‹ Le mécanisme cérébral de la penséeChapitre 13 sur 51 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Contribution fournie par l'école de Wurzbourg. — H. J. Watt. — [/association mentale et le jugement. — A. Messer. La pensée sans expression verbale. — K. Biihler. Les états de conscience sans représentation. — Identification de ces phénomènes avec l'activité associative des centres cérébraux.

Un appui tout à fait inattendu à l'essor de la psychologie objective est venu d'Allemagne, du laboratoire de Wurzbourg où des travaux entrepris d'un point de vue tout à fait différent et avec des tendances nettement spiritualistes ont donné des résultats non seulement favorables à la conception objective des phénomènes mentaux, mais permettant même de la compléter en ce qui lui manquait jusqu'à présent.

Les travaux dont nous parlons ne sont pas inconnus en France; ils ont été résumés et commentés dans l'Année Psychologique au fur et à mesure de leur apparition. Ils se sont trouvés d'accord avec une idée chère à M. Binet, celle d'une étude expérimentale complétée par l'autoobservation, et ont reçu dans le groupe de ses collaborateurs un accueil très favorable. Mais tous ces jugements ont été portés sur des travaux isolés et personne jusqu'à présent n'a songé à les envisager dans leur ensemble ou plutôt dans leur succession afin d'apprécier la portée générale de la méthode.

C'est cependant le point de vue qui nous paraît le plus i ni ('rossant et nous essayerons de nous y placer pour tirer des conclusions aussi bien sur le côté subjectif que sur le

côté objectil des expériences. Le t';til esl que les travaux exécutés à L'Institut psychologique de Wurzbourg présentent une complication progressive el extensivedu même problème. La méthode qu'on y a appliquée e1 qui a reçu le nom de « méthode de questionnement », consiste, comme on sait, dans la notation de tout ce que le sujet ressent pendant l'expérience. Le sujel esl généralement placé dans une chambre obscure en face d'un appareil de présentation ou d'un écran sur lequel on projette les moi^ inducteurs. Devant lui se trouve une table sur laquelle il note sa réponse ou bien celle-ci est consignée par l'observateur, avec tout ce que le premier rapporte sur son état mental. L'écran et la table restent seuls éclairés par des réflecteurs. Le dispositif est donc des plus simples, mais les résultats varient beaucoup selon la nature de l'inducteur. Dans les cas les plus simples, la réaction se réduit à renonciation du mot associé, mais lorsque l'inducteur présente un tableau ou une phrase de portée philosophique, elle comprend la perception de leur sens, l'opération mentale qu'on appelle jugement et, rumine un verra plus loin, différents processus intercalés. Pour juger la portée de cette méthode, il faudrait tenir compte non pas des traits qui sont notés isolément, mais de l' enchaînement qu'elle révèle entre diverses formes du processus réactif. Arri . t-on par la complication progressive des phénomènes inducteurs à saisir le passage de la simple association au jugement, du jugement à l'idéniion libre, etc., etc.? L'introspection qui s'élance ici plus hardiment que jamais arrive-t-elle à saisir quelque chose du mécanisme de la pensée ? Tel est le nœud du problème. Pour le trancher, il faut passer en revue les résultats des différentes recherches dans l'ordre de leur complication.

Commençons par la plus simple, celle de Henry-J. Watt sur le mécanisme de l'association1. Le dispositif était ici le

