CHAPITRE V
Application de la psycho-analyse à l'étude de l'imagination normale et morbide. — L'essai de Freud. — Evocation des complexus psychiques servant à compenser les insuffisances de la vie. — Les expériences de G. G. Jung. — L'analyse du délire. — Les recherches de Maeder sur deux cas de démence précoce. — Développement de ces complexus dans les états pathologiques.
L'application de la psycho-analyse à l'imagination remonte de nouveau à Freud lui-même, mais s'est particulièrement développée chez les adeptes qu'ils a faits à l'étranger, surtout en Allemagne et en Suisse. Dans ses études sur l'hystérie il avait déjà relevé le rapport entre les symptômes morbides et le jeu normal de l'imagination. Il avait constaté que l'habitude de s'adonner aux rêveries et de cultiver son imagination prédispose le névrosé aux conversions morbides. Il avait d'autre part reconnu que cette habitude est largement répandue et joue un rôle considérable dans la vie de chacun. De là à l'étudier pour elle-même, dans son essor et sa portée biologique il n'y avait qu'un pas. C'est ce que nous trouvons réalisé dans une petite étude : « Le Poète et l'Imagination1. »
Se demandant d'où vient chez le poète cette richesse de l'imagination qui frappe souvent le lecteur, il conclut qu'elle a sa source dans le phénomène précité de la rêverie. Ce dernier a, d'après lui, des racines très profondes dans l'organisme. Il remplace chez l'adolescent le plaisir
1. S. Freud. Der Dichter u. das Phaslasieren. Sammlung kleiner Schriften zur Neurosenlehre, Zweite Folge, Deuticke, Wien, 1909.
que lui procuraient les jeux de l'enfance et compense les désillusions que lui apporte la vie réelle. La faculté de l'imagination ne serait donc pas quelque chose de superflu ; elle aurait un sens biologique très profond.
L'intérêt de ce rapprochement n'échappera à personne. Il est basé sur des observations très justes et explique bien des choses qui jusqu'à présent défiaient toute explication. L'auteur remarque, d'une manière très intéresssnte que « l'homme heureux » ne rêve pas. Le terme n'est, peutêtre, pas tout à fait juste. Nous dirions plutôt : l'homme à peu près équilibré. Rêver est le fait de quelqu'un qui est, sinon malheureux, du moins pas satisfait. Cette notion est naturellement très relative. Un homme de condition modeste peut être parfaitement content de son sort, tandis qu'un homme riche et puissant sera tourmenté de désirs. Ce manque d'équilibre a pour conséquence de le détacher du milieu ambiant, de le faire vivre sur lui-même. Chaque homme, dit Freud, a une ou plusieurs constellations d'idées sur lesquelles il peut se replier et l'observation montre qu'il peut les développer selon ses capacités intellectuelles.
Chez l'homme fruste ce sera simplement quelque souvenir qu'il se plaira à ressasser, chez l'homme cultivé et actif, quelque projet où il aura placé son ambition, chez une jeune femme, quelque image sentimentale ou erotique.
Et cela, pour des raisons très variées. On le fait pour échappera un chagrin ou une préoccupation, par simple délassement, lorsqu'un travail paraît fatigant ou ennuyeux, enfin, pour trouver un excitant dans le cours monotone de la vie. Le poète le fait de même avec des facultés d'association et de mémoire autrement plus grandes. Au lieu d'évoquer simplement l'image d'une femme désirable, il évoque différentes situations d'amour qui lui paraissent plus intéressantes que la réalité.
Cela se rapporte non seulement à la poésie lyrique, mais à toutes les œuvres d'imagination, même à celles qui ont
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un caractère objectif comme les épopées nationales. C'est que la satisfaction peut consister non seulement à être acteur, mais aussi à être spectateur d'une scène intéressante. Le développement du complexus psychique prend, par suite, des formes très variées. Prenons, par exemple, dit Freud, le roman feuilleton du bon vieux temps. Lorsqu'à la fin d'un chapitre je vois le héros tomber sans connaissance, perdant le sang de plusieurs blessures et, dans le chapitre suivant, je le retrouve soigné, en voie de guérison, lorsque la description d'une tempête se termine par un naufrage et, quelques pages plus loin, j'assiste au sauvetage miraculeux du héros, dans l'immunité de sa personne je reconnais l'attribut infaillible de Sa Majesté le « Moi », centre de tous nos rêves. Suivre toutes ces péripéties, c'est faire revivre en des circonstances imaginaires le complexus affectif du « moi ». Dans le roman psychologique la combinaison est tout autre. Là, le « moi » ne se trouve plus au centre de l'action. Celle-ci se déroule à l'aide de complexus secondaires vis-à-vis desquels le « moi » n'a que le rôle de spectateur. Mais des éléments partiels de « moi » s'y trouvent parfois incorporés. Autrement dit, la trame du roman est fournie par l'observation externe, mais la solution de certains conflits se fait selon l'expérience propre de l'auteur. Dans tel personnage, dans telle situation reparaît une partie de complexus personnel. Le roman descriptif, comme, par exemple, certaines œuvres de Zola, réalise, d'après Freud, le type opposé à la production « egocentrique ». L'inspiration s'y réduit à faire revivre les complexus secondaires selon le plaisir que peut y trouver un simple spectateur.
