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S. Freud. Die Trurnderdlunrj, Wien, Derdticke

100 LE MÉCANISME CEREBRAL DK LA PENSÉE

ce travail, que l'auteur ne s'est pas borné à décrire et classer les matériaux, comme on l'a fait, le plus souvent, jusqu'à lui. Il a poussé très loin l'analyse de ces derniers et est arrivé à distinguer quatre moments principaux dans la formation du rêve : 1° la condensation des données psychiques (« Verdiehtung ») ; 2° le changement de leur valeur pour l'individu (« Verschiebung ») ; 3° le changement de leur forme dans le sens d'une représentation plastique (« Rùcksicht auf Darstellung »), et 4° la recomposition secondaire (« secundàre Bearbeitung »). Si nous ajoutons maintenant que chacun de ces moments est illustré par des matériaux empruntés à l'observation propre de l'auteur, aux témoignages de ses amis et de ses malades, on comprendra l'intérêt psychologique de ce travail. Intérêt de premier ordre, car les matériaux sont amassés avec une patience et une précision remarquables ! Mais avant d'arriver à la partie synthétique de l'étude, il faut rappeler aussi brièvement que possible, la voie où elle s'engage au début, voie purement expérimentale et marquée d'obstacles que l'auteur ne cherche nullement à déguiser.

Il commence par l'analyse de quelques rêves pris dans sa propre expérience et paraissant de portée plus ou moins générale. Le premier, qu'il désigne comme rêve « de la maladie d'Irma », avait pour antécédent le traitement psycho-analytique d'une jeune personne, amie intime de la famille, atteinte de phobies hystériques avec quelques symptômes concomitants. Le traitement n'avait pas pu être mené à bout aussi bien par suite du départ de la malade pour la campagne qu'à cause de son refus d'accepter un conseil donné parle médecin. La veille du rêve, l'auteur avait vu un ami, le Dr Otto qui avait été dans le même pays que celle-ci et, questionné à son sujet, avait répondu : « Elle va mieux, mais pas encore tout à fait bien. » Cette réponse avait agacé Freud, qui crut y sentir de l'ironie ou un reproche. Resté seul, il se mit à rédiger l'anamnèse de la maladie pour la remettre au Dr M. dont il voulait con-

naître l'avis. Dans la nuit, après ce travail, il eut le rêve suivant :

« Nous sommes dans une grande salle, dit-il, remplie d'invités, parmi lesquels se trouve aussi Irma. Je la prends de coté, pour lui faire des reproches de ne pas avoir accepté mon conseil, de lui dis : « Si tu as encore des douleurs, c'est bien de ta propre faute ». Elle me répond : « Si tu savais comme j'ai mal en ce moment, à la gorge, au ventre et dans tout le corps ; je me sens serrée à étouffer. » Je m'effraye et la regarde de plus près. Elle a l'air pâle et gonflée. Je me demande avec angoisse si elle n'a pas quelque affection organique. Je la mène vers la fenêtre et demande à voir sa gorge. Elle résiste un peu, comme font les femmes qui ont des fausses dents. Je me dis en moi-même : « Ce ri est pourtant pas son cas ». Là-dessus elle ouvre la bouche et je vois une tache blanche avec des cicatrices grisâtres de formation particulière près des fosses nasales. J'appelle vite le Dr M. qui l'ausculte à son tour et confirme mon impression. Le DT M. a un aspect différent de celui qu'il a d'habitude ; il a l'air pâle, il boite et n'a pas de barbe... Mon ami Otto se trouve aussi à côté de nous et un autre ami, Léopold, auscultant la malade sur tout le corps distingue une infection générale... Le Dr M. dit : « Il ri g a pas de doute, elle est infectée, mais cela ne fait rien : là-dessus va venir une dysenterie et le poison s'en ira ». Nous savons tous, très bien, quelle est la source de l'infection. Otto lui avait fait une injection de propyl, prophylex... trimethyl [la formule chimique de ce dernier est comme imprimée devant moi). Des injections de ce genre ne se font pas facilement... La pointe a pu être sale. »

Ce rêve est en effet intéressant et représentatif. Il permet de saisir tout de suite, sur le vif, quelques-uns des moments que nous venons de citer. Le cadre de son action était emprunté aux impressions du jour. Freud habitait

alors avec sa famille, dans une villa de construction bizarre où il y avait une très grande salle. Quelques jours plus tard devait être la fête de Mme Freud, et ils attendaient pas mal de visites. Le rêve anticipait sur cette situation. Il la représentait comme un fait accompli. Ici nous reconnaissons déjà un des moments essentiels de sa formation : la transformation des données mentales dans le sens d'une représentation plastique. Mais ce qui est encore plus intéressant, ce sont les personnes qui agissent dans ce cadre. Irma elle-même a l'air pâle et gonflée; elle se plaint de douleurs dans le ventre et à la gorge ; elle hésite à ouvrir la bouche, comme si elle avait de fausses dents. Aucun de ces traits ne lui est propre. Elle est généralement fraîche, même rose, elle a la bouche en parfait état ; elle se plaint non pas de douleurs, mais de maux de cœur. A y réfléchir un peu, Freud reconnaît facilement que ces traits se rapportent à d'autres personnes. En ce qui concerne la bouche, il se rappelle avoir eu une impression de ce genre en examinant une jeune gouvernante. Le mal de gorge le fait penser à une amie intime d'Irma qu'il avait trouvée un jour dans la même position, près d'une fenêtre, en train de se faire examiner par le même Dr M. Une troisième personne avait bien cet air pâle et gonflé qui lui avait inspiré une curiosité professionnelle et le souhait d<> ne pas l'avoir parmi ses malades, car elle n'avait pas l'air commode et devait opposer de la résistance. On voit la superposition des images, le mélange des impressions... On dirait que dans le rêve, par suite d'un affaiblissement de la synthèse il se forme comme des personnalités mixtes. Il suffit d'une légère analyse pour qu'une image se confonde avec une autre, une troisième, etc., empruntant â chacune des traits nouveaux. Il en est de même pour d'autres personnages et aussi pour les événements de ce rêve. Le Dr M. est en effet souvent pâle, mais il ne boite pas et il porte la barbe. Par contre, Freud se rappelle subitement que la figure du rêve ressemble à son frère aîné qui, en effet, est rasé et dont il

venait de recevoir des nouvelles où il était question d'un accès d'arthritisme et de claudication. Nouvelle fusion d'images ! Passons maintenant aux événements du rêve. Dans la gorge d'Irma il voit une tache blanche et des cicatrices près des fosses nasales. Triple convergence de souvenirs ! Souvenir de la scène où figuraient l'amie d'Irma et le Dr M., souvenir d'une infection diphtérique qu'avait eu la propre fille de Freud, et souvenir des piqûres de cocaïne qu'il s'administrait lui-même dans la région des fosses nasales. // appelle vite le DT M. Allusion à un accident pénible où il s'était maladroitement servi d'un remède et avait dû demander en hâte le concours de ce praticien. Le Dr Otto avait fait une injection de propyl, propylex... trimethyl. Ici, les rapports deviennent encore plus nombreux. Otto avait lui-même raconté que pendant son séjour dans le pays d'Irma, il avait été appelé près d'un malade pour lui faire des injections. D'autre part un ami intime de Freud avait été victime des injections de cocaïne que celui-ci lui avait donné pour un usage interne. Le propyl faisait penser à l'amyl et à une liqueur, présent de ce même Otto, qui sentait l'amyl d'une manière bien suspecte. Le trimethyl avait été signalé à Freud comme un élément des échanges sexuels qui d'après lui ont une action directe sur les névroses. L'action du rêve révèle donc un processus de condensation aussi net que dans la personnalité des sujets.

