‹ Le mécanisme cérébral de la penséeChapitre 7 sur 51 · YV. Bechterew. La psychologie objective, p. 2 I · texte numérisé non relu

YV. Bechterew. La psychologie objective, p. 2 I

poire en caoutchouc, pression qui se transmettait à la plume d'un appareil enregistreur. Dans celles du Dr Schumkoff l il a fait prendre un mouvement encore plus personnel et plus nettement volontaire, la reproduction sur un signe convenu d'une flexion du bras dans le coude. Enfin, le Dr AstvatzatourofP a fait la même chose avec des réactions verbo-motrices, consistant dans la répétition d'un mot convenu ou dans le choix d'un mot approprié.

C'était une confirmation éclatante de l'hypothèse précitée, car on a vu par là que les actes généralement considérés comme spontanés et libres, peuvent être associés à des excitants étrangers et se produire dans les mêmes conditions que les réflexes. Et ce n'était pas encore tout. La partie centrale de ces réactions s'est montrée susceptible d'être détaillée et précisée tout à fait dans le sens de Bechterew. Dans les expériences qui consistaient à exiger la répétition du mot inducteur, on a comparé l'effet d'un mot inconnu avec celui d'un mot annoncé d'avance au sujet, et a obtenu des résultats très significatifs. Dans le second cas la réaction était d'une et demi à deux fois plus rapide que dans le premier. La préparation du sujet rendait la réaction plus rapide, confirmant l'hypothèse des traces « qui facilitent la reproduction des vibrations du même rythme ». D'autre part, l'introduction des facteurs agissant d'une manière défavorable sur la concentration nerveuse du sujet, par exemple l'obligation de faire en même temps un calcul mental ou de barrer certaines lettres, avait pour effet immédiat de ralentir la réaction. Enfin, une action plus violente ou l'exécution d'un travail plus compliqué entraînait l'inhibition temporaire ou complète de la réponse.

Bref, on a vu que les actes neuro-psychiques relèvent, comme les réflexes, de l'excitation des centres erre Oraux

i. Dr Schumkoff. Thèse (en russe), Saint-Pétersbourg, 1909.

.'. D' Astvatzâtouroff. Thèse (en russe), Saint-Pétersbourg, 1908.

et ne se distinguent que par les complications de la phase centrale du processus.

Bechterew conclut de là que ceux-là même qui onl une apparence d'absolue spontanéité, présentent des réactions

du même genre, avec cette seule différence qu'ils relèvent moins de l'impulsion externe que de la reviviscence fies traces cérébrales qui constituent l'expérience antérieure de

l'individu. Pour lui. les actes les plus complexes, comme le dessin, la composition musicale ou la création d'une œuvre poétique ne différent des mouvements réflexes que par l'intervention d'un enchaînement de traces cérébrales qu'on appelle la « personnalité » du sujet. Ce qui crée ici l'apparence de la spontanéité, c'est que la détermination de ces actes est purement interne. La décharge est due soit à un état émotionnel, soit à une évocation mnésique, soit à une association mentale, mais l'acte même n'est pas autre chose qu'un enchaînement de réflexes établis par l'expérience antérieure et, comme tel, présente un mécanisme dont on peut étudier et préciser le fonctionnement.

Dans son étude sur l'évolution du dessin chez l'enfant, Bechterew a trouvé que l'adaptation des mouvements au modèle ne s'obtient qu'assez tard ; ils commencent par être simplement expressifs et cette distinction se retrouve d'après lui dans toutes les formes de l'art, y compris l'art musical. On peut donc étudier ici les diverses combinaisons des mouvements expressifs et des mouvements imitatifs qui proviennent de l'expérience antérieure de l'individu.

Cela lait en fin de compte que le développement intellectuel de l'individu se réduit à l'enrichissement de l'organisme en réflexes cérébraux et la vie psychique, à la décharge de ces réflexes sur des impulsions externes ou internes.

Mais si le champ des recherches se trouve ainsi élargi jusqu'à embrasser tous les phénomènes de la vie psychique, il reste toujours séparé de celui de l'introspection. Bechterew refuse tout concours de cette dernière, prétendant

que la nouvelle science doit étudier les processus réactifs sans tenir aucunement compte des sensations qui les accompagnent. Nous avons déjà protesté plusieurs fois contre cette restriction qui a pour effet de séparer la science de la vie pratique, où on ne peut pas se désintéresser de l'apparence subjective des phénomènes1. A cette raison s'ajoute maintenant une autre, notamment que l'étude introspective, loin d'aboutir à des résultats contradictoires, ne peut que renforcer aujourd'hui les déductions de la psychologie objective. Si à l'époque de Sétchénoff il n'en était pas ainsi, les choses ont bien changé depuis et nous n'aurons pas de difficulté à prouver que les travaux de l'école russe gagnent énormément à être complétés par les données subjectives de la physiologie des sensations et de l'analyse des états mentaux.

