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Boccace. Décaméron, X

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ordonne de rentrer au château, de revêtir le costume d'une servante et de préparer l'installation de sa fiancée.

Celle-ci arrive et tout est déjà prêt pour la noce, lorsque le comte, changeant subitement d'attitude, déclare que ce n'était qu'une épreuve, que la prétendue fiancée est en réalité sa fille, et rétablit Griselde dans son rang d'épouse et de mère. Rank a publié là-dessus une étude très intéressante1. Il constate d'abord que cette fable, malgré son étrangeté — si grande que la conduite du comte a soulevé de nombreux commentaires — est passée dans la littérature de presque tous les peuples de l'Europe. Il y voit la preuve qu'elle touche à quelque fibre secrète du cœur humain et, se demandant, à son tour, quelle peut être la raison d'un si long supplice infligé à la pauvre femme, conclut que toute l'histoire n'est inventée que pour exprimer — avec les ménagements imposés par la morale — l'attachement incestueux du père à sa fille. C'est là une autre forme du « complexus de l'inceste » qui se cache, d'après lui, dans les profondeurs de l'âme humaine. A l'appui de sa thèse il cite plusieurs variantes de ce conte, qui, soidisant, mettent en vue les tendances incestueuses, cachées dans le récit de Boccace, mais nous paraissent, à nous, prouver tout autre chose. Telle est, tout d'abord, l'adaptation dramatique faite en français parMmode Saintonge(1650- 1718). Le motif de l'épreuve s'y trouve tout à fait écarté et le comte n'agit que par pure convoitise, mais il ignore que l'objet de ses désirs est sa propre fille et s'arrête devant la découverte de ce fait. Puis vient un vieux conte irlandais où les choses sont exprimées très crûment et la pauvre Gishildur est même forcée de tenir la chandelle dans la chambre nuptiale, mais la tendance à l'inceste n'est pas bien forte, puisque le roi finit par s'attendrir sur sa douleur. Dans la ballade de Nikolay où la vieille légende est légèrement altérée, il trouve caractéristique que le comte

i. O. Rank. Der Sinn der Griselda-Fabel. Imago, 1" année, 1912, livr. I. Hugo Heller, Leipzig et Vienne.

Kostyleff. — Mécanisme. "'

répudie sa femme, pour épouser sa sœur, celle-là môme qui dans les autres contes est chargée de l'éducation des enfants. Dans l'adaptation dramatique de Gerhard Hauptmann il relève le fait que le père fait enlever le garçon par un sentiment de jalousie à son égard. Enfin, comme traits complémentaires parlant dans le même sens, il signale le fait que, dans le conte de Perrault, la fille, élevée dans un couvent, est demandée en mariage par un jeune gentilhomme auquel le père la refuse avec un sentiment prononcé de jalousie, joignant au plaisir de torturer sa femme, celui d'imposer une torture morale à la fille, tandis que dans un vieux conte danois c'est le père de Griselde qui refuse sa main au comte, voulant la garder près de lui. Pour Rank ce sont là les preuves d'un complexus psychique qui, remontant de l'inconscient, se manifeste de diverses manières selon l'individualité du conteur. Chacun de ceux-ci aurait développé le thème de l'inceste dans le sens qui lui serait propre. Voilà une affirmation qui est, pour le moins, hasardeuse. Il faut être un visionnaire de l'inceste pour le voir jusque dans le sentiment qui empêche un père de se séparer de sa fille. Pour nous qui voyons les choses sans aucun parti pris, ce sont des variations sur le thème du mariage et de la répudiation, où l'inceste n'intervient que d'une manière accidentelle, comme un moyen de faire rentrer le héros dans le droit chemin. La difficulté d'expliquer la conduite du comte ne provient que de ce grand défaut de la psychologie subjective qui est de ramener toutes les données de l'observation à l'expérience personnelle de l'individu. La conduite du comte de Saluées paraît étrange de notre point de vue, mais quelle erreur aussi que de chercher la clef de cette histoire avec la logique moderne ! Une fois entré dans la voie des interprétations subjectives, on ne trouve plus de limites à sa fantaisie. On finit par attribuer aux conteurs, comme l'a fait Rank, la mentalité des êtres d'exception, des hystériques ou des névrosés ! En réalité ce sont des faits qui ne peuvent être jugés

