à son ami les clefs de chaque cour.
Pendant cette exhibition, lacomo, qui avait l'œil scrutateur, comme tous les oontrehandiers.
avait examibé la clef de la preniére cour, et, ai^c une admirable |)reste8se , il Favait appliquée sur un peu de cire molle qu'il avait à la main. 11 cauaa ensuite quelque temps avec le geôlier avec une grande liberté d'esprit, l'engagea, mais inutileaiient , ce dont au reste il se souciait fort peu, à changer de métier, et sortit en disant :
— Adieuy Nicolo, je reviendrai causer avec toi, avant de partir pour Yetrala. A bientôt, j'espère!
£q sortant de la prison, lacomo s'était rendu chez un serrurier. Il avait fabriqué un contt;: s'était dit concierge du duc de San-Claro; il avait perdu la clef du caveau où était le vin de choix de M. le duc; il ne voulait pas que M. le duc s'aperçûl; de sa négligence. Il avait montré à l'ouvrier la forme de sa clef, qu'il avait exécolée lui-même sur terre plastique d'après l'empreinte. Comme il promettait de payer largement, le serrurier ne s'avisa nullement de douter de la véracité du récit. Un serrurier est sans doute pins difficile à corrompre qne n'importe quel employé de la bureaucratie romaine, mais ce n'est, après tout, qu'une question d'argent, et l'argent ne manquait pasià lacomo. Le lendemain, lacomo vint prendre la clef.
U allait sortir après avoir payé. Mais tout à coup, paraissant se raviser, il se retoimia et dit au serrurier:
'**- Dans le cas où cette def ne pourrait ne
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servir, voudriez-vouB me confier «» de tob passer partout?
L'homme avait dit aoi» d'abord. Mais lacomo tira de sa poche quelques soidi ; les derniers scrupules an serrurier disparurent, et iacomo, muni de la clef et du pesse-partout, partit pour l'expé*dition dont nous avons déjà vu ie dénoûment.
Julio, tombé dans la rue tout ébahi, et comme sortant d'un rêve, avait été secoué fortement par les deux amis de lacomo, qui, se précipitant dans une petite rue tortueuse, située en face du préau àà la prison, échappèrent, à temps, à la battue de ronde faite par les soldats du poste. Ils trainèrent Juho, plutôt qu'ils ne le conduisirent. Jusqu'à la porte de la ville où des chevaux étaient préparés. Il y eut un moment d'hésitation terrible. Où était lacomo? Fallait-il l'attendre? Il ne s'était pas servi de l'échelle de corde pour remonter sur la muraille du préau. Avait-il été arrêté au dedans ? S'était-il sauvé par quelque stratagème? Avait-il succombé dans la lutte? Julio voulait attendre son libérateur; mais les deux hommes, plus expérimentés, se décidèrent pour on prompt départ. Toute la police à Rome allait être à leurs trousses. Il eût été d'une suprême imprudence de rester là plus longtemps.
Les deux hommes et Julio, accompagnés d'un guide, prirent la route de Rocca^San-Stephano, la première bourgade qui se trouve dans l'Apennin, au delà de Subiaeo, sur la frontière napolitaine.
Les sbires poDtifieaax ne pourraient plus là les atteindre.
Loubère, rendu dès la veille à Rocca-San-Stephano, attendait, avec une impatience fiévreuse, le résultat de cette nouvelle tentative, la dernière que ses finances épuisées lui eussent permis de combiner à l'aide du courageux lacomo.
Quel ne fut pas Tétonnement de Julio, quand la première voix qu'il entendit, en entrant dans la bourgade napolitaine, fut celle d'un Français qui lui cria : Monsieur Julio! Pendant toute la route, ses deux compagnons de voyage n'avaient pu lui donner d'autres renseignements que le récit de Voatende délia SoMna, Les deux braves avaient cru d'abord, très-naïvement, avoir été engagés par lacomo, leur ami, pour enlever une jeune fille. Ils étaient coutumiers de pareilles expéditions; mais enlever un prisonnier du santo offizio^ c'était grave; et ils y eussent pensé à deux fois, si lacomo, connaissant les terreurs qu'inspire ce nom seul à la population romaine, n'eût pas eu l'habileté de se taire là dessus» Ils ignoraient les circonstances qui avaient précédé leur coup de main, et le nom de Loubère ne pouvait avoir été prononcé par eux.
C'était donc une énigme pour Julio. Le Français s'avança, serra la main de l'abbé avec un véritable tressaillement de bonheur. L'obscurité ne permettait pas à Julio de distinguer les traits de ce nouveau personnage et le son de sa voix, altéré par l'émotion, ne lui rappelait rien de distinct.
PAR l'absé ♦♦♦ 95
— Je «aifi Loubère, celui que vous avez sauTé à Saint- Aventin. Je suis venu acquitter cette dette à Rome. Mais où est donc lacomo?
Julio comprit tout. Loubère était son libé« rateur.
ni
Encore un meurtre.
Julio, si longtemps privé de toute communication avec les hommes, attendait, avec Fanxiété la plus vive, que Loubère lui donnât l'explication des événements étranges qui venaient de se passer, et dans lesquels il avait une si grande part; et par dessus tout il voulait connaître le sort de sa sœur.
Loubère lui raconta l'heureuse délivrance de Louise à la frontière ; son arrivée en Savoie ; l'entrevue touchante de Lans-le-Bourg; enfin les démarches qu'il avait faites à Rome, et l'inutilité des efforts de l'ambassade française auprès du gouvernement pontifical.
La fusillade du 2 février lui fut expliquée, lacomo avait été deux fois son sauveur, et malheureusement on ne pouvait guère douter qu'il ne fût tombé victime de son dévouement, dans sa lutte avec le geôlier.
Les deux prêtres français reçurent l'hospitalité la plus généreuse chez le révérend père Villeta,
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«ipérieur de» Théatins de Rocca-San-Stephano. C'était un de ces prêtres à idéei libérales, qui ont eu le courage de résister aux passiona réactiminaires dominantes dans le haut clergé. Une fièvre lente dévorait depuis longtemps Julio. L'honoaie accoutumé à la vie libre, à Tair pur de la montagne, à cet exercice de chaque jour. Tune des grandes lois de l'hygiène, s'était vu jeté tout à coup, comme une bête fauve, dansT un réduit où l'air ne se renouvelait jamais, et oii l'on pouvait à peine ' faire trois pas pour se donner un peu de mouvement. L'infortuné n'était plus reconnaissable. Ce jeune front s'était dépouillé; sa chevelure avait blanchi et l'organisme avait éprouvé une atrophie générale, semblable à celle d'une plante privée quelque temps de chaleur et de lumière. Le saintoffice avait pris Julio dans sa force d'homme; le cachot, ouvert par 4e généreux contrebandier, rendait à la liberté presqu'un vieillard.
Loubère, avant de quitter Lans-le-Bourg et de franchir le Mont-Cénis pour se rendre à Rome, était convenu avec Louise de lui écrire régulièrement chaque semaine. Il avait été fidèle à sa parole. C'était le jeudi qu'arrivaient de Rome les lettres de l'ami de Julio. Elles étaient adressées poste restante, à Paris. Quelle joie pour Louise de se rendre à la rue Jean-Jacques-Rousseau, et d'y trouver une lettre, qui lui disait au moins un dévouement, si elle ne contenait pas Fespérance immédiate d'une délivrance. Le style de Loubère n'était paa cicéro-
PAR l'abbé *** 97
DÎen. Il y avait un ^eu là du paysan, du soldat et de i'horame d'Eglise. L'éducation cléricale déteignait sur les accessoires, le ton général était militaire, le fond des idées était bon. C'était là que se montrait le montagnard.
Ce que Loubère n'avait jamais su à Rome, c'est que toutes les lettres étaient lues par la police pontificale. Louise l'avait compris, à certaines déchirures des enveloppes, qu'on n'avait pa^ su éviter, et il était facile de voir qu'un faux cachet avait été substitué à celui de Loubère* Sous ce gouvernement papal, proclamé si doux, si paternel, les secrets de famille, les secrets de cœur, ceux, plus sacrés encore, de la conscience, sont livrés à la profanation, d'une police brutale, payée par celui qui remplace le Christ sur la terre. Nul n'y échappe, et depuis l'occupalion française, jusque dans ces derniers temps, les lettres mêmes des femmes des officiers supérieurs qui commandent nos troupes, doivent être insignifiantes, si l'on ne veut pas que le cardinal Antonelii répète ce qu'on aura écrit de Rome, dans la plus secrète intimité. C'est un trait d'histoire contemporaine, qui ne doit pas être perdu, pour qu'on sache à quel degré de civilisation se maintient le pouvoir qu'on voudrait éterniser dans la Rome moderne.
Loubère ne se doutait pas que des copies
de ses lettres étaient adressées à l'archevêché
de.Chambéry, et qu'elles^ devenaient contre lui
une charge accablante. On deviné bien qu'avec
98 LE MàUftlT
son ton, ses allures, tout était là d'un oompromettant à perdre un homme moins suspect que lui par ses antécédents.
Voici Tune des épftres, peu louangeuses pour Rome, qui furent lues par la police pontiâcale :
„Savez-vou8, mon cher premier vicaire de là paroisse de Lans-le-Bourg, que, malgré le respect qu'un second vicaire doit à son supérieur dans Tordre de la hiérarchie, j'ai ri comme un fou en lisant votre lettre. 0 mon cher enfant! comme on voit Lien que vous sortez de dessus les hancs, encore tout rempli de ces illusions qui vont se dissiper une à une et cela bien vite: car vous avez le cœur droit et beaucoup d'esprit. Je désire pour vous qu'au jour de la débâcle, la foi ne soit pas emportée avec le reste.
„Je ne suis pas allé, croyez-le bien, dans les États romains uniquement pour baiser la mule du pape. J'avais un autre but (je vous raconterai cela plus tard), ce but, je suis près de l'atteindre. Il me faut encore quelques jours, pendant lesquels je n'ai point à agir. Or, l'inaction, pour un caractère aussi impatient que le mien, est un supplice, et pour adoucir ce supplice et passer ces heures d'attente, je n'ai rien de mieux à faire que d'écrire à un ami.
„Vous me posez assez de questions, vous me demandez assez de solutions pour que ma lettre, si elle doit répondre à tout cela, devienne un volume. Je tâcherai toutefois de la réduire à des proportions plus modestes.
PAR l'abbé ♦** 99
„V(Hts croyez, me dites* vous, à la supériorité des institutions romaines sur celles des autres peuples. Vous me félicitez d*étre dans un pays oh les mœurs puAliques, suivant de plus près* la direction av^guste de V Église ^ se sont plus fréquemment et de plus près approchées du divin idéal de VÉvangile.
„Je sais où vous avez pris cette belle phrase, mon cher vicaire: c'est dans M. Veuillot. Elle est bonne mais peu exacte.
„C'est bien le clergé qui a légiféré ce peuple ; c'est bien le clergé qui se charge de l'élever. L'homme lui appartient au moment de sa naissance (il lui appartient même souvent à plus d'un titre, je vous le dis tout bas), il le baptise et il ne le quitte plus qu'à la mort. Il n'y a pas, de famille qui n'ait plusieurs de ses membres prêtres ou fratii et, à voir la quantité de moines et d'abbés qui pullulent dans les rues de Rome, on serait tenté de croire que nulle part la religion du Christ n'est mieux enseignée et, par conséquent, mieux pratiquée. £h bien, mon cher abbé, pour vous faire apprécier la manière dont les mœurs publiques s'approchent du divin idéal de V Évangile^ sachez qu'il se commettait dans les États romains, avant leur dislocation, de quatre à cinq assassinats par jour, et la population s'élevait à quatre millions d'habitants. En France, avec trente-cinq millions d'habitants (avant les annexions), il ne se commettait pas un meurtre par jour. Et
pourtant nous avons le malheur d'être régis par le code Napoléon, et d'avoir une. université et des instituteurs laïques.
„J'ajouterai que, tandis qu'en France un meurtrier est un objet d'horreur, en Italie, à moins pourtant qu'il n*ait joué du couteau sur un prêtre ou sur un imoine, c'est un homme qui, dit-on, a eu un moment de vivacité et rien de plus. Sur cent coups de couteau donnés , la justice n'en constate pas vingt. Il n'y a jamais des témoins pour ces choses-là. Que voulez-vous? on ne fait pas tort à un honnête homme pour si peu de chose. On ne lue pas pour voler, on lue pour se venger, et il paraît que le divin idéal de l'Évangile n'a rien à faire à cela.
