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CHAPITRE IV

LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT

Les effets de commerce.

Changement d'attitude de l'argent. — Le veau d'or ne mange plus à sa faim. — Mise en branle des écus. — Crédit démocratisé. — Établissements privés devenus des organismes publics.

— Secret ancien des bilans. — Le serment des teneurs de livres.

— Découverts. — Dépôts à vue; liquidité obligatoire. — Le run du public. — Rôle de la banque de France. — Voulezvous 800 millions? — Papier sain. — Valeur des signatures. — Rothschild, petit client de la Banque. — « Tirages croisés >.

— Députés protestés. — 300 000 francs de perte sur 14 milliards.

Un phénomène contemporain est le changement d'attitude de l'argent vis-à-vis des autres marchandises. Les rapports entre vendeurs et acheteurs sont très différents, de nos jours, de ce qu'ils étaient dans le passé. Il semblait jadis que le « vendeur »,

c*esl-à-dire celui qui reçoit de Cargenl en échange d'un objet quelconque, fùl l'obligé de V « acheteur », de celui qui donne de Vargent en paiement de cet objet. Il n'en est plus de même aujourd'hui : l'argent se nivelle à son rang de marchandise. Le fait est saillant dans les relations du patron et de l'ouvrier, dont l'un achète et l'autre vend du travail. La législation, les mœurs surtout, concédaient ici au propriétaire d'argent une prééminence qu'il a perdue. Idéalement, le veau d'or, symbole de la richesse, continue d'avoir son autel; pratiquement, il est forcé d'en descendre, pour aller chercher sa pâture. Encore ne mange-t-il pas toujours à sa faim.

Les prêtres attachés au service de cette idole^ les banquiers, dont la profession passait pour la plus lucrative et tirait une sorte d'éclat de sa familiarité avec les métaux vénérés, sont désormais au nombre des moins favorisés de tous les commerçants. Leurs chances de gain sont très réduites, leurs risques de perte demeurent indéfinis. Cet état nouveau tient en partie à l'augmentation de la fortune publique — quand le cuivre devient or, Tor devient peu de chose; — il provient surtout du bon usage fait de cette fortune moderne, do l'organisation du crédit qui multiplie la richesse en enseignant la manière de s'en servir. Avant que les Parlements se fussent préoccupés de mettre le crédit à la portée de tout le monde, des établis-

pu

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sements privés élaienl parvenus à en faire jouir la

plupart des citoyens auxquels le crédit est néces-

iro et qui sont susceptibles de l'ohlL^nir.

Ces établissements, dont je me propose d'étudier

ici les plus notables, ont, depuis trente ans, en

démocratisant le commerce de l'argent, activé, à

l'envi les uns des autres, la mise en branle des

écus, jadis immobilisés dans les bas de laine. Ils

ont contribué par là à accroître la production et

conquis ainsi des titres à la reconnaissance, puisque

chacun sait, sans être ^rand clerc, que c'est d'une

auj^'menlatioii du nombre des paires de souliers que

vient l'augmentation du nombre des gens chaussés.

On ne connaissait naguère que deux espèces de

' banques : d'un côté, la banque d'État, institution

ii nationale et tutélaire, mais attachée au rivage par

' ses devoirs plus encore que par sa grandeur,

I emprisonnée dans des rég:lement5 que le souvenir

de mésaventures historiques avait dû rendre très

' étroits ; d'un autre côté, des banquiers privés :

' émetteurs, escompteurs ou « cambistes », suivant

leurs spécialités, la plupart, enprovince, de médiocre

surface ; quelques-uns, à Paris, enrichis par des

i opérations heureuses, mais travaillant pour leur

! compte personnel et ne se croyant pas investis d'une

I mission sociale. C'a été le caractère des sociétés

■■e crédit — caractère qui du reste leur est commun

^^Tec les g:rands organismes de ce siècle — que,

préoccupées seulement au début de réaliser dos

lu»iié(iri's pour leurs action tifiirfs,, elles ont peo pou glissé, pjir une penlt^ insonsible, à cette silu»tiun dV>taMissements somi-ptihlics et d'intérêt général qu'elles occupent aujourd'hui dans l'opinion.

Leur objectif consistait à faire en très grand de Irés petites afTaires, à devenir le banquier de la élusse moyenne, la plus nombreuse, qui jusqu'alors iiuvuil pas de banquier. A eux quatre, le Crédit lyonnais, le Conijtloir d'Escompte, la Société générale et le Crédit industriel ont ensemble 300 000 comptes tle cbéques. L'on voit bien la différence de leur elienlèlo avec celle de la Banque de France par le montant relativement minime de chacun de ces romples eoiiijmré à celui qu'ils atteignent à la liiuupie oflicielle : à cette dernière, le solde d'un compte particulier est en moyenne de 38 000 francs; au Ci'éilit lyonnais il n'est que 6000 francs. Seiiionient le nombre des comptes ouverts parle Crédit lyonnais est de 455 000, tandis que celui des clienls de la Banque de France ne dépasse guère jîJO(M), soit le dixième do l'autre. Loin de se coa- Irmier, cliaettn de ces rouages a son rôle distinct. Les sociétés de crédit proclament hautement qu'elles ne pourraient subsister sans la Banque de France, dont l'organisation, plus parfaite que celle de n'importe quelle banque d'Ktat, très supérieure notamment à la Banque d'Angleterre — qui fait l'admiration de tous les gens incompétents, — sert

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de base aux transactions sur la totalité du territoire.