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que d'une manière purement objective. Pour les comprendre il faut se rendre compte de l'état général des mœurs à cette époque et du type particulier que présentait le comte de Saluées. Y avait-il dans son cas simplement de la tyrannie domestique ou bien des impulsions au sadisme ? Nous convenons qu'il est difficile de juger ces choses-là à quatre siècles de distance, mais du moins aurat-on quelques chances d'approcher ainsi de la vérité. Pour nous, le succès de ce conte chez différents peuples montre seulement qu'il était représentatif des mœurs contemporaines opposant avec beaucoup de relief la brutalité de l'homme à la douceur féminine. Quant à la menace de l'inceste, elle n'avait que la valeur d'un dénouement d'ailleurs assez maladroitement amené.

Mais l'exemple des interprétations subjectives est contagieux ! A la suite de Rank, d'autres adeptes de Freud se sont lancés dans la même voie et sont arrivés à des résultats encore plus déconcertants. L'Américain Ernest Jones attribue au complexus de l'inceste les hésitations d'Hamlet et la lenteur qu'il montre à venger son père l. Voici quelle est, brièvement exposée, son argumentation. Il commence par démontrer qu'Hamlet n'est pas un homme sans caractère. Il n'hésite pas à tuer Polonius, ni à rompre avec Ophélie. D'autre part il nourrit une haine bien prononcée contre le roi et se montre tout à fait convaincu de son crime. 11 doit donc y avoir quelque cause morale qui arrête sa main. L'auteur rapproche cette hésitation de certaines aboulies de nature hystérique ou neurasthénique et conclut que le héros de Shakespeare est troublé dans son activité par un complexus psychique ancré dans l'inconscient. L'hypothèse est plausible en somme, quoiqu'étant incompatible avec la grandeur morale de l'œuvre qu'elle fait descendre au rang d'une étude pathologique. Mais quel est ce complexus? Peut-on découvrir son contenu? C'est ici que

i. Dr Krnest Jones. Das Problem des Hamlet und der Oedipvs-Komplex, Deutkke, Leipzig u. Wien, l'JU.

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L'affirmation de l'autour dépasse touf a lait la portée de ses preuves. D'après lui, Hamlet est incapable de venger son père parce qu'au fond il était jaloux de lui, de la jalousie inconsciente des enfants qui voudraient prendre la place du père. Freud voit dans ce sentiment une tendance nettement incestueuse. Nous avons déjà dit combien cette appréciation nous paraît erronée, mais indépendamment de cela nous ne voyons pas même l'occasion de l'appliquer ici. Qu'est-ce qui prouve l'existence d'un sentiment de ce genre chez Hamlet ? L'auteur croit être en mesure de le déduire du caractère généralement sensuel de la reine et du fait qu'elle a pour son fils une véritable adoration. D'autre part, il établit un l'apport avec Shakespeare lui-même, disant que celui-ci avait un attachement aussi vif à sa propre mère. Il ajoute que le scénario de la tragédie, qui n'est pas de l'invention de Shakespeare, mais a été emprunté par lui à une ancienne légende dont on connaît déjà une adaptation dramatique antérieure i, révèle en maint endroit les sentiments personnels du poète : dans Hamlet lui-même on reconnaît son contemporain William Herbert, le futur comte Pembroke, dans Ophélie, l'actrice Mary Fitton dont la conduite à l'égard du poète s'accorde bien avec les amers sarcasmes qu'il lui adresse dans la pièce. Et voilà tout. On conviendra avec nous que ce sont des suggestions bien éloignées. Elles n'atteignent le but indiqué que si on admet avec l'auteur que le conflit moral, dont il signale l'écho dans Shakespeare, est plus ou moins commun à tous les hommes. Pour nous ce conflit entre l'attachement filial et les tendances incestueuses ne se produit que dans les cas exceptionnels, d'une morbidité très prononcée, et le voir jusque dans le caractère d'Hamlet d'une portée si largement humaine, est une preuve des erreurs où peut entraîner le jugement par analogie dont on abuse décidément dans la psycho-analyse.

