‹ Le mécanisme cérébral de la penséeChapitre 30 sur 51 · Zaïmph, Chauves -souris, I · texte numérisé non relu

Zaïmph, Chauves -souris, I

sur coup, dans leur forme définitive, « Les Hortensias Bleus », « Les Chauves souris », « Le Chef des Parfums suaves », « Les Paons », et « Le Parcours du Rêve au Souvenir ».

« Du reste, reprit le poète, une impulsion de ce genre, indépendante de ma volonté, je la ressentis plus d'une fois. Ainsi, par exemple, j'ai été séduit, à un moment donné, par la tragique figure de Louis II de Bavière. Je suis allé à Munich, j'ai visité ses châteaux, j'ai rapporté des documents relatifs à sa personne — et l'inspiration ne venait pas. Enfin, un jour, à Paris, marchant dans la rue, je sens jaillir dans ma pensée, comme un torrent de mots :

« Oh, ce Roi Louis II, incohérente image : Demi-roi, demi-dieu, demi-fou, demi-mage; Autocrate égaré dans nos modernités !

Goutte de sang César, etc., etc. »

(Treizième César, Les Chauves-Souris, CM.)

C'était le jour anniversaire de la mort de Louis II ! Je me rappelle avoir marché jusqu'à la Muette, m'asseyant où je pouvais pour noter les strophes qui venaient l'une après l'autre jusqu'à la fin du poème. »

Autre fait du même genre. « J'ai habité Versailles à plusieurs reprises depuis mon enfance, je l'admirais beaucoup et cependant je n'y avais jamais puisé que des inspirations passagères. Un jour, je m'en aperçois avec étonnement et décide de consacrer à Versailles une série de sonnets : 93, chiffre qui s'est imposé à moi comme un emblème tragique de son histoire. C'étaient les « Perles Rouges ». J habitais à ce moment- là la dernière maison de l'Avenue de Paris, c'est-à-dire trop loin du Palais. Je m'installe tout à côté, dans un rez-de-chaussée obligeamment cédé par M0 Cléry, je m'entoure de documents, j'en fais venir d'autres qui me manquaient. Mais avant qu'ils lussent arrivés, l'inspiration vient et je fais un sonnet après l'autre. J'approche du nombre fixé d'avance et me dis : « Qu'importe ! avec les documents qui viendront je

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ferai cent et même plus. » Eh bien ! le croiriez- vous ? Les documents sont venus, très intéressants, mais le nombre de 93 une fois atteint, tout ce que j'ai fait après n'était que de la rhétorique. J'ai dû le retrancher, et mon collier de sonnets n'a que 93 pièces ! »

Insensiblement nous étions passés de la première à la seconde phase de sa production, mais le trait nouveau avait évidemment une portée générale et effaçait déjà la première division. Il s'harmonisait, du reste, étonnamment avec la vie même du poète. Cette action d'un nombre, d'une date, d'un fait extérieur, mais c'est de la suggestion, disions-nous. La suggestion dans le sens étroit, pathologique du mot. Evidemment, toute inspiration comprend un élément de suggestion en ce sens qu'elle suppose un rétrécissement du champ de la conscience avec fixation de celle-ci sur l'objet choisi. Un élément de suggestion se retrouve dans tous nos états émotionnels, dans tout ce qui nous frappe et nous plaît. Mais, ici, dans les faits cités par le poète, on sentait quelque chose de plus : outre le rétrécissement du champ de la conscience, l'association à un signe extérieur comme on l'observe dans la suggestion ou l'auto-suggestion pathologique.' On sentait là quelque chose d'analogue au commandement de l'hypnotiseur : « A telle date, telle heure, ou lorsque tu verras telle chose, tu iras dans tel endroit et accompliras tel acte. » Phénomène encore bien mystérieux, mais, somme toute, nullement impossible. Pour le comprendre il suffit d'admettre une disposition organique à la suggestion, et toute la vie de M. de Montesquieu parle en ce sens. Le ravissant Palais Rose où il nous a reçus, sa résidence suburbaine qui remplace le Pavillon des Muses, en porte les traces à chaque pas. Qu'est-ce, sinon de la suggestion ou de l'hypnose, cette manie de l'ordre qui lait que le râteau du jardinier efface continuellement les pas des promeneurs dans les allées de son beau jardin à La française ? Qu'est-ce, sinon de lu suggestion, cette recherche dans la disposition des moindres objets

