SOS
M. Brunetière appelait récemment, avec un mépris trop cruel, « iJ'if^Miobles usines à dépecer n. Me serat-il permis de plaitler leur cause chez nous, où le nombre des bouchers va se multipliant sans cesse, tandis que leur bénclîce inilividucl diminue et que le prix de la viande en détail aug:mente?
Dans une Enquête sur les prix de délail, faite i! y a huit ans déjà, M. de Foville a fort bien explitjué la cause de ce phénomène : « La concurrence, remarquo-l-il, quand elle ne s'exerce qu'entre unités commerciales du même ordre^ est loin d'avoir toute rcfficacilé que les purs théoriciens lui attribuent d'ordinaire.,. » L'importance moyenne des clientèles diminuant, chaque vendeur doit tirer son bénéfice et le remboursement de ses frais d'un nombre d'acheteurs de plus en plus réduit, et la concurrence, loin de modérer l'essor des prix, les fait monter tous ensemble comme elle fait filer vers le ciel les arbres serrés les uns contre les autres dans une futaie trop épaisse.
A l'époque oii le nombre des bouchers de Paris était limité, dans les dernières années de la Restauration, ils étaient devenus en général fort riches et en même temps si arrogants que l'un d'eux afTccla, paraît-il, lors d'une cérémonie publique, « de dépasser le carrosse du roi ». Pour les punir on aurait, à la suite de ce scandale, aboli le monopole des bouchers et rendu la profession accessible au premier venu, La personne qui m'a
conté ce détail, M"' A, Duval, l'une des gloires de la corporation, veuve du fùinlateiir des bouillons, ne m'en a [las, du reste» garanti rexactiLuilo. Cen'est peut-être qu'un souvenir historique des fiers étaliers de l'ancien régime. Quelle qu'ait été l'origine, politique ou économique, de la liberté des boucheries, elle donna tout d'abord de si mauvais résultats que le gouvernement, pour restreindre leur nombre, revintà un système mixte : vers 1850, pour avoir droit de s'établir, chaque boucher devait acheter deux maisons et en fermer une. On comptait ainsi faire disparaître peu à pou rencombrcmentdes petits ctaux. Pourtant il n'y avait alors à Paris que 801 bouchers; aujourd'hui il y en a 211 0. La différence entre les prix des animaux sur pied et ceux de la viande au détail ne provient donc pas seulemont de la baisse des peaux, des laines, du suif — valant naguère 1 franc, maintenant 0 fr. 40 le kilo, — de tous ces accessoires qu'en langage technique on appelle « le cinquième quartier ». Cet écart est motivé par l'organisation défectueuse du commerce : trop do compartiments, de degrés successifs séparent le pot-au-feu parisien du paysan berrichonj charcutais ou normand. Un bœuf doit nourrir trop de monde avant d'être mangé effectivement.
Au marché de la Villette, les ventes se font par bandes de 10 à 20 bœufs et de 100 à 200 moutons, chaque bande ayant en vedette des têtes de choix
LES MAGASINS D AUMENTATION
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choses a créé et maintient le cummerce de gros, les « chevillards », ou bouchers abatteurs, qui revendent aux bouchers de détail; à moins que ces derniers ne se fournissent aux Halles, où s'opère d'ailleurs on échange permanent entre les bas morceaux, repoussés par les quartiers riches, et les morceaux de choix, abandonnés par les quartiers pauvres qui n'ont pas de quoi les payer. Il faudrait qu'un individu ou une association possédât à la fois des magasins aux Champs-Elysées et aux Batignolles, dans le faubourg Saint- Germain et dans le faubourg- du Temple, qu'il achetât des lois de hestiaux sur pied, les abattît et les débitât en totalité, expédiant ses « filets » à droite, ses <i palerons » à gauche, utilisant ses « issues », en exerçant à lui seul toute l'industrie de la « chair », à la fois boucher, tripier et charcutier.
Périlleuse tentative, disent les gens du métier; le commerce de boucherie est le plus difficile do tous. Le contrôle de nombreux étaux disséminés dans Paris serait impraticable. La distance entre les prix des diverses qualités de viande est très variable : énorme en hiver, insignifiante en été. La marchandise invendue subit, de jour à autre, une déperdition de poids sensible; on ne peut, du reste, en conserver aucune sans avarie. Tous les bouchers ont aujourd'hui leurs glacières; mais, en fait, une viande qui a séjourné sur la glace ne vaut plus
rien. Interrogez la maison Duval, dont les trois boucheries ensemble vendent pour un million de
francs par an ; elle vous répondra que celle branche de son exploitation ne lui donne pour ainsi dire aucun bénéfice, que son gain provient uniquement de ses restaurants. Encore a-l-eUe renoncé à l'achat des animaux sur pied pour n'avoir pas à courir les risques de reventes onéreuses.
