BACCHUS, ARIANE
BACCHUS
Ne vous inquiétez pas, Madame : c'est un simple, il ne sait ce qu'il fait ; à peine devez-vous lui en vouloir.
Oui, oui, vous avez raison... Mais comment, Seigneur, pouvez-vous supporter un tel homme auprès de vous ?...
BACCHUS
Eh ! Pensez-vous que je l'estime ?... De sa société pourtant j'ai su me faire un avantage. Silène me représente ma caricature : il me déforme à mes propres yeux ; l'incessant contraste qu'il présente avec mes vœux, me met en garde contre ma négligence ; il m'est un avertissement ainsi, et sa grossièreté dès lors travaille elle-même à mon exaltation ?... — Pareillement, Madame, cette île et tout ce qu'elle renferme doit apporter un perpétuel tribut à votre ferveur. Sans doute, n'y sauriezvous faire un pas sans vous heurter à quelque souvenir funeste, mais quelle voix en revanche s'exhale pour vous de ces arbres, de ces bois, de ces eaux, de ces rochers ! Rien ici n'est sans éloquence, tout vous y rappelle qu'une destinée incomparable désormais vous impose des devoirs auxquels je veux accoutumer
ARIANE A NAXOS
votre esprit !... Ah ! ne repoussez point cet unanime conseil et que ce ne soit plus à Thésée ou à son amour que votre âme s'attache, mais à faire de vous une forme assez parfaite pour exprimer, sans le diminuer ni le trahir, l'enseignement pathétique que vos malheurs vont donner au monde ! Songez à la situation unique où les circonstances vous ont placée : jamais un cœur se trouvat-il mieux à même de manifester sa vertu ? Tant d'êtres travaillèrent toute une vie à rassembler les éléments de leur caractère, à se constituer une figure morale, et en une heure, pour vous, les événements ont suppléé à l'effort des longues années. Princesse, beauté sans égale, amante chérie, vous viviez dans l'enivrement d'un bonheur que tout semblait favoriser, et soudain vous vous trouvez seule et misérable sur une plage déserte : vous n'étiez qu'Ariane autrefois, vous voilà Ariane abandonnée. O dignité redoutable ! Considérez quelle est dès ce jour l'importance du moindre de vos gestes !... Chacun suivait la la trace éclatante de votre fortune : votre disgrâce tout à coup répand une universelle
stupeur, et en un moment, pour vous plaindre, tous les hommes tournent les yeux vers cette île. Comprenez donc la vertu de l'exemple que vous pouvez donner au monde si, relevant un front que la douleur ennoblit, vous dressez sur Naxos l'héroïque statue d'une âme qui, acceptant son lot, sut en comprendre la signification, s'approprier la fatalité elle-même, et mit désormais tous ses soins à ne point descendre du faîte éclatant où un jour elle se trouva portée !... Direz-vous encore que j'eus tort naguère de vous proposer cette hautaine consolation, et le sentiment d'une gloire si délicate, croyez-vous qu'il ne puisse alléger l'infortune ? Vous n'avez pas voulu m'écouter alors : plaise aux Dieux que j'aie réussi à vous ébranler aujourd'hui... Prendre conscience de soi-même, c'est là l'essentiel ; une âme avertie de sa vocation n'y échappe plus... Allons, debout, Ariane !... Il est temps de devenir immortelle, et l'heure est passée des soupirs. Ne voyez plus en tout ce qui vous arrive que le moyen d'assurer la perfection de l'attitude où vous vous arrêtez, et ne pleurez plus ; les larmes importent-elles
ARIANE A NAXOS
encore au sentiment nouveau qui vient de naître en vous !... Bientôt, même, à sentir votre âme d'accord avec ce qui l'entoure et quelle harmonie intime vous unit à ces paysages austères, une sorte de sérénité religieuse tombera sur vous. Et les hommes qui tantôt allaient s'appitoyer vous considéreront avec surprise : qui pourra, en vous voyant, refuser son admiration à une si haute patience. Chacun s'émerveillera de l'adresse souveraine avec quoi vous avez su déjouer l'adversité, et votre grâce même à cette démonstration prêtera une force imprévue... Car votre beauté est précieuse, Ariane, et gardez-vous de croire que les épreuves l'aient pu diminuer... Sont-elles flétries ces joues à qui le sel des pleurs a donné l'éclat sans dureté des fleurs et des fruits : sont-ils éteints ces yeux, où l'attention en ce moment allume une flamme exquise ?... Vous êtes belle, Ariane, comme au jour où Thésée ne vous avait pas encore vue... Vous étiez la fleur alors, vous êtes la grappe à présent, abondante en délices et gonflée des sucs les plus riches.
(Penché ve?s elle, il s'arrête tout à coup et considère avec une sorte d'extase Ariane qui V écoute ^ immobile et pensive. D'une voix changée, il continue après un instant de silence.)
Ou bien, Madame.... Ou bien, si l'exigeant devoir rebute votre chair délicate et qui ne sait renoncer à ce que l'existence lui réservait de joie, quittez cette île et rentrez dans la foule des humains. Vous y pouvez être heureuse encore : l'amour n'a pas qu'un visage, c'est insulter sa puissance que le croire si borné ; il emprunte pour sourire des masques divers et ne pensez pas que sur une seule bouche le baiser soit doux !... Oui, si vous avez pitié de vous-même, du pur flambeau qui va se consumer dans la solitude, fuyez et, instruite par l'expérience, retentez l'aventure merveilleuse de la vie... A quel bonheur magnifique ne pouvez-vous prétendre et qui ne se ferait un plaisir suprême de vous aider à oublier les injures anciennes : les Dieux mêmes, Ariane, si vous le permettez, vous aimeront...
ARIANE A NAXOS
(Emporté par la chaleur de son discours , il fait le geste de V enlacer : elle tressaille tout a coup, recule d'un pas.)
ARIANE
Seigneur, pardonnez-moi, je ne vous comprends plus... Tantôt vous m'exhortiez à tirer une raison d'être de mes malheurs et, déjà, séduite par vos paroles, j'osais regarder en face l'écrasante destinée que vous m'avez révélée ; il faudrait à présent que je les oublie, et vous me pariez, je crois, de choses que je ne puis entendre sans honte... Excusez-moi, si je me trompe, mais je suis devenue semblable à une barbare, et mon esprit déshabitué de tels entretiens en est tout troublé... Pour saisir votre pensée il me faut me recueillir : permettez donc, Seigneur, que je me retire.
(Elle salue Bacchus interdit et s'éloigne.)
B ACC HU S (se frappant le front) Est-il possible ?... Qu'ai-je osé lui dire !...
Quel démon perfide a égaré ma pensée !... Ai-je pu en un instant oublier ainsi tout ce que je lui devais... Ah, rougis, Bacchus, tu es aussi vil que Silène ; comme lui, tu ne sais commander à tes appétits grossiers !... C'est donc là ce que tu prétendais obtenir : elle connaît ton hypocrisie à présent et te méprise... Mais aussi, Ariane, pourquoi es-tu si belle ?...
(Silène avec précaution sort d'entre les rochers ; il s'avance à pas de loup vers Bacchus qui ne V entend pas venir et lui met la main sur V épaule.