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CHAPITRE IX

RECHERCHES SUR LE MÉCANISME DE L'INSPIRATION DANS LE ROMAN (suite).

Notre enquête auprès des romanciers contemporains. — Rôle secondaire des données fournies par l'inconscient. — L'inconscient- chez M. P. Mille, Mmo Rachilde, etc. — Mm° M. Tinayre. — Rôle capital de la documentation. — Composition sur le modèle fourni par l'expérience personnelle. — L'idée première du roman rattachée aux complexus psychiques sans expression verbale. — M. J-H. Rosny aine.

— Prépondérance des tableaux de mœurs. — Rôle capital de l'observation. — Composition au gré des évocations mnésiques. — M. Paul Adam. — Prépondérance des caractères. — Composition au gré de l'incorporation de l'auteur dans ses héros, se ramenant à une transformation du complexus central neuro-psychique. — Importance de ce phénomène dans la création littéraire. — Dostoïewsky, Stendhal.

— H. de Régnier, Paul Adam. — Identification de tous ces processus avec le jeu des réflexes cérébraux.

L'enquête que nous voulions faire se présentait sous un aspect peu facile, étant donnée la richesse de la production liitérairc à notre époque. Il ne fallait pas songer à dresser un tableau quelque peu complet, ni à recueillir des données numériques. Du reste il est même douteux que cela devienne jamais possible, car certains romanciers se sont montrés réfractai res à ce genre d'enquête, en général1. Mais dès les premiers pas faits dans cette voie nous avons acquis la conviction qu'à défaut d'une étude extensive du problème on pouvait faire des recherches partielles d'un intérêt très réel, faisant ressortir différents types de travail dans la création littéraire. Le hasard nous mit d'abord en rapport avec M. Pierre Mille, qui est un conteur de race cl

1. «Votre enquête porte sur un sujet, nous répond M. Henri de Régnier que certains écrivains, dont je suis, n'aiment pas beaucoup à abordtr. »

qui nous a donné des renseignements très intéressants sur' l'inspiration de courte haleine. Sur son conseil nous nous sommes adressés à Mme Marcelle Tinayre qui personnifie bien la sensibilité et l'inspiration féminines de nos jours. Nous avons frappé ensuite chez M. J.-H. Rosny aîné qui réunit l'observation la plus minutieuse de la vie à la faculté de s'envoler dans les mondes imaginaires. Enfin, nous avons consulté M. Paul Adam qui est un vrai visionnaire du passé et un des rares romanciers épiques de notre temps.

Ce qui nous a frappé tout d'abord dans les réponses que nous avons recueillies, c'est la prépondérance décisive des facteurs conscients sur les inconscients et le développement imprévu des facteurs volontaires.

En ce qui concerne les sources inconscientes de l'inspiration, M. P. Mille est le seul qui nous ait signalé un contact direct avec celles-ci, notamment dans les rêves. Son témoignage est tout à fait catégorique à cet égard, confirmant bien l'existence de cette source, mais la comparaison avec d'autres auteurs montre que c'est là un don tout à fait exceptionnel.

« Les sujets de mes nouvelles, dit-il, viennent généralement dans la nuit. Je me réveille vers le matin et reste une demi-heure avant de me rendormir ; c'est à ce moment que je trouve généralement l'inspiration, quelquefois dans un état de demi-sommeil. Le sujet se précise souvent jusque dans les moindres détails. » Il ajoute ensuite cette phrase si caractéristique : « Je rêve beaucoup et j'aime rêver; c'est un de mes grands plaisirs. » Voilà quelque chose qui ne se rencontre pas souvent chez les romanciers! Bon nombre d'eux sont des rêveurs éveillés, mais leurs rêves nocturnes n'atteignent pas pour cela une intensité suffisante pour s'offrir à eux comme des spectacles !

Un cas analogue est celui de Mrae Rachilde. Nous le savions déjà de l'étude du Dr Ghabaneix1 et elle nous l'a

1. Dr Paul Ghabaneix. Physiologie cérébrale. Le subconscient chez les artistes, les savants et les écrivains. Thèse, Bordeaux, 1897-(J8.