Commençons par le plus simple, par la corrélation du processus réactif avec les données subjectives de la perception et de la mémoire. Evidemment, ce n'est pas là tout le problème de la vie psychique, car nous ne pensons pas rien que par images. L'analyse psychologique a montré qu'une bonne partie de notre vie mentale se compose d'éléments qui n'ont rien de représentatif, de données purement logiques. Malgré cela la question des images mentales, là où elles se rencontrent, soit à l'état de perceptions actuelles, soit à l'état de souvenirs, joue un rôle capital. Le nombre des images qui se conservent dans la conscience d'un homme est tout de même tellement grand et leurs connexions tellement multiples que la psycho-physiologie a jusqu'à présent échoué devant le problème de leur localisation. Quel que soit le mécanisme supérieur de la vie psychique, de la pensée abstraite, de la pensée sans images et même sans expression verbale, ce qu'il faut élucider avant tout, c'est la nature des éléments les plus simples et pourtant si difficiles à saisir : des images mentales.

IV. Kostylefî. Les travaux de l'école de psychologie russe, Rev. philos., novembre 1910.

Eobttlbfp. — Mécanisme. -

A l'époque de Sétchénoffil y avait, là pour Le psycho-physiologiste un obstacle insurmontable. Sétchénoff partail du

même lait que ses successeurs actuels, de la connexion .'tiuite des phénomènes psychiques avec les processus moteurs. « Toute l'infinie variété des phénomènes mentaux, disait-il, se ramène en fin de compte à un mouvement musilaire. Qu'on voie un enfant sourire à son hochet ou Garibaldi aux persécuteurs qui l'exilent pour son patriotisme, qu'on voie une jeune fille tressaillir au premier contact de l'amour ou Newton transcrire sur le papier des lois qui gouvernent l'univers, — partout la pensée se résout en mouvement musculaire ». Mais son désir de remonter au début de ce mouvement, de rattacher l'acte conscient au schéma d'un réflexe inhibé ou compliqué dans sa partie centrale, se heurtait à des obstacles très sérieux, à une théorie contradictoire des perceptions visuelles et auditives. En ce qui concerne les premières, la théorie de Helmholtz qui était alors généralement admise, les rattachait presque entièrement à l'image rétinienne et les secondes étaient expliquées comme un phénomène de résonnance dans l'organe de Corti.

Le fondateur de la théorie empirique de la vision, tout en s'élevant contre l'hypothèse d'une capacité innée, attribuait la plus grande part de l'expérience visuelle à la fusion des images fournies par les deux yeux ; l'innervation musculaire n'intervenait chez lui que pour le sens de la direction et pour le contrôle de la distance. Sétchénoff allait un peu plus loin : il rattachait les données des trois dimensions aux mouvements de l'appareil oculaire. Mais la sensibilité rétinienne comprenait, pour lui aussi, la couleur, la forme et le relief de l'objet et la distinction des détails était sensée se faire à l'aide de points rétiniens inégalement distribués sur la surface.

Le mécanisme de l'ouïe se présentait chez lui moins nettement, à cause de la continuité dans le temps et de la fusion spatiale des impressions. Une couleur quelque temps qu'on

reste à la fixer, n'est jamais perçue avec l'attribut de la durée; d'autre part, elle ne se fond pas avec les couleurs voisines, comme cela arrive pour les sons. Pour expliquer ce dernier fait il fallait admettre un processus de synthèse ; pour le premier il fallait par contre doter l'appareil auditii d'une faculté spéciale d'analyse. Mais pour le reste le mécanisme était analogue à celui de la vision, se réduisant à une répercussion des ondes sonores dans les appareils nerveux du limaçon.

Par suite de cela, quel que fût le rôle des réflexes dans le fonctionnement de ces mécanismes, la conservation des éléments les plus essentiels de la vie psychique devenait difficile à expliquer. Les sensations localisées dans la rétine et dans l'organe de Corti devaient être continuellement remplacées par d'autres et cela créait un obstacle insurmontable au développement de la mémoire, de l'imagination et de la pensée abstraite.

