‹ Le mécanisme cérébral de la penséeChapitre 41 sur 51 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Extension de l'étude objective à toutes les données de l'introspection. — Importance de ce fait pour la psychologie, la psychiatrie et la synthèse philosophique.

Quelque imcomplètes que soient encore ces indications sur la nature objective des phénomènes mentaux, il nous a paru bon de les l'aire connaître, car elles constituent d'ores et déjà la découverte du mécanisme cérébral de la pensée et ouvrent une ère nouvelle aussi bien pour la psychologie que pour la psychiatrie et même pour la synthèse philosophique de nos connaissances .

En ce qui concerne l'action directe sur la psychologie, les résultats obtenus semblent déjà tout à fait décisifs. Aux efforts de rattacher les phénomènes mentaux à l'activité réflexe du cerveau on a fait jusqu'à présent deux grandes objections. On a prétendu que celle-ci ne s'étend pas aux phénomènes supérieurs de la vie mentale et qu'elle ne peut pas expliquer les phénomènes subjectifs comme ils nous sont fournis par l'introspection.

L'œuvre récente de W- Bechterew a déjà beaucoup fait pour infirmer la première de ces objections et nous croyons que notre travail permet de les écarter définitivement, l'une et l'autre.

Bechterew a considérablement élargi la notion des réflexes cérébraux et a démontré l'identité de nature des réactions neuro-psychiques qui comprennent bien des données subjectives fournies par l'introspection. Après les

mouvements instinctifs, les états affectifs et de concentration nerveuse, les réactions symboliques et les actes personnels, il a rattaché au fonctionnement des réflexes cérébraux l'appréciation des données internes y compris celle du temps et les opérations fondamentales de la pensée, l'analyse et la synthèse. Dans son travail dont nous sommes les premiers à reconnaître l'importance capitale en ce qui concerne les manifestations inférieures de la vie psychique, il a donné, pour l'étude des phénomènes supérieurs de la vie mentale, des indications d'une portée capitale. Ainsi, par exemple, pour établir l'étude objective des processus d'analyse et de synthèse il est passé des associations mentales aux jugements et a précisé la base physiologique de ces derniers. Ce qui a fait la faiblesse de l'ancien associationisme, c'est qu'en effet, comme on a objecté maintes fois, le jugement ne se réduit pas à une simple association. Il y a là quelque chose de plus qui se traduit pour le sens interne par l'imprévu, les sauts mentaux, et où l'on sent d'autre part l'action d'une force directrice. Bechterew y reconnaît très nettement l'intervention du complexus personnel. « Le jugement est une forme d'association, dit-il, que nous appellerons volontiers « dirigée ». La psychologie subjective nous a habitués à le séparer des processus purement associatifs sous prétexte qu'il a un caractère spontané, créateur. Cela n'empêche pas que le mécanisme cérébral soit ici essentiellement le même. Voici un exemple qui nous permettra de l'exposer plus clairement. Admettons qu'un homme entrant dans une forêt est frappé par des sons insolites. Ces derniers provoquent chez lui un mouvement de concentration et, peut-être même, une réaction imitative ; puis, marchant à l'encontre de l'énigme, il reconnaît un oiseau et le nomme instinctivement. Ici l'impulsion auditive se transmet aux centres de la marche et, laissant des traces cérébrales, s'associe à une impression visuelle qui, par suite d'une expérience antérieure, était déjà associée à une réaction verbo-motrice. Une autre fois, lorsqu'il

entendra les mômes sons, l'impulsion se transmettra du coup aux centres de la parole, laissant inhibées aussi bien la réaction imitative que la réaction motrice.

Voici un autre exemple . Chaque fois qu'on voit un lièvre, on est frappé par la manière si particulière dont il se déplace. Il se forme une association entre le mot lièvre et l'action de sauter. Comme résultat de cette expérience, lorsqu'on voit dans le champ quelque chose qui saute, on dit : « c'estun lièvre ».

On voit que le jugement se réduit à un processus associatif, seulement que l'association n'est pas livrée au hasard, mais dirigée par l'expérience personnelle de l'individu»1.

C'est l'enchaînement des réflexes cérébraux auquel se rattache l'expérience personnelle de l'individu, qui fait la valeur de cette conclusion. Qu'on songe seulement à tout ce qui rentre dans cet enchaînement ! Tout ce qui fait notre savoir et notre caractère y a sa place, car chaque impression, externe ou interne, peut s'y rattacher et devenir parla susceptible de reviviscence.

Ceci ouvre la voie à l'étude des opérations mentales de toutes sortes, car le jugement en est pour ainsi dire la clef de voûte. Pour Bechterew ce ne sont que des variations du même processus. « Prenons, dit-il, à titre d'exemple, la comparaison de deux objets entre eux. Dans ces cas-là la concentration nerveuse se fixe tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre, et s'ils diffèrent en quelque chose, l'impulsion différentielle se transmet à la réaction verbale correspondante. Si les objets se ressemblent beaucoup ou, au contraire, lorsqu'ils sont tout à fait dissemblables, la concentration visuelle passe d'un détail à l'autre et la réaction verbale tarde à se produire. On dit alors que le jugement nécessite une longue réflexion. Lorsqu'il s'agit non pas de deux objets, mais de deux souvenirs, le processus de comparaison est le même avec cette différence seulement que la concentration reste interne. La comparaison

i. W. Bechterew, loco cit., p. 271.

peut se faire enfin entre une impression nouvelle et les traces laissées par les impressions antérieures. Admettons, par exemple, que l'expérience de l'homme comprend le souvenir d'une brebis et de son bêlement. Le voilà qui entend, tout d'un coup, un bêlement, sans voir l'animal qui le pousse. L'impression nouvelle entraîne une reviviscence des races antérieures et, selon le degré de rapprochement, aboutit à une réaction verbale positive ou négative1 » .

Bechterew ne se contente pas d'établir le schéma objectif de ces phénomènes. 11 indique aussi les moyens de les soumettre à l'étude expérimentale. Pour les jugements il cite, outre les expériences déjà connues de Marbe, les recherches faites dans son laboratoire par MraesPawlovskaïa et Eleonskaïa, consistant à demander aux sujets la qualification des objets désignés par les mots inducteurs ou l'énoncé d'une comparaison. Pour les opérations logiques plus étendues il cite, du même laboratoire, les recherches consistant à demander aux sujets : 1° de former une phrase avec les mots donnés par l'expérimentateur; 2° de continuer une phrase commencée par l'expérimentateur, et 3° à développer un thème donné par l'expérimentateur.

Ainsi, l'impulsion à l'étude objective de la pensée a été donnée par Bechterew avec toute l'autorité qui s'attache à son nom, mais il n'y avait pas encore d'équivalence avec la connaissance interne de cette dernière. Intérieurement elle se présente à chacun sous des aspects bien plus variés. Il est même rare qu'on observe, dans le champ de vue de la conscience, l'unité et la régularité qui caractérisent un jugement, analytique ou synthétique. Les opérations mentales sont généralement fragmentaires, incomplètes et complexes à la fois, en ce sens que le cours direct de la synthèse ou de l'analyse se fait par sauts et se complique, en même temps, par l'intervention d'images ou d'idées étrangères. Ces états de conscience qui par la richesse de

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