1. Attribuée à Thomas Kid et parue une douzaine d'années avant la tragédie de Shakespeare.

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Un jugement aussi paradoxal a été prononcé dernièrement sur une œuvre moderne, sur « L'âge dangereux » de Karin Michaelis l et — ce qui fait le danger particulier de cette voie — l'auteur lui-même ne saurait y opposer un démenti, car on objecte qu'il est inconscient des tendances que révèle son livre. L'héroïne de ce roman — Elsie Lindtner — a ceci de commun avec Hamlet qu'elle agit, comme lui, sous une impulsion mystérieuse et inexpliquée de son être. Arrivée à la quarantaine, elle quitte, sans raison apparente, son mari pour vivre seule dans une villa isolée, bâtie sur une île presque déserte. On devine dès l'abord que Malthe, le jeune architecte, chargé de la construction de cette villa, n'est pas étranger à la détermination de Mm0 Lindtner, mais celle-ci, loin d'accepter ses hommages, prend congé de lui aussi bien que de son mari, affirmant qu'elle ne cherche que la solitude. Ce n'est qu'au bout de huit ou neuf mois qu'elle lui adresse un appel passionné, mais il est trop tard, le sentiment qu'il avait est déjà éteint, et la malheureuse quitte la villa en compagnie de sa femme de chambre, pour dissiper en de longs voyages le regret du bonheur perdu. L'intérêt de ce roman consiste dans la notation très fine et pénétrante des états d'âme de l'héroïne dans son journal qui révèle chez elle une incertitude très caractéristique sur ses propres sentiments. Elle commence par s'intéresser à toute autre chose, à analyser son passé comme s'il était celui d'une étrangère, à faire de la psychologie féminine avec les confidences de sa femme de chambre et d'autres, contenues dans les lettres de ses amies, à s'absorber en un mot dans la vie contemplative, et ce n'est que la nouvelle d'un retour de Malthe de l'étranger qui la fait songer à la possibilité de recommencer sa vie avec lui.

L'auteur de l'article, qui estime adepte de Freud, voit

1. Dr Tatiana Rose.nthal. Karin Michaelis: Das ^efahrlirrir Aller im Lichte der Psychoanalyso, Zenlralblatt fur Psychoanalyse, lr« année, 1911, Bergmann, Wiesbaden.

dans cette incertitude de la pensée et du sentiment la preuve d'un « complexus psychique » ancré dans l'inconscient et ne tarde pas à y découvrir le leitmotiv de l'inceste. Elle commence par rappeler que l'héroïne s'est mariée sous le coup de l'opprobre qui avait atteint son père reconnu coupable d'une malversation. Elle a épousé un industriel au lieu de l'artiste qui lui plaisait, pour avoir cet argent qui avait causé le malheur de son père. Cet acte a donc été déterminé par le complexus de l'argent (« Geldcomplex ») et par celui du père (« Vatercomplex »). Voilà qui suffit pour diriger la psycho-analyse sur la voie de l'inceste ! Comme le roman en question ne fournit plus aucune indication sur ce point, elle s'attache à d'autres œuvres de l'auteur et finit par découvrir, dans l'erotique féminine qui en est le principal sujet, quelques traits qui relèvent de la même pensée. La petite Andréa (dans la nouvelle intitulée « L'enfant ») adore son père au point de souffrir à la pensée qu'il a une maîtresse et de se forger dans l'imagination un roman où elle joue ce rôle. L'auteur de l'article insiste beaucoup sur les diverses expressions de ce sentiment. Un jour la petite héroïne, comme prise d'un vague pressentiment de sa fin, dit à son amie : « Avec maman, j'irais certainement au paradis ! Elle est si croyante ! Avec papa il ne faut pas y penser ! Que ferait-il au paradis ? Et moi, je veux être avec papa. Oh, oui! Il est si beau! » Un autre jour ayant surpris l'exclamation courroucée du père : « Eh bien, oui, j'ai été chez ma maîtresse », elle se sent profondément atteinte et supplie un ami de la maison de « faire un peu la cour » à sa mère. Enfin, ayant acquis la conviction que ce n'est pas vrai, elle éclate en sanglots, s'élance dans la chambre à coucher du père et dépose sur son lit sa petite bague avec deux œillets rouges.