„Je dois dire que les voleurs sont moins considérés en Italie que les meurtriers. Le peuple n'a pas une passion trop démesurée pour le bien d'aulrui. On ne vole que sur les grands chemins et dans toutes les administrations, sans en excepter une seule.
„Vons ouvrez de grands yeux, mon cher premier vicaire, et vous commencez à trouver que les habitants des Etats romains, bien qu'ils soient sous la direction immédiate de V Église^ et qu'ils ne lisent ni le Siècle ni Y Opinion natiovale^ ne sont pas précisément de petits saints. Soyez bien sûr que les autres commandements de Dieu sont traités, tout aussi légèrement que le Non occtdes et le Nonfuraberis. Savez-vous d'où cela vient?
PU l'abbb *** 101
C'est qu'ici, poarfu qu'on ait des catholiques citH yant non seulement à i'iafoillibiiité du pape au temporel et au spirituel, mais encore à celle des frati^ cela suffit; ils seront chrétiens après, s'ils le peuvent Est-ce que tous vous imaginez par hasard qu'on prêche l'Évangile ici? Allons donc! il s'agit bien de cela. On a tant de miracles à raconter, tant de madones merveilleuses à fêter, tant de saints anciens et nouveaux à célébrer; qu'on n'a guère le temps de s'occuper du reste. Le reste^ c'est Jésus-Christ et son Évangile.
,,Quant aux commandements de l'Église, quant à tout ce qui touche au culte extérieur, les Romains sont à coup sur beaucoup plus édi-> fiants que les Français. Parmi les sujets du pape, il en est les trois quarts qui seraient plus scandalisés de voir un de leurs voisins manger une aile de poulet un jour maigre, que de lui voir donner un coup de couteau à un ennemi. Dans ce dernier cas, ils lui prêteraient assistance pour le sauver des sbires; dans le premier, ils iraient le dénoncer au saint -office: car ils n'ignorent pas que Tépiscopat des États romains, réuni en concile à Loreto en 1856 , a publié un édit qui donne le détail des crimes dont la répression est confiée aux Inquisiteurs: tels que Vinobaervance des fêtea^ Vtrrévèrence envers V Église, la vùh lotion des jours maigres et du jeûne. Notez que, pour ces graves délits, l'édit rappelle que les peines sont V excommunication^ la prison^ VexU^
U fouet ^ la fnorij et qae celui qui, ayant coqnaissance de ces fautes, ne les dénonce pas, encourt les mêmes peines.
„Oui, mon cher abbé, foitii ce qui s'est publié dans les États romains en 1856. C'était sans doute, pour répondre aux conseils de réformes qui arrivaient de tous les points de l'Europe. Voilà un échantillon de ces institutions romaines, devant lesquelles un prélat, bien connu, se pâme d'admiration et qu'il proclame supérieures à celles des autres pays.
„I1 est bien certain que nul peuple ne possède autant de lois que celui-oi. On a les caaons de l'Église, les brefs, les bulles des souverains pontifes. Tout cela est souvent contradictoire. Un pape dit d'une façon, son successeur dit d'une autre; mais comme ils sont tous infaillibles, il est (évident qu'ils ont tous raison, et brefs et bulks ont toujoui^ force de loi. Pour donner un exemple: dans la scandaleuse affaire de l'enlèvement du petit Mortara, on a cité les brefs et les bulles, pour ou contre le droit de ravir un enfant à ses parents. Un pape. Pie Vl, défendait non seulement de baptiser les enfants des juifs malgré eux ; mais de les leur enlever, sous prétexte qu'ils avaient été baptisés. C'était le cas du petit Mortara. Or, les décisions du saint-office ordonnaient précisément le contraire, et elles ne sont pas moins iitfailiibles que les décrets de Pie YI, puisqu'elles sont revêtues de l'approbation des papes et qu'elles
PA» lVbbé **^ 108
sont loU de fÉtat II fallah choisir. £t comm^ dans le moment il s'agifisait d'essayer un retour vers les idées du moyen âge, ce furent les décre^ de rinquisition qui prévalurent. Jamais' à Rome UDC loi n*est abrogée. Bulles, décrets, décisions de rinquisition et autres congrégations peuvent s'exhumer, en temps et lieu, selon le plus ou le mains de bon sens de ceux qui gouvernent Et puisque je viens de parler des juifs, que direz* TOUS, mon cher abbé, de ce petit décret de la sainte inquisitioif qui ordonne, sous des peines sévères, à tout médecin appelé par un juif, de <^rcher d*abord à convertir le malade, et de Pabandonner sans recours si les exhortations restent sans résultat. Notez bien qu'il est défendu aux juifs d'étudier et d'exercer la médecine. Croyez-vous que MM. les inquisiteurs, qui ont fait cet édit et bien d'autres plus atroces, et les papes qui ont approuvé ces décisions sauvages, avaient médité la parabole du bon Samaritain?
„J'avai8 déjà, avant de venir à Rome, une sainte horreur de l'inquisition. Mais combien elle s'est aujgmentée depuis que je suis ici, depuis que je vois tout le mal qu'elle fait encore, tout celui qu'elle pourrait faire si un fanatique mon* tait sur le trône pontifical, et rendait au monstre, à demi enchaîné, la plénitude de sa liberté. Pour qu'il succombe, il faut que le pouvoir temporel soit détruit Les papes l'ont plus ou moins muselé pas an n'a osé lui porter ^ un coup morteL Se'
cachots sont là, ses lois sont là. Et dans celles qu'on a promulguées en 1856, et que je viens de vous citer, on rappelle que Tinquisition a le droit de porter des arrêts de mort.
„Lorsque, en 1848, je voyais quelques fous chercher à rappeler les souvenirs sanglants de 93, en s'afTublant de gilets à la Marat et à la Robespierre, j'éprouvais un sentiment de répulsion. JVn éprouve un semblable en voyant la robe blanche des dominicains. Elle aussi me rappelle des souvenirs terribles, des souvenirs de sang. Après tout, les hommes de la Convention n'ont été que les plagiaires de l'inquisition, et la loi des suspects est bien douce auprès des décrets du saint-office. Elle n'ordonnait pas aux enfants et aux femmes de dénoncer leurs pères et leurs maris sous peine de mort, et l'inquisition l'ordonnait. L'horrible profanation des tombeaux de Saint-Denis est encore un plagiat. Les moines inquisiteurs faisaient ouvrir les tombeaux et jeter à la voirie les cadavres des hérétiques. Les ossements des princes, suspects pendant leur vie d'avoir professé des doctrines peu orthodoxes, ne furent pas respectés: les conventionnels à leur tour ont jeté aux vents la cendre des rois, ces grands hérétiques' de la liberté. La Convention est la souillure de notre glorieuse révolution ; l'inquisition est la souillure du catholicisme, mais bien plus hideuse, bien plus sanglante encore. La terreur politique n'a pas duré deux ans. La terreur inquisitoriale a duré ^s de cinq siècles.
PAR l'abbé *♦* 105
„Qaant aux cérémonies du culte, dont vous me parlez, elles sont en effet très-belles à Rome. Mais là, il y a encore des choses qui heurtent le sens commun. Ces pompes sont plus théâtrales que religieuses. Le pape, porté par des hommes sur la sedia gestatortay placé sous un dais et disparaissant sous les draperies d*6r, me fait Teffet d'une pagode indienne. Il y a un intérêt de curiosité, le sentiment chrétien reste muet. Comment reconnaître là le successeur du pécheur galiléen?
„Le pape est vraiment grand lorsque, debout sur le balcon de Saint-Pierre de Rome, il bénit la ville et le monde. Là, il est bien le roi spirituel de l'univers catholique, et devant cette haute dignité toutes les autres paraissent misérables.
„Et puis, mon cher abbé, dans cette chapelle Sixtine, il y a une chose excessivement choquante : c*est la musique, non, je me trompe, ce sont les musiciens, les soprani. A Rome, en raison des vieilles idées qui ne permettent pas aux femmes de chanter dans le sanctuaire, bien que saint Paul leur permette de prophétiser dans l'église la tête couverte, on remplace leur merveilleuse voix par celle des caserait: et c'est à cette classe d'hommes dégradés que le pape doit la perfection du chant de sa chapelle Sixtine. Seulement, pour arriver à cette perfection, l'on tolère et l'on encourage un crime. Mais à Rome tout est permis, le pape pouvant, d'après la glose du droit canonique, dispenser de rÉvangile, des lois apostoliques, même
da droit naturel Hota bene que si les castratiy au lieu de chanter à la chapeile du pape, chantaient, dans celle de Windsor, les psaumes de David, pour la plus grande édification de Thérélique Victoria, les adorateurs quand même de la papauté jetteraient toutes leurs clameurs, et ren^ draient te protestantisme responsable d'un crime que la loi de Moïse punissait de mort.
J^lon mon habitude invétérée de ne point procéder par ordre, je sors de la chapelle Six* tine, j'essuie les larmes que j'ai versées sur lés caaircUiy et je reviens au gouvernement romain.
„yous avez pu, me dites-vous, vous convaincre que le plus grand nombre des places à Rome £ont données aux laïques.'^ Cela est vrai, mon cher abbé ; mais ne nous payons pas de roots, s'il vous plaSt. Les laïques ont des emplois,^ mais ils n'ont pas d'autorité. Il y avait dan^ les États romains, avant les derniers événements, sept ou huit mille employés. C'était une armée où les prélats seuls et les chefs des congrégations pouvaient être officiers. Il en est encore ainsi; je fiais bien que tous les monaigriari ne sont pas prêtres, qu'ils peuvent quitter, si bon leur sennble leur soutane , leurs bas violets et prendre femme; mais alors ils doivent renoncer à leur position, et une des anomalies de ce singulier gouvernement est qu'il a tellement horreur de i l'élément laïque, comme élément dirigeant, que s'il { place un homme dans un poste élevé, il faut qu^j
PAR l'abbé ♦♦♦ 107
cet bomme eodosse le costume ecclésiastique, qu'H vive dans le célibat sans avoir reçu, par le sacre* ment de Tordre, la grâce suffisante, — qui n'est pas toujcHirs la grâce efficace, — pour garder la chasteté. . £t Dieu sait quels scandales résultent de ce bel ordre des choses !
„Lorsque Pie IX monta sur le trône, on put croire, un instant, que les abus traditionnels du gouvernement des papes allaient cesser. C'était une illusion. Quand même Pie IX aurait eu la fermeté dç caractère qui lui a manqué, cette œuvre était impossible à réaliser. Un homme seul ae saurait nettoyer ces étables d'Augias. Et puis, à un pape éclairé, comprenant l'esprit de son époque succède un pape sorti de quelque cellule de moine, imbu de tous les vieux préjugés que le monacbisme conserve, sous les voûtes sombres de" ses cloîtres, et tout est à recommencer.
„La révolution, qui va renverser le pouvoir leaiporei fera crouler en même temps ces insti* tutioDs surannées, sous lesquelles l'Eglise du Christ se débat comme un homme enterré vivant, qui essaie de briser te cerciieil dans lequel il se sent étouffé. 'Le pape-roi appartient aux Italiens; le pape sans pouvoir temporel appartiendra à la catholicité tout entière. Les luttes de la papauté temporelle ont amené un état de choses telleikient déplorable, qu'un Italien, seul, peut monter sur la chaife de saint Pierre. Et cela, mon cher abbé, me semble devoir être excessivement gênant pour
le Saint-Esprit, appelé, comme nous le savons tous, à diriger rélection des papes au conclave. — Saint-Esprit, lui dit-on, nous voulons un pape, éclairez-nous: Vent, creatar Spirittis. Seulement, comprenez le bien, vous ne .pouvez nommer qu'un Italien. Peut-être trouveriez- vous mieux ailletjrs, et il serait juste que le souverain spirituel de deux cent millions d'âmes ne fût pas toujours pris dans le même coin de terre. Mais il y a là un petit pouvoir temporel qu'il faut conserver, et qui serait compromis par la nomination d'un pape anglais, français, espagnol.
