Richard Wahle. Gehirn und Bewusslsein, Wien, 18S
sioi) remarquables à décrire les combinaisons qui se foui et se défonl dans le champ do notre conscience, h saisir la trame vivante des sensations, mais il ne parvint pas à entrevoirie lien qui les unit, ni le mécanisme qui doit s'\ cacher. Pourquoi certains éléments se reproduisent-ils dans le même ordre à chaque évocation monésique, pourquoi se l'orme-t-il entre eux des associations de plus en plus étendues ? Cette question restait sans réponse et on peut dire que la conscience a gardé, chez lui, le caractère d'un kaléidoscope de sensations depuis sa première étude jusqu'au dernier « Essai sur la vie mentale » qui a paru il y a quelques années1.
Une conception analogue des phénomènes mentaux se retrouve dans les écrits de Richard Avenarius, le fondateur de la philosophie empiro-critique 2, mais ce n'est pas d'une œuvre spéculative qu'il fallait attendre la solution du problème dans le sens d'une coordination des données psychologiques avec l'expérience externe de l'individu. Cette coordination ne pouvait se faire que sur le terrain expérimental, avec l'appui de la psychologie des sensations, el c'est un physicien, E. Mach, qui en a tracé les premières lignes. Le procédé qu'il employa était analogue à celui dont on se sert couramment dans les sciences physiques. L'étude des phénomènes objectifs comprend souvent la traduction des données d'un sens dans le langage d'un autre, d'une portée plus générale. Ainsi, lorsqu'on étudie la perception d'un son musical ou d'un parfum, on se contente de réduire les données de l'ouïe et de l'odorat à un processus chimique ou mécanique, c'est-à-dire aux données de la vue et du toucher. Généralement, L'explication consiste dans la réduction des autres sens aux données de la vue, car celle-ci nous sert de principal moyen d'orientation dans l'existence. En ce qui concerne les images mentales,
1. R. Wahle. Ueber clen Mechanismus des geisligen Lebens, 1906.
2. R. Avenarius. Philosophie als Denken der Welt gemûss dem Princip des kleinsten Kraftmasses, 1^76.
ce procédé n'est pas directement applicable, car les processus qui se passent dans l'écorce cérébrale, échappent totalement au contrôle de la vue, mais on peut les juger indirectement, comme font les médecins pour les maladies internes, en comparant les symptômes morbides avec la structure et le fonctionnement normal de l'organe. C'est à cela que devait arriver Mach après une série de tâtonnements qui rend le plus grand honneur à la probité de son effort. Ayant reconnu comme Wahle, mais tout à fait indépendamment de lui, que nos images mentales présentent des groupements de sensations *, il s'attacha à en étudier le contenu et découvrit que ce dernier est, en plus, tout à fait fragmentaire et instable. Qu'on parle d'un objet ou d'un individu, dit-il, de l'ami qui vient souvent chez moi, du bureau qui se trouve dans ma chambre ou du vêtement que je porte, on se trouve instinctivement porté à leur attribuer une constance qu'ils ne possèdent ni en réalité, ni dans la mémoire de ceux qui en parlent. Mon bureau peut être tantôt plus, tantôt moins éclairé, peut être vu de face ou de côté. Mon ami peut avoir un air très différent ; joyeux ou triste, correctement mis ou négligé, immobile ou agité. Pensant à l'un ou à l'autre, je peux évoquer des détails différents. Tantôt je me rappelle les yeux et le visage de mon ami, tantôt sa carrure et ses gestes... A les voir de près on se rend compte que nos images mentales sont loin de la fixité d'un cliché photographique et ne présentent la plupart du temps qu'un faisceau bien incomplet de sensations2.
Ce fait était déjà très important. // en résultait que les Images mentales ne devaient pas être prises comme des unités organiques, ni localisées comme telles dans le cerveau. L'idée d'une empreinte cérébrale se trouvait remplacée par- celle d'un ensemble de traces. Mais l'effort de Mach ne s'est pas arrêté à cela. Cherchant à préciser la
t. E. Mach. Die (nkonomiscke Natur der phi/sikalischen Forsc/mng, 1882. . E. Mach. Analyse der Empfindungen, Wien, 1885.
Kostyi.eit. — Mi'canismc. 3
nature des éléments sensoriels qui forment une image mentale, il essaya d'analyser celles qui sonl le plu- près de la perception, les images visuelles et auditives, el arriva finalement à conclure qu'elles se composent de sensations mot rirrs qui accompagnent les réflexes du cerveau
Il serait oiseux d'entrer dans les détails de cette démonstration qui ne présente plus qu'un intérêt historique, l'auteur sï'taiil trouvé aux prises avec des difficultés qui maintenant sont complètement aplanies. C'étaient les donnt contradictoires de la physiologie des sensations que nous avons déjà vues se dresser devant Sétchénoff. Tant que les perceptions pestaient attachées — ne fût-ce qu'en partie — à des empreintes cérébrales, l'analyse de Mach ne taisait que multiplier les difficultés du problème, s'il était difficile d'admettre la conservation de ces empreintes, il ('lait encore plus difficile d'expliquer les connexions qui se révélaient au sein de chaque image entre ses fragments réunis par des liens si fragiles, et le mystère de ces formations hybrides — mi-empreintes, mi-réflexes, — semblait d'autant plus impénétrable.
