ARIANE A NAXOS SCÈNE II
BACCHUS, ARIANE, pUîS SILÈNE
ARIANE (se laissant tomber sur un quartier de roche)
Laissez-moi m'arrêter un moment ici, je vous en prie... Ah, pourquoi vous ai-je écouté ?... Ce court trajet a ranimé toutes mes souffrances et je n'en puis plus ! Du moins dans la retraite que je m'étais choisie, pouvais-je oublier certaines choses... Ici, tout me redit ma triste histoire ; je la vois écrite sur les rochers, sur le sable, sur le ciel même. Pourquoi vous ai-je suivi ?... Je croyais souffrir : je me trompais ; il me semble maintenant que ma peine seulement commence... Non, vous ne pouvez savoir, Seigneur, de quels souvenirs à mes yeux ces lieux sont chargés ! Ce petit bois d'oliviers que tantôt vous m'avez fait traverser, c'était là que Thésée et moi, nous allions à midi nous étendre: parmi la mousse et les feuilles mortes, j'eusse pu retrouver les traces jumelles de
nos corps... Sur ces pierres-ci, à la chute du jour, nous nous asseyions : la fraîcheur du soir y arrive plus vite qu'ailleurs et ainsi elle paraît plus douce... C'est lui, c'est Thésée qui rangea ces roches afin de me faire un siège grossier... Je me rappelle tous ses gestes, tous ses regards, toutes ses paroles... (Se levant?) Ah ! Je vous en supplie, Seigneur, partons, reconduisez-moi à l'antre obscur que je n'aurais pas dû quitter!... Je ne veux plus rien voir...
BACCHUS
Ne m'accusez pas d'inutile cruauté. Si j'ai tenu à vous faire passer par tant d'endroits mémorables, ce n'était point pour réveiller en vous des souvenirs cuisants, mais bien pour aider votre âme à secouer son inerte et pesant désespoir. Votre douleur, Madame, est semblable à une blessure négligée ; avant d'y poser un appareil, il faut qu'elle rejette le sang corrompu dont elle est engorgée. En l'accablement où je vous trouvai, n'attendant de répit que de l'excès même de votre mal, vous souffriez moins du coup qui vous abat-
ARIANE A NAXOS
tit que de la façon que vous aviez eue d'accueillir vos disgrâces. Vous étiez sans volonté, sans pensée, croupissante comme une eau trop longtemps immobile. Une infortune telle que la vôtre, Madame, veut être regardée en face. J'ai prétendu vous tirer brusquement de l'inaction qui vous consumait, et si je vous ai menée ici, c'est afin qu'à la faveur d'un choc douloureux, vous sentiez cette indigne inconscience se changer en un sentiment lucide, énergique et définitif. Aussi bien, levez la tête, ne craignez point de considérer ce qui vous entoure : les larmes que vous verserez, Madame, sont salutaires ! c'est le sang noir qui sort de la plaie. Et pour achever la triste tâche que je vous impose, poussez jusqu'au bout de cette falaise et regardez la mer que vous avez mis tant de soin à éviter.
(Il la prend par la main et la conduit jusqu'au bout de la falaise.)
ARIANE {après un instant de silence)
Ah ! Je la reconnais !... Elle est telle qu'au
soir où pour la première fois je déplorai qu'elle fût déserte... Voilà bien, près des rives, ces eaux vertes et sans profondeur où Ton ne peut naviguer... Oui ! Je la reconnais, rien n'a changé !... Voici les roches couvertes d'écume, voici l'écueil isolé ; c'est derrière lui que je vis le vaisseau de Thésée disparaître. Je suis tombée sur !e sol alors, inanimée et froide. Il n'est pas revenu : sa main pour un dernier adieu ne s'est pas levée ; peut-être même ne regardait-il plus l'île où, injurieux amant, il m'abandonnait. Ah! quand jadis, je l'aperçus, victime destinée au Minotaure, pourquoi mon faible cœur s'émut-il de sa beauté?... Que ne le laissai-je périr !.... Je ne l'aurais pas aimé, je ne me serais pas condamnée à l'exil, aux larmes et à la honte de l'aimer encore... — Imprévoyante, je le sauvai. Il me dut la vie, les honneurs ensuite, et je m'applaudissais de ses succès, j'eusse voulu pour lui pouvoir faire plus encore... Je touche ici l'amère récompense de ma générosité. A quelle extrémité m'a-t-il réduite et que suis-je à présent : une infortunée que les veilles et l'affliction ont flétrie et qui seule, sur une
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plage barbare, attend une mort qui ne veut pas se hâter. — Rien n'a su l'attendrir, ni la pitié, ni la reconnaissance : Il a fui... Ah ! tant pis... Il me semble que je le hais maintenant, je connais enfin l'indignité de sa conduite ; aussi n'est-il plus de pardon pour lui, et de ce moment, je ne veux plus le regretter...
BACCHUS
Ah ! Madame, la noble parole !... En vérité, il ne faut jamais rien regretter. Tout événement présente en soi quelque utilité, et nous pouvons en trouver dans l'affliction comme dans la joie, dans un pleur comme dans un sourire. Attentifs à son développement, faisons profiter notre âme de la leçon incessante que tout lui donne, et ne nous occupons pas du reste. Les êtres et les événements n'auront ainsi d'autre valeur que celle que notre intérêt leur prête. Laissez là le vain regret de Thésée ; qu'y a-t-il encore de commun entre lui et vous ?.. — Ne songez plus désormais qu'à recueillir le fruit qu'une
expérience cruelle vous propose.... — Quand, pour la première fois, j'invoquai la grandeur de votre sort et le prestige surhumain que vous y pouviez trouver, vous ne m'avez pas compris. Laissez-moi maintenant y revenir : apprenez enfin à accepter la tâche que vos malheurs vous imposent, appréciez-en le sens et, pour vous consacrer toute entière à l'étude et au culte de votre destinée, oubliez dès ce jour et votre race et votre passé et Thésée lui-même,..
ARIANE (machinalement).
...Oui !...
(On entend tout a coup, derrière les rochers ou il s'est caché. Silène éclater de rire. Bacchus se précipite, le découvre et F amène par V oreille, confus et hilare a la fois.)
BACCHUS
Que faisais-tu là ?... Pourquoi as-tu ri ?...
ARIANE A NAXOS
SILENE (se frottant V oreille et saluant Ariane).
La, la!.. Ne te fâche pas... Ce n'est rien. Je dormais. J'étais là par hasard. Un pur hasard, je vous jure... Vos voix m'ont réveillé... J'ai ri alors. J'ai ri parce que je suis bête, sans savoir pourquoi... Comme ça, tenez. (Il rit.) Mais je n'ai rien entendu, je vous jure que je n'ai rien entendu...
(Bacchus T'interrompt et le chasse d'un air de dégoût.)