^.Dunque, Saint-Esprit, descendez et nommez un Italien. Grand embarras pour le Saint-Esprit!
„La révolution émancipera Dieu.
„Et,~ après tout, n'est-ce pas une charmante fiction que cette intervention du Saint-Esprit dans l'élection des papes? L'histoire des conclaves fait là-dessus de piquantes révélations. Benoit XIV, homme de mœurs pures, mais assez libre dans ses joyeux propos, s'adressait- il au Saint-Esprit quand il disait dans le conclave, et en se servant d'un mot que je ne vous traduirai pas: Sevoléte un buon cogltone^ pîgltatemîî
„Oui, mon cher abbé, tout est fiction à Rome. Là, se redisent toutes les fables avec lesquelles on a endormi Fiiumanité dans son berceau. Légendes poétiques, composées dans la solitude des cloîtres; reliques apocryphes, traditions aussi fabuleuses que celles de l'ancienne mythologie; voilà
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ee que Rame offre encore à la société devenue adulte, qui repousse, ces mensonges, parce qu'elle sent qu'on lui doit désormais la vérité. L'Église, une fois dégagée de ses préoccupations terrestres, pourra peul-ètre entrer dans une voie nouvelle, et, comme l'a dit Lacordaire, reprendre le christianisme entre les catacombes et Constantin. Je le lui souhaite et à vous mille bonheurs.
„L0UBÈRE."
Loubère, heureusement, ne poussait pas l'imprudence jusqu'à donner à Louise des détails précis sur les expéditions qu'il méditait en faveur de Julio. Certaines phrases, convenues entre eux, suffisaient pour faire comprendre à Louise ce qu'elle devait craindre ou espérer. Mais, dans tout ce qui ne touchait pas la grande affaire de la délivrance, il ne se gênait pas pour dire ce qu'il pensait sur les hommes et sur les choses qu'il voyait à Rome. Ses excentricités de langage amenaient quelquefois un sourire sur les lèvres de Louise; mais elles perdaient le prêtre imprudent qui se les permettait.
La dernière lettre de Loubère avait été celle-ci: „Je quitte Rome dans deux heures. Ce soir, je serai en pays libre et je dirais presque , avec beaucoup d'autres: Roma veduta^ fede perdita. Et c'est à Rome surtout que, lorsqu'on n'a pas l'insigne honneur d'être cardinal, monsignor, volewr ou mendiant, on se passionne pour la liberté,
110 LE màjonrr
ei qu'on aime à espérer qu'elle sera bientôt la reine du monde. Zhmqiêe, mademoiseUe Louise, espérons beaucoup dans la liberté.*^
Le surlendemain une dépêche télégraphique, expédiée par Ancône, contenait ce qui suit :
Bocco- San-Stephano.
„Je suis sauvé, grâce à Loubère et à lacomo. Je suis inquiet du sort de ce dernier. Loubère retourne à Lans-le-Bourg. Après quelques jours de repos, je partirai pour Paris."
Loubère, en efiet, après deux jours, consacrés aux plus douces joies, se sépara de Julio et se dirigea vers Turin par la route des Marches. Son congé, délivré par Tarchevêché de Chambéry, était expiré depuis longtemps. 11 devait se rendre le plus tôt possible à son poste.
Il fallut un long mois à Julio pour se remettre un peu des douloureuses souffrances de sa prison. Le père Villeta fut pour lui le médecin le plus attentif, autant que Tami le plus dévoué. Des distractions successives, de petites promenades, une nourriture appropriée aux longues privations de Testomac, ramenèrent la sève dans ce corps presque épuisé par un séjour, pourtant relativement assez court, dans les cachots de l'Inquisition.
Julio croyait Loubère installé paisiblement dans son vicariat de Lans-le-Bpurg, et il s'attendait à une lettre du prêtre, son libérateur, qui lui an-
PAB L'iSiB ♦♦♦ 111
BonMrait son heureux passage à travers les Alpes: quand un pli contenant deux lettres. Tune de Louise, l'autre de Loubère, lui arriva de Paris.
Louise, dans son impatience de cœur, suppliait son frère de hâter son retour ; elle ne serait tranquille que lorsqu'elle pourrait elle-même soigner son cher martyr.
La lettre de Loubère lui annonçait une grave nouvelle.
„Mon digne ami,
„Yous étiez loin de vous attendre à recevoir de moi une lettre datée de Paris. Vous deviez me croire dans ma montagne, remis à cette tâche du sacerdoce le plus humble, le soin de quelques pauvres paysans. 11 n'en est rien! Je vous dois le récit des événements.
„En arrivant à Lans-le-Bourg, j'ai trouvé le visage de mon curé tout décomposé. On vous mande à l'archevêché, m'a-t-il dit. Partez pour 'Chambéry. Vous n'êtes plus vicaire de Lans-le- Bourg. Vous avez un successeur.
„Je voulus dire la messe : le curé me répondit :
„ — Vous n'avez plus de pouvoirs.
„ — Comment, plus de pouvoirs? m'écriai-Je. Sois-je suspens? Suis-je interdit?
„— Je l'ignore, répondit le curé, mais une lettre de l'archevêché m'apprend que vous ne faites plus partie du clergé du diocèse. Du reste, TO«ts vous expliquerez avec Sa Grandeur.
112 LE MACIIIT
„n était inutile de batailler avec ce bon homme. Je me rendis à Chambéry.
„Là ii y eut lutte, et lutte violente. Vous connaissez mon caractère, sans vous douter cependant à quelles extrémités terribles il peut me conduire ! Je fus reçu dans le petit salon de Tarchevéché. On me signifia que les pouvoirs m'étaient retirés, et qu'on allait me donner un execU pro quâcumque diœcesi,
„ — Me voilà bien avancé avec votre exeat, dis-je à Monseigneur. Quelle faute ai-je commise?
„— Je n'ai pas de comptes à vous rendre des actes de mon administration. Je suis bien maître de vous prendre ou de vous renvoyer,
„ — Non pas sans raison, monseigneur.
„ — Mais des raisons, j'en ai mille; sans parler de vos antécédents de T., qui ne sont pas merveilleux, votre conduite à Rome suffît.
„ — Ma conduite! Monseigneur; mais elle a été digne, et, j'ose le dire, courageuse pour le bien.
„ — Ce n'est pas l'opinion du gouvernement de Sa Sainteté. Nous avons reçu contre vous une dénonciation accablante.
„ — Vous me communiquerez cette dénon ciation.
„ — Pas le moins du monde. Quelle hardiesse qu'un inférieur demande à son supérieur de lire sa correspondance avec Rome!
„La moutarde me montait.
„ — Comment! dis-je à Monseigneur, voui
PAR l'aBBB ♦** 113
ayez une accusation contre moi et vous ne me la communiquerez pas? Vous ne me ferez pas connaître les griefs? Vous me condamnerez sans m'avoir entendu? Allons donc, cela n'est pas possible !
„ — Si, monsieur, cela est possible. Au reste des griefs ^;ontre vous, en voici: vous avez joué un rôle indigne d'un prêtre; vous avez fréquenté des gens de mauvaise vie ; vous avez dit du mal du pape, des cardinaux, des Jésuites; plus que cela, vous avez conspiré à Rome contre le pouvoir temporel du pape; vous vous êtes associé aux ennemis de l'Église; vous avez applaudi aux conspirations, notamment à la manifestation du 2 février. On a su toutes vos démarches. Vous avez même voulu corrompre, avec de l'argent, un prélat domestique de Sa Sainteté, qui a repoussé vos offres avec indignation.
„ — Oh! pour cela, interrompis-je , ceci est faux , il s'est très-bien laissé corrompre , le monsignor, et il est coutumier du fait. Il n'a pas repoussé mes offres. Seulement il m'a volé mon argent.
„ — Vous calomniez un saint homme, monsieur: il a eu raison de vous dénoncer à la police.
„ — Oh! la route a été frayée par d'autres; de voleur devenir mouchard, cela se voit, surtout dans les États romains où tout le monde gouvernemental est plus ou moins voleur et mouchard.
„Vôus comprenez, mon cher Julio, que, me VI 8
voyant perdu, je n'étais pas fôché de jeter mon archevêque hors des gonds. Les saintes colères ont toujours un côté risible, et je voulais m'a* muser un peu.
,;Mon Savoyard était furieux.
„ — Voici la copie de toutes vos lettres à une demoiselle de la Ciavière. Ce i^ont là des charges accablantes.
„ — Monseigneur, dis-je alors gravement, il n'y a pas, dans ces lettres, un seul mot qui s'é- ; carte du respect qui est dû à une femme digne de la vénération du monde entier.
„ — Soit, dit Tarchevêque; mais, en dehors de cela, il y a daûs, ces lettres assez de preuves de votre mauvais esprit, pour qu'au lieu de voifô irriter contre moi, si vous étiez juste, vous ayez j des paroles de gratitude pour l'indulgence dont i j'use encore envers vous en vous accordant un execU.
„Je vis le moment où, dominé par la colère, car je ne riais plus, j'allais me jeter sur cet • homme et lui faire expier son injustice criante. ;
„ — Votre exeaf,^ Monseigneur, vous le savez ' mieux que moi, n'est qu'un morceau de papier. | Nul évéque ne m'acceptera sans une recomman- I dation. Me la donnerez- vous?
,, — Je ferai mon devoir. ]
„ — Toujours des subterfuges. Monseigneur, j Je vous demande si, en me présentant devant un ': autre évéque, je puis lui affirmer que vous lui écri- i
PAR l'abbé *** 115
re2 pour me recommander! Voilà uiie question nette. J*ai besoin d'une réponse : vous devez comprendre qu'il serait absurde d'aller frapper à la porte de dix évéchés, pour entendre toujours la même phrase: „Votre archevêque répond-il de vous ?"
„ — Vous voulez que je sois franc: non, je ne vous recommanderai pas. Vous avez trop offensé Rome, et cette injure nous est commune avec tout l'épîscopat. Souvenez-vous que la police romaine connaît très-bien l'emploi des derniers jours que vous avez passés dans les États du saint père.
„ — C'est donc un arrêt de mort? Monseigneur.
„ — C'est tout ce que vous voudrez.
„Et, saluant assez impoliment, il m'a fait comprendre que j'eusse à vider les lieux.
„Moi, je ne l'ai pas salué du tout.
„Un secrétaire m'a présenté un exeat, que j'ai pris comme un document de cette stupide manière d'administrer, qui donne à un prêtre uii titre pour être reçu dans un autre diocèse, avec cette restriction mentale que ce titre sera nul, et que le porteur ne sera accepté dans aucun évéché. J'ai dit que c'est stupide, j'ajoute que c'est odieux, indigne.
„Je sortis furieux de l'archevêché. Bien convaincu qu'aucun évêque de France n'aurait le courage d'accueillir un prêtre qui aurait manqué à la Compagnie de Jésus, et fait peu de cas du pouvoir J
temporel du pape, je pris mes bardes sacerdo- ^ taies, je les vendis à une friperie pour quelques
116 LE HACDIT
pièces de ciàq francs, destinées à payer ma place jusqu'à Paris.
„Je suis là, étranger désormais au sacerdoce, n'osant pas dire que je suis prêtre, ne pouvant me présenter comme tel, sans m'exposer à des répulsions comme celles qu'on éprouve pour le forçat qui a rompu son ban. Tout cela sur une mauvaise humeur, sur des exagérations de la police romaine, sur la dénonciation du lâche qui a palpé mes pièces d'or et qui est allé me vendre. Je n'ai pas commis une seule infraction aux devoirs de mon sacerdoce. Ma vie a été pure. Et pourtant dans cette Rome, quelles facilités ne rencontre-t-on pas pour se livrer au désordre! Si les maisons de prostitution ne sont pas tolérées, vous trouvez des ahhati pleins de bienveillance. Vous n'avez qu'à les suivre, et, à votre choix, ils vous conduiront soit à Sodome, soit à Cythère. Mais, en voyant autour de moi tant de gens oublier qu'ils étaient prêtres, moi je m'en suis souvenu. Et, sans enquête sur ma vie privée depuis qu'on m'avait accepté à Chambéry, sans un jugement où j's^urais pu me défendre, on me chasse de l'Église!