Quelques-unes de ces objections sont fondées, d'autres seulement spécieuses, et le lecteur n'attend pas d'un profane qu'il entre ici dans le vif d'un débat, dont le « collier », la « joue » et la « plate côte » feraient tous les frais. Il est vraisemblable que, sous l'impulsion d'un spécialiste hardi, la boucherie se modifiera : le novateur sortira-t-il d'un étal de quartier ou d'un échaudoir de la Villcltet Sera-ce un a boeuftier » ou un moutonnier fl, c'est-à-dire un boucher de l'abaltoir dont le trafic ne porte que sur le mouton ou sur le bœuf? Viendra-t-il des Halles centrales, en la personne d'un de ces trop nombreux facteurs ou commissionnaires sans ouvrage, mécontents de leurs place dans le coin délaissé d'un pavillon, de ce qu'on appelle en argot de l'endroit être logé « à la purée »? Nul ne peut le savoir; l'évolution, jusqu'à ce qu'elle s'accomplisse, continuera à passer pour impossible.
Les coopératives de consommation.
Elles sont en enfance. — Il y en a mille, mais les trois quarts n'ont pas cinq cents membres. — Trois seulement ont dix mille adhérents. — La Moissonneuse au faubourg Saint-Antoine. — Son esprit; veuves et compagnes. — Économistes sans le savoir. — Admirable intelligence de cette gestion ouvrière. — Treirtèdeux francs de fonds social. — Une leçon de choses.
n est certain qu elle présente des difficultés, puisque la viande est, de tous lés aliments, celui qui a donné le plus de déboires aux sociétés coopératives. Aussi abordent-elles , cet article avec beaucoup plus de timidité qu'aucun autre. Sur un millier de coopératives de consommation existant en France, 400 ont pour objet la boulangerie, 19 seulement s'occupent exclusivement de la boucherie. Celles qui embrassent l'universalité des comestibles obtiennent, dans cette dernière branche, des résultats assez médiocres.
Leur insuccès relatif n'est cependant pas dô
MiCANISME DE LA •<nt, MODERMC 14
LE MÉCANISME DE LA VIE MODEnNE
nature à nous <lL'courai!;er. La coopération, cH qui Ton s'accorde ù. voir non la seule, mais la principale forme Je dislnljulîon des marchandises dans l'avenir, est encore au berceau. Ce chilfro de 1000 sociétés, donné plus haut, n'est qu'un leurre; la plu[jart jusqu'ici vég-étent sans adhérents, sans capital, sans affaires. Elles se corn posent en g^énéral de quelques centaines de personnes, elTeclif assez semblable à la clientèle d'un petit marchand. Elles ont par suite les mêmes frais que lui. Plus des trois quarts de nos coopératives ne comptent pas 500 membres; quatre seule' ment en ont plus de 10000 : Tune en pro\'ince, à la Rochelle (13500); les trois autres à Paiis, Société des employés civils (H200), Association des officiers de terre et de 7ner (14000), Moissotmeuse (15000). On évalue à 100 millions de francs le total des ventes annuelles de ces mille sociétés, somme bien modeste auprès des 1200 millions de francs des associations analogues en Angleterre, somme dérisoire auprès des dix ou douze milliards que comporte, pour les objets qu'elles embrassent, la dépense des familles françaises. Un champ immense leur est donc ouvert.
La plus forte des coopératives actuelles par le nombre des associés, la plus attachante aus.si par la catégorie sociale dans laquelle ils se recrutent, la Moissonneuse y a son siège social rue des Boulets, à l'extrémité du faubourg Saint-Antoine. Ses
LES MAGASINS D ALIMENTATION
1500Û membres sont sans excefilion dos ouvrici-s, ils représentent une population de 40000 ûmes, ea comptant, suivant l'ustige, quatre personnes par feu. La plupart des actionnaires, en eEtet, vivent en ménag-e, conjoints de droit ou d'apparence. Mais ce dernier détail importe peu ; dans les statuts, votés en assemblée g"énérale, a l'union libre » jouit des mômes égards et confère les mêmes droits que le mariage légal. < Au décès d'un sociétaire, dit l'article 15, sa veuve, sa compafpie ou ses ayants droit peuvent faire opérer le transfert à leur nom de son action... » « Toute veuve ou compagne qui demandera son avoir avant trois mois de veuvage sera remboursée de suite sur la présentation du bulletin de décès. »
Si je mentionne ce détail caractéristique, c'est pour montrer combien la Moissonneuse est dégagée de préjugés; quel esprit, dirais-je...< avancé, en tout cas indépendant de toute idée, de tout patronage bourgeois, anime ses membres. Par une piquante contradiction, néanmoins, ce groupe d'électeurs du XII' arrondissement qui peut-être, si l'on scrutait leurs opinions poliliques, sont peu enthousiastes du régime actuel et enclins, j'imagine, au socialisme, prouvent, par la hardiesse même de leur œuvre, par l'intelligence de leur gestion, combien ils ont profité des bienfaits du temps présent, de Vinstruction et de la liberté. Ils se conduisent eux-mêmes comme de simples éco-
nuinistes, et font prospérer par leur mérite pefi sonne)! un système tl'n.ssocialioii privéi^, dont îe^ succès montre précisément l'inanité des revendis cations collectivistes.