1. Henry .1. Watt. Experimentelle Beitràge zu cirn-r Théorie des Denkens. Arch. f. [/es. Psych., IV, 1904.

même que dans les expériences de Scripture, Mûnsterberg et autres de la même catégorie, sauf en ce que la réaction n'était pas libre, mais limitée par une donnée logique et, ce qui est le plus important, en ce qu'elle s'accompagnait d'une notation exacte de tout ce que le sujet avait ressenti pendant l'expérience. Les mots inducteurs étaient principalement des substantifs d'une longueur limitée à trois syllabes. Les données logiques consistaient à trouver soit une notion subordonnée, soit une notion surordonnée, soit le tout dont l'inducteur était une partie, soit une partie dont l'inducteur était le tout, soit une notion coordonnée, soit enfin une autre partie appartenant à un tout commun. La notation des phénomènes concomitants devait être d'autant plus intéressante que les sujets étaient tous des adultes d'une mentalité très élevée, notamment les Drs Durr, Orth, D. Schmidt, K. Schmidt, les professeurs Angell et Kiïlpe. Les résultats de ces recherches numériquement considérables et encore amplifiés par l'exposé, sont loin d'offrir un intérêt également soutenu. Comme on pouvait bien s'y attendre, le procédé n'étant pas nouveau, les données concernant le nombre , la fréquence et la vitesse des diverses associations n'ont offert que peu d'intérêt . Les réactions ont formé deux groupes principaux : des réponses directes et des réponses bifurquantes. Le premier comprenait en sous-groupes : 1° les réponses qui se font à l'aide d'une image visuelle ; 2° les réponses qui se font à l'aide d'un symbole verbal et 3° les réponses qui se font d'une manière purement mécanique , sans aucun phénomène intermédiaire. Les réactions du second groupe comprenaient les réponses à direction consciente où le sujet cherchait dans une direction tout à fait déterminée et la réponse venait d'un autre côté, et les réponses à direction inconsciente où le sujet cherchait quelque chose, sans pouvoir' préciser quoi, et la réponse venait d'une manière indépendante. Gomme résultats numériques on trouve que les réponses simplement mécaniques sont les plus rapides,

que celles qui se font à l'aide d'une image visuelle son! plus rapides que celles <jui comprennent un symbole verbal el que les plus lentes sonl les réponses à direction inconsciente En ce qui concerne la différence des donm il s'est confirmé que le passage à une notion subordonnée demande plus de temps qu'à une notion surordonnée. Enfin, tout changement de donnée produisait un ralentissement de la réponse.

On comprend bien que ni une division de ce genre, ni les données numériques qui s'j rattachent, ne pouvaient révéler quelque chose de n. niveau. Tout l'intérêt se concentre ici sur la notation des phénomènes internes qui présentent des documents abondants et sug ifs.

Tout d'abord ils permettent de distinguer dans le processus psychique les étapes suivantes : i l'attente; 2 la perception de l'inducteur; 3° la recherche de la répons 4° l'apparition du mot-réponse. Chacune de ces étapes est marquée de signes caractéristiques. La première est caractérisée par des sensations de tension physique et morale, la seconde, par les modalités de la perception qui est tantôt simplement optique, tantôt accompagnée de l'articulation mentale du mot : la troisième, par différentes nuan de l'attitude active ou passive du sujet. Dans la quatrième on trouve des épiphénomènes visuels, acoustiques ou moteurs avec une empreinte émotionnelle. Pour faire comprendre la portée de cette analyse citons quelques notations sur la troisième étape du processus. A : « Les mots me semblent venir, la plupart des fois, d'eux-mêmes, sans que je les cherche. Ils se présentent comme quelque chose d'autonome, même d'étranger à moi. Rarement, lorsqu'il n'y a ni mot, ni image visuelle, surgit une sombre masse de notions imprécises. » Enfin, de temps en temps, il note une interruption dans la conscience où se répète la donnée logique. Le sujet B fait un petit effort et la réponse se produit sous forme d'une image visuelle. Lorsque celle dernière se fait un peu attendre, il s'aide lui-même avec les question- :

« Qu'est-ce que cela veut dire? Pourquoi? » etc. Le sujet C constate que la conscience de ce qu'il faut répondre lui vient avant même le mot. Parfois il sent d'avance que la réponse sera juste, qu'elle est déjà là, mais encore cachée dans une masse incertaine. Le sujet G décrit la recherche comme un état physique accompagné d'inquiétude et de sensations organiques ; avec cela il a un pressentiment très net, lorsque la réponse doit être juste et précise.

Ces quelques exemples permettent déjà de comprendre combien le processus mental est serré de près et curieusement éclairé par ces témoignages. Malheureusement la synthèse échappe tout à fait à l'auteur. On sent que le mécanisme même du processus lui est tout à fait inconnu et les observations qui s'y rapportent, restent toujours isolées.

Tout ce que nous venons de citer, a trait aux réactions de la première catégorie, c'est-à-dire aux réponses directes. L'analyse des réponses bifurquantes révèle des facteurs encore plus importants. Et, d'abord, des tendances individuelles à la production de certaines réponses (« Reproduktionstendenzen »). Nous avons déjà dit qu'outre les réponses directes il peut y en avoir d'autres, cherchées dans une direction et venant d'un côté différent. La direction peut être ici consciente, déterminée, ou bien tout à fait inconsciente. Voici l'exemple d'une direction consciente. Le mot inducteur est : langue. La donnée logique : trouver le tout dont le mot inducteur est une partie. La réponse : « Tout d'abord il me vient le mot muscle, mais j'y renonce et réponds, sans savoir pourquoi : chair ». Autre exemple. Le mot inducteur est : Rembrandt. La donnée logique : trouver une notion coordonnée. La réponse : « Sitôt après la perception du mot, vague image des Pays-Bas sur une carte géographique. Recherche d'un autre peintre hollandais. Sentiment d'inquiétude avec sensations organiques et tension de la peau sur le front. Après une longue pause je dis : Uhde (Uhde, peintre allemand contemporain). Comment suis-je arrivé à ce nom, je l'ignore. » Uhde, soit dit