Dans un autre roman (« Der Mônchgeht auf die Wiese ») elle relève l'aveu de l'héroïne que lorsque son père l'avait prise, toute petite, avec lui sur son cheval, elle a éprouvé des sensations qui étaient comme un rudiment de la jouis-

sance sexuelle. Dans « Le sort d'Ulla Fangel » elle relève la haine de celle-ci contre sa mère et l'accord avec le père malgré le fait qu'il a abandonné la famille. Dans « La jeune Madame Jonna » elle signale la rivalité entre la mère et la fille, dans « Betty Rosa » le fait que celle-ci est poursuivie sexuellement par son propre père.

Il s'ensuivrait que l'inspiration de Karin Michaelis est dominée par le « complexus paternel » qui cherche à se faire jour d'une manière ou de l'autre, même par des voies détournées comme on l'observe dans la psychologie si difficilement explicable d'Elsie Lindtner.

En voilà assez, semble-t-il, pour montrer où mène cette voie. La psycho-analyse est un merveilleux moyen d'investigation à condition d'être faite d'un point de vue purement objectif. C'est-à-dire, elle fournit des documents très précieux, lorsqu'on s'en tient au témoignage direct des sujets, sans chercher à l'étendre par des interprétations subjectives et des jugements par analogie. C'est ainsi qu'elle a révélé cette richesse de l'inconscient d'où sortent non seulement les rêveries ordinaires de l'homme, mais aussi les créations de son génie littéraire. L'étude des productions qui datent de l'éveil même de ce dernier, confirment pleinement cette découverte. Elle révèle, dans les mythes et les contes populaires, un fond qui est commun à différents peuples, correspondant bien à la communauté des impressions emmagasinées dans l'inconscient et s'opposant nettement à l'invention personnelle. De même que les rêves, ces premiers produits de l'imagination créatrice, semblent sortir spontanément de l'expérience emmagasinée par l'individu. Mais voilà tout ce qu'elle peut nous révéler sur le mécanisme de l'imagination littéraire. On aurait tort d'aller plus loin dans cette voie et surtout de chercher des rapprochements plus précis avec les rêves ou les souvenirs d'enfance. Ce qui distingue l'activité littéraire du cerveau des formes rudimentaires de l'imagination, c'est l'intervention régulatrice de la personnalité. Du point de vue de la

psychologie objective la personnalité n'est pas un simple mot, comme le « moi » de l'ancienne psychologie. Elle présente un enchaînement très étendu des réflexes cérébraux dont l'unité est assurée par l'afflux perpétuel des impressions internes fournissant la conscience de soi et la direction volitive des réactions. Chez l'enfant cette action est encore insignifiante, tandis que chez l'adulte elle joue un très grand rôle. L'auteur accepte parfois une donnée qui lui est fournie par l'inconscient, mais il ne s'y abandonne pas comme dans un rêve ! Il répond par une réaction de recherche ou de documentation et même, lorsque cet effort fait défaut, il ne peut s'empêcher de le modeler sur son expérience antérieure.

Cela constitue un apport d'éléments nouveaux que nous avons relevés jusque dans les mythes et les légendes du premier âge. A plus forte raison faut-il en tenir compte dans les œuvres d'une époque très avancée, comme « Hamlet », ou dans les œuvres modernes. Il faut même se demander ce qui reste dans celles-ci de l'apport primitif de l'inconscient et si, dans la vie moderne où la littérature est devenue un métier, il n'est pas entièrement remplacé par les impulsions qui viennent du dehors.

C'est là une question très complexe, étant donnée la richesse de contenu de l'inspiration romanesque, et pour la résoudre nous ne pouvions nous passer du témoignage personnel des auteurs.

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