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CHAPITRE VIII

Les travaux des freudistes. — Hypothèse d'une reviviscence des cornplexus psychiques datant de la première enfance. — Analyse des produits de l'imagination populaire. — Rank et le mythe de la naissance du héros. — Freud et la légende d'OEdipe. — Le complexus de l'inceste chez Boccace, dans « Hamlet » et dans V « Age dangereux » de Karin Michaelis. — Insuffisance et arbitraire des conclusions de la psycho-analyse.

Le mécanisme de l'inspiration poétique ne suffit tout de même pas pour expliquer tout l'essor de l'imagination créatrice. Il reste un domaine où celui-ci suppose encore d'autres facteurs. C'est le roman. D'une part, parce que la matière du roman est plus vaste, d'autre part, parce que l'inspiration n'a pas ici le secours du langage qu'elle a dans le premier cas. Du point de vue de la psychologie objective le langage rythmé est un facteur qui peut servir à la fois d'excitant et de guide. Il n'en est pas de même pour la prose. Comme facteur organique il entre bien ici, dans une certaine mesure, le besoin de la décharge verbale qui se manifeste dans la disposition naturelle de certains individus au bavardage, mais celui-ci ne suffit pas pour expliquer l'extension ni la complexité de structure des œuvres d'imagination comme certains romans.

L'inspiration, telle qu'elle se manifeste dans la nouvelle ou le roman, est à la fois plus naturelle et plus difficile à expliquer. Conter ses impressions et ses souvenirs est un besoin naturel de l'homme et nous revenons ici à ce qui a été très justement noté par Freud, notamment au besoin de s'arracher à la réalité pour compenser les insuffisances

2i6 LE MÉCANISME CÉRÉBRAL DE LA PENSÉE

delà vie journalière, mais le développement que prend cette fonction chez le romancier, est difficilement explicable. On comprend encore le3 œuvres égocentriques où se reflète l'expérience personnelle de l'auteur, mais comment expliquer la broderie sur les thèmes impersonnels avec amplification du récit par des détails descriptifs et des figures de second plan ? Ici, plus de jouissance immédiate produite parle rythme ou la sonorité du langage. Ce dernier n'est qu'un instrument de la pensée et on connaît des auteurs chez qui l'expression verbale est volontairement simplifiée (Maupassant), comme aussi d'autres, très puissants et féconds, chez qui elle est souvent imparfaite ou négiïgée (A. Dumas père, George Sand). Nous pouvons même en citer un — M. Paul Adam — chez qui elle semble constamment inférieure à la pensée, étant bouleversée par l'aspiration à des formules nouvelles et des symboles plus adéquats. De ceux-ci on ne peut pas dire qu'ils se grisent de mots, comme on le dit de certains poètes. Leur ivresse est purement cérébrale et reste d'autant plus cachée à l'observateur. Quelle en est donc l'origine et la raison d'être? Quels sont les facteurs qui déterminent la naissance et le développement de ces œuvres dont l'étendue dépasse tant de fois celle d'une simple rêverie ? Voilà le point le plus mystérieux du problème de l'imagination créatrice.

Malgré la difficulté que nous venons de signaler il est aujourd'hui à l'ordre du jour. Il a soulevé chez les freudistes des recherches qui frappent par leur caractère inventif et méritent d'être étudiées avec attention. Les conclusions en sont parfois paradoxales ou peu fondées, mais cela ne les empêche pas d'être éminemment suggestives et d'ouvrir des voies très intéressantes. De notre côté, nous avons essayé de faire la même chose que pour l'inspiration poétique : une enquête auprès de quelques romanciers les plus en vue de notre temps. Celle-ci s'imposait non seulement parce que le témoignage des auteurs peut être rapporté maintenant à des données plus précises de la méca-

nique cérébrale, mais encore parce que les études des freudistes se rapportent, pour la plupart à des œuvres déjà anciennes pour lesquelles il fait totalement défaut. Il était donc tout indiqué de comparer les déductions tirées par les moyens de la psycho-analyse, avec les résultats d'une enquête personnelle faite d'un point de vue purement objectif.

Commençons par exposer l'état général des recherches. Nous avons déjà dit comment Freud s'est trouvé amené à étudier les rêves de ses malades et leur tendance aux rêveries à l'état de veille. De là aux produits littéraires de l'imagination il n'y avait qu'un pas à faire. Disons maintenant que le principal résultat de ces recherches a été de découvrir, dans les uns et les autres, des complexus psychiques très anciens en date, remontant quelquefois à la première enfance du sujet. Comme point de départ de ces recherches on peut signaler la découverte par Freud dans les rêves où figurent les parents du sujet, d'un complexus psychique propre à l'enfance et évoquant, d'autre part, le souvenir d'un mythe célèbre de l'antiquité1. Le complexus en question est celui de la jalousie vis-à-vis du père ou de la mère — selon le sexe de l'enfant — et le mythe est l'histoire d'Œdipe. S'étant attaché à analyser les rêves où l'on voit la mort des parents — ce qui, de son point de vue, comme réalisation d'un désir, semblait tout à fait monstrueux — Freud est arrivé à conclure qu'ils ne peuvent s'expliquer que par la reviviscence d'un sentiment très spécial de jalousie, propre à la première enfance. De là à d'autres rêves où l'on se voit partager la couche de sa mère, comme aussi à la légende d'Œdipe la transition était très facile et Freud l'a faite sans hésiter, affirmant que l'intérêt universel pour celte légende s'explique justement par le fait qu'elle présente la reviviscence d'un rêve ou d'un désir du premier âge.

i. Freud. Die Traumdeutung, 1900, p. 183-6.

Cette idée a eu beaucoup de succès Les disciples de Freud se sont mis à scruter dans ce sens d'autres mythes et légendes et, encouragés par l'impossibilité où l'on est de vérifier leurs assertions, sont arrivés à des conclusions tout à fait fantastiques. Cherchant des analogies avec la mentalité primitive, ils sont arrivés à affirmer que dans l'imagination populaire, comme aussi dans les rêves individuels, on voit revenir non seulement les impressions de la première enfance, mais môme des souvenirs ancestraux transmis par l'hérédité.

« Le mythe, dit Abraham, n'est qu'une reviviscence de la mentalité primitive du peuple et le rêve n'est autre chose qu'un mythe de l'individu1. » Nous avons tout lieu d'admettre, ajoute Jung, que l'âme présente une superposition de couches dont les plus anciennes se trouvent dans l'inconscient. Il s'en suivrait que la régression sensorielle, comme la comprend Freud, peut aller au delà des souvenirs de l'enfance jusqu'aux résidus de la mentalité archaïque et entraîner, même lorsqu'elle s'accentue, la reviviscence de tout un fragment de Tidéation ancestrale 2.

Du point de vue de la psychologie objective, cette conclusion semble moins fondée que ne l'était celle de Freud, car si on peut admettre la reproduction d'un réflexe datant de la première entance et tombé depuis longtemps dans l'inconscient, rien ne parle en faveur de la transmission héréditaire des réflexes de cette catégorie. Nous savons que certains mouvements peuvent être considérés comme innés, par exemple le mouvement de la succion chez l'enfant ou celui par lequel un poussin à peine sorti de l'œuf se met à piquer des grains, mais ce ne sont pas des réflexes sensoriels. Nous avons même tout lieu de penser le contraire, car l'expérience montre que les réflexes les plus importants de cette catégorie, ceux qui permettent de distinguer

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