La Moissonneuse est majeure depuis quelques mois. Elle compte vin^rl et un ans d'existence deijuis le jour où une douzaine d'ouvriers, la plupart ébénistes ou travailleurs du bois, la fondèren en 1871. Ces douze apôtres de la coopération recrutèrent une vingtaine de camarailes. Chacun d'eux versa 1 franc, et ces 32 francs constituèren le premier fonds social. L'un des adhérents acheta, pour le compte de la Société, une pièce do vin don! il avança le prix. A son arrivée en cave la futailla^ reçoit un choc, se brise, et la moitié du contenu sel perd. Les destinataires heureusement n'étaient pasJ superstitieux. Us rachètent une autre pièce et se] partag'ent ainsi une boisson moins coûteuse et; plus sincère que celle du cabaret.
Ce bon marché, les coopérateurs ne l'obtinrel pas toujours au début. N'otTrant pas de surface ils n'ont de crédit nulle part. La mauvaise volol des petits commerçants du votsinag^c leur suscj mille embarras. Ne sachant pas toujours b| acheter, ils font des écoles. N'importe? lis pei tent et se vendent les uns aux autres, au compti des marchandises qu'ils paient souvent plus que chez l'épicier, et dont ils doivent aller prej livraison dans leurs chambres réciproques? cî
micr magasin fut une espèce de cave, au font! d'une cour, rue Basfroi, qu'ils prirent à bai! en 1876, au loyer annuel de 100 francs. L'association comptait peu après un millier de membres^
Avec un chilTre d'adhérents quinze fois plus fort, la Moissonneuse a fait, en 1895, huit millions d'affaires ; elle dispose d'un capital de 530 000 francs et possède, outre son siège pi'incipal, huit épiceries, deux boulang^eries, cinq boucheries, deux grands entrepôts de vin à Bercy, un magasin d'habillement, un autre pour le chautïage et la {juincaillerie. Elle est en voie de construire, pour remiser ses voitures, loger ses chevaux et ses diverses marchandises, un magasin général qui lui coûtera 1200000 francs, y compris l'achat du terrain. Les « prolétaires » de ce quartier, d'où sont sorties tant de révolutions, vont devenir propriétaires fonciers dans la capitale.
Tels sont les résultats obtenus en vingt ans, sans secousse, sans argent, sans appui, par l'habile et persévérante initiative de travailleurs auxquels Je suis lioureux d'avoir ici l'occasion de rendre hommage. Avec le temps, cette œuvre, solidement (MaMie, doit se déveIop|>er. Jusqu'à ce jour son action demeure cautonnée dans les Xï" et Xll^ arrondi.^sements de Paris; elle ne manquera pas de se popagcr dans les autres. Et plus elle s'étendra, [us elle sera efficace. A mesure qu'elle vendri
davantage, elle vendra moins cher, parce qu'elle achètera meilleur marché, passant des marchés filus forts, oblotianl les produits de toute première main ou les fabriquant elle-même.
Quelque parfait que soit le mécanisme décrit plus hautj d'une entreprise particulière d'alimentation comme celle de Potin, il est d'un intérêt social évident qu'elle rencontre des rivales parmi les sociétés coopératives. L'un et l'autre système seront ainsi amenés à multiplier leurs efTorts, pour conquérir ou conserver la faveur des consommateurs qui profiteront de la concurrence. Les résultats acquis déjà sont d'un haut intérêt. Dans les quartiers excentriques où elle fonctionne, la Moissonneuse a causé, il est vrai, k faillite d'un certain nombre de boulangers, mais elle a fait baisser d'un quart le prix du pain.