Mais ce n'est pas tout. Si le rêve ne révélait que des fusions de ce genre, il aurait été un produit du hasard. Cependant la connaissance que chacun a de ses propres rêves, fait déjà soupçonner l'existence d'un facteur déterminant. Telle est aussi l'idée de Freud qui cherche plus loin dans le tableau et découvre le fait suivant. La situation des trois médecins, des Drs M., Otto et Léopold, lui paraît fort significative. Elle donne tort à Otto, relève vis-àvis de lui l'autorité de Léopold, abaisse le Dr M. jusqu'à un jugement tout à lait absurde et, par contre, dégage la res-

ponsabilité propre de Freud, et ce qui concerne la valeur de son traitement. Cette situation est manifestement une expression plastique d'un de ses secrets désirs : de défendre sa méthode en confondant ses contradicteurs. Si Irma est atteinte dune infection diphtérique, la psycho-analyse n'y est pour rien. Ce n'est donc pas la faute de Freud, mais bien celle d'Otto qui a mal fait l'injection. Otto est convaincu de légèreté, ce qui console Freud de la réponse qu'il avait reçue la veille, et le Dr M., qui lui est également suspect de scepticisme à l'égard de la psycho-analyse, montre aussi son incompétence. Le facteur déterminant du processus, conclut Freud, est ici un désir plus ou moins constant chez lui, ravivé encore par la conversation avec Otto. On porte un désir plus ou moins conscient dans la journée et, la nuit, il se manifeste sous forme d'un rêve. Telle est, chez lui, la première approximation de ce phénomène.

Un coup d'œil sur les matériaux amassés lui permet de constater qu'un grand nombre de rêves répondent exactement à cette conception. Tels sont, d'abord, la plupart des rêves chez les enfants. Tels sont, chez les adultes, les rêves qui répondent à un besoin organique (« Bequemlichkeitstrâme ») ou à un devoir immédiat. On rêve, par exemple, d'une boisson, lorsqu'on est tourmenté par la soif; on se voit uriner dans le rêve; ou bien lorsqu'on se propose de se lever de bonne heure, on se voit déjà levé et parti pour la destination indiquée. Freud cite, à ce sujet, des exemples très caractéristiques, mais nous nous abstiendrons de les reproduire ici, car nous avons devant nous des matériaux autrement intéressants et difficiles. D'autres rêves semblent en contradiction directe avec ce schéma : ou bien ils semblent absurdes ou bien leur sens est éloigné de tout ce qu'on peut désirer, comme par exemple dans les rêves pénibles ou dans les rêves d'épouvante.

Nous voici devant le point le plus mystérieux du pro-

blême. Freud ne le méconnaît nullement, mais ayant étudié un grand nombre de ces rêves, il juge la difficulté moins grande qu'elle ne parait de prime abord. Disons tout de suite que dans les rêves les plus absurdes il découvre un sens caché et, dans les uns, comme dans les autres, un désir déguisé. Cette dernière conclusion ne sera pas partagée de tout le monde. Nous ne la partagerons pas non plus. Il nous semble que l'impulsion peut provenir de tout état affectif et non seulement du désir. Une frayeur ressentie à l'état de veille, une impression quelque peu violente, un mouvement de colère ou de dépit, bref, tout phénomène émotionnel resté sans décharge semble un facteur analogue à celui que présente un désir. Mais, ne fût-il applicable qu'à une certaine catégorie de rêves, le schéma de Freud serait tout de même bien intéressant. Laissons donc de côté, pour le moment, les rêves d'un caractère opposé, et cherchons, dans les matériaux cités à l'appui, la justification de ce dernier.

Voici un rêve qui, sans être opposé à l'expression d'un désir, en est éloigné par le caractère indifférent et imprécis du contenu. L'auteur voit son ami R., qui dans le rêve, est son oncle. Il éprouve pour lui une grande tendresse. Puis vient une interruption et une seconde image où les traits de R. s'allongent et on voit ressortir vivement sa longue barbe blonde. Effet habituel, dira-t-on, de l'incohérence des rêves ! Pour Freud, ce n'est pas un effet de l'incohérence, mais bien de la condensation et du changement de valeur qui se produit dans les données psychiques. Pour le comprendre il faut savoir qu'il avait eu la veille la visite de cet ami qui attendait, ainsi que lui-même, sa nomination au professorat. R. venait lui faire part d'une démarche infructueuse qu'il avait faite au ministère et de la conviction qu'il en avait emportée que le principal obstacle à leur nomination était leur religion. Tous les deux étaient israélites. Mais R. n'était à aucun degré apparenté à Freud et, loin d'avoir une barbe blonde, était noir de che-

veux. Que signifiait cette transformation? A réfléchir un peu, Freud s'aperçoit qu'un de ses oncles avait une barbe blonde et que les traits allongés de R. présentent une ressemblance curieuse avec ceux de cet oncle. Ce mélange a pour lui une signification très précise. L'oncle en question avait été condamné pour une affaire frauduleuse. Cet événement, remontant à son enfance, avait produit sur lui une très vive impression. 11 avait entendu plaindre l'oncle qui, au dire de son père, n'était pas un escroc, mais une « tête faible ». Le rêve, donnant à l'ami l'apparence de cet oncle, exprimait un jugement; que l'ami est aussi une « tête faible ». Freud va même plus loin. Admettant la possibilité de désirs inconscients ou, plutôt, réprimés par la conscience, il affirme que le rêve exprimait un désir : que la nouvelle ne fût pas vraie, que l'obstacle à la nomination de R. ne fût pas dans sa religion, mais dans ses capacités. Et ce n'est pas encore tout. Ce rapprochement le fait penser à un autre collègue, N., qui causant sur le même sujet, avait dit que pour lui, en plus de la religion, il y avait encore un obstacle : une plainte qui avait été déposée contre lui et qui, quoiqu'ayant été reconnue comme un essai de chantage, avait soulevé au ministère une certaine prévention. « Le rêve, dit Freud, donne une expression plastique à ces deux pensées. Mon oncle Joseph représente mes deux collègues, l'un comme une tête faible, l'autre comme un criminel. Par là il répond à mon secret désir notamment que notre commune religion ne soit pas un obstacle au professorat » .

L'expression plastique est évidemment loin d'être aussi claire. Elle paraît même obscurcie par un élément spécial qu'on ne comprend pas tout d'abord : par la tendresse extraordinaire que Freud éprouve pour R. « Pour mon oncle Joseph, dit-il, je n'ai jamais éprouvé aucune tendresse; quant àR.,je l'aime beaucoup, mais si je m'avisais de leur témoigner un sentiment aussi vif, cela l'aurait naturellement surpris. La tendresse pour R. de même que

la barbe blonde de celui-ci semblait ressortir à la suite du « changement de valeur » qui se produit dans les données psychiques. Mais tandis que pour la seconde de ces données, le changement est tout à fait accidentel, pour la première, au dire de Freud, il y a une cause organique : la résistance du « moi » à accepter l'image, résistance qui a pour résultat de la « défigurer» (« Traumentstellung »). Il me répugne naturellement, dit Freud, de dénigrer mes amis et, comme réaction contre cette pensée, il se produit une exagération de la tendresse.

