C G.Jung. Der Inhalt der Psychose, Deuticke, Wien
2. C. G. Jung. Ueber die Psychologie der Dementia praecox, Marhold, Halle, 1007.
sa conférence il examine quelques cas de démence précoce et montre que le délire le plus extravagant y est déterminé par le développement d'un complexus psychique.
Dans un cas il s'agissait d'un archéologue étranger, esprit distingué et de grand savoir, qui au cours d'un voyage de vacances, se trouvant dans la ville universitaire où il avait fait ses études, fut pris d'un accès de démence. Il resta plusieurs semaines délirant et agressif, de sorte que les gardiens pouvaient à peine le maîtriser, puis commença à se calmer et un jour revint à lui, comme se réveillant d'un cauchemar. Il retourna chez lui, reprit ses travaux, fit même paraître plusieurs ouvrages remarquables, mais au bout de six ans, se trouvant de passage dans la même ville où l'attiraient les souvenirs de sa jeunesse, retomba de nouveau malade. Dans son délire il faisait une gymnastique violente, sautait par-dessus les meubles ou se mettait à déclamer et à chanter. Avec cela, il vantait ses muscles athlétiques et sa belle taille ou assurait avoir découvert une loi de la nature qui lui permettait de déployer une admirable voix. Il se disait un grand chanteur, un artiste unique, composant en même temps les paroles et la mélodie. Tout cela faisait tristement contraste avec la réalité, car il était petit, maigre, laid et n'était doué ni pour la musique, ni pour la parole. Puis il se calma de nouveau, resta des heures entières le regard fixé dans l'espace ou chantant à mi-voix une complainte amoureuse, et finalement recouvrit encore une fois la raison.
Profilant de la valeur intellectuelle du malade, Jung essaya de reconstituer son état mental pendant ces deux crises et obtint, à peu près, le tableau suivant. La première fois il était entré dans un rêve d'une violence extrême. Il voyait une mer de sang et de feu, l'univers rempli de cataclysmes, partout des incendies, des éruptions volcaniques, des tremblements de terre ; puis vinrent des batailles formidables, des chocs prodigieux de nations, où il luttait lui-même, supporlanl des Kiligiirs et des douleurs inouïes, mais fortifié
par la pensée que la femme aimée le voyait de loin. C'était la période où les gardiens avaient tant de peine à le maîtriser. Il sentait ses forces grandir, il se voyait à la tête des armées, il était vainqueur et allait recevoir le prix de la victoire des mains de l'aimée. C'est à ce moment qu'il revint à lui.
La seconde fois il ne perdit pas contact avec la réalité, mais se sentit entraîné à une activité exaspérée. Il faisait de la gymnastique pour augmenter ses forces ; puis vint le déploiement des facultés musicales et poétiques. Il se sentit un grand artiste, capable de conquérir l'aimée par son art. Puis vint une période où il se sentait sur la limite de deux mondes, ne sachant pas de quel côté était la réalité. On me disait qu'elle est mariée, raconte-t-il, mais je ne le croyais pas. Je sentais qu'elle m'attend toujours. II me semblait qu'elle n'était pas mariée et que je pouvais encore réussir-. Finalement la sensation de la réalité avait pris le dessus et la porte du rêve s'était fermée, mais, ajoute Jung, le malade avait gardé une expression de stupeur et la conscience de quelque chose d'obscur qui semblait river sa pensée l..
Ces deux états rapprochés l'un de l'autre révèlent une systématisation très précise. Dans sa jeunesse le malade avait connu une étudiante et était tombé amoureux d'elle, mais sa timidité naturelle, augmentée par le bégayement, l'avait empêché de se déclarer. Du reste, il était pauvre et ne pouvait lui offrir que des espérances. Ses études terminées, elle partit, sans en avoir rien su et lui se plongea, avec acharnement, dans le travail. Il voulait travailler pour elle, gardant son image dans son cœur. Mais un jour il apprit qu'elle était mariée. Au cours du voyage de vacances, devant passer par la ville qu'elle habitait, il avait cru l'apercevoir dans un jardin avec un petit enfant sur les bras. Là-dessus il se retrouva dans la ville où ils s'étaient connus, sentit remonter tous les souvenirs et en même temps
i. Jung. Der lnhalt der Psychose, p. 16.
les complexus affectifs qu'il avait si longtemps réprimés par l'étude : le désir de lutter, de surmonter tous les obstacles pour la conquérir et aussi celui d'être fort, séduisant et éloquent. Ces complexus, on les retrouve dans le contenu de son délire.
Le cas que nous venons d'exposer, est un beau cas de démence, car outre que le malade, ayant retrouvé la raison, nous aide à déchiffrer son délire, ce dernier se trouve enrichi de son érudition et prend une forme presque artistique. Tel est du moins le caractère de la première crise remplie de luttes homériques. Généralement, il n'en est pas ainsi. La plupart des malades ne reviennent pas à la raison et leur délire reste très difficile à déchiffrer. Ils le masquent d'un mutisme absolu ou le déchargent en un flot de paroles où il est très difficile de saisir le sens.