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en passant, a peinl un certain temps dans le style des vieux Hollandais. Voici maintenant l'exemple d'une réponse bifurquante à direction inconsciente. Le mot inducteur esl : univers. La donnée logique : trouver une notion subordonnée. La réponse : « Sitôt après la perception du mot inducteur, je vois surgir une masse de notions confuses. Je sens que toute recherche est inutile et réponds au hasard : étoile. »

Ainsi, à côté des réactions simples et directes, l'expérience révèle des processus qui ont un caractère spontané, quelque chose comme des impulsions propres du cerveau. Ces dernières peuvent être, évidemment, très variées et l'auteur ne prétend pas les réduire toutes à deux ou trois types, mais deux catégories qu'il y distingue comme étant les plus générales nous semblent très suggestives. C'est le retour de limage précédente (« Perseverationstendenz der Vorstellungen ») et le retour à la donnée précédente (« Perseverationstendenz der Aufgabe »). Le premier cas peut être illustré par l'exemple suivant. On donne, la première fois, comme inducteur, « poire », en demandant de trouver une notion surordonnée. La réponse, un peu distraite, esl : fruit. La recherche était presque nulle, le mot « fruit » étant venu de lui-môme et sans tarder. La seconde fois on donne « tabac ». La réponse est, de nouveau, « fruit » avec la sensation confuse que ce n'est pas tout à fait cela, mais qu'on peut le dire dans le sens d'une « denrée ». On dit ensuite : moutarde, et la réponse est encore une fois : « fruit » avec une représentation confuse des grains de moutarde. Le mot « fruit » revient comme une obsession.

Le retour à la donnée précédente n'est pas moins fréquent. On donne, par exemple, le mot « sultan », en demandant une notion coordonnée. La réponse est : « de Turquie » ou « de Maroc » (rapport de la partie au tout) au lieu d'être : « prince » ou « souverain ».

Dans un cas comme dans l'autre l'impulsion propre du cerveau révèle une action du passé, de l'expérience anté-

rieure de l'individu. Gela fait penser que d'autres réponses, également indirectes, peuvent être inspirées par des impressions plus éloignées et cela constitue pour la pensée un lien avec l'organisme du sujet. C'est là une indication assez vague, mais qui nous paraît suggestive et nous aurons l'occasion d'y revenir plus tard. Notons, pour le moment, que l'auteur distingue d'après la nature de ce lien trois types intellectuels : 1. Le sujet À. n'a que peu d'impulsions propres et de force moyenne, mais l'action de la donnée est chez lui puissante et prolongée. Grâce à cela il fait peu d'erreurs et reste rarement en plan. 2. Le sujet G. a, par contre, des impulsions propres qui dominent sur l'action de la donnée. Les associations erronées sont, chez lui, très fréquentes. 3. Le sujet B. ne se montre ni dominé par les impulsions personnelles, ni docile aux données qu'il reçoit. Ses réponses sont les moins sûres. Les autres cas se ramènent tous à un de ces trois.

Telle est la conclusion, la plus importante de l'auteur par rapport au mécanisme de l'association mentale. Quelque fragmentaire qu'elle soit, nous la trouvons très suggestive, car le processus mental ne s'y réduit pas à une réaction purement passive, à un mécanisme d'horlogerie comme on se le représente généralement ; le cerveau s'y montre doué d'une faculté nouvelle, d'une activité propre dont l'importance ne peut échapper à personne.

Mais l'auteur ne s'en tient pas seulement au phénomène de l'association. Ayant remarqué que la plupart des réponses, sauf naturellement celles qui se font d'une manière toute mécanique, sont en même temps des jugements, il essaye de passer à l'étude de ces derniers. De ce ce côté-là il arrive tout d'abord à confirmer la thèse de Marbe1, notamment que, du point de vue inlrospectif, le jugement ne se distingue en rien d'une simple association. En effet, on a beau scruter les notations les plus abon-

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