„Allez maintenant! Tâchez d'assouplir vos épaules au métier de fort de la halle; préparez votre main à casser le porphyre pour le macadam des larges rues de Paris; ou bien, si vous n'êtes pas assez fort ou assez courageux, vivez de quelques sous que la charité tremblante vous donnera sur le trottoir, de quelques morceaux de pain.
PAB l'abbé ♦** 117
mélangé aux ordures de la rue, qui sera tombé le matin du panier des portiers, et, après quelques mois de ce douloureux martyre, allez mourir de dépérissement à Thospice où la science essayera en vain de r(^parer sur un corps, naguère sain et vigoui^ux, les ravages délétères de la taim!
„Grâce à Dieu, mon ami, je n'en suis pas là. Je me suis souvenu que j'étais homme, que le travail était un honneur et qu'il fallait changer le prêtre flétri en honnête ouvrier. Je suis installé dans une imprimerie, aux ateliers du boulevard Pigale. Je mange mon pain à la sueur de mon front, et je ne donnerai pas aux représentants de Dieu sur la terre le plaisir de me voir mourir de désespoir ou de traîner ma honte devant eux.
„Je ne vous dis rien de votre sœur, qui vous écrit elle-même. Elle m'a fait un accueil digne d'elle et de vous. J'ai dû refuser ses. offres généreuses. Vous êtes pauvres maintenant vous-mêmes; pourquoi vous ferai-je payer un service qui n'était qu'un faible acquittement de ce que, le premier,^ je vous devais?
„Je vous attends presque avec autant d'impatience que votre sœur. L'heure est venue où, fort de votre persécution qui vous a grandi jusqu'au martyre, fort surtout de ces longues méditations qui seules ont été capables d'adoucir Thorreur de votre cachot, vous devez lever votre drapeau.
„Les grandes aspirations que vous sentez en vous , et dont j'ai été le confident à Rocca-San-
118 hE MAUDIT
Stephano, peuvent se réaliser à cette heure. Tout s'éteint ici autour de nous: le inonde religieux n'est plus qu'un cadavre que galvanisent les Jésuites et leurs humbles satellites, les moines de toutes les couleurs et de toutes les formes. Il est évident pour uioi que la vie sort de tout cela. Je sais que vous croyez encore à quelque vitalité dans ce débris mourant de la synagogue chrétienne. Moi, j'ai cessé d'y croire. En allant où est la sympathie, la paternité, le dévouement, je suis sûr d'aller à la vérité.
„Adieu, mon ai;ni. Ce sera pour nous une heure bénie que celle où notre ressuscité des griffes de Satan apparaîtra dans ce beau Paris, quL est le siège de la pensée , du bonheur et de la liberté : que ce soit donc au premier jour!
„Votre ami,
„L0CBÈRE."
Catholicisme et liberté.
Le lendemain du jour où il reçut ces lettres, Julio, quoique toujours d'une extrême faiblesse, se décida à quitter l'asile hospitalier de Rocca- San-Stephano. Nous pouvons le suivre, après une traversée heureuse, sur le sol de la France, où l'inquisition, bien que dans ses titres elle se donne
PAR l'aMÉ ♦♦* 119
des droiis sur le inonde entier, n'a pas de sbires ; on de sages lois protègent Thomme, quand elles ne peuvent pas soustraire le prêtre aux conséquences fatales de ses engagements. Le voilà enfin auprès de cette sœur qu'il a arrachée à la sombre prison d*un cloitre. Le petit appartement de la rue de la Barouillère est maintenant le sanctuaire de ces deux belles natures que la persécution a fait grandir, et que la Providence semble avoir préparées à ces œuvres qui imposent aux grandes âmes la plus sublime des vertus: l'abnégation.
Comme l'avait pensé Loubère, les méditations de Julio, dans sa retraite de Saint-Aventin et pendant sa captivité, ne devaient pas rester sans résultat. Il groupa autour de lui un grand nombre de penseurs et d'écrivains religieux, que les tendances violentes du journalisme ultramontain avaient froissés profondément* Quelques-uns avaient appartenu à la rédaction de tÊre nouvelle du célèbre Lacordaire. Leur devise était toujours l'alliance du catholicisme et de la liberté. Il fallait poser encore une fois, après tant d'essais infructueux, le grand, le terrible problème de la solution duquel dépendra l'avenir religieux du monde occidental. Le Catholique libéral devint le nouvel organo de ces nobles et loyaux champions d'une cause à peu près abandonnée aujourd'hui par le haut clergé, et dont les seuls soutiens sont quelques hommes de cœur, qui ne désespèrent pas du catholicisme entraîné dans la voie d'une réaction implacdble et passionnée.
120 LE HÀOOIT
Les premiers numéros du CaihoUqae lierai furent accueillis par toutes les sympathies de la presse européenne. Le nom de Julio, ^signataire du4)rogramme; le souvenir de sa rude captivité sous les verroux du saint-office; le merveilleux de son évasion, dont tous les cœurs s'étaient émus ; son incontestable talent, le courage avec lequel il relevait ce drapeau, abhorré de Rome, où le nom du Christ vient s'unir à celui de la liberté; tout cela donna une vogue exceptionnelle au journal.
Julio, comme orateur, avait le talent de développer sa pensée avec une grande élévation. Ce qu'on appelle les premiers-Paris furent très-remarques dans son journal. Il avait en même temps la plume légère et incisive d'un polémiste, et, plus d'une fois, il infligea à la Mappemonde catholi" que^ si connue par l'excentricité de ses théories, de ces leçons, à la fois amères et fines, dont un adversaire ne se relève que tout meurtri.
Le plan de Julio était simple et vaste. La séparation de Église et de l'État, dans l'intérêt mutuel de l'État et de l'Église ; la liberté de conscience proclamée nettement dans l'Évangile, par 1ns paroles et les actes mêmes du Christ, jetant ses anathèmes à ceux qui voulaient faire descendre le feu du ciel sur une cité incrédule; la papauté libre des soucis d'une royauté terrestre, dont, ni le fondateur de l'Église, ni les apôtres n'avaient soupçonné l'utilité pour la grandeur du
pontificat suprême; Tépiscopat reconnaissant ses droits devant les envahissements 'successifs de la papauté; le clergé inférieur émancipé par Tinamo- TÎbilîté de la charge de pasteur; telles étaient les lignes générales du plan que la feuille nouvelle posait en face de la théocratie, de Tabsolutisme pontifical et épiscopal devenu le droit unique de i'Ëglîse. C'était enfin le gallicanisme, dégagé desm servitudes que le pouvoir civil lui avait imposées jadis; c'était le retour aux doctrines de FÉglise des premiers siècles, dont les fatales déviations ont eu pour résultat le schisme en Orient, et plus lard, la réforme protestante en Europe.
On comprend quel dut être TefTet produit dans le monde religieux, par Tapparilion du journal de Julio.
La bohâme sacerdotale.
Parmi les dignitaires attachés au siège éminent de ♦l'archevêché de Paris, est M. le Promoteur. Si vous êtes prêtre et si vous cherchez Tétymologie de sa haute fonction, vous trouvez de suite qu'il est destiné à vous promouvoir, à vous élever. Voilà pour la théorie. En réalité, c'est l'homme qui a pour mission de vous surveiller, de vous tancer au besoin, et souvent de vous faire descen-
dre. On peut même voir un promoteur jouer trèsbien, auprès d'un archevêque, 4e rôle de président de cour d'assises. Pour Tun comme pour l'autre, l'accusé est toujours à priori coupable; l'un conclut à la peine de mort, l'autre au retrait du celebret, à la suspense ou à Tinterdit Heureusement que si le promoteur est trop sévère, M^'archevéque peut se trouver indulgent, et les compensations s'établissent. Malgré cela, que Dieu garde un pauvre prêtre d'être mal avec un promoteur quelconque!
Au reste, la position d'un promoteur est souvent pénible. S'il pouvait tout nous dire, nous • saurions qu'il a sur le. dos une effrayante besogne. Il a la charge, à part quelques bons prêtres qui viennent, humblement, se faire signer leur célébrée, de la bohème sacerdotale des deux mondes. «
Tous les héros des drames pour lesquels, dans les pays où la police se fait mal, la justice humaine est impuissante, ou que la police elle-même aide à gagner nos frontières, parce qu'on veut sauver aux pays très- catholiques l'éclat de procès peu édifiants; tous les faux évêques orientaux qui,, munis d'une longue barbe, gardent prudemment le silence, pour ne pas parler français, et, accompagnés d'un secrétaire qui doit savoir l'arménieD» l'arabe , le siriaque , viennent en France faire de» quêtes fructueuses pour les pauvres chrétiens du Liban, d'Alep ou d'Antioche, dont ces méchants druses ont brûlé les maisons; tous les faux moi-
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Des qui Tiennent, toujours avec la longue barbe, demander aux Parisiens crédules de quoi bâtir un Carmel, un hospice pour les pèlerins, dans le» rochers de Petra ou sur le Mont-Thabor; tous les prêtres porteurs de faux papiers, de recommandations d'évêques fabriquées; tous les bandits qui ont couru vingt diocèses, trompé vingt évèques et gâté cent paroisses assiègent tour à tour, du premier janvier au jour de la Saint-Silvestre, ce cabinet, qui a entendu tant de choses, et qui porte cet écriteau: Cabinet de M. le Promoteur. U faut que ce M. le Promoteur discerne rhonnète homme du fripon, la vraie barbe de la barbe fausse, le prêtre honorable du bandit. Il faut qu'il soulève la large robe du soi-disant évéque oriental, le capuchon du soi-disant moine, le manteau long du soi-disant abbé, qu'il lise, avec ses meilleurs yeux, des griffonnages de tous les pays du monde; qu'il regarde, à la loupe, des cachets où les croix de toutes formes, des légendes de tout idiome, s'étalent avec une charmante candeur, pour qu'il soit digne et respectueux avec l'homme vraiment recommandable et qu^'il dise au gredin: J'ai besoin de réfléchir.
Ce travail est rude.
Or, dans l'année de l'ère vulgaire mil huit cent soixante et un, où se passent les événements que nous avons à décrire, M. le Promoteur de l'archevêché de Paris^ était l'abbé de Baraminos,. que les jeunes vicaires de paroisse, légers et mo-
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queurs, appelaient M. Gare-à-Minos. C'était ud grand prêtre sec, aigu de la tête, d'un âge moyen, quoique orné de quelques rares cheveux blancs; au demeurant bonhomme quand on savait le prendre, et que, dans la matinée, il n'avait pas eu quelque petite querelle avec sa vieille gouvernante, ou que sa chatte Nina ^'était bien laissé caresser.
Les Jésuites instruits, par la police romaine, que Julio, grâce au coup de main de lacomo, avait gagné la frontière du royaume d'Italie et que, sans aucun doute, il reviendrait en France, à Paris même, pour retrouver Louise, prirent en conséquence leurs mesures.
Il fut décidé en conseil qu'il fallait tout tenter pour empêcher Julio d'être approuvé par l'autorité ecclésiastique; sans cela Julio allait devenir un personnage par ses talents féels d^abord, et par le bruit que ne manquerait pas de faire, au sein du clergé, le récit de ses aventures.
S'il était possible d'obtenir de l'archevêché qu'aucune église ne lui fût ouverte , son ' contact avec le clergé serait plus rare, même impossible. On fréquente peu les prêtres interdits. L'honneur du corps serait sauvé. Qu'importe le bruit que Julio et sa sœur pourraient faire dans un monde impie?
Surtout, il fallait que cet infâme Julio, orateur si entraînant, qui avait fasciné toute cette ville de T., ne montât dans aucune chaire. Il était
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de taille, après les épreuves qui Tavaient mûri avant l'âge , à prendre tout à coup son vol et à rappeler aux Parisiens, si fanatiques de la parole improvisée de Lacordaire, que, malgré le tam-tam de la presse dévouée à la sainte Compagnie, leur Père Félix, avec son style ambitieux, les longues périodes artistement combinées, dans le long travail de la composition oratoire, n'avait pas encore remplacé ce brillant orateur.