La solution de ce problème n'est devenue possible qu'avec la reconnaissance du fait que toutes les données de la perception consciente se rattachent à des réflexes cérébraux. Nous l'avons constaté dans un travail paru en 1906 ^ et sommes allés même un peu plus loin depuis. Pour faire comprendre que les données de la perception consciente se rattachent uniquement aux réflexes cérébraux, il ne suffit pas de constater le caractère fragmentaire des reproductions mnésiques, il faut encore les distinguer d'une reproduction plus complète, nous voulons dire, de l'hallucination.
Lorsque j'évoque le souvenir de quelqu'un, disions-
1. E. Mach., Die Analyse du Empfindunyen unddas Yerltâltniss des l'hysiseken zum Psychischen, 188b. IVe éd. Iena. Fischer, 1903.
2. N. Kostyleff, Les Substituts de l'âme dans la psychologie moderne, Paris. F. Alcan, 1906.
nous, je suis loin de me rappeler tous ses traits, et ceux même que je me rappelle, sont loin de posséder la réalité de la perception. Je ne les vois pas devant moi, pas plus que je ri entends chanter Pair de musique qui me revient à la mémoire. Sinon, c'eût été non pas un souvenir, mais une véritable hallucination. L'évocation mnésique ou associative ne comprend qu'un trait ou deux, mais toujours des traits essentiels. La psychologie objective dit que ce sont des sensations motrices qui avaient rendu la perception initiale consciente. On se le figure très aisément. Du reste, pour éviter tout malendu, on peut faire une contre-épreuve. On peut prouver que la sensation du contact réel qui manque à l'image mentale ri a rien d'essentiel pour la conscience. Chacun sait par expérience, qu'on peut entendre des paroles résonner distinctement à l'oreille, sans en saisir le sens. Cela arrive fréquemment lorsqu'on a l'attention détournée. D'autre part, lorsqu'on ouvre les yeux et les referme aussitôt devant la clarté trop vive du jour, les objets qui se trouvent devant, ressortent vivement sur le fond de la rétine, mais on ne s'en aperçoit généralement point et n'arrive même pas, une minute après, à dire quelle en était la forme. Ce n'est donc pas la sensation du contact immédiat qui nous donne la connaissance des choses, mais bien les réflexes cérébraux dont elle est le point de départ. Autrement dit, ce n'est pas le processus de contact, mais le processus de mesure et d'identification qui fait la connaissance des choses et revit ensuite dans la pensée.
Nous avons essayé, nous-même, de faire un pas de plus dans cette voie en passant des perceptions concrètes aux idées générales ou abstraites. Ayant reconnu qu'une image mentale présente un faisceau de réflexes qui se consolident par la répétition, mais ne tardent pas à s'effacer lorsqu'ils ne sont plus reproduits, nous avons crû voir en cela le rudiment de l'abstraction qui, selon la juste observation de M. Ribot, comprend « un renforcement de ce
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qu'on abstrait » el « l'affaiblissemenl de ce donl on abstrait1 ». « La notion abstraite d'un homme, d'un cheval, d'un livre, disions-nous, a'est-ce pas ce « j i j " i 1 \ a de commun à tous les réflexes nerveux produits par les impressions concrètes des hommes, des chevaux el des livres que nous avons connus dans l'existence2? » Plus on voit d'objets de la môme catégorie, plus les réflexes qui leur sont communs, doivent se consolider el ceux qui ne se répètent pas d'une impression à l'autre, doivent s'eflacer. La formation des idées générales se rattacherait donc au même mécanisme que l'évocation mnésique ou associative. On voit maintenant ce que les travaux des psvchologues russes gagnent à être complétés par La physiologie des sensations et l'analyse des états mentaux. Les réflexes étudiés par Pawlow et Bechterew ne sont pas la base d'un processus dont l'ensemble échappe à la science, mais les éléments les plus essentiels de celui-ci, le corps même de ce que nous appelons images mentales ou idées. Aussi, tout en reconnaissant la portée capitale du travail de Bechterew qui résume tous ces efforts el constitue un admirable manuel de psychologie objective, croyons-nous que l'œuvre entreprise par nous est un complément indispensable de cette dernière et que les contributions expérimentales venues de différents côtés, comme aussi nos propres recherches qu'on trouvera exposées plus loin, peuvent seules lui donner une valeur réelle et pratique.
1. Th. Ribot, Évolution des idées générales, F. Alcan, 1896. p. 146.