Unir la puissance des capitaux et dos relations (l'une banque d'Élat à la souplesse, à l'espril commercial d'une banque privée; varier le traitement de la clienLèie suivant les circonstances; fuir le machinisme inflexible sans se départir des règles qu'impose la prudence dans un colossal maniement de fonds, tel était le prog;ramme. Les financiers qui lui sont restés tldèles, ou qui, l'ayant passagèrement perdu de vue, ont su revenir bien vite â son exécution, sont ceux qui dirigent à présent les maisons les plus prospères.

Une innovation de ces banques collectives, c'est la publicité de leurs bilans et de leurs entreprises. La pénétration du grand jour, le contact avec l'opinion, signalent les conceptions actuelles, aussi bien dans l'industrie privée que dans le domaine politique. Les idées anciennes sur la pudeur des chifTj'cs, sur ce que les hommes d'ancien régime nommaient le « secret des finances », ne s'accommodaient pas d'une pareille audace. C'était un système, pour les banques d'autrefois, de s'envelopper de mystère. Par ce procédé, qui donnait libre cours à des appréciations exagérées, leurs encaisses apparaissaient au public comme des puits sans fond. On suppose, écrivait en 1721 un négociant estimé, que le numéraire delà Banque d'Amsterdam « est de 3000 tonnes d'or, qui, évaluées â

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LE MÉCANtSMÈ bE LÀ VIE MODERNE

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jOO DOO llorms m tonne, teraient un produit, presque iiicroyahle... » Lorsque Ips armées françaises, au tennps de la Révolution, envaWrent la Hollande, il ne se trouva pas à Amsterdam la vingtième partie (le ce que représcnlrtil cette somme. A Hambourg, les teneurs de livres faisaient serment de ne point révéler le total des dépôts entrant ou sortant, et, ^rhcv: à leur silence inviolable, la situation de la banque demeurait ignorée. Fidèles à ces errements, les maisons privées s'appliquent encore à maintenir dans Tombre leurs divers mouvements de capitaux, pom' ne point exciter l'envie en cas de gain, et ne point provoquer de panique en cas de perte. Lors du vote par les Chambres de l'impôt sur les opérations, de bourse, le plus riche banquiei' privé de Paris cessa immédiatement de recevoir les ordres de bourse, parce qu'il ne lui convenait pas de soumettre ses livres à la vérification du fisc.

Cette publicité, à laquelle ils sont voués par leur constiLuHon, n'est pas sans porter parfois préjudice aux établissements de crédit : ils en tirent pourtant grande force en ce que, manœuvrant sous les yeux de leurs actionnaires, de leurs clients et de leurs rivaux, ils ont dû resserrer leur gestion et leur comptabilité, afin de ne pas donner prise aux crir tiques. A mesure qu'ils grandissent en effet, grossit le mécontentement des intermédiaires qu'ils suppriment, et les inlérêts menacés par leur marche se coalisent pour leur barrer la route.

LES ÉTABLISSEMENTS DE CUÈDIT

Un avanlaj^^e encore de ces vastes usines, où l'arg-ent, manipulé sans cesse, entre et sort sans se reposer jamais, est de recueillir les parcelles de capitaux sans emploi pour les mettre à bas prix au service de ceux qui les font valoir. Par là k^ur action a été immense sur le loyer des fonds de roulement du commerce. Elles ne jouent pas d'autre part un moindre rôle dans ce que Ton peut nommer la colonisation pécuniaire. Leurs agences, qui se ramifient chaque jour, sont les postes avancés de l'argent français et par là même de l'influence française.

Les ressources sont de deux sortes ; le capital souscrit par les actionnaires, les dépôts de fonds à vue ou à écfiéance fi.\e. Du premier, les directeurs peuvent disposer à leur guise, en spéculations multiples, seules susceptibles de procurer de gros bénéfices, mais capables aussi de causer de forts mécomptes. La plupart se bornent à consentir à leur clientèle, sur ces fonds sans emploi, des prêts qui s'élèvent, dans les quatre principales sociétés, à 450 millions environ. Ces sommes, aux yeux de la banque, ne sont pas immobilisées : elles permettent aux industriels de payer des marchandises qu'ils emmaga.sincnt, à certaines époques de l'année, pour les écouler ensuite après les avoir plus ou moins transformées.

Nul compte ne doit rester perpétuellement, débiteur; autrement la société de crédit deviendrait le

MtCANlSME DE LA VIE MOCtHWK.

commanditaire do ses clients, et c'est ce qu'elle redoute par-dessus tout. Ces « découverts », suivant le terme en usage, la maison de banque li>s arcordc comme une récompense à ceux qui lui remettant une bonne quantité d'efTets à l'escompte, parce qu'elle se contente souvent, sur des avances de plusieurs centaines de mille francs, d'un intérêt très modique : 4 et demi ou 4 pour 100. Il y aurait folie pour IViîiblissement à mettre ces sommes, qui lui sont dues, on balance de celles qu'il doit luimAme nti public; il ne pourrait jamais recouvrer les pnunttii's avec la même rapidité qu'il devrait payer les secondes. Il ne saurait songer davantage à immobiliser les dépôts à vue et les comptes créditeurs dans une entreprise de lonjj^ue baleine, voire la [dus avantairense, puisqu'il n'est pas aisé de réaliser les sKniiiies ainsi eng'aL;:ées, que rétablissement es! tenu de rembourser lui-môme à première réquisition.