Il était trop difficile d'aller directement demander à Son Éminence lei cardinal de rejeter le prêtre qui gênait. Quoique les Jésuites ne reculent pas toujours devant de telles hardiesses, il y a des bornes qu'ils consentent rarement à franchir; et tous les évéques, surtout les car-, dinaux, ne sont pas d'humeur à les laisser gou* vemer de fait leurs diocèses. D'ailleurs, le cardinal-archevêque, si doux et si bon, se renfermerait naturellement dans une impartialité rigoureuse; l'impression qu'on lui laisserait contre le grand coupable, envers la Société de Jésus, serait fugitive; il aurait bientôt oublié des recommandations de sévérité qui, pour ne pas être blessante» vis-à-vis d'une si haute autorité ecclésiastique, devaient être très- modérées; il était douteux, du reste, que Julio allât directement trouver l'ar*' chevêque.
Il fut jugé plus prudent d'essayer de jeter des préventions dans l'esprit de M. l'abbé de Baraniinos.
Le plus iSn, le plus souple, le plus meilleur de leurs pères fut lancé chez le Promoteur. C'était le Père Fichel. Il voyait quelquefois Tabbé de fiaraminos dans le faubourg Saint -Germain, chez la duchesse de Chantenay. Cette dame était la phHothée du révérend Père; mais ^a fille, la comtesse de Yézère, avait pour confesseur Tabbé de Baraminos.
Le grand hôtel de la duchesse de Chantenay, rue de Poitiers, était peu éloigné du logement de M. le Promoteur. On se retrouvait là quelquefois; c'était un centrum de réunion du grand monde religieux.
— J'aurai l'honneur de vous voir cette semaine, avait dit, à M. le Promoteur, le révérend Père Fichet
— Vous serez aimable pour le bon Père, dit dans un à-parté la jeune comtesse de Vézère à Tabbé de Baraminos; il a quelque chose à vous demander.
On le voit, on préparait doucement le terrain : mais aussi, on est Jésuite ou on ne Test pas. Et pas un père mieux que le père Fichet ne résumait en lui l'esprit de la Compagnie.
En conséquence, s'étant muni de sa mine la plus douce et de son vocabulaire le plus insinuant, il se rendit chez l'abbé de Baraminos.^ Après les longs préliminaires, empruntés à la diplomatie, pour masquer le véritable objet de sa visite, et après avoir demandé au Promoteur de voaloir
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bien faire quelques démarches, afin d'assurer )e succès de certaines pieuses entreprises, ce que l'abbé de Baraminos promit de grand cœur, croyant que c'était là ce que désirait sa pénitente, le révérend Père fit tomber la conversation sur les affaires d'Italie, sur ces horribles révolutionnaires excommuniés par le Pape, Victor -Emmanuel en tête ; sur les conspirations, sur la démonstration du 2 février. Les Pères avaient reçu des lettres de Rome qui contenaient, sur tout cela, des renseignements pleins d'intérêt Un prêtre français, que Son Éminence le cardinal archevêque de Chambéry s'était empressé d'interdire, avait joué dans cette dernière affaire le rôle de conspirateur. Enfin, il raconta à M. de Baraminos qu'un autre prêtre français, condamné à la prison par la 3acrée congrégation du saint -office, comme violateur d'une clôture religieuse, s'était échappé de sa - prison. Il ajouta que ce prêtre, déjà renvoyé du diocèse de T., pour des écrits coupables et des attaques calomnieuses contre la Compagnie de Jésus, après avoir été accueilli par les mauvais prêtres du royaume de Naples, était en ce moment à Paris où il conspirait contre le pouvoir temporel du Pape, et préparait un journal pour soutenir les doctrines condamnées de la liberté de conscience , de la liberté de la presse, de la séparation V de l'Église et de l'État. Ce prêtre, appelé Julio de la Clavière, sera très-certainement, ajouta l'habile Père, rejeté du clergé par
l'autorité archiépiscopale. Ce serait une grande surprise, presque un scandale, dans le monde bien pensant de Paris, qu'un tel homme montât à l'autel ou fût autorisé à prêcher.
— Je ne l'ai pas encore vu à l'archevêché, mais je ne suis pas fâché d'avoir de votre bouche ces renseignements.
Le Jésuite, sans insister davantage, débita encore quelques compliments, quelques banalités, et se retira.
Le coup était porté.
L'abbé Julio avait trop d'expérience, pour se faire la moindre illusion sur l'accueil qu'il allait recevoir à Paris. Il savait que ses puissants persécuteurs étaient là, dominant, comme partout, l'épiscopat lui-même. Le sort de Loubère à Chambéry lui disait assez quel serait le sien. Il devait déjà être noirci de la meilleure encre à l'archevêché. Cependant il s'abandonnait à cette Providence qui tient dans sa main le cœur des puissants, et comme, pendant toute sa vie, il n'avait pas à se reprocher ni un sentiment, ni un mot d'aigreur contre les chefs naturels de l'Église; que jamais une ligne sortie de sa plume n'avait blessé cette sage règle de hiérarchie qui fait encore la force du clergé, malgré tant d'autres abaissements, il comprit qu'il se devait à lui-même, à sa dignité personnelle, à l'honneur de son sacerdoce, de tout faire pour remplir jusqu'au bout, au sein de la société chrétienne, les saintes fonctions
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dont il était revêtu. Il acceptait bien, et a?ec le courage d'un martyr, les conséquences des opinions émises par lui et blessantes pour beaucoup d'hommes dans le clergé , mais ces hommes n'étaient pas toute l'Église. Il pouvait trouver, il lievail trouver quelque part impartialité et justice.
Par prudence d'abord, il écrivit au bon évéque d'A ** pour lui demander une lettre de recommandation.
L'archevêque avait un peu su l'histoire de l'Inquisition et l'affaire, si grave en apparence, de la clôture brisée, et il avait porté sur tout cela un jugement très-sain. Il n'avait aucune raison d'épouser la querelle des Jésuites et du saint-office. Il ne reconnaissait nullement la juridiction des congrégations romaines; et, s'il ne le proclamait pas hautement, il ne manquait jamais l'occasion de s'insurger, dans la pratique, contre les prétentions excessives^ de la cour de Rome. Il n'ignorait pas que les sommités gouvernementales, le monde intelligent s'étaient intéressés à JuHo.
Tout ce qui antérieurement s'était passé à T. n'avait à ses yeux aucune importance. Il reçut donc, avec une véritable bienveillance, Tabbé Julio de la Clavière et lui accorda des pouvoirs. Il lui dit gracieusement:
— Le Lycée de Saint-Louis vient de perdre son second aumônier, je vous nomme à ce poste.
Encore cette fois, les Jésuites avaient perdu la partie. Quant au Promoteur, un quart-d'heure VI 9
de conversation avec Tarchevêque' Tavait rangé du côté de Son Émtnence.
Calomniez d'abord.
Les Jésuites ne se tinrent pas pour battus; ils n'épargnèrent rien pour empêcher Julio de se faire un nom dans la publicité, de briller dans la chaire, d*élre aimé et accepté du clergé de Paris, comme une des illustrations et une des gloires du sacerdoce contemporain. Atteindre ce but, c'était rabaisser un ennemi de leur ordre, par conséquent servir Dieu et travailler à sa plus grande gloire. Pour quiconque n'a jamais réfléchi sur les subtilités de la scolastique monacale, il y a des choses qui paraissent monstrueuses, et qui toutefois s'expliquent parfaitement. Faire du mal, le faire sciemment, poursuivre d'une haine ardente, dénigrer de toutes manières un homme qu'on sait nous être hostile, parait en dehors de la doctrine de l'Évangile, qui ordonne le pardon des injures, l'amour même d'un ennemi. C'est quelque chose que repousse une âme élevée. On lui permet le mépris, il y a là une certaine dignité; on ne lui permet pas une vengeance, cela rabaisserait trop; de la calomnie, jamais! C'est vil, et le monde ne souffre pas ce qui est vil. Quel chemin a dû
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parcourir la morale chrétienne pour que des hommes, voués à une vie de mépris de la chair, de mortification de la volonté, de renoncement à l'apparence même du mal, d'efforts pour être parfaits, soient arri^vés à persécuter un homme de vie angélique, bon, doux, sans haine contre personne, comme s'il était un monstre , une créature perverse, un ennemi de Dieu et des hommes I Et non seulement des individus, mais des corporations entières, par un misérable sophisme, qui ne tiendrait pas devant la raison d'un enfant, jouent ce rôle de persécuteurs, de calomniateurs, d'homicides. Ils tuent, autant qu'il est possible de tuer, avec le glaive de la langue, avec le poison de la délation; et cela, sans un regret, sans un remords, sans que la conscience leur reproche sur ce point la plus légère violation de la loi de Dieu.
Sondons ce mystère.
Que Julio, au lieu d'être un ange dans ce monde, eût été un assassin, un Dumolard; que le soir, terrassant dans la rue des Postes un des pères Jésuites, attardé à la brune, il l'eût percé de deux coups de poignard, le Jésuite, respirant encore, aurait dit à ce monstre: Mon frère, je vous pardonne , et il eût prié en mourant pour cet infâme.
Mais que, revenant aux jours néft^stes du moyen âge, la société civile mette le magistrature au service du prêtre, et autorise les bûchers pour punir ceux que l'Inquisiteur déclare errer dans la îr
ce même religieux, fût-il chargé seul de préparer le bois, de lier la victime, de mettre le feu, remplirait avec une joie délirante ces fonctions de bourreau.
Vous reculez d'horreur!
Eh bien, cela s'explique très-facilement.
Il y a là une simple erreur d'optique. Le chasseur qui décharge son plomb sur une masse noire, qu'il aperçoit derrière de hautes herbes, croit frapper un loup et il atteint un frère, un ami; le déclarerez- vous homicide?
Le moine pardonne à un ennemi; c'est lui que cet ennemi a personnellement atteint. C'est une question privée, et le moine se rappelle qu'il faut tendre la joue. Disons à la louange de sa loi qu*ii pardonne- très-sincèrement. Mais le condamné de rinquisition, c'est l'ennemi de Dieu. Et le moine se charge de la justice de Dieu. Il se croit sur la terre pour cela. Et plus une société est incroyante, plus le moine voit ses cérémonies délaissées , plus il sent que le monde lui échappe et plus il frappe avec fureur sur les négateurs hardis qui parlent, qui écrivent.
Mais alors, dira- 1- on, pourquoi ces bêtes féroces dans le monde?
C'est affaire de goût. Il y a des peuples qui les supportent. Et, pour notre France, nous voyons, depuis quelques dix ans, les femmes raffoler des Dominicains, des Capucins, des Carmes, et surtout des bons pères Jésuites. J'espère ne plus être
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de ce inonde quand ils auront rétabli les us et contumes de ce bon moyen âge, et dressé des bûchers sur la place de Grèye.
Car on se pose souvent dans le monde ce problème : si les hommes qui dirigent en ce moment l'Église avaient à leur ordre le bras séculier, feraient-ils encore monter sur les bûchers ceux qui leur résistent?
Réponse: Oui.
Il n'est pas rare de voir des moines, Jésuites, Dominicains ou Capucins, arriver dans les châteaux, et, fiers de leur ascendant, se faire conduire, en inquisiteurs, aux bibliothèques où les grands seigneurs du dix -huitième siècle avaient donné asile aux beaux esprits de leur époque; en tirer impitoyablement les œuvres de Molière, d^ Montesquieu, de Buffon, de J. J. Rousseau* de Voltaire, et les brûler, avec une joie sauvage, devant les pieux catholiques ébahis.
Vous tous qui formez la couronne brillante des penseurs et des écrivains de ce siècle, je vous le demande maintenant, si les Jésuites, les Capucins ou les Dominicains avaient pu disposer, comme au bon vieux temps, du bras séculier, eussent-ils hésité un seul instant à exécuter les lois vieillies de l'Église contre „la pravité hérétique," en imposant, au nom de Dieu, à une magistrature effrayée l'odieuse tâche de conduire aux bûchers tous les libres penseurs qu'il lui eût été possible d'atteindre?
134 LE MADDIT
Tous, monsieur Cousin, tout académicien que vous êtes, vous auriez été trains au bûcher de Jean Huss ; vous, monsieur Jules Simon, avec vos plus belles pages; vous, monsieur de Lamartine, qui avez créé dans Jocelyn l'épopée moderne, et fabriqué cette touchante hérésie qui place, dans une meilleure vie, les chiens fidèles auprès de ceux qu'ils ont aimés; vous Georges Sand, au génie viril, aux pages brûlantes; vous, Victor Hugo, avec vos sublimes Misérables; vous auriez expié, dans ces horribles flammes, le crime de ne pas avoir soumis vos écrits à la censure de ces fanatiques.