qui fait que les pièces les plus intimes ressemblent plutôt à un musée qu'à un home? Et l'aveu spontané du maître qu'il n'accepte jamais d'invitation à demeure ne pouvant se sentir à l'aise dans un cadre qui n'est pas fait par lui ? Et l'exclamation poussée sur le ton aigu et violent que connaissent bien les intimes du poète : « Car la moindre chose a son importance et peut avoir une très grande importance, Monsieur ! » Gela fait penser, d'autre part, à ses études critiques où le mot, simple symbole, sonore, mélodieux ou comique, prend parfois une place disproportionnée jusqu'à obscurcir l'idée de l'auteur, où le penseur semble souvent dominé par l'artiste, s'arrêtant ébloui devant un détail de forme. En effet, M. de Montesquiou a été toute sa vie un hypnotisé. Il porte le fardeau d'un très riche atavisme et de goûts très raffinés qui se sont formés avec sa personnalité. Gela fait chez lui un fond très complexe de sensibilité qui le prédispose à certaines sensations et le rend tout à fait réfractaire à d'autres. C'est là une base tout à fait analogue à celle qu'on crée artificiellement pour exercer une suggestion. Les premières, il les subit jusqu'à en être esclave ; les autres, il y reste tout à fait indifférent. Et voilà un tempérament artistique qui vaut les formes les plus diverses de l'émotivité, car le choc ici est également puissant, tandis que la réaction est empreinte d'un caractère tout personnel. Étant à la fois longuement mûrie et déchargée d'une manière presque involontaire, elle peut allier la recherche des formes à l'impétuosité d'un élan tout lyrique. Voici des strophes qui nous semblent très caractéristiques à cet égard :

« Je voudrais faire un vers que n'a tenté personne »

Voilà la suggestion, le signal qui entraîne tout un flot d'images :

« Un vers mystérieux et bizarre et qui sonne Un timbre déroutant, au trébuchet des purs Esprits initiés, des critériums sûrs »

Cette première image est suivie d'autres, mystérieuses, chatoyantes, jaillissant d'un fond secret où elles semblent avoir été longuement caressées par le poète :

« On y verra, sous une atmosphère endormie, Et comme une rousseur stagnante, une accalmie De nuances, de tons et de sons assoupis Dans la mousse laineuse et sourde des tapis. Où chatoie et poudroie, où rougeoie et miroite Le sable d'or du laque ; ou l'élégance droite De la buire persane aux parterres émaux; Où des objets vivants semblent sortir des mots. »

(Transfusion. Hortensias Bleus, LXVI.)

Voilà la manière la plus personnelle de M. de Montesquiou. A côté de cela, naturellement, il en a d'autres. Et, d'abord, la suggestion n'est pas toujours assez profonde pour entraîner tout un torrent d'images. La recherche domine quelquefois sur l'impulsion et produit alors un sonnet. Mais ce qu'il lui faut dans l'un comme dans l'autre cas, pour trouver un enchaînement de strophes comme pour faire jaillir des vers isolés, c'est une prise de possession de son cerveau par le sujet. Voilà une pièce où il le reconnaît lui-même, en termes tout à fait frappants :

« L'endroit où je fais bien du vers très ouvragé C'est un coin de la pièce obscurci, ombragé Par un grand parasol japonais où circule Sous une éblouissante et chaude canicule Une procession de personnages bleus Et roses, diaprés, naturels, fabuleux.

— De l'ensorcellement de la chambre ambiante S'essore peu à peu l'influence qui hante... »

(Angle docte. Hort. Bleus, LXVIII.)