Sétchénoff avait beau comparer les empreintes rétiniennes aux images consécutives et assurer que « l'impression sensorielle, tout en s'afïaiblissant peu à peu, doit durer très longtemps », le nombre et la variété des impressions qui se succèdent dans la vie, rendaient cette hypothèse vraiment peu soutenable. Il avait beau ajouter que la répétion des mêmes formes pouvait compenser leur instabilité et ranimer les traces qui étaient en voie d'extinction, ceci n'aidait qu'à moitié. A supposer même que les fibres nerveuses qui se terminent dans la rétine pussent garder l'excitation correspondante à tous les triangles, à tous les cercles, etc., le nombre des images de ce genre d'une portée plus ou moins générale, était tout à fait insignifiant à côté des traits particuliers qui forment le champ de notre conscience.

En ce qui concerne les perceptions auditives, la difficulté était encore plus grande. L'hypothèse des résonateurs nerveux expliquait encore, tant soit peu, la perception et la mémoire des sons harmoniques, mais elle ne pouvait

s'étendre ni aux sons différentiels, ai aux phénomènes d'interférence qui jouent un si grand rôle dans l'harmonie instrumentale, ni moins encore aux sons qui ne sont pas musicaux et qui cependant se rencontrent le plus souvent dans la parole. En ce qui concerne ces derniers Sétchénoff ne pouvait s'en rapporter qu'à la fonction encore peu définie d'une autre partie du nerf auditif qui se trouve dans les élargissements des canaux semi-circulaires. Bref, malgré l'affirmation que tous les phénomènes psychiques rentrent dans le schéma du réflexe et que « du côté du processus dans les appareils nerveux » entre la perception actuelle et l'évocation mnésique, il n'y a pas la moindre différence, les éléments les plus essentiels de la vie psychique — la forme visuelle et la désignation verbale — restaient peu susceptibles de conservation et de transmission aux degrés supérieurs de l'activité mentale.

On connaît les difficultés que soulève la correction de ce schéma par l'hypothèse d'une transmission des empreintes périphériques à l'écorce cérébrale. La conservation de ces empreintes dans les centres mômes qui déterminent le processus de leur perception ou dans les centres spéciaux de la mémoire, est incompatible avec la mobilité des images mentales et avec la multiplicité des connexions qui existent entre elles. Admettant même que le nombre des cellules cérébrales soit assez grand pour emmagasiner toutes les impressions que nous recevons au cours de la vie, il reste toujours difficile de concilier la fixité des traces cellulaires avec l'apparition éphémère des images dans le champ de notre conscience. D'autre part, fût-on parvenu à désigner, à chaque image, un siège cellulaire, on aura autant de difficulté à les relier par des fibres associatives. C'est que la môme image peut se rattachera l'art, à l'industrie, à la vie pratique, etc., et à vouloir dresser toutes les associations à la fois, on arriverait à faire des entrecroisements inimaginables.

Les données des autres sens, du toucher, du goût, de

l'odorat, étaient loin d'offrir la même difficulté. Etant beaucoup moins précises, elles se laissaient réduire à un processus réactif, de nature entièrement motrice. Mais le problème n'en devenait pas plus facile, car ce sont les sensations visuelles et auditives qui ont le plus d'importance et l'hypothèse de Sétchénoff échouait contre l'impossibilité de les enfermer dans le schéma d'un réflexe.

Il n'en est plus de même aujourd'hui. En ce qui concerne les perceptions visuelles, les données sont tout autres. De la théorie de Helmholtz il ne reste que le principe d'un développement empirique de la vision ; la base en est devenue tout autre. Parmi les successeurs les plus directs de Helmholtz, Wundt s'était déjà nettement prononcé contre la possibilité d'un développement des perceptions visuelles, de la sensibilité rétinienne toute seule. Il disait très justement que les points rétiniens n'avaient aucune connexion interne et ne pouvaient servir de base à l'expérience visuelle. Cette dernière avait pour lui sa base non pas dans la sensibilité des points rétiniens, mais dans le fait que chaque excitation de la rétine produit un réflexe nerveux qui peut s'associer à d'autres passant par les mêmes centres cérébraux. Ainsi, d'après la théorie de Wundt, dans les perceptions visuelles le rôle dominant appartenait aux sensations motrices (« Bewegungsbild ») qui étaient sensées déterminer non seulement les dimensions, mais encore la distance de l'objet et sa localisation dans l'espace *.