Oh ! nous frémissons en le disant, ces hommes, de mœurs irréprochables, eussent regardé comme l'hommage le plus pur fait à la divinité, à l'Église et au Pape, l'holocauste de tous ces écrivains qui se sont permis de penser autrement que la théologie. Le plus beau jour de leur vie eût été celui où ils eussent attisé la flamme du bûcher, trop lente à dévorer ses victime?. Ce même jour, ils eussent versé des larmes d'extase et de bonheur à l'autel, et remercié Dieu de les avoir fait vivre assez pour voir exterminer la race des incrédules rebelles à l'Église.
Disons cependant qu'en face de ce courant restaurateur de l'inquisition, s'élève une notable partie du clergé séculier qui repousse ces hideuses tendances, et rougit, pour l'Église du passé, des violences auxquelles elle a cru devoir recourir.
PAR L'iBftÉ *** 1;I6
afin d'arrêter l'hétérodoxie au sein des populations ; disons qu'aux époques les plus honteuses et les plus douloureuses de l'histoire de FÉgUse, le fanatisme des moines surpassa toujours de beaucoup celui du reste du clergé. La doctrine si sage, que la foi ne s'impose pas, oubliée presque depuis la sortie des catacombes, quoiqu'elle soit nettement écrite dans l'Évangile , est eneore le programme du prêtre, intelligent Ce sont là les belles traditions de l'Église de France depuis plus de trois siècles. Et si nous avons eu, au dixseptième siècle, à déplorer la révocation de l'édit de Nantes et les odieuses persécutions exercées contre les protestants, on sait que l'initiative de ces odieuses mesures est due aux Jésuites toutpuissants alors.
A défaut de bûchers, il y a dans le monde religieux, contre ceux qu'il hait, une arme puissante, la calomnie. Julio, en arrivant à Paris, la trouva tout organisée pour le perdre. Il s'agissait de le compromettre, de lui susciter des embarras, de le peindre partout sous des couleurs odieuses, de faire abhorrer son nom dans le petit monde religieux qui se compose de sacristains, de bedeaux, de chantres, de sonneurs de cloches, de petits marchands de choses saintes, de petits libraires, de fabricants de statues religieuses, d'images, de chapelets, de médailles miraculeuses. Denis était là, avec des agents en sous-ordre, disant partout que Julio allait renier le catholicisme
se faire libre penseur; qu'il était allé en Italie s'entendre avec l'ex-père Passaglia, et que ceâ deux apostats voulaient faire une religion nouvelle; qu'il était affilié aux démocrates, aux rouges. Et quand on arrivait aux dernières couches de la société dévote, à ces esprits imbéciles et fanatiques, on allait jusqu'à dire que l'abbé Julio était à la tête d'une conspiration, en Italie, tendant à faire l'abbé Passaglia pape et Garibaldî empereur en France,
Louise même était enveloppée dans ce réseau inextricable de petites délations, de calomnies stupides. On avait inventé qu'elle était une religieuse ayant jelé le voile aux orties, et les visites de Loubère servaient de texte aux suppositions les plus outrageantes. Cela circulait parmi les ouvrières, les femmes de chambre des grandes dames, les fruitières et les portières du quartier.
Une fois que ce monde acerbe est lancé, il devient impitoyable. Pour lui les flétrissures sont indélébiles; il distille son venin partout, à toute heure, depuis l'échoppe du revendeur, la boutique du marchand, l'antichambre des laquais, jusqu'aux salons du riche et au boudoir de la grande dame, où il pénètre par le canal des portières, des femmes de service, des ouvrières, des fournisseurs de toutes sortes habiles à exploiter les passions politiques de leur riche clientèle.
Quand il s'agit de .perdre un homme haut placé dans le monde, il faut commencer par faire
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cîrealèr la ealomaie d^is les bas-fonds de la société; elle arrive bientôt à la surface; et alors il y a une autre marche à suivre.
Dans un monde élevé où la persécution doit avoir encore quelque noblesse, où la haine ne se ravale pas et ne sait pas salir un nom avec la boue, on avait formulé des accusations d'un autre style, et au niveau des âmes sur lesquelles on cherchait à agir. Pour cela on avait inventé trois phrases qui devaient produire un effet infaillible. Des femmes pieuses, des membres de la société de Saint-Vincent de Paul, des affiliés des Jésuites, qui récitent le bréviaire des laïques, avaient pour mission, toutes les fois qu'ils se trouvaient avec un vicaire général de Paris, un curé, un dignitaire quelconque, de dire d'un ton de componction : — Comment , un prêtre qui a écrit contre les Jésuites, peut -il monter à l'autel? — Comment laisse-t-on prêcher un prêtre qu'on sait très-bien ne pas être pour le pouvoir temporel du pape ? — Comment a-t-on reçu dans le clergé de Paris un homme qui a été condamné à la prison par le tribunal du saiut-office?
On se doute que cette consigne charitable fut ponctuellement exécutée. Peut-on faire mal en défendant les bons Pères, les grands serviteurs de Dieu? Et puis la calomnie trouve facilement des échos: et les plus saintes gens s'effrayaient, de la meilleure foi possible, de la perversité de ce malheureux prêtre et du mal que son journal
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allait faire à la religion. Pour le inonde seniH dévot, semi-xnondain, inonde qui croit à la néces^ site d'une religion, mais qui n'en use qu'aotanb que cela ne gêne ni ses affaires ni ses plaisirs, inonde pour lequel aller à Téglise et faire ses Pâques est une affaire de mode, de convenance, et pour lequel certains dehors religieux sont dans ce moment bien portés, on faisait une variante aux calomnies. Les femmes se racontaient entre elles un joli petit roman. Julio, en Italie, avait brisé la clôture d'un couvent pour enlever sa maîtresse.
IKTarion la Ghaiapise.
Je ne viens pas réhabiliter le laid: il me fait horreur. Je ne Taime pas plus dans les œuvres d'art, dans les livres, dans la statuaire, sur la toile que dans la nature. Le plus classique des législateurs littéraires a beau me dire:
,,I1 D'est pas de serpent ni de monstre odieux Qui, par Tart imité, ne jpuisse plaire aux yeux,"
il ne change pas mes convictions. Le laid est toujours le laid; un monstre est toujours m monstre ; et si le serpent, imité par Taii, plaît à nos yeux, c'est que le serpent est une ravissante
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création, un être conformé admirablement, vif, souple, plein de grâce et qui ne mérite aucune des injures qu'on lui prodigue, depuis qu'il s'est avisé de tenter notre grand'roère.
Mais si le laid me fait peur, il me fait quelquefois compassion. L'enfant couvert d'une croate purulente n'est pas beau: la mère ne l'en aime pas avec moins de tendresse. Pauvre mèrel Elle est réaliste à ma façon. Elle ne dit pas: cette lèpre est une jolie chose; mais elle dit: j'aime mon pauvre enfant comme s'il était beau.
Il y a donc réalisme et réalisme. Ces préliminaires étaient indispensables pour que je pariasse décemment de Marion la Champise.
Loubère, nous le savons, avait trouvé du travail aux ateliers d'imprimerie du boulevard Pigale. Comme ce rude gaillard était doué d'un coup d'œii sûr, et d'une aptitude à tout saisir, avant peu il devint un excellent ouvrier.
Disons de suite ce qu'était l'atelier du boulevard Pigale.
Un industriel, que le hasard avait fait prêtre et qui se sentait du goût pour être millionnaire, avait acheté sur le boulevard Pigale, bien des années avant l'annexion de la banlieue, une immense carcasse de planches où erraient quelques casiers, une ou deux petites presses à bras, le tout portant le nom pompeux d'imprimerie. Il avait eu cela pour rien, par la raison très-simple que cela n'avait aucune valeur. 11 s'était pourtant installé
là. Mettant ea pratique le précepte de Boileao» pour embellir- le laid, il avait rajusté les plancheSf fait clouer des morceaux de toile sur les parties les plus malades, badigeonner cela, à plusieurs reprises, d'une forte couche de couleur. H avait fait tapisser un petit coin de ce vaste hangard, ^qu'il avait divisé en salon et en bureau ; et là, * ayant le droit légal, moyennant brevet, d'imprimer ses sottises et celles des autres, il avait composé | de son style d'auvergnat , car notre homme était • Ois d'un gardeur de vaches du Mont Dore, le | prospectus le plus ébouriffant qui fût jamais sorti { d'une presse. Les ateliers de typographie, de cli- [ chage, de glaçage, de satinage, de brochage du | boulevard Pigale étaient, là, les plus beaux, les plus complets, les plus vastes de l'Europe. C'était ! une merveille à voir. Et le prospectus, signé * tabbé LaviaUe, invitait, avec un incroyable sangfroid, messeigneurs les cardinaux, archevêques, | évéques, tout le haut et le bas clergé à ne pas ' manquer, quand ils viendraient à Taris, de visiter ces merveilleux ateliers. 11 n'y avait que le Pape i qui ne fût pas invité à cette grande exhibition.
L'abbé Lavialle, en fin Auvergnat qu'il était, avait compté sur la bêtise humaine pour gagner son million. Son prospectus, une première fois, parut bizarre. Quand il apparut corrigé et embelli, on se dit dans les évêchés et dans les presbytères: Il faut bien que cela soit vrai, car cet homme n'aurait pas l'effronterie d'imprimer cela,
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s'il n'avait qu'une bicoque. Deux ou trois évéques, dans respace de cinq à six ans, s'égarèrent derrière le mur d'enceinte, et à force d'adresse le» cochers de fiacre, qui les conduisaient, parvinrent aux fameux ateliers si extraordinaires, selon le prospectus. Les prélats furent accueillis pompeusement. Tous les ouvriers avaient reçu des or-^ dres, en cas de la bonne aubaine de cette visite. Ces ordres furent ponctuellement exécutés; on se mit à genoux; les plieuses et les brocheuses^ bonnes femmes comme partout, firent force signe de croix ; on reçut les bénédictions. Les évéques se montraient peu difficiles en présence de ces pieuses manifestations; et ils partaient enchantés de Lavialle qui avait, lui, multiplié les protesta* lions, fait beaucoup valoir son attachement aux pures doctrines romaines, et n'avait pas donné le temps aux évéques de se dire autre chose, sinon : c'est un grand atelier. Rendus en province, il ne s'étaient pas vantés, et pour cause, de leur mésaventure.
L'abbé Lavialle, imprimeur, s'était fait tout naturellement journaliste, et son journal, la 8mti' nette du clergé, a'avait pas manqué d'apprendre que tel ' jour illustrissime et révérendissime évêque était venu visiter les grands ateliers du boulevard Pigale.
Bref, il demeura constaté, dans le monde ca-* tbolique,. qu'il n'y avait rien de beau sur la terre comme le Louvre typographique de l'illustre Lavialle.
Ce n'était pas tout cependant d'aroir ^n vast* local, des presses, des caractères d'inaprimeriti' pour un chiffre minime; il fallait trouver un pr(K cédé pour ne pas payer aux ouvriers le prix qu'ils reçoivent dans les autres ateliers. Lavialle réus* siL il ouvrit nn champ d'asile à tous les prêtres interdits que la France jette chaque matin sur le pavé de la grande ville. Il leur dit: — Vous voilà du travail: mais vous ne savez pas le métier! Je dois vous payer moins cher que des ou- ' vriers habiles. — Le problème était résolu. Ce ! travail était, en effet, pour les pauvres diables un j secours providentiel. Le maître, il est vrai, était dur, exigeant, tenait compte d'une minute de re- i tard dans les heures de travail; mais le pain du 1 jour était assuré, et c'est la joie au cœur quand t>n a eu à lutter contre la faim.
Grâce à ces habiletés de mise en scène dans son exploitation, l'Auvergnat avait moUté son affaire sur un bon pied. Mais l'appétit vient en mangeant: les millions à gagner ne venaient pas assez vite. L'industriel monta autre chose. Il fit le commerce des messes. — Le commerce des messes! direz-vous. Allons donc! mais c'est impossible cela! Ce n'est pas impossible, et cela se fait de beaucoup de manières. L'Auvergnat prit la plus honnête. Vous étiez prêtre, il vous envoyait pour cent francs de ses livres. Vous aviez en plus dans votre sacristie deux cents honoraires de messes, qu'il vous était impossible d'acquitter. Vous lui fai-
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parvenir deux cents francs, il se payait sor cela de son envoi de livres. En même temps, il écrÎTait à an prêtre qui n'avait pas de messes: - Acquittez à mon intention deux cents honoraires et jft vous enverrai pour cent francs de livres. — Simple échange, comme on voit, en soi très-légitime, mais qui produisit des sommes fabuleuses.