De même les valeurs mobilières, fussent-elles des meilleures, de celles qu'on est convenu d'appeler t de tout repos *, subiraient, en cas de grave perturbation, ,une baisse énorme au moment précis où Télaldissement aurait besoin de les vendre. C'est l'éventualité dont les Chambres se sont maintes fois préoccupées pour les caisses d'épargne. Mais les déposanls de ces caisses, créanciers de TEtat, se doutent bien qu'ils ne pourraient, en pareil cas, être remboursés à bureau ouvert, et

LES ETABLISSEMENTS DE CREDIT

qu'il leur faudrait accepter les écliéances que leur (léhiU'ur fixerait par uno loi. Les étaltlissemen(s privés ne sont pas en môino posture : si leurs clients se contentent J'un demi ou i pour 'tOO d'inlérôt, c'est afin d'être sûrs de toucher à leur gré le montant de leur avoir. A la premi6re alerte, ils accourent; la simple déconfiture «fune snriété importante suflit pour attirer à toutes les autres un run aux dépôts. Ce fut ce qui arriva lors de la chute de l'ancien Comptoir. La déclaration de guerre de 1870 enleva en quelques jours au Crédit lyonnais 70 pour dÛO de ce chapitre, à la Société générale 8S pour 100. On estime que la panique légère amène 25 pour 100 de retraits, la grave 50 à (10 pour 100, la ti-ès grave 75 à. 90 pour 100. Il faut toujours être prêt à ces catastrophes.

Les seules deslinatlona rémunératrices de ces 1800 millions auxquels s'élèvent, dans les grandes banques de dépôt, les sommes remboursables à vue, sont l'escompte des efifets de commerce et les emplois passagers que la Bourse oITre habituellement aux capitaux sous forme de report. Pour que les sociétés de crédit soient en mesure de tenir leurs promesses, il faut que l'encaisse, le portefeuille des traites bancables et l'argent placé en reports, égalent les dettes exigibles à toute heure. Tandis qu'affolé par quelque krach, par la crainte d'un bouleversement social ou d'une complication exlérieui'e, le bourgeois se présenterait aux guichets,

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LE MÉCANtsjte oe

IVitaMitMemenl aurait, en «{od^iies foinplé à U Banque de France de toIi

hrocticttcB d^efTets et eo aurail

do UïlUds l)leu!i et des sacs d'espèce»

Lors du dernier emprunt d'un milliard, le Crédit lyonnais souscrivit personnellement au Trésor une Hfjinino de 30U millions de francs, qu'il Tenait de lie procurer à la Banque par l'escompte de tous ses elTelN d'une échéance de quarante-cinq jours au pltifi, Li; l*''g«^r bénéfice que cette maiscto, après la rrpartiiioa détiintive, relira de sa souscription ccjin[»Husa à peine les frais, la perte d'intérêt de fiointTK^H iiiiiij'odiiclives pendant plusieurs semaines; inuiH Hun iiiii(|ue hul était de manifester, par une fiorlé légitime, la solidité de son portefeuille.

Ainsi, Cl uoi qu'elle s lui fassent une redoutable jtoinun'cijtH!, los banques de dépôt s'appuient sur la llniiiiun dr France, au point que toute l'économie di* bnir «yslômo dépend de l'exislcnce de celle-ci. lUioNc <*iirîouHe, la Banque de France, en aïeule iniliil^iMiiLe, préoccupée avant tout de l'intérêt public, voit ses jeunes rivaux d'un bon œil, et s'applique plutôt h faciliter leur œuvre qu'à Fentraver. (In n'a pas à craindre que les bureaux de la rue de la Yrillière mauiiueut de billets en cas de panique : ils sont toujours à cet égard abondamment nantis. Une loi, (pi'nue après-midi sufllrait à voter si les circonstances rexij^eaieiit, leur permettraitde livrer au public un milliard et davantage. Au moment de

LES ÊTABLISSEIIIENTS DE CRÉDIT

Itt conversion rocentc <lc la rente 4 1/2 pour 100, bien qu'il semblât probable qu'aucun remboursement ne dût être demandé par les rentiers, le iniiiistro des Finances voulut néanmoins prendre ses précaulioiis. Il prévint le gouverneur de la Banque du besoin éventuel que pourrait avoir l'Etat de quelques centaines de millions. M. Burdeau parlait de 500 : M. Magnin lui conseilla d'en demander 800, et, quelques jours après, les 800 millions de billets étaient tirés et signés, prêts à sortir des caisses au premier appel. Us y sont restés sans emploi, ou, s'ils ont pris leur vol, c'a été pour les nécessités périodiques de la circulation, qui exige chaque année le renouvellement du tiers en moyenne des billets de banque. Mais ce petit fait montre que les établissements de crédit n'auraient aucune peine à convertir en espèces leur portefeuille d'effets.

A une condition cependant : c'est que ces eflels de commerce seraient eux-mêmes de bonne marchandise. Les législateurs naïfs qui songèrent à faire régler pai' les pouvoirs publics l'emploi des dépôts, et qui permettaient de les aiïecter à l'escompte du papier, n'avaient oublié qu'un point dans les minutieuses prescriptions projetées ; c'est qu'il y a des traites de 10 000 francs qui valent iOOOO francs et d'autres qui ne valent pas deux sous. Rien, dans leur tournure extérieure, ne distingue celles-ci de celles-là. Elles ont même pbv-

taO LE MÉCANISME DE LA VIE MODERNE

sionoiuie, même allure; la seule diilerence réside «luns la (|ua1ito (les sig'iiataircs et dans le motif du liragc do lu l«'llre du diange. C'fst là ce qui fait que lea unes »oiit « saines », comme on dit, et que les autres ne le sont pas.