L'interprétation de ce rêve va peut-être trop loin. Le passage de l'idée au désir repose sur l'hypothèse d'une activité inconsciente du « moi v qui nous paraît bien peu certaine. Mais que ce soit l'expression d'un désir ou simplement la reviviscence d'une impression, la formation de ce rêve semble très bien saisie. Il semble tout à fait plausible qu'un rêve d'apparence absurde ait un sens caché, si on le considère comme une image, d'une part, « condensée », d'autre part, « déformée ».

Prenons un troisième exemple. Je rêve, dit Freud, que je suis l'auteur d'une monographie sur une certaine plante. Celle-ci est ouverte devant moi, à l'endroit d'une table en couleurs. Je vois, attaché à la table, un spécimen de la plante desséché comme dans un herbier. Dans la journée qui avait précédé ce rêve, il avait effectivement vu, à la devanture d'un libraire une étude sur les cyclamens, mais sauf en ce que les cyclamens étaient les fleurs favorites de sa femme, ceci ne pouvait pas l'avoir très intéressé, car il n'avait jamais été fort en botanique. Par contre le mot monographie avait pour lui une valeur toute spéciale. D'une part, il avait toujours eu une passion pour les monographies et, au temps de ses études à la Faculté de Médecine, cette passion l'avait même entraîné à faire des dettes chez un libraire, d'autre part, il avait lui-même écrit une monographie sur la cocaïne, travail qui avait contribué à l'application de celle-ci comme ancsthésique. La

Kostvleu-. — Mécanisme. S

manie des monographies lui rappelle soudainement une conversation qu'il avait eue la veille avec son ami le DrKoenigstein qui lui reprochait justement d'avoir certaines manies. Cette conversation l'avait même très vivement remué. Par suite, le rêve ne serait de nouveau qu'une réponse à son secret désir, désir de justification vis-à-vis de Koenigstein et désir, encore plus obscur, de voir reconnue la valeur de son travail sur la cocaïne. Mais la représentation plastique aurait été de nouveau déformée. La notion de la manie serait tout à fait disparue, tandis que l'image parfaitement indifférente d'un travail de botanique aurait pris un relief tout à fait injustifié.

Ce rêve comprend aussi des phénomènes de condensation, curieux et finement notés, mais nous n'allons pas nous arrêter là-dessus, car les trois premiers moments, la condensation, le changement de valeur et la représentation plastique semblent assez éclairés par les exemples précédents. Il nous reste à relever le quatrième moment de ce processus, celui qui fut désigné comme recomposition secondaire du rêve. Freud remarque avec raison que malgré l'apparente absurdité de certains rêves, ils s'écoulent aussi facilement que s'ils étaient le produit de l'imagination la plus lucide et, à côté de cela, qu'il y intervient quelquefois une sensation d'étonnement, un jugement sur leur contenu ou la conscience que « ce n'est qu'un rêve ». Ce dernier fait l'induit à conclure que le « moi » ne reste pas tout à fait indifférent à la formation du rêve. Le « moi » est à coup sûr affaibli, annihilé par le sommeil, mais il s'y heurte tout de même ; il réagit et même, subissant l'apport du rêve, il doit contribuer à en combler les lacunes. Le cours régulier du rêve et la connexion des parties les plus bizarres seraient donc aussi un résultat du « travail secondaire » du « moi ».

En ce qui concerne ce quatrième moment, les exemples semblent superflus. Chacun se rappelle à coup sûr avoir eu des impressions de ce genre, avoir reconnu qu'il rêvait

RECHERCHES SUR LE MÉCANISME DES RÊVES Ho

et, selon que le rêve fût jugé agréable ou désagréable, l'avoir continué ou interrompu. Quelque mystérieuse qu'elle paraisse, cette intervention du « moi » est aussi justement notée que les trois premiers moments de la formation des rêves et l'analyse des matériaux semble justifier pleinement les premières conclusions de Freud.

Voyons maintenant comment il arrive à expliquer leur mécanisme.

La seule observation ne suffît pas pour expliquer des phénomènes aussi complexes. Il ne suffit pas de constater, ici, une condensation, là, un changement de valeur, ailleurs, une intervention du « moi » dans les données psychiques. Pour expliquer ces phénomènes, il faut les ramener à quelque loi générale de l'être, les rattacher à quelque faculté, physique ou mentale de l'organisme. Ne fût-ce que pour une certaine catégorie de rêves, un essai de synthèse était nécessaire. Cela ne veut pas dire qu'il lût facile. Le passage des données internes aux données de la connaissance objective ne peut jamais être direct. Il comporte toujours un changement du point de vue. Aussi voyons nous Freud recourir à un procédé auxiliaire : à une comparaison imagée. Il prévient que les données psychiques ne doivent pas être comprises dans un sens spatial, mais pour exprimer leur rapport, il se sert de la notion d'un espace psychique. C'est-à-dire, pour être plus exact, il parle d'une ordination comparable à celle qui se produirait dans un « espace psychique ». En réalité, dit-il, l'ordination peut être purement temporaire; les phénomènes qui se succèdent peuvent se produire en des régions distantes du cerveau ; nous n'affirmons rien sur leur localisation anatomique. Mais comme le processus est difficile à saisir, nous sommes obligés de nous servir d'un schéma spatial.

Nous avons tout lieu de croire, dit-il, que le mécanisme de la vie psychique se compose de plusieurs instances. Représentons-nous celles-ci pour plus de clarté, dans une

succession linéaire. Nous obtiendrons alors le schéma suivant.

lue.

Subc. R.

Tout commence par le phénomène de la perception pour aboutir à une réaction motrice. « L'appareil psychique est construit sur le modèle du réflexe. » Nous prenons donc, comme première instance, le plan marqué par la lettre P. (perception), et, comme dernière, celui de la lettre R. (réaction) . Mais la perception n'aboutit pas toujours à une réaction immédiate ; d'autre part, elle ne se conserve pas longtemps. Nous devons admettre une instance spéciale où se conservent les traces de la perception qui peuvent, comme on sait, entraîner des réactions ultérieures. Désignons-la par la lettre M (mémoire). Une observation quelque peu prolongée nous enseigne que celle-ci ne peut pas se réduire à un seul plan. Les traces mnésiques font partie de groupements variés et totalement indépendants les uns des autres. Nous devons admettre des plans spéciaux pour les associations par coexistence dans le temps, par contiguïté spatiale, par ressemblance etc. Désignons-les par les lettres M', M", etc. Ce schéma, soit dit en passant, a déjà toute l'insuffisance des formules statiques devant la complexité, de la vie mentale. Combien de plans faut-il admettre pour épuiser toutes les formes de l'association ? Quelle est la force qui peut diriger les perceptions nouvelles vers les traces qui se conservent dans un plan plutôt que vers celles qui restent dans un autre? Mais quelque insuffisante, quelque naïve que soit la construction de ce schéma, nous

la poursuivrons tout de même, car Fauteur ne s'en sert qu'à titre d'analogie et les défauts qu'on y trouve serviront à nous éclairer le problème.

A la distinction de ces divers plans de l'appareil psychique, Freud ajoute une remarque bien judicieuse : notamment que les perceptions, passant à l'état de souvenirs, perdent leurs qualités sensorielles. La mémoire ne peut les évoquer qu'imprécises et décolorées.