Il restait une dernière branche d'exploitation ^ni ne pouvait échapper à notre homme: c'était de se faire le banquier du clergé; il recevait le fruit des petites économies des prêtres, payait exactement le taux légal et il se servait du capital dans son exploitation.
Presque millionnaire, l'abbé Lavialle songea aux honneurs. Son Excellence le ministre de l'intérieur, ayant eu le mauvais goût de ne pas donner ia croix d'honneur à un homme qui avait si ingénieusement combiné son affaire, Rome ellemême, l'ingrate, n'ayant pas fait de lui un chevalier de Saint-Grégoire le Grand ou de l'Eperon d'or, force lui fut de songer aux honneurs du clergé; il frappa à la porte de bien des évêchés pour être chanoine honoraire d'un diocèse quelconque et il réussit. Ce fut un grand jour dans sa vie, et ce jour là il fut un peu moins corsaire pour ses compositeurs. Mais une dernière gloire l'attendait. Un bon évêque des Iles Sandwich étant venu à Paris se rendit, sur la foi du célèbre prospectus, qui était arrivé jusque dans les Iles les plus reculées de l'océan Pacifique, aux
ateliers du boulevard Pigale, et, dans son admin ration pour tant de rames de papier entassées,! pour tant de milliers de kilos de plomb mis en clichés, Gt Tabbé La vialle. vicaire général de Honolidu, sa ville épiscopale.
Dés ce jour, se reposant sur ses lauriers, fier de lui-même, cet Alexandre des imprimeurs devint un assez bon enfant, et surveilla avec moins de dureté la cohorte sacerdotale, allant et venant dans son hangard.
Loubère était arrivé à Tatelier Lavialle, au commencement de cette lune de miel du vicariat général honoraire de HonoJuIu.
— Vous êtes un beau garçon, lui avait dit Lavialle, qui était dans ce moment de la plus joyeuse humeur. Peste, quel grenadier vous auriez pu faire! Et vous avez été curé? Mon vénérable confrère, vous avez manqué votre vocation. Vous êtes Pyrénéen, bravo! Ce sont de bons diables. Vous connaissez vos lettres de Taiphabet Vous voilà un compositeur. Courage et bonne réussite!
£n face de Tatelier Lavialle, séparée seulement par une ruelle étroite et bourbeuse, était une blanchisserie. Les ouvrières de cette maison, alertes et toujours en mouvement, étaient, à toute heure, sous le regard des hommes des ateliers, et nos anges déchus ne s'épargnaient pas les œillades, et, dans Toccasion, les agaceries. Il s'en était suivi naturellement, que beaucoup de ces misérables étaient allés prendre là des compagnes
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dont la loi religieuse, pas plus que la loi civile n'avait pu faire des épouses.
Loubère avait gémi' sur le triste sort de ces hommes, que leur vœu de célibat condamnait aux tortures de la plus indomptable dc$ passions, sans leur donner jamais le moyen légitime d*y porter remède. Lui aussi, doué d'une extrême vigueur et dans la force de Tâge, se sentait homme, et bien des fois l'exemple de ces amours brutales fut une tentation qui monta à son cerveau, comme une vapeur acre et puissante qui enivre sans aucune volupté.
Un soir, qu'après un travail d'une fatigue extrême, il sortait de l'imprimerie, avec un besoin impérieux d'air et de distraction, il aperçut, adossée à une borne, qui protégeait la porte d'entrée commune à l'atelier typographique et à la blanchisserie, une petite créature féminine accroupie, immobile et .comme affaissée sur elle-même. Il pensa d'abord que c'était une des ouvrières qui attendait uge compagne, ou peut-être un compagnon. Il regarda et reconnut Marion la Champise. L'humanité est moqueuse, et il lui faut des victimes. Ce sont les petits, les faibles, les souffreteux. Dans l'atelier, comme dans le préau du collège, il j en a un qui, selon un mot bien vieux dans la langue, est le pâtira des autres. Marion était le 'pâtira des ouvrières blanchisseuses. Il y avait là, jeunesse, force, santé; elle était vieillotte, tlébile, laide et maladive. Comme conséquence de VI 10
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tontes ses misères physiques, elle était sans dé* fense. Les bossus seuls, parmi les faibles, ont de l'esprit et de la réplique. Elle était donc le jouet de toutes. Que de fois d'immenses éclats de rire^ partis de la salle où travaillaient les jeunes filles, avaient apporté la bonne humeur dans l'atelier des typographes et l'on se disait: — C'est sans doute Marion à qui on fait des misères.
Le jour où Loubère trouva cet être malheureux affaissé près de la borne, comme une pauvre Agar jetée dans le désert» ee n'étaient pas des misères seulement qu'on faisait à Marion, mais un renvoi en due forme de la blanchisserie. On avait trouvé une ouvrière plus forte, plus active qu'elle. L'intérêt ne connaît pas la compassion. Et elle était maintenant sans place, sans ressource, sans abri.
— Que diable faites-vous là, Marion? lui dit Loubère,
Le Pyrénéen ne reçut pas de réponse. Uu soupir étouffé s'échappa de la poitrine de la pauvre créature. Ce soupir, dans un tel moment, disait beaucoup de choses.
— On vous a congédiée peut-être?
— Oui, monsieur, et je n'ai plus qu'à mourir de faim.
— Oh! les stupides femmes! Dites-moi, voulez-vous faire mon ménage?
— Oh! bien volontiers, monsieur.
Et ses yenx, qui avaient quelque douceur.
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s'élevèrent vers ce bizarre garçon pour hii dire, à défaut d'autre langage, une vive reconnaissance.
— Vous ne serez pas logée en princesse, ma foi. J'ai une cuisine, une chambre et un cabinet où vous coucherez ; le jour, vous travaillerez pour vous ; le soir, vous ferez notre diner. Si cela vous va, partons.
Pour toute réponse, Marion se leva ; et, comme le chien délaissé que l'on caresse, se mit près du nouveau maître et le ^suivit jusqu'à son cinquième.
— Vous voilà reine ici, mademoiselle Marion. Faites, brassez, pourvu que la soupe soit bonne le soir, que ma chambre soit propre, je ne vous demande pas autre chose. Je suis un peu bourru, je ne vous parlerai pas souvent; mais comme je vous crois une honnête fille , pour preuve que je vous estime, nous mangerons à la même table.
Marion croyait rêver. Elle s'installa dans le modeste appartement de Loubère. Elle était d'une propreté merveilleuse; faisait assez bien la cuisine, tenait le linge du maître dans un bon état, savait acheter, au marché, les petites provisions avec économie. Loubère ne demandait rien de plus; il avait pour le quart d'heure, la perle des femmes.
Une foule d'idées singulières avaient fermenté dans la tête de notre original, depuis son entrée dans les ateliers de l'heureux vicaire général de Honolulu. Il y avait dans ce bagne du sacerdoce, deux cents hommes , la plupart dans la force de l'âge , qui vivaient tous avec des femmes et dont
plusieurs étaient déjà pères. Il avait lu bien des j fois,' dans les journaux, que ceux de leurs pareils qui avaient voulu légilimer ces unions concubinaires avaient toujours été repoussés par les municipalités, et que les tribunaux s'étaient fait une législation pour refuser à un homme, parce qu'il est prêtre, ce qui n'est pas refusé au dernier des bandits, une fois libre des prisons. Son âme honnête s'était indignée. Lui, aussi, expulsé du sanctuaire, rejeté dans le prolétariat, s'il lui eût été possible de trouver une femme digne de son cœur, il eût fallu, ou s'avilir dans la honte, ou imposer silence au plus doux et au plus puissant des instincts de l'homme.
Il alla un jour trouver Julio.
— Mon bien cher, je vous apporte une nou- ^ velle qui vous surprendra.
— Laquelle? j
— Je me marie. ^ I
— Farceur! '
— Je me marie, vous dis-je. , j
— Voyons, vous voulez rire. Et avec qui | donc?
' — Avec une fille, parbleu!
— De quelle famille?
—r Elle n'en a pas.
— Tiens! vous l'avez prise aux enfants trouvés?
— Précisément. Son nom l'indique.
— Âh! Quel est ce nom?
— Marion la Champise.
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— Très-£ien, c'est élégant. Et l'âge de votre dulcinée?
— Devinez.
— Vingt ans?
— Âh ! oui ! Allez plus loin.
— Trente ans?
— Vous n'y éles pas encore.
— Quarante ans?
— Pas plus.
— Cinquante ans?
— AJQutez encore quelque chose.
— Vous voulez aller à l'étranger épouser quelque vieille folle.
— Pas du tout. Vieille, oui : elle a cinquantecinq ans: folle, non. La pauvre créature s'entend à merveille à faire ma soupe.
— Voyons, Loubère, vous m'ennuyez avec, vos bêtises; parlons d'autre chose. Comment va l'illustre chanoine et vicaire général, directeur des ateliers du boulevard Pigale?
— C'est le meilleur enfant du monde. Mais, plaisanterie à part, je viens m'entretenir avec ^ vous d'un projet très-sérieux. Je veux absolument me marier.
Le ton de Loubère annonçait cette fois une véritable détermination.
. — Mon ami, ne faites pas cette faute; pas une municipalité ne consentira à vous marier. D'ailleurs, si vous n'exercez pas le sacerdoce, je crois que vous en respectez assez le caractère pour ne pas donner un scandale.
lÔO LB MAUDIT
— C'est précisément parce que les municipalités me repousseront, que je veux mettre l'autorité en mesure de s'expliquer définitivement. J'irai à tous les tribunaux, à l'empereur lui-même, s'il le faut. C'est une question à remuer; elle est vitale; je veux qu'elle soit débattue. Elle se rattache à une question plus haute encore, celle de la liberté humaine. Je vous prie de croire que les beaux yeux de Marion ne sont pour rien dans tout cela; elle est laide à faire peur, et je ne la toucherais pas avec des pincettes. Hélas! vous le savez, j'ai un grand et douloureux souvenir dans ma vie. Il y a là un amour auquel nul autre ne doit succéder, à plus forte raison une union vulgaire, dont un homme qui me serait inférieur aurait même à rougir. La pauvre Marion, devenue mon épouse, devant le maire de mon arrondissement, restera vierge et martyre, je vous le jure. Elle aura le droit d'être appelée madame. Pauvre vieille, ce sera pour elle le seul bénéfice du lien conjugal. Elle se consolera des privations de l'amour par les jouissances de son orgueil. Puis, contente ou non, je crois faire quelque honneur à iMarion la Champise.
— C'est là le rêve d'une imagination dévergondée, mon pauvre Loubère. Je n'ai point à juger votre conduite; je ne puis peser sur vous que par mes conseils. !\Iais franchement, je vous détournerai de toutes mes forces de cet esclandre qui appellera sur vous l'attention publique, et vou3
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vaudra tous les anathèmes du journalisme re* iigîeux.
— Je me soucie joliment de votre journalisme religieux, un vrai tambour crevé. Qui s'occupe^ je vous prie, de la Mappemonde catholique et d'autres feuilles criardes qui ont besoin de hurler pour qu'on se retourne et qu'on pense à elles? Depuis le jour qu'elles ont perdu leur chef, elles sont bien et dûment enterrées. Ah! celui-là, à la bonne heure, en voilà un avec lequel j'aurais aimé à me mesurer, à braver ses colores; mais les colères de ce qui reste et qui ne vaut même pas l'honneur d'être nommé. Allons donc! j'en ris, et voilà tout.
— Oui, je crois que vous êtes de nature à ne pas redouter ces gens-là, quels qu'ils soient.
— Oh! parfaitement.
— Enfin, si, ce que je ne pense pas, vous vous déterminez jamais à la démarche hardie dont vous m'entretenez maintenant, il serait sage, préalablement d'écrire à Rome et de faire agir auprès du pape, pour qu'il vous dispense de votre vœu de célibat. Ceci est votre devoir comme prêtre.