Sur le marché, le crédit d'une sig^nalure n*esl nullement proportionné au chiiïre de la fortune ou luéme au capital de la maison qui a émis ou accepté VcITet. 11 y entre une grande part d'appréciuliou morale. Des traites au bas desquelles se Irotivcnt les noms de Mallet ou d'Holtinguer sont bien plus haut cotées dans l'opinion que du papier émis par des bamjuiers beaucoup plus riches peutêtre, mais moins anciens. Ces signatures de premier oinlro n'abondent pas d'ailleurs sur la place : elles sont toujours plus demandées qu'olTerles. Ainsi MM. de Holhschild frères sont de très petits clients pour la Banque de France; iU ne lui dontienl«|ue fort peud'eiïets à l'escompte, et, si Ton ne trouve guère leur papier dans la circulation, c'est qu'ils le rachètent souvent eux-mêmes. Bien des grands lînanciers ou des sociétés importantes agissent de façon semblable, suivant leurs disponibilités.

En revanche, il est des noms tellement « mauvais », que leur présence sur une traite, comme tireurs ou comme endosseurs, sufiit à la faire écarter de Tescomple par la Banque, lors même que, par une hypothèse invraisemblable, cette

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Irailc porterait raccoptation d'une des meilleures maisons de Paris. Ce qui constitue en eiïet le papier sérieux, c'est la double responsabilité de deux personnes solvables, dont l'une crée la lettre do chanf^-e et dont l'autre s'engrige à y faire honneur, La Banque de France exige une garantie supplémentaire, celle de l'endosseur, généralement un banquier. C'est là ce papier « à trois signatures » que les hoinnics du métier s'accordent à vouloir maintenir, k Tenconlre de quelques imprudents qui no songent pas qu'augmenter les risques de notre institution centrale ce serait amoindrir l'élasticité du crédit public.

Comme l'argent obtenu en faisant escompter des traites coûte beaucoup moins cher que celui des emprunts simples, bien des commerçants, parmi les plus honnêtes, n'hésiteraient pas à s'en procurer ainsi, d'une façon factice, par le « papier de circulation * à renouvellements indélinis, par des « tirages croiséa » que deux maisons s'entendent pour efl'ectuer mutuellement l'une sur l'autre, etc. Toutes ces combinaisons, qui constituent le {< papier de complaisance j», les sociétés de crédit s'appliquent à les découvrir et à les paralyser. Un service spécial est chez elles organisé à cet effet. Au Com[)toir d'Escompte, ce soin regarde un conseil immuable et Iraditionnel, dont les membres se succèdent parfois de père en tils et où sont encore représentées, à la troisième génération, cinq familles qui

remontent à la fondation, vieille de près d'un demisiècle. Le Crédit lyonnais possède deux contrôles, aux sièges de Paris et de Lyon ; si par hasard un cng^ement douteux a été contracté, il est signalé aussitôt, afin que l'erreur commise ne se renouvelle pas.

Cet ensemble de précautions, et la multiplicité des renseignements qu'elle comporte, sont nécessaires, non seulement pour se garer des perles possibles, mais aussi pour éviter, en cas de réescompte à la Banque de France, de se voir refuser le papier défectueux par le crible du second degré qui fonctionne auprès de celle-ci, sous forme de comité non moins sévère que les précédents et, qui plus est, absolu. Jamais le gouverneur ne se mêlerail de faire admettre on effet écarté par le conseiL La signature de personnages haut placés, mais mauvais payeurs, y est rebutée comme celle de simples mortels, et des billets de députés sont protestés avec le sans façon le plus parfait par les huissiers de la maison. Les risques sont d'ailleurs très divisés : à la Banque la moyenne des effets a été en 1893 de 661 francs; au Comptoir d'Escompte elle est descendue de 669 francs en 1892 à 587 francs en 1893. A la Société générale, dont les traites sont au nombre de H millions et demi par ao, elle n'est que de 533 francs. Les autres établissements oscillent entre ces divers chiffres. Grâce aux soins multiples pris par ces sociétés, les perles provenant

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de créances irrécouvrables se sont renfermées dans des limites au-dessous desquelles il est difficile de descendre. Sur un mouvement de portefeuille qui dépasse 14 milliards de francs, le Crédit lyonnais ne perd pas annuellement plus de 300 000 francs. C'est un chiffre légèrement inférieur à celui de la Banque de France, pour un portefeuille presque identique.

Comptoir d'Escompte. — Société générale.

Réduction du taux de l'escompte. — Ce que valent 10 cenlimea d'iiilérfil. — Cliasso à la clientèle; les dcmarchatirs. — Homme de paille; singulier quiproiiuo. — Papier déplacé. — Pclites traites. — Le gotd point, — Prêts sur irnîrchandises; avances sur valeurs. — « J'aimerais mieux me casser Ja jambe... " — Débuis du Comptoir d'Escompte. — Promenades en fiacre. — Enr«Vl(Mnenl forcé d'actionnaires. — AlTaire des cuivres; l'engrerni'e. — Société générale. — L'ancien jeu. — Éclairours de l'arniiM-' Ilnancière. — Commissions de yuîchel. — Deux francs de pourhoire. — Persévérance fâcheuse. — Les guanos; la faillite du Pérou.

Ainsi placés entre la nécessité de se procurer de bon papier, pour utiliser leurs dépôts, et la ilifflcultc {l'éloigner le mauvais pour ne pas perJre leur arircnt, le.s établissements de crédit se sont fait les uns aux autres une concurrence aclive, dont le capital Iravailleur a recueilli tous les fruits, tandis que le capital oisif en faisait tous les frais. Le taux (le l'escompte est allé sans cesse s'abaissant au profit de l'inJustriel, en môme lemps que l'inlérôt des dépôts diminuait au préjudice du rentier.

LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT

Pour pouvoir vendre à l'un les espèces bon marché, il fallait ne pas les aciielcr Irop cher à Tautre. Opérant sur des soiniiu's immenses, le plus k'g'er écart constitue un chilTro considérable : pour le milliard que détient le Crédit lyonnais, une différence de 0 fr. 10 par 100 francs représente un million par an. Avant la guerre, en 1868, la Société générale donnait 3 pour 100 de ses dépôts à vue; mais en ce temps-là le taux de l'escompte était de 6 pour 100, et celui des reports do 7 pour 100 sur les bonnes valeurs. A partir de 1878 la face des choses changea; elle s'est si bien modifiée depuis lors, que le papier de banque se négocie aujourd'hui sur la base de 1 fr. 7B ou 1 fr. 62 d'intérêt annuel. Durant l'année 1892, cet intérêt tomba à 0 fr. 80 pour 100. Même il y eut pendant six semaines, en mai et juin, pénurie absolue d'cfi'els à la Bourse, et la Société générale en fut réduite à acheter de lu rente 4 1/2 pour 100, faute de pouvoir trouver à ses fonds un emploi rémunérateur.

Désireux d'éviter cette extrémité fâcheuse, puisqu'elle compromet la liquidité de leurs dépôts, les divers établissements font la chasse à la cliontole; ils ont des placiers, des « démarcheurs j«, chargés d'aller à domicile offrir aux maisons sérieuses cet argent, naguère si rare et si fier, qui s'ofîVc à présent de façon si modeste. Ces courtiers ne se rebutent pas, reviennent souvent à la charge, et c'est à

qui arrachera aux autres une signature solide. S'agil-il de gros personnages, on ne se contente pas de les solliciter par dépiilation : le président du conseil d'une des sociétés les plus florissantes ne dédaignera pas, tout grand seigneur qu'il soit lui-niôme dans le monde financier, d'aller en personne, accompagné d'un de ses chefs de service, engager les pourparlers et visiter un client précieux à conquérir pour ses actionnaires.

L'ardeur <le8 poursuites amène parfois d'amusants quiproquos. On sait que tout effet de commerce doit être revêtu d'un timbre de 5 centimes par 100 francs. La taxe, insignifiante pour les petites sommes, est assez lourde lorsqu'il s'agit de traites de 100 000 ou 200 000 francs. Pour économiser cet imp(*>t, qui ne frappait au début que les effets a'èés en France^ beaucoup de grandes banques s'arrangeaient de manière à les faire créer à l'étranger, par des hommes de paille. Elles acceptaient ou endossaient ensuite ces billets, et les livraient à la circulation sous leur responsabilité. La Banque de Paris et des Pays-Bas, entre autres, avait recours, pour cette besogne, au père d'un de SCS employés nommé X..., dénué de toute opulence et vivant, dans une petite ville d'Allemagne, d'une rente de quelques centaines de thalers; ce qui ne rempêchaitpasd'apposerannuellement sa signature sur des eflets qui montaient ensemble à un bon nombre de millions de francs. Ce brave homme

Lt£S ETABLISSEMENTS DE CREDIT

rcj^oit un jour tie Paris une lettre recoinmamlce conçue à peu près en ces lermes : « Monsieur X..., nous remarquons que vous faites depuis plusieurs années de grandes affaires sur notre place... Nous sommes en mesure de vous odrir, pour l'escompte de vos traites, des conditions sensililemciit plus avantageuses, croyons-nous, que celles de vos correspondants actuels, et nous nous mettons à votre disposition, si vous voulez bien entrer en relations avec nous, etc. . . d La missive émanait d'un employé du Crédit lyonnais, dont on ne pouvait que louer le zèle, liien qu'il ait été cette fois mal récompensé : le destinataire, ne comprenant pas un mot de français, eivoya simplement à son ills cette lettre qui ne pouvait pas recevoir de réponse.

A voir le taux minime où est descendu l'escompte, sur le marché liljre, on se demande pourquoi la Banque de France, à qui l'argent semble ne rien coûter, grâce à son privilège d'émission, maintient le prix de 2 pour dOO, et i-enonce aux nombreux effets qu'un abaissement plus ou moins notable de ce chilTre ferait entrer dans son portefeuille- Le motif en est simple : les établissements de crédit sont des commerçants, iittres de traiter à leur guise, à des conditions diverses, avec chacun des membres de leur clientèle. Ils ont un tarif qui varie suivant les effets et les localités. Ce tarif même, ils y dérogent quand bon leur semble. Ils prendront, comme la Banque d'Angleterre, des

traites de valeur identique à des taux différents, selon la qualité des sifruatures. Il est vrai qu'ils escomptent des efTets à deslinalion des plus petites campag^nes. Ces derniers, toujours plus onéreux — - 4 pour 100 au minimum, — forment ce qu'on appelle le pnpier « déplacé », c'est-à-dire non susceptible d^escompte à la Banque de France, parce qu'il est en dehors des 260 villes où existent des succursales, des bureaux auxiliaires, ou un simple rattachement. Les commissions sont en outre assez chères puisqu'il faut s'entendre pour le recouvrement avec des huissiers du cru, dont les conditions semblent léonines, sans toutefois enricbir beaucoup ces officiers ministériels. 11 en résulte qu'une société de crédit encaissera gratis, pour le compte de ses clients, une traite de 4 000 francs sur Paris, Bordeaux ou Marseille, tandis qu'elle leur fera payer i franc 25 cent, pour un effet de 30 francs sur Fontenay-aux-Roses.

La Banque de France, elle, est tenue de tout prendre à un prix uniforme sans distinction de signatures ni d'effets; et, si les gros lui rapportent, les petits lui coûtent. Présenter une traite de 15 francs aux Batignolles ou aux Buites-Chaumont est une mauvaise afl'aire. Ces coupures minuscules no sont pas un mythe : à Paris seulement, Tan dernier, la Banque a encaissé 26 000 elîets de 10 francs ou au-dessous et 931000 effets de H h 50 francs. Les établissements de crédit, trouvant

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précisément quo les frais, pour de pareil [lapier, ilépasscnt les bénéfices, repassent volontiers k la Banque ce qu'ils en ont, lors des échéances.