La phase réceptive du processus que nous venons d'examiner, nous est assez bien connue. Nous sommes renseignés là-dessus par l'observation interne et par l'étude physiologique des sensations. La phase réactive, prenant commencement dans les sources profondes de la mémoire ou de l'association, est moins accessible à une étude directe. Cependant nous en avons déjà trouvé un trait essentiel par des recherches connexes. L'étude des névroses nous a montré que les réactions ne proviennent pas toujours de souvenirs conscients et que ceux-ci subissent une action critique du « moi » qui les accepte ou les repousse dans l'inconscient. Nous avions même comparé cette action à une espèce de censure. Se basant sur cette observation, Freud introduit dans le schéma deux instances nouvelles : l'inconscient et le subconscient. Ceux-ci sont séparés par la censure ou activité critique du cerveau. Tout ce qui passe cette barrière, devient susceptible de manifestation consciente sous forme de mouvement ou de pensée. Tout ce qui est arrêté par la censure, ne peut aboutir qu'à des réactions inconscientes, normales ou pathologiques.

Quel doit être,comparé à ce schéma, le mécanisme du rêve?

Ce dernier, répond Freud, reste privé de manifestation consciente. Par contre, le rêve possède quelque chose qui n'appartient plus aux données les plus claires de la conscience : les qualités sensorielles de la perception . Un coup d'œil sur- le schéma, conclut Freud, doit nous persuader que le mécanisme du rêve ne peut consister que dans le retour du courant vers le mécanisme de la perception.

118 LE MÉCANISME CÉltÉBRAL DE LA PENSÉE

Le phénomène du retour, ajoute-t-il, ne présente en luimôme rien de nouveau. La pensée la plus claire retourne souvent en arrière, vers le trésor des souvenirs, mais elle ne dépasse pas la limite qui les sépare de la perception. Dans le phénomène du rêve le retour va plus loin, presque aussi loin que dans l'hallucination. Et puis ce qui le distingue de l'évocation mnésique, ce sont les transformations déjà notées sous le nom de changement de valeur et de recomposition des matériaux.

Est-ce une explication du rêve ? Freud est le premier à répondre d'une manière négative. Pour lui, dans ce problème, il y a encore trop d'inconnues. La base anatomique du processus lui paraît encore tout à fait incertaine. Mais dans le schéma indiqué il voit la clef logique de la solution. Il croit fixer par là l'ordre des phénomènes comme ils devront être étudiés un jour en rapport avec la structure et les fonctions du cerveau.

Du point de vue de la psychologie objective, cet essai prend une toute autre signification. Le schéma linéaire tombe de lui-même, les phénomènes mentaux n'ayant plus de caractère statique ni dans la perception, ni dans la mémoire. Au lieu de plusieurs régions séparées, nous n'avons devant nous que la différence des réactions qui s'accomplissent dans le môme réseau de fibres nerveuses. Dans un cas, elles ont une origine périphérique, dans l'autre, une origine interne ; dans certaines conditions elles se rattachent au complexus momentané du « moi », dans certaines autres, elles restent isolées. Le retour à la perception n'est plus une simple analogie ; c'est une formule précise de portée aussi bien physiologique qu'anatomique. Cela veut dire que les évocations du rêve ont le même mécanisme que celles de la mémoire et de l'association mentale, mais contrairement, à celles-ci, ne se limitant pas à la phase cérébrale de réflexes, vont jusqu'à reconstituer le processus initial de la perception.

Ce retour, analogue à celui qui se produit dans les hal-

lucinations, reste encore bien mystérieux. Faut-il admettre, ici comme là -bas, une communication du mouvement aux appareils même de perception, à la rétine, par exemple, et aux milieux auriculaires ? Ou bien, ce degré n'est-il atteint que dans l'hallucination, les rêves ne comprenant qu'un rétablissement plus complet des réflexes cérébraux. Entre la perception et le souvenir il peut y avoir bien des formes intermédiaires. Il est assez rare qu'on visualise les objets en les évoquant dans la mémoire. Pour la plupart des gens l'évocation est toute verbale et la fonction de la mémoire se limite à l'activité des centres verbo-moteurs. Les rêves, tenant le milieu entre le souvenir et la perception initiale, ne seraient-ils pas le produit d'un rétablissement plus étendu, moins intense du côté des fonctions verbo- motrices, mais comprenant en revanche les réflexes visuels? De toute manière, il y a là un retour vers la perception et l'étude de Freud a le mérite incontestable de l'avoir saisi par les moyens seuls de l'introspection. Chez Freud, ce phénomène a une forme naïve et grossièrement schématisée, mais du point de vue de la psychologie objective, il acquiert un sens tout à fait précis.

Naturellement, tout ce qui s'ajoute chez lui comme développement de cette thèse, a besoin d'être modifié dans le même sens. Ainsi, par exemple, il se demande pourquoi cette régression est impossible à l'état de veille, pourquoi notre rêverie n'atteint jamais la vivacité sensorielle du rêve, et conclut que, de jour, l'appareil psychique trouve un obstacle dans la continuité des courants nerveux qui s'écoulent dans la direction de P à R. Le sommeil les supprime et ouvre la voie aux régressions. Tant qu'on a le schéma linéaire de Freud devant les yeux, cette explication paraît plausible. On a beau reconnaître avec lui certains retours de la pensée, un régression complète jusqu'à la région P, parait trop difficile. Mais du point de vue d'une conception dynamique les choses se présentent tout autrement. Le « retour » n'est plus une régression, mais un rétablisse-

ment, ce n'est pas un retour vers la région originaire, mais un retour vers la forme originaire. Que ce soit une perception, un souvenir ou un rêve, la direction des réflexes reste la même. On ne peut donc pas dire que l'influx nerveux se trouve ici en opposition avec d'autres. Les souvenirs et les associations qui ont une origine centrale, se produisent facilement à côté des perceptions directes. S'ils n'atteignent pas la vivacité sensorielle du rêve, cela ne tient pas à la collision avec un courant contraire, mais à la concurrence des courants parallèles. Les souvenirs optiques, par exemple, ne s'épanouissent pas jusqu'à la plénitude de la perception parce qu'ils se produisent simultanément avec des perceptions nouvelles. Quelqu'imprécises que soient ces dernières, elles occupent une partie des voies nerveuses. Pour qu'un souvenir atteigne l'intensité d'une vision, il faut un retranchement du monde extérieur qui ne se produit normalement que dans le sommeil. Ainsi, dans l'état de veille, l'obstacle à la formation des rêves consiste bien dans la continuité de l'influx nerveux, mais qui loin d'être opposé, est parallèle à l'évocation mnésique. Une modification encore plus profonde doit se produire dans le mécanisme interne du rêve. Il ne suffit notamment pas que l'obstacle extérieur soit supprimé. Pour que la régression se produise dans un sens plutôt que dans un autre, il faut admettre une détermination interne et ici, comme nous l'avons vu, Freud suppose le concours des désirs infantiles. Admettons, pour l'instant, avec lui, que le rêve présente toujours la réalisation d'un désir. Il convient tout de suite que les cas où ce dernier est clair, immédiat et récent, sont relativement très rares. Le rêve qui réalise un désir de la veille ne se rencontre généralement que dans l'enfance. Chez les adultes, la vie mentale est trop complexe, les doutes, les soucis, les hésitations sont trop nombreux pour que le désir puisse passer ainsi, directement, dans le rêve. Chez eux, les désirs datent généralement de plus loin, se présentent sous une forme dégui-

sée et nécessitent, pour se convertir en rêve, quelque renforcement organique. Ce dernier ne peut venir, d'après Freud, que d'un désir infantile, de même nature, se conservant dans ï inconscient .