— Mon cher abbé Julio, je ne suis plus prêtre. Depuis que je suis allé à Rome, j'ai vu de trop près les sales recoins du la boutique cléricale pour avoir conservé pour elle beaucoup de respect, du moins quant aux questions de discipline. Quant à la foif. .. Oh! mon cher Julio, vous l'avez conservée, et vous êtes bien heureux!! mais, pour moi.
si elle n'est pas perdue, elle est au moins bien affaiblie... Après tout, je suis content d'élre sorti du sacerdoce. Savez-vous bien qu'il est horrible d'enseigner les autres, et de ne pas savoir si l'on croit ou si l'on ne croit pas soi-même à cet enseignement?
— Quoi,Loubère ! Si vous aviez le bonheur d'enseigner encore, aux petits et aux humbles, la doctrine de l'Évangile, vous vous demanderiez si vous croyez à cette doctrine? '
— Non, mon ami, dit Loubère ; ce n'est pas sur la sainte doctrine du Christ que je ne poserais cette question. Mais il y a , ce que les hommes ont ajouté ... Au reste, continua Loubère, en présence des convictions d'un homme tel que vous, Julio, mon incrédulité recule. Peut-être arriverai-je un jour à séparer l'ivraie du bon grain, et ce qui est humain de ce qui est divin. Seul, vous pouvez m'aider dans ce travail, Julio. Mais à présent ce n'est pas de cela qu'il s'agit. En appeler à Rome, sur la question qui nous occupe, c'est votre affaire. Vous êtes journaliste, attirez son attention sur l'impasse où elle jette la conscience d'hommes, qui, incapables de garder le célibat, et ils en ont donné de bonnes preuves, ne doivent pas être laissés dans un état de honteux concubinage, mais placés dans la vie de la famille, pour y devenir d'honnêtes gens, n'ayant pas pu être de bons prêtres.
,Pour moi, j'ai à traiter la question purement civile. Il jfaut que les tribunaux s'éclairent par une
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discussion nouvelle, au sein même de Paris, afin qu'elle ait tout son retentissement dans le monde. Vous devez voir que je ne me mettrai en cause qu'en apparence ; mais l'idée marchera, et n'eussé-je fait que préparer l'avenir, que tracer le chemin à une solution qui sauvegarde à la fois les vrais intérêts de l'humanité et de la vertu, j'aurai conscience d'avoir fait une bonne action.
— Vous le savez, Loubère, je pense absolument comme vous sur cette question; mais le temps est-il venu de l'agiter et de la résoudre?
— De l'agiter, oui ; de la résoudre, non. Vous semez le blé en novembre; il se passe sept à huit mois avant la moisson. Mon ami, dans la vie de l'humanité les siècles sont des mois. Vous le voyez, il est temps de jeter l'idée dans le sUion de l'avenir: elle germera au temps voulu par celui qui conduit toutes choses.
Les deux amis se séparèrent. Julio raconta à sa sœur la fantaisie de Loubère.
— Il est fou, ce pauvre homme, dit Louise.
— Cette folie, si c'en est une, part d'une âme généreuse. Il était fou aussi quand il venait à Rome, et travaillait, en mangeant son dernier sou, à me tirer de ma prison. Tous les libérateurs sont des fous. Mais ces fous, il faut les aimer et les bénir.
vm
Le diacre d'offlce.
Celui qui écrirait Tfaistoire de tous les diacres d'office, qui se sont succédé dans les églises de Paris depuis trente ans, écrirait la collection biographique la plus curieuse que l'imagination puisse rêver. Quand, dans une grande solennité, vous voyez le curé officiant entre deux prêtres à cheveux blancs , revêtus , de dalnoatiques d'or aussi splendides que la riche chasuble qu'il porte luimême ; quand ces mêmes hommes, à un convoi de première classe, sont à droite et à gauche du célébrant, vous, spectateur, fidèle ou homme du monde, vous vous figurez que le premier pasteur d'une grande paroisse, comme Saint-Roch ou la Madeleine, est là, dans l'exercice de la plus sublime fonction, entouré de deux dignitaires de son clergé, presque ses égaux , vous vous trompez. Ce sont de pauvres diables qui ne doivent, d'institution, déjeuner, le dimanche, qu'après la messe d'une heure, et, chaque jour, après celle de midi.
Oh! jolie femme, mondaine, pieuse, qui vous levez si tard, vous ne savez pas que pour vous donner la n|esse Je dimanche, et même les autres jours
> la semaine, à une heure qui aille à vos goûls^ à tre paressé , à vos nuits passées dans les réu-
lions de plaisir, un esclave endureja les tortures
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de la faim. Si j'étais (emme, jamais je ne mettrais les pieds à cette messe des paresseux. Mon cœur souffrirait trop, en pensant à ce malheureux dont l'estomac en proie à des spasmes, et puis, je craindrais d'offenser Dieu. *
Ce» diacres d'office sont quelquefois de pauvres prêtres, exilés pour leurs opinions politiques : des Polonais, qui viennent chez leurs frères de France ; des Espagnols, qui se sont compromis dans les luttes des divers prétendants. On leur fait acheter le pain de TexiL
D'autres fois, ce sont des hommes poursuivis par la haine de la puissante corporation d^ Jésuites. Un savant de premier ordre, dont le nom est européen, qui a quitté les Jésuites, il y a déjà plusieui*s années, est aujourd'hui diacre d'office dans une des paroisses de Paris. Le confrère d'Arago et de Humboldt mourra certainement dans cette obscure position, malgré ce qu'il attire d'honneur au sacerdoce par ses publications scientifiques.
Le plus souvent les diacres d'office sont de hautes intelligences, des hommes compromis par des spéculations imprudentes, souvent entreprises dans un but religieux ; des caractères raides, qui n'ont pas connu les flexibilités de l'épine dorsale devant les hautes puissances de leur paroisse ou de leur diocèse; des écrivains dont la hardiesse a blessé; des écrivassiers sans goût et sans idées, qui ont fatigué le monde de leurs théories bizarres; des malheureux que le cœur a entraînés et qui ont
mal caché leurs faiblesses; d'autres, plus malheureux encore, dont les passions n'ont pas eu l'excuse de l'amour. .Tout cela bien gourmande, bien lessivé, bien remis à neuf dans une retraite de séminaire, à vieilli à balayer de la longue robe noire les sacristies parisiennes, à assister à tous les convois, à remplacer à toute heure les prêtres demandés dans les besoins du ministère. Tout cela, aux grandes fêtes, couvert d'or, de velours^ de soie moirée ou chargée de riches broderies, vit de la < plus exiguë des allocations que puissent fixer les I conseils de fabrique, pour qu'un prêtre ne meure ' pas de faim. ;
L'enfant qui sort du séminaire, que l'évéque a • ordonné, qu'il envoie vicaire à une paroisse, a le | pas sur ces vétérans du sacerdoce et leur com- i mande. Lui, il avance, il arrivera un jour à être ' second vicaire; plus tard il sera premier vicaire, : et un personnage ce jour- là. Le diacre d'office en vieillissant recule toujours. Des splendeurs de lai Madeleine ou de Sainte Clotilde , il descend à , la Villette, à Grenelle, à Mont-Rouge ' même, et, un jour, les ossements de ce misérable iront, avec \ ceux de la plèbe, à la fosse commune dTvry ou de Clichy-la-Garenne.
A tant de titres, ces hommes sont dignes de pitié. Quelquefois. aussi, car il faut tout dire, il y' a des nullités dont il est difficile de tirer parti, et qui viennent naturellement remplir ces postes de parade et de faction ; quelquefois aussi des natures
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apathiques et maladroites qui se laissent oublier dans leur existence obscure, et dont nul ne s'occape, parce qu'ils ne savent pas se faire valoir eux-mêmes.
Nous avons vu que Tarchevêque avait nommé Julio second aumônier du lycée Sàint-Lo^is. M. de Baraminos, circonvenu de tous les côtés, représenta un jour, en plein conseil, d'une manière si vive, les murmures que cette nomination avait soulevés dans le monde religieux, que le cardinal fut. ébranlé. Il est difficile de braver l'opinion d'un certain monde qu'on estime, il faut pour cela du courage.
— Mais où le mettre ? dit l'Éminence, car enfin ce n'est pas un mauvais prêtre.
— Mon Dieu; reprit vivement le Promoteur,, auprès duquel des émissaires laïques des Jésuites avaient agi de nouveau, il me semble que c'est beaucoup d'honneur que de le mettre diacre d'office dans une paroisse.
— Eh bien I voyez cela, arrangez cette affaire. Plus tard on verra.
Le même jour Julio recevait, à la rue de la Barouillère, une missive signée de M. le Promoteur, ainsi conçue:
„Monsieur l'abbé, „L'autorité archiépiscopale, ayant sur votre compte des notes peu favorables, se trouve dans la nécessité de ne pas donner suite à une pre-
mière nomination faite en votre faveur, sur la recoiufnandation trop bienveilJante de Monseigneur Tévêque de . . . dont vous avez, probablement, surpris la bonne foi. Vous êtes nommé diacre d'office à Féglise de Notre-Dame des Champs. Cest tout ce qu'il est possible de faire pour vous.
„Je ne dois pas vous dissimuler que vous recevez là une faveur, et qu'au moindre repro^ tout pouvoir vous sera ôté dans le diocèse.
„Je vous salue.
„DE BARAMiifos, V. G. Promoteur."
Cette lettre n'étonna pas Julio, il n'en témoigna aucune peine, n'en ressentit aucune amertume. Louise pleura de douleur et comprit de quelles mains partait le coup.
— Laissons-les, ma sœur, ce sont des instruments de la Providence. La grappe foulée ne murmure pas contre le pressoir. Soyons chrétiens.
— Vous êtes bien fort,, si vous dévorez l'humiliation sans souffrir!
— C'est quelquefois l'humiliation qui rend fort, ma Louise. La branche du chêne qu'on a violemment inclinée se relève avec plus d'énergie; l'arc tendu jette plus loin son dard.
— Tout cela est bien. Il faut se dire ces choses pour se consoler. Hais franchement, si j'étais homme, si j'étais surtout M.' l'abbé Julio de le Clavière, je^ n'irais pas faire diacre d'office dans la petite église de bois de Notre-Dame des Champs.
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— La maison du Christ à Nazareth était moins belle. , Pape, archevêque ou diacre d'oflOce, qu'estce que cela aux yeuX de Dieu ? C'est remplir une fonction sacerdotale. Il y a moins occasion d'orgueil là que là, voilà tout. Charmante sœur, vous êtes un petit démon tentateur pour votre frère.
Louise ne répondit que par un sourire que la douleur comprima.
— Vous avez raison, dit-elle, j'étais femme. Il est grand de se faire petit.
Conférences de Saint-Eustache.
Parmi les hommes qui avaient conçu une es* time singulière pour le talent oratoire de Julio, était M. de Leich, conseiller à la cour impériale de T. Ce magistrat, grâce à de puissantes influences, avait fait rapidement son chemin. Et quand Julio arriva à Paris, il le trouva conseiller à la cour de cassation.
M. de Leich avait reçu avec bonheur la visite de Julio. Ce n'était plus le jeune prêtre qu'il avait vu à T., encore à la première évolution de son talent; le malheur avait passé là, comme les soleils brûlants de l'automne qui jaunissent, en quelques jours, les grappes de raisin et les mûrissent. Les épreuves douloureuses avaient mûri cette
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grande âme. Quelque chose de radieux et de divin s'échappait de ce noble visage. On comprenait que ce cœur était sorti pur et grand de la fournaise de la persécution.
M. de Leich sentit s'accroître son affection pour son jeune ami; des relations d'intimité s'établirent entre le magistrat et le prêtre. M. de Leicb «mmenait souvent Julio avec lui à une délicieuse petite villa, qu'il s'était construite entre Courbevoie et Puteaux. Il était rare que le dimanche Julio, toujours passionné pour la campagne, après avoir conduit sa sœur chez madame de Tourabel, qui demeurait dans le faubourg Saint-Honoré, ne prit pas le chemin de fer de Versailles pour aller dîner à la maison de campagne de M. de Leich, d'où il revenait le soir par le train de onze heures.
rm DU TOMB SIXIEME.
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petite éo"^' '-^•krimerle de R. Balat à Frlmcfort t. M.