De plus le cours de l'escompte est capricieux; il saute en quelques semaines du simple au double. Si la Banque de France modifiait le sien douze fois par an — comme la Banque d'An{*lelerre qui, d'un mois à l'autre, en dSS'S, jjassnit de 2 et demi à 5, — le commerce ne manqut^rait pas de jeter les hauts cris. La fixité du taux est un mérite de notre grande institution nationale, contraire peul-ôtre à ses intérêts propres, mais à coup sûr avantag-euse au public. Attentive à la maintenir, elle sait, lorsque le chèque sur Londres menace de monter au gold point j autrement dit d'atteindre le niveau où Texport^lton de lor français en Angleterre deviendrait profitable, se défendre par des procédés qu'il n'y a pas lieu d'indiquer ici, mais qui fout honneur à son iriiJ^ériiosité.

Les dépôts à échéance fixe, mais peu éloignée, produisent un intérêt plus fort que celui des dépôts à vue; rétablissement de crédit doit donc leur faire rapporter davantage. Ayant ici quelques semaines ou quelques mois pour se libérer, il consent à ses emprunteurs un délai analogue, et place ces fonds en avances sur titres ou marchand ise?*. Celles-ci sont les moins importantes : les marchandises warrantées ne représentent que 12 millions de francs, contre 62 millions de prêts sur titres, au Comptoir

d'Escompte. La proportion entre la somme avancée et la valeur des articles servant de ^age — qu'il s'agisse de peaux, de sucres ou de fers — - varie suivant la stabilité de leur prix et la cherté plus ou moins grande du moment. Il va de soi que les chances de dépréciation sont moindres quand les cours sont bas. La plupart des établissements s'accordent à suivre à ce sujet le tarif établi par la Banque de France, Quoique d'ailleurs les sociétés de crédit accueillent indifféremment les fonds d'État, actions et obligations, français et étrangers, cotés ou non à la Bourse, les bilans réunis du Crédit lyonnais, du Comptoir d'Escompte et de la Société générale n'accusent ensemble, en fait d'avances sur valeurs mobilières, que 200 millions, tandis que la Banque de France, quoiqu'elle n'admette qu'une centaine de valeurs, exclusivement françaises, absorbe dans ce service une moyenne de 300 millions. Ici la Lutte était plus diflirije parce que, les valeurs sur lesquelles portent clie2 eux la plupart des emprunts étant moins solides, ou moins aisément négociables, la prudence oblige les établissements libres à se montrer moins laides, aussi bien sur le taux que sur la quotité des prêts. Le principe de la division des risques, qui règle la composition de leur portefeuille, doit présider également à celle de leurs avances. Elles éNilenl de se charger de trop gros paquets; elles recherchent la variété. Des influences puissantes les fo^

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cent-ellcs à se départir, même pour un court laps de temps, de leur réserve onlinaire, c'est avec une profonde répugnance que leurs cliefs conlracteront un en^^a^annent qu'ils jugent dangereux, t)iielque lucratif qu'il puisse être. Lors de l'avance d'une trentaine de millions faite au Panama vers 1888 par un groupe de grandes sociétés — avance dont la presse a maintes fois parlé <lepuis, — le directeur d'un des établissements syndiqués disait à ses collègues, en quittant lu salle où raflaire v<'nait de se conclure : « J'aurais mieux aimé métré cassé la jambe que d'avoir eu à donner cette signature-là. ■ Plus tard, par une singulière ironie des événements, quelques orateurs transformèrent en usure adroitement exécutée ce prêt que l'on n'avait pu arracheur aux intéressés qu'en faisant appel à leur patriotisme t

Si les établissements de crédit redoutent à un tel point les immobilisations de capitaux, « accrochés » dans une affaire non pas toujours mauvaise, mais par laquelle leurs ressources disponibles se trouvent paralysées durant de longues années, c'est que tous, sans exception, ont éprouvé de ce clief do grandes pertes. L'expérience qu'ils ont acquise leur a coûté cher; la première période de leur existence est semée de cuisants souvenirs.

L'exatnen ilc ce passé montre combien est faux cet axiome qui roule parmi le vulgaire que « l'argent va toujours à l'argent », et qu'il suflll d'en avoir beau-

MECAS'ISMI PE LA VIE MODCnHIt,

coup pour en gagner énormément. Si la vie privé© n'était pas murée, la mise à nu des péripéties auxf[oclles sont sujettes les spéculations des capitalistes serait instructive. L'on y verrait combien de fois les entreprises les plus sages, celles même dont lo public profite, ont donné de mécomptes à leur^ auteurs, quelque riches qu'ils puissent être. Le nombre est plus grand qu'on ne croit des t affaires » où tels grands banquiers, qui pensaient faire mer-« veille en y participant, ont englouti d'assez beaux deniers, bien que plusieurs industries aient g^ngné, en fin de compte, à leurs hardies tentatives. L'u d'eux a ainsi perdu successivement de fortes sommes dans Fétain, le cuivre, l'argent et 1« nickeL

Les exemples qu'il serait indiscret de demander aux fortunes particulières, l'histoire des établisse^ ments publics de crédit nous les fournit.