Naturellement, de nos jours, le travail de l'imagination n'est pas toujours aussi naturel que cela. Le romancier ne crée pas seulement en réponse à un besoin organique. Il produit d'une manière forcée, parce que cette production est son gagne-pain. Mais, somme toute, par l'effort de sa volonté il se place dans les conditions d'une production
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spontanée, il cherche à étaler les produits alambiqués de sa pensée comme s'ils répondaient à un besoin réel d'expansion.
Dans cet acte de création, indépendamment de l'utilisation des complexus secondaires, Freud croit découvrir un processus spécifique qui rapproche l'écrivain du rêveur ordinaire. Comme type de ce dernier, il prend un orphelin qu'on envoie chez quelque patron pour chercher du travail. Si l'envoyé se met à rêver, dit-il, il s'imagine certainement qu'il est dey à dans la maison, qu'on l'apprécie beaucoup, qu'on l'invite dans la famille du patron, que ce dernier a une fille ravissante, qu'il finit par l'épouser et par devenir l'associé de la maison. Cette rêverie, dit-il, a rapport, à la fois, au présent et à l'avenir. Elle pari d'une donnée actuelle, la transforme sur un modèle emprunté au passé et la projette dans l'avenir. La situation actuelle vis-à-vis du patron se transforme d'après le type de ce qu'il avait chez ses parents, lui promettant dans l'avenir un foyer et une affection. Le romancier, dit Freud, agit à peu près de même. Une impression nouvelle éveille un résidu de l'expérience antérieure, la plupart des fois même infantile, et se développe sous forme d'un désir. La psycho-analyse doit découvir ces divers éléments dans toute œuvre littéraire.
Cette affirmation va, peut-être, un peu trop loin. Que tel soit le schéma de bon nombre d'oeuvres lyriques ou de récits de courte haleine, personne ne pourra le contester. A un vrai poète, à un écrivain de race, n'importe quel objet peut inspirer une fiction où se traduira involontairement son expérience antérieure. Mais un roman ne part pas toujours d'une impression actuelle. Généralement, ce n'est pas le présent qui s'y montre évocateur du passé, mais une expérience depuis longtemps mûrie y trouve une expression nouvelle. Celle-ci peut s'étayer sur des impressions toutes récentes, comme il arrive lorsque l'auteur va voir le pays où il place son action. Le schéma de Freud est donc
trop généralisé. La création littéraire, de nos jours surtout, a une marche plus variée que la rêverie, comme le montreront plus loin nos propres recherches.
L'application directe de la psycho-analyse est ici presque impossible, car elle demande beaucoup de temps et on trouverait difficilement un auteur de quelque talent qui se prêterait à des recherches de ce genre. Aussi voyons-nous que la plupart des adeptes de Freud se sont bornés à faire des recherches indirectes à l'aide de documents littéraires ou par l'étude comparée de plusieurs œuvres. Ce procédé nous a paru insuffisant et nous avons cherché à le compléter par l'interrogatoire direct des auteurs qui sans aller jusqu'à la psycho-analyse, a tout de même donné des résultats très intéressants. Mais avant d'aborder cette catégorie de recherches il importe de signaler une autre qui a permis de préciser la notion des complexus psychiques dans le sens de la psychologie objective. Nous parlons des recherches de Jung et du groupe suisse qui se rattache à la clinique psychiatrique de Zurich.
On connaît en France certains travaux de Bleuler, Bezzola, Maeder, Riklin et surtout de C.-G. Jung, mais on ne se rend pas compte de l'importance que prend ce mouvement. On ne voit pas qu'ils sont en train de projeter sur le mécanisme des troubles mentaux une lumière qui va grandement servir la cause de la psychologie objective et transformer d'autre part la base même de la psychiatrie.
Ce fait n'apparaît du reste pas encore aux promoteurs mêmes du mouvement. Ils marchent un peu à l'aveugle. Leurs efforts sont multiples et variés. Cependant, il suffit de les envisager du point de vue de la psychologie obj< active pour leur reconnaître le sens dont nous parlons et nous n'aurons aucune difficulté à le mettre ici en lumière. Le point de départ est marqué par les « Associations-expérimenté » de Jung. Rappelons en quelques mots quelle en était l'origine. Nous avons déjà dit que la psycho-analyse
s'est montrée d'un emploi difficile surtout en ce que Le médecin ne voyait pas à quoi la rattacher au début. On a beau dire qu'il faut laisser le malade parler librement de tout ce qui lui passe par la tète : les cas où il dit quelque chose de significatif, qui donne l'éveil au médecin, sont relativement rares. D'habitude, il commence par tâtonner-, par dire des choses si éloignées et si vagues qu'il faut une sagacité particulière pour saisir le lien qui les unit. Pour obvier à ce défaut Jung avait proposé de faire faire un travail mécanique d'association, d'après un tableau fixé d'avance, en tenant compte aussi bien du contenu des réponses que du temps de ces dernières. Les réponses qui s'écartaient de la moyenne des temps de réaction du sujet, devaient provenir d'une association anormale et pouvaient servir à indiquer les « complexus affectifs » qui appelaient la psycho-analyse.