« Ces désirs inconscients, conclut-il, je les considère, d'après les données fournies par l'analyse des névroses, comme restant toujours actifs, toujours prêts à se manifester et à transmettre leur intensité aux impressions nouvelles. » De notre point de vue cette formule prend de nouveau une signification sensiblement différente. Ce qui reste des réactions antérieures, ce sont les dispositions motrices qui ne se limitent pas aux seuls phénomènes affectifs. Tout réflexe qui s'opère, consolide les voies où il passe et facilite le retour des réactions analogues. Cette loi se rapporte aussi bien aux images tout à fait neutres, qu'à celles qui font partie d'un complexus volitif. Outre cela la consolidation des réflexes dépend encore de certaines conditions accessoires qui peuvent donner aux impressions neutres l'avantage sur les désirs les plus marqués. Ainsi, par exemple, il arrive parfois qu'un nom bizarre s'imprègne dans la pensée et revient au bout de plusieurs années, lorsque les désirs qui datent de la même époque sont depuis longtemps effacés. Il arrive aussi que les détails d'un événement se conservent dans la mémoire, tandis que les faits principaux se perdent dans l'incertain. Les causes de ces phénomènes n'apparaissent pas encore toutes, mais on peut dire avec assurance que la consolidation dépend aussi bien de la fraîcheur sensorielle du sujet que des mouvements de son attention. La première explique bien la persistance des souvenirs qui datent de l'enfance, la seconde, la mémoire de certains détails extérieurs et futiles, et Tune jointe à l'autre suffisent pour donner l'avantage aux impressions passagères sur les événements importants. Si on se place à ce point de vue, on reconnaîtra sans hésiter que le renforcement peut venir non seulement des désirs infantiles, mais encore de tous les souvenirs qui se trouvent ainsi

consolidés et qu'il peut aller à toutes les impressions restées sans décharge suffisante.

Que les souvenirs infantiles y jouent un rôle considérable, nous ne songeons pas à le contester. Ce n'est que trop naturel, étant donnée la fraîcheur des voies sensorielles chez l'enfant. Mais dire que c'est toujours un désir et que ce désir est le principal moteur du rêve qui se produit trente ans plus tard, nous paraît une exagération. Nous croyons que les rêves, loin de présenter toujours la réalisation d'un désir, présentent souvent le retour d'une impression quelconque restée sans décharge et renforcée par des souvenirs simplement associés. Cette hypothèse les rendrait beaucoup moins cohérents que chez Freud, ce qui du reste nous paraît plus près de la réalité. Nous y reviendrons tantôt en indiquant la signification que prennent certains rêves considérés par Freud comme des images symboliques ou des désirs déguisés. Pour le moment bornons-nous à constater que la notion du « renforcement » ainsi modifiée, semble aussi importante que celle du « retour ».

Il nous reste maintenant à dire quelques mots de la « censure » qui prend aussi une toute autre signification. Chez Freud, c'est un fait empiriquement constaté, mais mystérieux entre tous. C'est une fonction dont on n'entrevoit même pas une définition plus rapprochée. Dans le schéma qu'il dresse c'est une espèce de barrière qui sépare deux régions problématiques. De notre point de vue elle prend un sens tout à fait précis, celui d'une dissociation des réflexes cérébraux.

Nous savons que les réflexes ont une tendance à s'associer, mais que celle-ci n'arrive pas toujours à se réaliser. Ainsi, par exemple, deux réactions violemment opposées ne restent pas associées dans la mémoire. Une impression pénible a beau coïncider avec une impression agréable, la mémoire ne les évoque pas simultanément ou, du moins, avec la même vivacité. L'une des deux cède devant l'autre et finit par s'effacer. De même lorsqu'il y a un conflit de

sentiments, ils ne restent pas simplement associés dans la conscience. Le plus faible finit par s'effacer, par sombrer dans l'inconscient. On dirait que notre système nerveux possède une faculté de contraction qui lui permet de couper court aux développements asthéniques de son activité.

Eh bien, ce que l'observation interne désigne sous le nom de « censure », doit se ramener à un processus de ce genre. Cette faculté ne doit pas se borner aux phénomènes de la vie sensorielle ; elle doit être la même pour toutes les réactions neuro-psychiques. On peut être aussi sensible à une pensée injuste ou blessante qu'à une sensation désagréable ou douloureuse. Certaines images peuvent être incompatibles avec le complexus momentané du « moi ». Il doit se produire alors un phénomène analogue à celui que nous avons signalé plus haut : un arrêt du processus associatif.

Tel est, pour la psychologie objective, le mécanisme de l'acte qui, dans l'étude de Freud est désigné comme « censure » du « moi ». Les détails de ce dernier sont encore très peu précis. Nous ne saurions pas dire s'il est simplement négatif, consistant dans un arrêt direct de l'influx nerveux ou s'il est le contre-coup d'un acte positif, d'un effort de concentration dirigé sur un autre objet. De toute manière c'est un phénomène de dissociation ou d'inhibition, comme on en rencontre fréquemment dans l'étude des réflexes cérébraux.

En résumé, de notre point de vue, le rêve serait le retour d'une impression restée sans décharge. Cette formule répond tout à fait aux rêves relativement simples qui se rencontrent dans l'enfance. Chez l'enfant, il suffit qu'un désir se heurte à quelques obstacles pour qu'il se reproduise sous forme d'un rêve. L'inhibition interne suffit pour lui donner la force du retour. Chez l'adulte, par suite de l'usure de l'appareil sensoriel, les impressions sont beaucoup moins vives. L'inhibition seule ne suffit déjà pas. Il leur fauf.

comme nous l'avons vu, un renforcement par quelque impression antérieure et, comme on voit maintenant, une dissociation préalable du « moi ».

Ces deux conditions sont-elles indispensables pour chaque rêve ? Nous ne saurions l'affirmer d'une manière catégorique. Tout dépend, en fin de compte, de l'intensité des phénomènes sensoriels. Une impression renforcée par des souvenirs infantiles, semble pouvoir se reproduire sans avoir été expulsée de la conscience. En d'autres cas où le renforcement est plus faible, la dissociation peut devenir une condition « sine qua non ». Nous sommes pour tout cela bien moins catégoriques que Freud et, nous contentant de saisir les indications générales sur le mécanisme du rêve, ne prétendons pas encore fixer tous les moments de sa formation.

De ces formules générales revenons maintenant aux matériaux amassés par Freud et voyons la position qu'il prend vis à-vis des énigmes du rêve. Jusqu'à présent nous n'avons examiné que des rêves relativement clairs, ceux qu'on pourrait appeler « à l'appui des conclusions de Freud ». Arrêtons-nous maintenant aux rêves d'un caractère opposé, qui semblent parler contre sa théorie et que l'auteur explique comme ayant un sens déguisé. Tels sont les rêves pénibles, les rêves contraires au sens moral, comme, par exemple, ceux qui représentent la mort des parents ou des proches, et enfin les rêves, très nombreux, de pure imagination, qui semblent sans rapport avec la vie réelle.