Leur doyen est le Comptoir d'Escompte. Lorsqu'éclata la révolution de 1848, ce fut, parmi les banquiers de Paris, un désarroi général, la suppression absolue de tout crédit. Les simples recouvrements devenaient cux-mômes impossibles. Les pétitions affluaient à l'Hôtel de Ville, siège du gouvernement provisoire, lui demandant de remédier à cette panique. Une intervention du même genre, en 1830, avait coûté à l'Ktat près de 30 millions: c'était un précédent peu encourageant. Un décret fut pourtant rendu, autorisant la création, dans les

LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT

principales villes, de comploirs descomple dont le capital serait formé : un tiers en argent par Ic3 associés souscripteurs; un tiers en obliij^ations par les villes; un tiers en bons du Trésor par l'Etat, Ces deux derniers tiers ne représentaient qu'une caution cvcntiiello, les ressources liquides devant être fournies par l'initiative privée. Le premier comptoir fut ainsi fondé à Paris, au capital de 20 millions de francs, dont 13 333 000 consistaient en une promesse de la Ville et de l'Etat de payer un jour cette somme, au cas oii les G (îG6 000 francs, effectivement versés par les actionnaires, viendraient à disparaître.

Aux heures difliciles du dél>ut il n'était d'ailleurs pas question de savoir si l'on perdrait ces 6 666 000 francs, mais d'abord si on les trouverait. Dans celte capitale où l'on remue des milliards, il fut impossible, en cette période troublée, de mettre la main sur six pauvres millions indispensables pour galvaniser le crédit en défaillance. El nujïc erudimini! M. Pinard, futur directeur de l'institution, frappait à toutes les portes, courant Paris dans un liacre, tout en avalant force laudanum pour pacifier une méchante indisposition d'entrailles qui l'aurait justement engagé à rester chez lui. On ne ]iarvint pas à réunir plus de 1587 000 francs; encore avait-il fallu, pour atteindre celte somme, le concours de la chambre des notaires et de plusieurs sociétés de bienfaisance,

LE Mt^CANISMl-; DE LA VIE MODEKNE

qui sans ).loule pensaicnl ne jamais revoir la bouscri[>lion qu'elles avaient aumônée.

l>45vant rinsuflisance de ce fonds de roulement, l'Élîil, qui venait de constiluer jiour l'onscmble de la France une dotation de 68 millions, dite « du petit commerce », avança un million en espèces, et les opéralions commencèrent. En douze jours, 30 000 effets à deux signatures, d'une valeur de 13 millions et demi, présentés par plus de 5 000 personnes, furent admis à l'escompte. Pour accroître leur capital social, les administrateurs du Comptoir levèrent des actionnaires comme le gouvernement levait des soldats. Par une sorte de conscription financière à laipjolle leurs clients durent se soumettre, une retenue de 3 pour 100 sur le montant de leurs effets était imposée auit négociants. Le produit de cette retenue leur était restitué sous forme d'actions.

Telle fut l'humide et laborieuse origine de ces institnlions de crédil, si embarrassées à l'heure présente par l'emploi de leurs richesses. Ou no les regardait au déhut (jue comme des rouages temporaires, destinés à disparaître quand le pays aurait recouvré son aplomb. Le décret qui servait d'acte de naissance au Comptoir ne lui accordait que trois ans de vie. Son existence, en 1850, fui prorogée de six ans, sur la demande des actionnaires, libres dés lors et alTranclus de l'enrôlenicol obligatoire, qui n'avait pas tardé à être supprimé.

LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT

Les actions pourlant irétaient pas encore intégralement souscrites; le dividende demeurait peu appétissant. Mais le gouvernomont avait augmenté ses avances, et les depuis à vue, auxquels on bonifiait un intérêt de 4 pour 100, se chiflraienl déjà par une dizaine de millions de francs.

La situation s'améliora peu à peu : dans les premiers mois qui suivirent la fondation, [ilus du tiers tlu capital s'était trouvé compromis par le non-paiement d'elTets en souffrance ; tandis qu'à la fin de 18521e total des elTets impayés depuis 4848 ne s'élevait plus qu'à 450 QOO francs, quoique le montant annuel du portefeuille fût passé de 100 à 300 millions. L'année suivante (1853) le Com[)t.oir se dégageait de la tutelle de TEtat et triplait aisément son capital. Depuis le jour où, émigrant de l'appartement du Palais-Royal qui lui avait servi de berceau, il alla s'installer, rue Bergère, dans cet hôtel Rougemont qu'il rebâtit et transforma par la suite, jusqu'à l'heure néfaste où il paya de sa vie un instant d'aberration de ses chefs, l'ancien Comptoir fournit une brillante carrière. Ni le succès d'établissements plus jeunes, ni la gravité de la faute commise, ne peuvent faire oublier à l'impartiale histoire les services rendus pendant quarante ans par celte maison, à qui la liquidation amiable a d'ailleurs permis de recouvrer la presque intégralité de son avoir.

Chacun sait ce que fut cette lamentable affaire

des cuivres. L'escomple était, à la fin de 1887, en diminution sensible. D'importants articles de marchandises tombés à des prix très bas ne provoquaient pas de demandes, tandis que les caisses de la rue Bergère contenaient, pour Paris seulement, près de 200 millions de dépôts et de comptes créditeurs dont il fallait tirer parti. A ce moment, la Société des métaux, en vue de se procurer une grosse quantité détains et de cuivres, dont les cours étaient avilis par une production exagérée, demanda l'appui lînancier du Comptoir et en obtint des avances sur les cuivres qu'elle achetait. L'opération, d'abord commerciale, ne tarda pas à dégénérer en pure spéculation. Pour consolider et accroître la hausse que ses premiers achats avaient déterminée, la Société des métaux imagina de régler la production des cuivres dans le monde entier, en traitant à cet elTet avec les principales mines. Le directeur du Comptoir eut la folie de garantir rexécutioa de ces contrats gigantesques.