Malgré cela Jung affirme que si on rapporte leurs paroles et leurs gestes aux circonstances qui ont amené leur internement, on y découvre un complexus psychique, se répétant comme une histoire qui les aurait fascinés pour le reste de leur vie. Une malade internée depuis trentecinq ans à l'asile de Zurich ne sortait presque jamais de son lit, où elle restait assise la tête un peu penchée en avant, le dos courbé, les genoux ramassés, faisant avec les mains un drôle de mouvement. Le pouce et les doigts de la main droite étaient rapprochés comme pour tenir une aiguille et le mouvement ressemblait à celui qu'on fait en tirant un fil. Personne à l'asile ne se rappelait l'avoir vue dans une autre position. On disait seulement que jadis les mouvements qu'elle faisait étaient plus larges et plus rapides, ce qui faisait dire aux gens qu'elle « brossait des chaussures ». De son vivant Jung ne put obtenir aucune autre indication, mais à sa mort il vit arriver son frère Agé de quatrevingts ans, qui lui raconta qu'elle était tombée malade à la suite d'une histoire d'amour. Et qui était l'amoureux ? demanda Jung. « C'était un cordonnier », fut la réponse. Il en conclut que la pauvre fille avait vécu trente-cinq ans
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sur le même eomplexus qui l'avait totalement retranchée du monde réel. Dans un autre cas les indices n'étaient que trop nombreux, mais, sans le concours de l'analyse, ne présentaient aucun sens. La malade avait été couturière. Sa sœur unique avait glissé assez tôt dans la prostitution, tandis qu'elle-même avait mené jusqu'à l'âge de trenteneut ans une vie laborieuse et retirée. Puis tout d'un coup elle fut prise d'idées délirantes et d' hallucinations qui la plongèrent bien vite dans un état de confusion mentale. Elle se plaignait, par exemple, que a la nuit on lui arrachait la moelle épinière » ; que « les douleurs dans le dos étaient produites par des substances qui traversent les murs et setrouvent douées d'une force magnétique » ; que « ses souffrances étaient un monopole, n'étant ni dans le corps, ni dans l'air qui flotte autour ». A côté de cela, elle semblait prise de la folie des grandeurs, s'appliquant les épithètes les plus extravagantes. Elle s'appelait « reine des orphelins », « monopole des banknotes », « propriétaire de l'asile de Burghôlzli » ou bien Socrate, Marie Stuart, Loreley; elle disait : « Xaples et moi devons pourvoir l'univers avec les nouilles », ou bien « Je suis l'arche de Noé, la planche de salut et l'estime du monde. » Ce motif variait à l'infini, elle disait : « Je suis la Suisse, je suis la clef principale, je suis la Cloche de Schiller », etc., etc. Malgré toute l'extravagance de ce verbiage on y voit apparaître deux eomplexus : le eomplexus de la souffrance physique et celui de la grandeur morale. Gomme couturière elle devait bien avoir des courbatures dans le dos ; comme temme confinée dans une vie modeste et retirée, elle devait croire qu'elle n'est pas appréciée à sa juste valeur. Ces deux eomplexus s'expriment dans son délire avec toutes les associations que pouvait lui fournir sa mémoire. Socrate était un sage, un grand savant; on l'avait calomnié et enfermé contre toute justice. Elle est une grande couturière ; on la méconnaît comme lui et la fait injustement enfermer ; c'est pourquoi elle est Socrate. « La cloche » de
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Schiller est la meilleure œuvre du maître ; elle est la femme qui travaille le mieux ; c'est pourquoi elle est « La Cloche » de Schiller. La chanson de la Loreley commence par ces mots : « Je ne sais pas ce que cela veut dire ». Elle ne sait pas pourquoi on la fait enfermer ; c'est pourquoi elle est la Loreley.
Quelque rapide que soit cet exposé, il ne manque pas d'être instructif. Il montre quelle richesse de formes ce processus peut atteindre. Qu'on pense seulement que tout cela se produit dans le cerveau d'une simple couturière ! Elle utilise les souvenirs les plus fugitifs, les associations les plus éloignées pour fortifier son complexus. La Suisse est libre; donc elle est la Suisse. Le monopole des banknotes est source de la plus grande richesse ; donc elle est le monopole. Elle a perdu ses parents très jeune; donc, elle est la reine des orphelins. Et l'image consolatrice prend une plasticité extraordinaire. Elle ajoute comme « monopole des banknotes » et « comme reine des orphelins » : « Chez moi les parents sont bien vêtus ; ma mère si éprouvée, si riche en misères, je la vois assise à ma table et ma table est couverte de tout en profusion l » .
Jung conclut d'une manière très intéressante que, dans la démence précoce, le fonctionnement du cerveau se trouve faussé par la prédominance des complexus morbides qui le font travailler sans relâche sur les mêmes impulsions.
Des recherches encore plus précises dans le même ordre d'idées ont été faites par Maeder ' . Celui-ci expose deux cas de démence précoce étudiés non seulement par les moyens de la psycho-analyse, mais aussi à laide des expériences d'associations préconisées par Jung. Les résultats obtenus par lui ne sont guère simples, mais semblent con-