Les rêves pénibles sont bien fréquents ; ils s'accompagnent d'un sentiment d'angoisse connu de tout le monde. En voici quelques exemples. Une jeune fille, traitée par Freud, avait été très affectée par la mort de son petit neveu, le fils de sa sœur, qu'elle aimait beaucoup et avait, pour ainsi dire, élevé. Un jour elle voit en rêve l'autre petit neveu également mort, couché dans le cercueil et entouré de bougies allumées comme laçait été le petit Otto. Elle

accourut chez Freud toute émue, lui demandant si elle pouvait avoir un désir aussi monstrueux. De question en question celui-ci est arrivé à établir que la jeune fdle avait eu un roman dans la maison de sa sœur qui, pour une raison ou une autre, avait fait rater le mariage. Depuis lors son amoureux évitait d'y retourner et ne le faisait que dans de grandes circonstances. Ainsi, elle l'avait vu à l'enterrement du petit Otto. Ce récit fait conclure à Freud que malgré le caractère pénible du rêve, celui-ci répondait à un désir caché, peut-être même inconscient : de revoir le jeune homme, fût-ce dans une circonstance analogue.

Autre exemple. Une jeune femme rêve qu'elle veut préparer à souper, mais ne trouve chez elle qiïun peu de saumon fumé. Elle veut descendre pour acheter quelque chose, mais se rappelle qu'il est dimanche et que les marchands doivent être fermés. Elle veut téléphoner à quelqu'un, mais s'aperçoit que le téléphone ne fonctionne pas. Il en résulte naturellement une sensation de vive contrariété. Ici l'interrogatoire donne les résultats suivants. Le mari de la jeune femme, un vigoureux et corpulent boucher, lui avait déclaré la veille qu'il engraissait trop et se mettrait dorénavant au régime. D'autre part une amie qui sollicitait une invitation à souper avait provoqué cette pensée : pas de sitôt, pour que tu te remplumes encore davantage et achèves de séduire mon mari. Enfin, ellemême qui était friande de petits pains au caviar, défendait à son mari de lui en donner.

De ces multiples refus de nourriture Freud conclut que le rêve répondait aussi aux désirs de la jeune femme.

Enfin, voici un troisième exemple où le désir semble venir d'encore plus loin.

Un ami de Freud, avocat de profession, rêve qu'il rentre chez lui avec une dame à son bras. A sa porte, il remarque une voiture fermée. Un homme sort de cette voilure, se présente comme agent de police et montre un mandat d'arrêt contre lui. Il répond en demandant la permission

de mettre ses affaires en ordre. A la question quel pouvait être le motif de son arrestation, l'avocat répond que dans le mandat il était accusé d'infanticide. Questionné plus loin sur la manière dont il avait passé la soirée, il convient avoir été chez sa maîtresse, une femme mariée dont le mari était absent. Il aurait même passé toute la nuit auprès d'elle et aurait eu ce rêve le matin après avoir pratiqué plusieurs fois le « coïtus interruptus ». « Vous craigniez naturellement de lui faire un enfant », dit Freud, et il conclut tout de suite que le rêve réalise le désir de supprimer l'enfant, le présentant comme un fait accompli.

Voilà, pour des rêves simplement pénibles. On conviendra facilement que le désir se manifeste ici d'une manière bien contournée. Jamais à l'état de veille la pensée de l'avocat, comme aussi celle de la jeune fille, n'aurait pris une direction aussi peu en harmonie avec le motif principal, n'aurait cherché la réalisation du désir dans une scène de mort ou dans la ruine de toute l'existence. Si c'est l'effet d'un travail cérébral déterminé par le désir, ce travail nous paraît bien compliqué.

Dans une autre catégorie de rêves où l'impression pénible s'accentue jusqu'à l'épouvante, Freud renonce à chercher la réalisation d'un désir immédiat, les rattachant aux premières manifestations du désir sexuel. Ainsi, par exemple, un jeune homme de 27 ans atteint d'une grave névrose, lui raconte qu'entre l'âge de 11 et 13 ans il avait plusieurs fois rêvé d'un homme qui le poursuivait avec une hache. Il voulait fuir, mais se trouvait comme paralysé avec la sensation, si caractéristique pour le rêve, de rester collé sur place. L'analyse révéla le souvenir d'une agression qui avait été racontée par l'oncle de l'enfant et paraissait avoir fortement frappé celui-ci. Mais Freud ne s'en tint pas là. Ayant questionné le malade sur les violences qu'il pouvait se reprocher vis-à-vis de son frère et sur les actes de même nature dont il pouvait avoir été témoin, il conclut que ce dernier avait intercepté une

visite nocturne du père dans le lit conjugal et affirme que le rêve répondait au désir naissant de réaliser une situation sexuelle.

Ce cas-là ainsi que le précédent servent bien à illustrer la vue générale de Freud sur les rêves d'épouvante. Il les considère, en général, comme ayant une origine sexuelle : chez les enfants, comme le résultat des premiers éveils de l'instinct, chez les adultes, comme une conséquence des altérations de celui-ci, principalement du coït interrompu. La sensation d'angoisse qui fait partie du mécanisme sexuel, aurait une tendance à se reproduire dans les images qui ont une valeur affective analogue. Ce serait donc la réalisation d'un désir inconscient ou, du moins, tout à fait confus.

Dans la catégorie suivante on passe des désirs inconscients aux désirs complètement oubliés et qui paraissent monstrueux ou impossibles. Nous parlons des rêves qui représentent la mort des parents ou des proches. Ces derniers sont trop communs pour qu'il soit nécessaire de citer des exemples. Dans cette catégorie là Freud distingue deux groupes : les rêves où la mort n'intervient que d'une manière accessoire, servant à l'expression d'un désir tout différent, comme, par exemple, dans le cas de la jeune fille qui avait vu son petit neveu couché dans un cercueil, et ceux où rien d'analogue ne peut être découvert et l'image macabre semble avoir une détermination bien à elle.

Les premiers sont généralement caractérisés par l'absence de toute émotion douloureuse : on assiste à l'événement, comme si c'était une scène quelconque et s'étonne même parfois de sa propre indifférence. Les seconds s'accompagnent par contre, de sensations poignantes, de gémissements, de larmes, et semblent répondre mille fois plus à un souci ou à une crainte du dormeur, qu'à un désir de sa part.

Eli bien, même ces rêves-là, Freud les considère comme

étant la réalisation d'un désir. Il affirme que l'homme peut garder de sa première enfance des désirs naïvement égoïstes visant la disparition de ses proches. Pour l'enfant, dit-il, la mort a un sens très peu profond, celui d'une simple disparition. Aussi, voit-on souvent les enfants souhaiter la mort d'un petit frère ou d'une petite sœur qui vient leur faire concurrence. Ils sont de même à l'égard des parents, parlant de leur mort comme si c'était une absence momentanée. De ces observations il conclut à la reviviscence des désirs infantiles, sans se demander d'où viennent alors les émotions douloureuses qui les accompagnent dans le rêve, ni comment un désir aussi confus peut trouver l'expression plastique conforme à la mentalité d'un adulte. On comprend notamment qu'une image récente ou familière trouve un renforcement dans les souvenirs obscurs de l'enfance, mais non pas qu'un souvenir obscur s'épanouisse de lui-même en une image nouvelle. N'est-il pas plus simple d'y voir, au lieu d'un désir iniantile, une préoccupation actuelle renforcée de souvenirs plus ou moins éloignés?

Là encore l'explication de Freud nous paraît trop artificielle.