Comme moyen de diagnostic et de traitememt, ce procédé s'est montré à peine supérieur à celui de l'idéation libre. Pour obtenir un tableau d'une cinquantaine de réactions il fallait un temps et une patience considérables ; pour y faire ressortir celles qui révélaient une association anormale, et deviner le complexus auquel elles appartenaient il fallait un examen très minutieux. Du point de vue de la pratique médicale ce procédé laissait encore bien à désirer. Mais pour la théorie psychologique, pour la conception générale des phénomènes mentaux il donnait un résultat tout à fait inattendu. Il permettait de constater qu'indépendamment des influences vraiment morbides, notre idéation n'est presque jamais libre de facteurs déterminants qui guident le cours des réactions. Chaque homme, dit Jung, a un ou plusieurs complexus psychiques qui se manifestent dans ses associations \
Qu'entend-il sous le terme « complexus »? Pour lui c'est quelque chose de tout à fait réel, mais ne relevant que du
4. G. G. Jung. Psychoanalyse u. Associations-experiment in Diagn. Ass. Studien, Bd. I, ÎU06, p. 260.
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sens interne et échappant à toute définition objective. C'est un résidu des impressions antérieures plus ou moins nuancé de souvenirs affectifs. Du point de vue de la psychologie objective ce phénomène prend un sens beaucoup plus complet : le résidu des impressions antérieures se rattache à la modification des voies nerveuses par les réflexes précédents. Nous savons que les réflexes consolident les voies par lesquelles ils passent en raison de leur intensité sensorielle et de la fréquence de leur répétition. Il va donc de soi qu'une impression quelque peu vive qui revient dans la mémoire avec des idées associées, laisse, dans le système nerveux du cerveau, un ensemble de dispositions motrices agissant sur le cours ultérieur des réactions.
De ce point de vue on conçoit aussi bien l'existence du complexus principal du « moi », que la formation des complexus secondaires plus ou moins indépendants de celui-ci. Le premier, on le conçoit comme un résidu des sensations internes, se renouvelant par l'apport ininterrompu de la vie végétative de l'organisme. Les autres, comme des résidus plus ou moins durables de la vie sensorielle, entrant en connexion avec le premier ou se conservant à l'état isolé. C'est ceux-ci qui ont été mis en lumière par les expériences de Jung.
Une étude faite avec Riklin, a montré que des complexus de ce genre existent aussi bien chez les sujets normaux et se manifestent soit d'une manière directe, soit sous une forme déguisée *. Le second cas aurait lieu lorsque le sujet réprime le complexus en question ou s'efforce de le cacher aux autres. Admettons, par exemple, disent les auteurs, qu'il a un amour malheureux ou caché. S'il n'est pas assez maître de lui-môme, ce sentiment se trahira dans ses associations. Si, par contre, il se possède assez, il réprimera les réponses suggérées par son état d'Ame et en fera
1. Jung a. Riklin. Experimentelle Untersuchungen ùber Associationen Gesunder in Jung's Ûiaonost. Assoc.-Studien. Barth, Leipzig, Bd.I,
d'autres au hasard d'un détour de sa pensée. Dans un cas comme dans l'autre, ce processus doit être marqué par une prolongation des temps d'association et les résultats de leurs expériences confirment pleinement cette manière de voir.
Celajait que l'existence des complexus psychiques admis par Freud comme noyaux de l'imagination créatrice a reçu dans le groupe de Jung une confirmation expérimentale. Mais celui-ci ne s'en est pas tenu à cela. 11 a essayé de poursuivre le développement de ces complexus jusque dans les aliénations mentales et a obtenu des résultats qui constituent de nouveau une contribution très précieuse à l'étude objective de la pensée.
Dans une conférence faite à Zurich le 10 janvier 1908 et publiée sous le titre « Le contenu des psychoses » il a exprimé la conviction que les trois quarts des maladies mentales ne sont pas de nature organique, mais de nature fonctionnelle, et que pour celles-là la vraie voie de psychiatrie n'est pas une voie anatomique, mais une voie psychologique ! . Il appuyait sa thèse sur une statistique très intéressante de l'asile cantonal de Zurich où l'on voit que sur 1 .325 malades entrés au cours de quatre années, 29 p. 100 seulement se sont montrés atteints de lésions organiques, tandis que 71 p. 100 souffraient de troubles fonctionnels et, parmi ces derniers, 45 p. 100 appartenaient à la catégorie des déments précoces. Dans son étude précédente sur la démence précoce il avait déjà essayé d'établir un parallèle entre celle-ci et l'hystérie2. Il avait conclu que toutes les deux sont d'origine fonctionnelle, mais tandis que dans l'hystérie on trouve un complexus morbide encore susceptible de régulation, dans la démence précoce celui-ci se montre indéracinable. Le malade, môme s'il revient à lui, reste mentalement affaibli et toujours menacé d'une rechute. Dans la suite de