Le taux de vente des diverses marchandises est établi parle conseil en majorant de 13 à 14 pour 100 Je taux d'achat. Les frais généraux absorbent à peu près la moitié de cette majoration — 6 1/2 pour 100, — le reste, 7 pour 100, constitue un bénéfice, distribué tous les six mois aux adhérents dans la proportion des sommes dépensées par eux durant le semestre. Pour être adhérent, il suffit de verser i fr. 40. L'exiguïté de celle somme a été critiquée à tort, à la Chambre, par certains députés de Paris ennemis des coopératives. Ceux qui prétendent obliger l'ouvrier à
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acquérir une action Je 50 ou de tOO francs avant d'avoir le droit d'économiser cinq centimes sur une livre de viande ne doivent point âLrc regardés comme des amis du peuple. La meilleure preuve que la Afoissonneuse ne voit pas en ses acheteurs de simples passants, c'est qu'elle les oblige à devenir actionnaires, mais sans rien débourser. Elle portf3 à l'avoir des nouveaux sociétaires leur part de bénéfice, jusqu'à ce qu'ils soient devenus propriétaires d'un titre de 60 francs. Avec le dividende que procure une consommation annuelle de 500 francs, chacun devient, en moins de deux ans, détenteur de ces 60 francs sans, pour ainsi dire, s'en apercevoir. Ce bien lui est venu non pas en dormant, mais en mangeant.
L'avantage serait, il est vrai, fort contestable si les prix de vente, sur lesquels ce boni est réalisé, se trouvaient plus hauts que le cours moyen des marchandises du quartier. Tel n'est pas le cas : le coopérateur s'approvisionne dans les boutiques de la société à meilleur compte, et souvent de denrées meilleures — pour la viande par exemple — que dans les autres magasins. Malheureusement les boucheries ont donné, comme je l'ai dit, certains mécomptes. Pour avoir essayé, pendant un mois seulement, d'acheter du bétail sur pied, l'association a perdu un certain nombre de mille francs. Le rapport se plaint des intermédiaires auxquels il n'a pas été possible d'échapper encore et conclut
Ste U MiCAi^ISIIK DE LA VIE MÛDEBNE
ainsi : < Cette perte aurait été atténuée dans une certaine mesure si, parmi les administrateurs, il s'était trouvé un citoyen au courant des roueries et des Uâages du marché. Cela prouve qu'il ne sufQt pas d'avoir de la bonne volonté si l'on ne possède pasB en môme temps une dose suffisante de pratique. •
Le rapport du « conseil d'administration », celui de la « commission de contrôle », sont d'ailleurs des modèles de bon sens. Ils témoignent d'autant d'ingéniosité que de prudence. Leur lecture est édifiante; ils constituent la meilleure réponse aux pessimistes d'en haut ou d'en bas, dont les uoa croient, dont les autres affectent de croire le* ouvriers incapables de conduire leurs afTaires sans la surveillance ou la subvention de l'État. A la Afoùsonneuse, en effet, le pouvoir exécutif est entre les mains de trois secrétaires, dont la fonction ne dure quunc année et qui ne sont pas rééligiblei L'un est actuellement serrurier, le second bijoutier et le troisième ébéniste. Ils touchent un traitement de 2G(J francs par mois, assez semblable au salaire des ouvriers les plus capables de leur profession, et dépendent d'un conseil d'administration de vingt-quatre iiienibres renouvelés par tiers tous lo8 six mois, dont le seul émolument consiste en uo jeton de présence de i fr. 50 pour des séances hebdomadaires commençant à huit heures du soir et se terminant à minuit.
On pourrait se demander si le changement
incessant des autorités directrices n est pas une cause de faiblesse pour l'iiistitiilion; comment rexpériencc peut se former, la tradition se maintenir, la responsabilité personnelle s'accuser, avec un roulement aussi rapide? Je dois cependant reconnaître que les résultats obtenus sont de nature à inspirer grande confiance, o Sans doute, citoyens, disait il y a quelques mois à ses camarades le rapporteur du conseil, il reste des réformes à introduire ; il en sera toujours ainsi tant que nous marcherons en avant. Mais, dès maintenant, nous pouvons dous féliciter... » ISfotre association « fait naître parmi ses adhérents cet esprit de solidarité et de fraternité qui est son apanage ». En effet les « Moissonneurs n ont fait preuve de dévouement autant que d'aptitude. A les voir à l'œuvre, on se prend à trouver trop sombres les pronostics des prophètes de malheur sur rinfluence des « doctrines subversives » ; on se demande si la nature n'a pas, à Tusag-e des nations, de secrets traitements homéopathiques dont nos fils verront les heureux eiïets. L'émancipation partielle des classes populaires a commencé par créer des conflits que leur émancipation totale apaisera peut-être. Voilà, dira-t-on, de bien audacieuses conjectures à propos de quelques boutiques d'épicerie ; mais pourquoi ne pas croire que la connaissance de ses véritables intérêts finira quelque jour par réconcilier la société avec cllc-nif'me?