CHAPITRE VI
L'étude de M. J. de Gourmont. — Notre enquête auprès des poètes contemporains. — M. Haraucourt. — Type visuel. — Enchaînement des réactions verbales sur des impulsions très variées, aussi bien émotionnelles que spéculatives. — M. Fernand Gregh. — Type auditif. — Enchaînement des réactions verbales guidé par le sens musical. — M. Abel Bonnard. — Prédominance des facteurs affectifs. — Création poétique sous forme d'une décharge verbale. — Mme de Noailles. — Double aspect de son inspiration : exaltée et douloureuse. — Décharge verbale dépassant le choc émotionnel. — Décharge verbale sur des impulsions purement intellectuelles. — M. R. de Montesquiou. — Sensibilité exclusive pour l'art. — Décharge verbale par la suggestion. — Conclusion de l'enquête. — Diversité des impulsions. — Existence d'un mécanisme préformé de réactions verbales.
Encouragés par le déterminisme qui se révélait ainsi dans le jeu de l'imagination — jusque dans le délire des malades — nous avons entrepris de l'étudier dans sa forme la plus intéressante chez les poètes et les romanciers. C'est là un des plus grands mystères delà vie psychique. Si la littérature naturaliste peut être comprise comme un reflet de la vie, on s'est toujours demandé avec étonnement d'où viennent chez le poète les images qui forment un monde nouveau, à côté du monde réel, et le matérialisme psychologique ne s'est jamais haussé jusqu'à résoudre ce problème.
Un essai d'envisager l'inspiration poétique comme un phénomène naturel, ayant une fonction vitale, a été fait dernièrement par M. J. de Gourmont ', mais d'une manière
1. J. de Gourmont. Les Muses, essai de physiologie poétique. Mercure de France, 1910.
bien incomplète. Il n'a fait ressortir que les facteurs émotionnels du problème, la partie proprement idéative échappant tout à fait à son analyse. Ainsi, tout en reconnaissant que le poète est un « désharmonisé », il ne conçoit qu'une forme de désharmonie : le désaccord du sentiment avec la réalité de la vie, et semble négliger une source également féconde que présente le désaccord de la pensée. Dans le domaine même du sentiment il ne relève que les données les plus grossières, de nature nettement sensuelle. Toute vraie poésie, dit-il, est sensuelle et même sexuelle... Chez les poètes, le langage est l'expression directe de leur sensibilité ; ils ne raisonnent pas, ils parlent et font la roue, comme le paon, devant leur Muse, symbole de leur désir perpétuel de la femme. Chez la femme poète il comprend l'inspiration un peu autrement. D'après lui, ce n'est pas le désir de l'homme qui est le facteur déterminant, mais « la nécessité d'une vibration eurythmique qui régularise son équilibre nerveux ». « La vie physiologique de la femme est dominée par cette recherche de l'eurythmie nerveuse, dit-il, et l'amour normal la lui procure rarement. »
Cette manière de voir est très intéressante parce qu'elle fait rentrer la poésie dans le cycle des fonctions vitales, mais on reconnaît facilement ce qu'elle a d'étroit et d'incomplet. On n'a qu'à ouvrir un volume de Victor Hugo pour trouver des élans admirables de poésie qui n'ont rien de sensuel. Le schéma de M. J. de Gourmont n'est vrai que pour un mode particulier d'inspiration poétique, pour la poésie dionysiaque, et, du reste, il limite son étude aux œuvres de la muse féminine de notre époque, qui ont toutes ce caractère.
A côté de cela la conception de Freud paraît embrasser un bien plus grand nombre de phénomènes1. Pour lui l'évocation des complexus psychiques répond aux besoins
4. S. Freud. Der Dichler und das Phantasieren, voir plus haut, p. 144.
les plus variés. Elle sert à compenser toutes sortes d'insuffisances aussi bien de volupté, que d'esthétique et même de simple perception.
Du point de vue de la psychologie objective, cela correspond à quelque chose de tout à fait précis, à la faculté qui distingue l'homme de toutes les espèces inférieures : d'utiliser ses réactions en passant à un autre ordre d'activité. Chez les individus des espèces inférieures les réactions sont bien plus directes. L'homme est le seul qui ait développé à un tel degré la faculté de réaction indirecte : par la parole parlée ou pensée. Des impressions qu'il reçoit, bien peu aboutissent à leur terme normal, à une réaction externe. La plupart restent inhibées et semblent se perdre en lui. Cela est d'observation courante. En réalité, elles s'évoquent ensuite avec d'autres pour produire une action combinée en se déchargeant en réactions verbo-motrices. Mais cette faculté d'inhibition lui permet aussi de passer, le cas échéant, à un autre ordre d'activité, d'évoquer les réactions sthéniques ou autrement favorables à l'organisme. C'est ce qui correspond au fait relevé par Freud, de reproduire les réflexes désignés sous le nom de rêveries. Cette faculté joue, d'après lui, dans la vie de l'homme moderne, un rôle considérable. D'une part, elle atteint souvent un développement anormal et devient source de maladies mentales. Parmi les malades on trouve quelques-uns qui parlent de leurs rêveries comme d'un « théâtre à eux » et avouent avoir pris un plaisir extrême à s'y absorber. Qu'il survienne alors un choc émotionnel et ces rêveries deviennent facilement des obsessions. Mais, de même que les obsessions peuvent se former chez des êtres très pauvres en images mentales, les rêveries, quelque riches qu'elles soient, peuvent être parfaitement dominées et ne présentent alors aucun danger pour l'équilibre mental de l'organisme. C'est ce qu'on observe chez bon nombre de poètes qui ne sont ni « déséquilibrés » ni même organiquement « désharmonisés », mais simplement capables d'emmagasiner un
Kostylefp. — Mécanisme. 1-
grand nombre d'impressions et les décharger ensuite au gré de leur tempérament.
La faculté d'emmagasiner les réflexes et les décharger ensuite, non seulement sous la poussée de l'émotion et de la sensualité, mais encore « pour le plaisir », comme jouent les enfants, voilà ce qui explique la diversité des tempéraments poétiques.
Malheureusement, dans l'analyse du contenu de l'inspiration, Freud s'est montré bien plus pauvre de vues. D'après lui, les névrosés mis à part, les jeunes garçons font toujours des rêves d'ambition ou des rêves erotiques, les jeunes filles, presque exclusivement de cette dernière catégorie, y compris naturellement les tendances sentimentales qui, pour lui, sont toujours entachées d'érotisme. Le sujet en est toujours un désir inexaucé. Et le développement de l'inspiration se fait d'après lui sur le modèle cité plus haut de la rêverie d'un orphelin en quête de travail. Le tableau se forme selon les données de son expérience personnelle. Une impression actuelle, dit Freud, éveille des souvenirs datant quelquefois même de l'enfance, et tait naître un désir qui se réalise dans la création littéraire 1.
Pas besoin d'insister sur ce que ce schéma a d'étroit et d'insuffisant ! Il ne répond à peu près qu'à certains contes ou romans qui ont un caractère égocentrique, et reste bien loin de tout essor de vraie poésie. On se l'explique en voyant plus loin que Freud l'a tiré d'une étude superficielle du roman d'aventures et du roman soi-disant psychologique. Sur l'inspiration proprement poétique les documents font chez lui tout à fait défaut.
Pour compléter cette lacune nous avons fait appel à quelques-uns parmi les poètes les plus en vue de nos jours- Nous ne comptions pas obtenir des résultats aussi précis que ceux de la psycho-analyse. Nous voulions simplement iaire quelques travaux d'approche, amasser quelques docu-