Jetons enfin un coup d'œil sur les rêves qui semblent éloignés de tout désir, parce qu'ils se développent presque sans rapport avec la réalité. N'est-ce pas même les plus curieux, les plus caractéristiques des rêves, ceux qui permettent le plus de les attribuer à une fonction spéciale du cerveau? Revivre le passé d'une manière plus intense même déformé, ne serait pas un phénomène bien distinct de la mémoire. Mais entrer dans une vie imaginaire, agir dans un cadre inconnu ou accomplir des actes fantastiques, suppose une faculté différente et vraiment mystérieuse. Ici l'interprétation de Freud devient tout à fait arbitraire, car il considère la plupart de ces images comme des données symboliques, tout en ramenant le schéma général du rêve à la réalisation d'un désir.

De ces rêves-là, son étude nous donne des exemples bien curieux.

Dans un cas le dormeur voit entre deux beaux palais, dans un renfoncement, une petite maison dont la porte est fermée. Sa femme le conduit jusque-là. appuie un peu sur la porte, et il se sent glisser rapidement dans r intérieur par une courette à pente très escarpée. Ici, dit Freud, la symbolique est nettement sexuelle. Quiconque a un peu d'expérience dans l'analyse des rêves, reconnaîtra tout de suite que la pénétration dans un espace étroit entre deux beaux édifices, avec pression sur une porte fermée, présente l'essai d'un coït anal. Cette hypothèse se confirme par l'aveu du dormeur qu'une jeune fille entrée la veille à son service, avait éveillé chez lui une idée de ce genre. Relevons, à côté de cela que la jeune fille était de Prague et que la petite maison entre deux palais fait aussi penser au Hradschin qui se trouve dans cette ville.

L'interprétation sexuelle devient du reste de règle dès qu'il s'agit d'images symboliques. Les désirs sexuels, dit Freud sont ceux qui se trouvent le plus souvent expulsés ou réprimés et qui reviennent le plus fréquemment sous une forme symbolique. Certains symboles prennent même une signification permanente. Ainsi, d'après lui, le fait de s'arracher une dent dans un rêve doit être interprété comme une impulsion à l'onanisme. Ce cas-là peut être illustré par l'exemple suivant.

In malade de Freud se voit à l'Opéra, à une représentation de Fidelio. Il est assis près de L. qui lui est très si/mpathique, dont il voudrait même se faire un ami. Soudainement, il s" envole, traverse tout l'orchestre comme une flèche et, une fois arrivé au bout, s'arrache deux dents avec la main.

Le dormeur en question avait des tendances homosexuelles prononcées, mais fortement réprimées. Le vol à travers l'orchestre symbolise, d'après Freud, l'idée qu'il

Kostïi.efi'. — Mécanisme. 9

va être repoussé et même jeté dehors. Alors, de désespoir il se met à onaniser, comme cela lui est déjà arrivé dans un cas analogue.

Voici un rêve d'un symbolisme plus complexe. Le dormeur se voit arriver en grande compagnie dans une rue bien connue où se trouve une modeste auberge (ce qui n'est pas vrai). Dans cette auberge a lieu une représentation théâtrale ; il est tantôt public, tantôt acteur. Finalement on dit qu'il faut changer de costume pour rentrer en ville. Une partie du personnel est envoyée au premier, tandis que l'autre reste à s'habiller en bas. Il se produit une querelle. Ceux qui sont en haut, se montrent furieux de ce que les autres ne sont pas prêts et ne les laissent pas descendre. Son frère est en haut, tandis que luimême est en bas et il rage contre ce frère d'être ainsi pressé. La suite devient coniusectnes'éclaircitqu'au moment où il est dans la rue en train de la remonter tout seul vers la ville. Il monte péniblement et avance à peine. Un vieux monsieur se joint à lui et se met à jurer contre le roi d'Italie. Vers la fin de la montée il marche de nouveau beaucoup plus facilement .

La sensation de l'effort avait été tellement vive que le narrateur affirmait l'avoir ressentie même après le réveil.

La rue et la représentation théâtrale avaient un certain rapport avec la réalité, car le dormeur avait eu une liaison avec une femme de théâtre qui habitait dans cette rue, mais tout le reste, y compris l'auberge, était un produit de sa fantaisie. Le rêve pouvant avoir une détermination multiple, c'est-à-dire pouvant présenter plusieurs images fondues en une seule, Freud croit discerner, dans la montée de la rue, limage du fardeau qu'était devenu cette liaison (analogie avec la montée de l'escalier dans « Sapho » d'Alphonse Daudet), dans l'occupation simultanée des gens « en haut » et « en bas », l'image des rapports lesbiens, dans la situation réciproque des deux frères l'allusion au fait que l'un d'eux était déchu de son rang, etc. , etc.

Le pivot de cet enchevêtrement était pour lui le désir de se débarrasser de la liaison.

Voici, enfin, un rêve dont le cadre est emprunté à la vie réelle, mais où l'action prend un caractère tout à fait fantastique. « Je me vois, dit Freud, car c'est lui-même qui l'a eu, la nuit dans le laboratoire de Brucke. On frappe légèrement à la porte, je l'ouvre et laisse entrer le professeur Fleischl (décédé) avec plusieurs inconnus. Fleischlme dit quelques mots et prend place à sa table habituelle. Ici se produit une interruption, puis je vois mon ami F. dans une rue de Vienne en conversation avec un autre ami P. (lui aussi décédé). Je me joins à eux et nous nous asseyons tous les trois, dans un local incertain, à une petite table, mes deux amis se faisant vis-à-vis et moi, du coté étroit de la table. F. parle de sa sœur et dit : « Au bout de trois quarts d'heure elle était morte ». Puis il ajoute quelque chose comme : « Cela, c'était la limite ». Comme P. ne le comprend pas, F. se tourne vers moi et me demande à quel point je l'ai mis au courant de ces histoires. Là-dessus moi-même, pris d'une émotion très particulière et voulant dire que P. ne peut rien savoir parce qu'il n'est plus en vie, réponds à F. : «Nonvixit. »Enle disant je suis parfaitement conscient de r erreur qu'il y a à employer ici le passé, mais la phrase s'impose d'une manière irrésistible. Puis je regarde P. d'une manière pénétrante, je le vois pâlir, je vois ses traits s'effacer, ses yeux devenir d'un bleu transparent, et il disparaît comme de la fumée. Je me rappelle alors que Fleischl n'était également qu'une apparition et me réjouis à la pensée qu'un revenant peut être écarté par la volonté du vivant.