Malgré la grande complexité de l'acte visuel et la différence des théories qui cherchent à le saisir tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, la tendance qui s'est fait jour chez Wundt, s'affirme de plus en plus dans les travaux d'optique physiologique. L'œuvre capitale de Bourdon qui en résume un grand nombre, fait ressortir très nettement tout ce que les sensations rétiniennes ont perdu de leur ancienne importance. Théoriquement on leur reconnaît encore un certain

\. W. Wundt. Pkysiologische Psychologie, t. II, p. 668 et suiv.

rôle, mais les Facteurs qui s'j surajoutent, de nature généralement motrice, le réduisent, presque ;'i nénnl. Nous ne parlons < 1 » - j r • pas <!<• La perception de la distance, ni de la localisation des objets. D'après liourdon, les données les

plus élémentaires de la grandeur et de la /orme sont également déterminées par des processus moteurs. Pour la grandeur il reconnaîl <jue la projection de l'objet sur la rétine n'est rien sans les mouvements que nous effectuons pour le parcourir des yeux, sans la mesure de la distance qui !<• sépare de nous et sans l'idée que nous nous sommes faite de sa grandeur absolue. L'image rétinienne n'est donc que le point de départ des processus qui tous sont plus ou moins moteurs. En ce qui concerne la forme, il est moins catégorique. Tout en reconnaissant l'intervention des sensations tactiles et musculaires, il les juge trop peu différenciées pour exercer une action décisive; par suite, c'est à l'image rétinienne que reviendrait le premier rôle. Mais les faits qu'il cite d'après Mach sur les changements de la perception en rapport avec la position de l'objet, semblent avoir une portée tout à fait contraire. En effet, s'il suffit de tourner un simple carré pour produire une impression toute différente, il est évident que la projection rétinienne n'est pas seule en jeu. Que dire alors de la photographie qu'on regarde la tète en bas ou de la lecture des caractères renversés? Les figures sont les mômes et cependant on a bien de la peine à les reconnaître. Le processus conscient ne repose donc pas sur les sensations rétiniennes et on se trouve de nouveau ramené aux phénomènes moteurs.

Les expériences qui ont été faites sur les aveugles-nés après l'opération de la cataracte parlent tout à fait dans le même sens. Les opérés distinguent bien un rond d'un carré, mais ils sont incapables de définir la différence ni en paroles, ni avec les mains. Hirschberg avait essayé de présenter à un opéré un couteau de table, une fourchette et une cuiller. Celui-ci « considéra tous les objets, les

observa très attentivement et indiqua bien exactement les couleurs, mais il ne sut pas décrire la forme et ne put pas non plus reconnaître la signification de ces objets qu'il avait pourtant tenu tant de fois à la main i » .

De même, pour la grandeur. Dans les expériences d'Uhtoff il est « absolument impossible à l'opéré lorsqu'on lui présente deux objets ou plus, de juger d'après la vue lequel est le plus grand et lequel est le plus petit ; il lui est en outre complètement impossible de montrer, par exemple avec les deux mains, quelle est la grandeur d'un objet qu'il voit2 ». Ce n'est que le huitième jour après le commencement des épreuves qu'il réussit à dire laquelle des deux pommes qu'on lui présentait était la plus grande et laquelle la plus petite. Enfin, quant à la perception des profondeurs, elle ne se forme aussi qu'avec le temps. Au début, après l'opération, les malades localisent tous les objets à la portée de leur main ; quelques-uns disent même qu'ils paraissent leur toucher les yeux.

L'étude de Bourdon ne laisse plus rien subsister de la vision empirique telle que la comprenait Helmholtz. L'expérience rétinienne y est battue en brèche sur tous les points et remplacée, tant bien que mal, par l'expérience motrice de l'organe visuel.

Un pas encore plus décisif dans la môme voie a été fait par le Dr Nuel 3. S'étant proposé de décrire le mécanisme de la vision d'une manière purement objective, sans le concours de l'introspection, il s'est trouvé forcé de remplacer les termes psychologiques par d'autres, beaucoup moins familiers tels que photo-réceptions, photo-réactions, etc. Il en résulte aussi qu'il néglige les phases psychologiques du processus, la perception des formes, des positions, etc., et leur substitue, comme phénomènes objectifs, la vision de la direction et la vision de la distance.

1. Bourdon. La perception visuelle de l'espace, 1902, p. 382.

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