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confirmé. Mais ce qu'elle en dit, montre bien que c'est un don tout à fait exceptionnel et de nature presque morbide. « Presque tous mes rêves persistent après mon réveil, ditelle. Ma vie normale en est encombrée. Etant jeune fille ils avaient une telle intensité que je me demandais souvent si je n'existais pas sous deux formes : ma personnalité vivante et ma personnalité rêvante. Je rêvais toujours de choses violentes : guerres, combats entre des bêtes merveilleuses et des hommes géants. Je prenais l'habitude de les voir et finissais par ne plus en avoir peur. Je m'y faisais peu à peu comme on se fait à un livre de contes fantastiques que Ton relit, et souvent, le rêve achevé, je le terminais moi-même toute éveillée, ce qui m'a donné aussi l'habitude de me raconter des histoires, de composer des romans. Je me mis à écrire dès l'âge de douze ans et je pris ainsi, presque sans m'en douter, le chemin de la littérature *. » On ne peut pas s'imaginer de vocation plus naturelle, plus spontanée, et cependant lorsqu'on pense que la plupart des auteurs, les plus puissants, les plus profonds, ignorent cette source, on est bien forcé de reconnaître que ce n'est pas là la principale force du romancier.

Du reste Mme Rachilde semble bien s'en rendre compte elle-même, car elle nous dit dans une note envoyée en réponse à notre question : « Il m'est arrivé souvent de refaire un chapitre de roman après un rêve qui me l'avait montré tout autre que ce que je me le montrais à moi-même. . . maintenant était-ce mieux, était-ce mal?... J'ignore, car je suis de ceux qui ne se jugent pas; je me subis ! »

Mmo Marcelle Tinayre, dont la vocation s'est manifestée aussi de très bonne heure sous forme de tendance à imaginer et raconter des histoires, présente même un cas directement opposé. Les rêves, nocturnes ne jouent aucun rôle dans sa vie. M. J.-Il. Rosny aîné qui parmi les romanciers

i. D' Cbabaneix, ibid., p. 49.

contemporains est allé le plus loin dans le fantastique — jusqu'à imaginer des êtres doués d'une vie surnaturelle ' — affirme n'avoir jamais rien dû aux rêves. Il n'accuse comme source de son inspiration que la curiosité delà vie, pratique et scientifique. Et cependant, outre le merveilleux scientifique, il a évoqué aussi la vie préhistorique, les amours de l'homme lacustre, et s'il est vrai que l'inconscient héréditaire se manifeste dans les mystères, il aurait bien dû parler en cette occasion ! M. Paul Adam, qui est un des plus puissants évocateurs du passé et qui s'est plu à faire revivre non seulement les époques reculées de l'histoire, mais encore l'épopée française du xixe siècle, intimement liée à l'histoire de sa propre famille, ne voit non plus aucun rapport entre son imagination et ses rêves. Il s'étonne, il est vrai, de sa faculté d'évoquer les tableaux de bataille et se demande si ce n'est pas là une expression de l'hérédité, mais, à côté de cela, il se reconnaît la faculté de visualiser toutes les scènes dont il a lu la description et c'est à peu près le même phénomène, qui dans le second cas n'a rien d'héréditaire. Il dit, par exemple, que « La Guerre et la Paix » de Tolstoï lui apparaît comme une série de tableaux de Gérard ou de Gros. Il y a là une conversion très rapide des symboles verbaux en images visuelles, due à un certain développement de la mémoire visuelle, mais, se ramenant toujours, en dernier lieu, à l'expérience personnelle de l'auteur. Il nous a dit s'être nourri, tout enfant, des récits de batailles qui se conservaient dans la famille, provenant de son grand-père et de son arrière grand-père, tous les deux soldats de la Grande Armée, et nous savons d'autre part, d'un de ces premiers romans qui est une espèce d'autobiographie, qu'il avait des régiments entiers de soldats en plomb avec lesquels il reconstituait ces récits2. C'est du reste le seul point où il reconnaisse lui-même un contact avec l'inconscient ou le

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