Ici la trame du rêve présente un curieux mélange d'actions symboliques, de réminiscences et de jugements intercalés. Commençons par dire qu'au moment de ce rêve, Freud était justement préoccupé de la santé de l'ami F. Ce dernier venait de subir à Berlin une grave opération et

les premières nouvelles étaient de telle sorte qu'il n'aurait pas hésité à le rejoindre s'il n'était retenu par ses propres douleurs qui rendaient le voyage impossible. La sœur unique de F. était morte après une courte maladie et comme sa santé à lui ne paraissait guère plus résistante, on pouvait craindre pour lui une issue analogue. Ajoutons à ceci que dans les nouvelles envoyées à Freud, il y avait une recommandation qui l'avait pas mal agacé : de n'en parler à personne. Il la jugeait d'autant plus blessante qu'elle paraissait justifiée, car il s'était jadis rendu coupable d'une indiscrétion. Les paroles de F. dans le rêve concernant l'issue de la maladie (chez sa sœur) et les renseignements qu'il aurait donnés à P. étaient donc en rapport direct avec ses préoccupations de la veille. L'action la plus fantastique du rêve, l'anéantissement de ce pauvre P. avait trait à un souvenir plus ancien. De même qu'un regard de Freud avait suffi pour anéantir P., de même il avait été jadis anéanti (mais au figuré) par un regard du vieux Brucke. Ce dernier avait eu vent que Freud venait en retard au laboratoire et l'ayant un jour guetté, l'avait foudroyé du regard inoubliable de ses yeux en courroux. Maintenant, ce passage du rêve ne relevait pas seulement d'une réminiscence. Etant dirigé contre P., il prenait une valeur symbolique. P. avait été très ami de Freud, mais il lui était arrivé un jour de soulever son ressentiment, notamment en souhaitant la mort d'un collègue dont il attendait la place, à côté de Freud, dans le même laboratoire. Freud ajoute même à ce sujet qu'il y avait pensé quelques jours auparavant, en assistant à l'inauguration du buste de Fleischl sous les arcades de l'Université. Il s'était dit à cette occasion que P. y aurait eu aussi sa place, s'il n'était pas mort si jeune, et que cette mort l'avait puni de l'avoir souhaitée à un autre. Ce raisonnement lui rappelait celui de Brutus sur le tombeau de César dans le drame de Shakespeare : « Comme César m'aimait, je le pleure ; comme il était brave, j'honore sa mémoire; mais comme il était ambitieux, je l'ai assassiné ».

Comme Brutus, dont il avait du reste joué un jour le rôle, Freud foudroie P. pour ses mauvais désirs.

Une réminiscence tout à fait inattendue se rattache aux mots : « Non vixit ». Freud s'était longtemps creusé la tête pour savoir pourquoi il avait dit « non vixit » au lieu de « non vivit », se rendant du reste compte de Terreur qu'il commettait. Finalement il s'est rappelé avoir été frappé par ces mots sur le monument de l'empereur Joseph II. On y voit notamment cette belle inscription : Salut i patrix vixit non diu, sed totus.

Arrêtons-nous ici dans l'analyse de ce rêve. Ce qui a déjà été dit, suffit amplement pour illustrer l'activité créatrice de celui-ci. Nous reconnaissons parfaitement que la régression produit ici des résultats tout à fait nouveaux . Quant à la conclusion finale de Freud que le rôle du moteur appartient à un désir inconscient, dans l'espèce, au désir d'affirmer sa propre existence vis-à-vis des collègues disparus, elle paraît aussi conventionnelle et arbitraire que dans les cas précédents. Nous ne voulons pas dire qu'elle ne soit pas possible ! Elle paraît simplement peu prouvée et tout en reconnaissant que n'importe quel rêve peut être rattaché à un désir aussi général, trouvé après coup, nous constatons qu'une détermination de ce genre ne ressort pas de l'analyse.

La conclusion qui s'impose à nous est même directement opposée à celle-ci. Les rêves que nous venons d'exposer nous frappent surtout par la variété de leur contenu et la synthèse de Freud nous paraît bien étroite à cet égard. Nous y voyons une raison non pas de les réduire à un schéma unique, comme celui du désir, mais d'admettre les formes les plus variées de la régression sensorielle, depuis la régression du désir, comme on l'observe chez les enfants, jusqu'à la régression des images les plus fugitives sous le seul effet d'un renforcement fonctionnel.

Pour le comprendre il faut se rappeler les conditions générales de rétablissement des réflexes et les rapprocher

de certains faits d'observation. Il faut se rappeler le fait que certains mots et certaines images d'une importance tout à fait secondaire s'imprègnent dans la mémoire et se conservent pendant des années, tandis que d'autres, qui nous seraient très utiles, ne peuvent pas être retenus. Ce fait qui longtemps a paru inexplicable, trouve son explication dans les conditions physiologiques de fonctionnement des réflexes. Un réflexe qui s'opère, consolide la voie par laquelle il passe et facilite la reproduction des vibrations du même rythme. Ceci se rapporte non seulement aux réactions produites par le même excitant, mais encore à toutes celles qui leur sont analogues. Ce qui les rapproche a beau être subjectivement peu marqué, cela n'empêche pas que la réaction ultérieure éveille les traces des réactions précédentes et se trouve, dans une certaine mesure, renforcée par celles-ci. Dans les premières années de l'enfant les images s'imprègnent selon leur propre force, c'est-à-dire selon leur puissance émotionnelle ou la fréquence de leur présentation. Mais un jour on s'aperçoit qu'il n'en est plus de même. On constate notamment que cela dépend bien plus du terrain sur lequel elles tombent. Du reste, à y réfléchirun peu, on trouvera cela tout naturel. Chez l'adolescent, le système nerveux du cerveau n'est plus ce qu'il était auparavant. Des milliers de réflexes y ont déjà laissé leurs traces et ceux qui se produisent après, trouvent les centres nerveux diversement préparés. Certaines images trouvent des renforcements inattendus, tandis que d'autres ont moins de prise que jadis. C'est que Feffet des répétitions est diminué par la fatigue, et la puissance émotive s'émousse dans le courant ininterrompu des sensations. Le monde extérieur frappe beaucoup moins notre sensibilité, tandis que des faits insignifiants éveillent les traces des réactions antérieures. Chez l'adulte, ces phénomènes ne font que s'accentuer. Les impressions qu'il reçoit sont de moins en moins vives, les résidus de l'expérience antérieure de plus en plus nombreux. Peu d'images semblent entièrement neuves, peu de faits

vraiment émouvants. La plupart ne se conservent dans la mémoire que dans la mesure où ils se raccrochent au passé. Le renforcement fonctionnel, notons-le bien, n'est pas toujours, subjectivement, aussi saillant. La ressemblance échappe souvent à notre sens interne ou ne s'indique que d'une manière bien vague. On ne sait pas pourquoi tel nom semble bizarre, plaisant ou disgracieux, pourquoi telle chose fait penser à telle autre, pourquoi telle image produit l'impression du déjà vu. Le rapprochement qui se trouve à la base de ces phénomènes est souvent inconscient, mais cela n'en diminue pas la portée et n'empêche pas qu'il soit la source de la symbolique qui marque, de divers côtés, le développement de la pensée humaine. Freud a fort justement relevé l'intérêt psychologique du bon mot, de la plaisanterie, qui généralement repose sur des rapprochements inconscients l. Parmi ses adeptes, Riklin 2, Abraham 3, Rank4 et Maeder5 ont fait des recherches analogues sur la psychologie des tables et des légendes. Ils concluent notammentque certaines images qui chez tous les peuples ont le même sens, proviennent d'un rapprochement de ce genre.

Ainsi, par exemple, le serpent qui, à commencer par l'histoire biblique d'Adam et Eve, se rencontre dans un nombre infini de fables et de légendes, symboliserait partout le membre viril. Le héros qui se trouve doué de toutes les qualités et sort vainqueur de mille aventures, symboliserait la notion naïve du« moi ». Sans aller aussi loin, ni affirmer que les produits de l'imagination populaire sont entièrement dus à un processus inconscient, nous ne pouvons

1. Freud. Der Witz und seine Beziehung zum Unbewussten, Wien, Deuticke, 1905.

2. Riklin. Wunscherfullung und Symbolik im Mârchen, Schriften zur angewandten Seelenkunde herausgegeben von Prof. S. Freud, Deuticke, Heft. II.

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