Ici on ne trouve comme point de départ ni impression violente, ni tendance à la rêverie, ni état émotionnel, mais le résultat est le même : la mise en mouvement d'un mécanisme préformé de réactions verbales. Ce qui le met en mouvement, c'est la décharge d'une concentration nerveuse analogue à l'état de suggestion. Ce qui fait que M. de

Montesquiou est un vrai poète et même un grand poète, ce n'est pas la violence de l'impulsion, mais la richesse et le caractère tout personnel de cette décharge. Ce n'est pas ce qu'il ressent au moment de créer, mais tout ce qu'il a emmagasiné avant, sa profonde connaissance de lo langue française et le choix si personnel des images mentales, ce choix qui lui fait dire avec un juste orgueil pour expliquer l'ensorcellement qui se dégage de la chambre préférée :

« Car je me sens toujours me faire plus artiste A regarder fleurir mes roses de batiste. »

Ces deux vers résument admirablement ce qu'il y a de tout à fait personnel et de rare dans le talent de M. de Montesquiou : une sensibilité exclusivement vouée à l'artificiel. Nous avons dit que son « moi » le prédispose à certaines sensations et le rend tout à fait réfractaire à d'autres. Nous pouvons préciser maintenant : il est exclusivement sensible à ce qui est art ; autrement dit, synthèse, choix, convention, et cela à un degré qui le place à part parmi les poètes de tous les pays et de tous les temps. Personne n'a senti comme lui le charme de l'intérieur, des bibelots, des étoffes, parce que personne n'a été à ce point détourné de la nature. Oui, nous n'hésitons pas à le dire : il ne sent la nature que là où elle présente un choix, une synthèse comparable à une œuvre d'art. 11 n'admire les jardins que lorsqu'ils sont taillés à la française, il ne chante les hortensias que lorsqu'ils ont une couleur artificielle. On nous objectera, peut-être, son admiration passionnée pour FEngadine, mais cela ne nous déconcerte aucunement. La Haute-Engadine est le pays qui se rapproche le plus d'une œuvre d'art. Son extraordinaire altitude fait que ses paysages se composent d'éléments rares et purs de tout mélange. Les habitations ne s'y voient qu'au fond des vallées ; pas une maison ne fait tache sur les flancs des montagnes où le vert tendre des pâturages alterne

uniquement avec le vert foncé des forêts de sapins. Les trois vallées principales forment d'admirables panoramas où se répète la lente descente des sapins vers les flots écumeux des torrents ou la surface d'émeraude des grands lacs. Un décorateur de génie n'aurait pas imaginé un paysage mieux stylisé. Dans la passion de M. de Montesquiou pour l'Engadine le sentiment de la nature ne joue aucun rôle ; c'est encore une manière d'admirer la synthèse artistique, d'autant plus rare qu'elle est ici un produit de la sélection naturelle.

Maintenant, ce qui fait de lui un grand artiste et un grand poète, c'est que, chez lui, ce tempérament n'est pas resté inactif. Loin d'avoir ce caractère de quiétude qui tient l'homme enfermé en lui-même, il l'a poussé à prendre contact avec les choses et les gens, à rechercher le Rare et l'Extrême aussi bien dans les impressions que dans l'expression verbale du perçu. Ses volumes de prose « Roseaux pensants », « Autels privilégiés », « Altesses Sérénissimes » etc., reflètent bien ce grand désir de connaître et en même temps cette passion du verbe. Nous l'avons déjà indiqué plus haut et revenons encore une fois à ce trait caractéristique de sa personnalité. Ce qui fait le défaut de ces études en tant qu'œuvres d'érudition et de critique, la prépondérance de la forme sur le fond, du sentiment esthétique sur le développement logique, les enthousiasmes devant une image ou un mot qui l'obligent de s'arrêter en contemplation, au risque de faire perdre au lecteur la suite de ses idées, cela même nous fait comprendre la richesse de ses dons poétiques. C'est un collectionneur d'images et de symboles verbaux, et cette passion exercée dans la vie fait la richesse de son œuvre! Car, d'autre part, ces mêmes études témoignent d'une curiosité insatiable qui l'a rapproché des artistes les plus divers et l'a tait pénétrer dans les arcanes de l'art des pays les plus éloignés.

M. de Montesquiou est le seul sur Lequel nous nous

soyons permis de porter un jugement aussi catégorique. Nous l'avons fait parce qu'il était intéressant de pousser notre théorie jusqu'au bout, de montrer l'application pratique du critérium que nous avons essayé d'établir, et aussi, parce que, chez lui, le mécanisme préformé des réactions verbales est très développé, très personnel, et, par suite, facile à saisir. Qu'on n'en induise pourtant rien dans le sens d'une supériorité ou d'une préférence personnelle. D'autres tempéraments peuvent avoir pour résultat un mécanisme tout autre, mais également précieux. Nous ne voulons pas même dire que le vocabulaire du poète doive nécessairement avoir un caractère recherché ou savant. Les mots les plus simples peuvent produire autant d'effet lorsqu'ils sont choisis et assemblés avec un goût personnel. C'est ce qu'on voit, par exemple, chez Verlaine. Son vocabulaire est l'opposé même de celui de Montesquiou. L'un est un chercheur de mots rares et précis, l'autre proclame que le choix ne doit pas aller « sans quelque méprise », car, pour lui,

« Rien n'est plus cher que la chanson grise Où l'Indécis au Précis se joint, »

Mais ce choix, guidé par un sens musical très raffiné, fait de lui un très grand poète. Il en est de même pour les images qu'on trouve dans l'œuvre de Verlaine. Le mélange si curieux de sensualité et de religion, d'aristocratisme et de bohème, qui fait le fond de son caractère, se retrouve aussi dans le choix de ses images et en fait quelque chose de tout à fait unique.

La comparaison de Montesquiou avec Verlaine prouve encore une fois que le mécanisme de l'inspiration poétique peut varier à l'infini et se différencier par des nuances très délicates. Pour être un grand poète, point n'est besoin d'avoir un tempérament aussi prononcé que celui d'un Musset ou d'un Baudelaire. Un goût délicat, mais personnel peut aussi servir de base à l'inspiration poétique.

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Mais il est une condition essentielle de celle-ci que la se?isibilité spécifique de l'individu détermine, chez lui, la formation d'un mécanisme adéquat de réactions verbales.

Voilà un fait sur lequel nous ne saurions trop insister. Il présente un intérêt même au point de vue de la critique littéraire, — vis-à-vis de l'indulgence avec laquelle on distribue aujourd'hui les lauriers poétiques.

De nos jours la poésie est devenue un art d'agrément, comme le piano ou l'aquarelle. Le nombre des poètes de salon grandit de plus en plus et certains d'entre eux ne manquent ni d'émotion, ni de souffle, ni de sonorité dans l'expression. Que leur manque-t-il donc pour être de vrais poètes ? L'étude que nous venons de taire répond directement à cette question. Il leur manque un mécanisme personnel de réactions verbales. Ce mécanisme fait partie de l'inspiration. Il se forme bien avant le moment de la décharge, de tout ce que le poète lit ou entend, et, le moment venu, il entre en action sans que celui-ci puisse dire d'où lui viennent les mots. Tout le monde se sert de mots, la plupart des mots peuvent former des strophes, mais le caractère plus ou moins personnel de celles-ci distingue nettement celles qui ne sont qu'une imitation, qu'un écho de l'harmonie poétique du passé, des « vers souverains » qui jaillissent du cerveau d'un vrai poète comme produit d'une faculté personnelle d'emmagasiner et de grouper les réactions verbales.

La psychologie objective trouve là aussi une contribution très importante. Au facteur révélé par Freud — de l'impulsion à la reviviscence des complexus psychiques — nous voyons s'ajouter un autre tenant une place également précise dans l'organisme — un enchaînement excessivement étendu de réactions verbales. Nos recherches ont prouvé que celui-ci se forme peu à peu, faisant parti.' de l'inconscient, comme les images sensorielles — jusqu'au moment de la décharge.

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