Une fois pris dans l'engrenage oii ce fatal engagement l'avait jeté, rétablissement fut, jour \iàr jour, envahi par un afrtux inouï de cuivre, à mesure que ses espèces monnayées Tabandonnaient. Informé de cette périlleuse transmulalioû de métal, le conseil d'administration, qui Tuvait d'abord ignorée, n'osa pas courir le risque des pertes qu'eût entraînées une vente forcée des

LES ÉTABLISSEMENTS DE CBÉDIT 241

marchandises donl il était déjà détenteur. Pendant toute l'année 1888 les mines de cuivre, bénéficiant des marchés qu'elles avaient passés, augmentèrent sans cesse leur production tandis que la consommation, refusant de payer les prix excessifs demandés pour ce métal, se réduisait au minimum. Plusieurs combinaisons destinées à faciliter la résiliation des traités échouèrent. Les demandes d'argent de la Société des métaux au Comptoir devinrent plus pressantes, ses moyens d'y satisfaire moins aisés. Déjà de puissants clients mis en éveil — le gouvernement russe, entre autres, qui avait 20 millions de dépôts — redemandaient leurs fonds. Ce fut alors que M. D enfer t-Rochereau, écrasé sous le poids des responsabilités qu'il avait assumées, se dorma la mort.

Ce malheureux homme était directeur du Comptoir depuis sept ans, et y comptait vingt-six ans de services. Entré comme petit employé, mis en évidence par un hasard favorable — un rapport difficile, demandé à l'improviâtc dans les bureaux, et que seul il sut rédiger avec rapidité, — il était monté, de poste en poste, jusqu'à ce gouvernail qu'il n'avait pas su tenir. Longtemps en effet avant sa chute, l'ancien Comptoir s'enlîzait dans l'inaction, au point de vue des transactions professionnelk'S. Au lieu de compenser la baisse du taux de l'intérêt commercial par un mouvement plus rapide de ses capitaux, il demandait la plus

S48 LE MÉCANrSSIE DE LA VIï: MODEBNE

large part ilo ses bénétices aux opérations financières.

C'était l'ancienne école, l'ancien jeu : prêts Iticratifs à des Étals obérés, à des sociétés monionlanément frênées; participations à des alTaircs nouvelhîs dont on contribue à former le capital; émissions de titres que l'on prend « fermes » à un certain ]>rix, et que l'on classe dans mi clientMe, à ses risques cl périls, avec une majoration de cours... si possible. L'ensemble des spéculations absorbait une notable part de l'aclivité des sodétés de crédit.. Leur rôle d'intermédiaire eut sa raison d'être dans un moment oii l'épargne était sollicitée, au fur et à mesure de sa formation, par cent entreprises diverses : chemins de fer, travaux d'édilité, gaz, mines ou forges, tant en France qu'à l'étranger. Ces créations n'étaient pas toutes du meilleur aloi; il serait injuste pourtant d'accuser les établissemcnls de crédit d'avoir développé la fièvre de spéculation qui sévissait au commencement de l'Empire. En 1856, avant (ju'ils fussent entrés en scène^ le gouvernement, eflrayé du nombre et de l'importance des émissions nouvelles, s'appliquait aies restreindre. Mais la transformation de Toulillage industriel commençait à peine, et les traités libre-échangistes de 1860 allaient donner au commerce français une extension inouïe. Il passa en cinq ans de 3 à 6 milliards.

De cette époque (1863) date la foinhitîon prêsrjue simultanée de la Sotiété générale à Paris, du Crédit lyonnais à Lyon, et d'autres moins notables dont plusieurs ont disparu. Ces cadets ne firent aucun tort à leurs aînés : le Comptoir d'Escompte distribua, en iSGfi, 63 francs de dividende — plus de 12 pour 100 du capital. — « Les difficultés, disait, dans son rapport d'ouverture, le Conseil de la Société générale, résideront beaucoup plus dans la multiplicité que dans rinsuffisance des aiïaires proposées, pour le dévelopjjement du commerce et de l'industrie. » Le contraire aujourd'hui serait vrai, puisque, dé 4 milliards en 1889, le eliilTre des émissions est tombé à 2 milliards en 1891 et à 300 millions en 1893. Les établLssements de crédit sont-ils responsables de cette stagnation?

Ils ont été accusés par les uns d'avoir, pour toucher de gros courtages, patronné des entreprises peu viables et contribué ainsi à développer la méfiance de Tépargnc. D'autres les Iddmcnt au contraire d'oublier leur rôle d'éclaireurs de l'armée financière en montrant une timidité exagérée visà-vis des affaires qui n'ont pas fait leurs preuves. Cependant avec les emprunteurs considérés, devant qui toutes les bourses sont prêtes à s'ouvrir, les intermédiaires se trouvent travailler pour la gloire. A peine si on les gratifie d'un pourboire misérable, sous le nom de « commission de guichet » . La Yille de Paris, lors de son émission récente, leur allouait

2 francs par obli^utton qu'ils ont eux-mi'raes rétrocéilés presque eiiUèrement à leurs correspondanls de province, poussés par le souci qui les force, pour ne pas déchoir, à présenter un gros chifTre de souscription.

Une loi inéluctable associant le danger au bénéfice, les sociétés de crédit, lorsqu'elles fournissent de leur poche le capital d'une entreprise, diminuent l'aléa en se cédant les unes aux autres une portion de leur mise. Par ce système de placements à deux et trois degrés s^elTectuait, en faveur des propriétaires d'une seule action des nouvelles banques collectives, une démocratisation des tentatives vastes, lourdes et largement rémunératrices, parfois, qui demeuraient précédemment le monopole des financiers. Evolution identique à celle qu'a voulu favoriser la loi de 1893 sur les sociétés anonymes; d'où il résulte que, moyennant 25 francs prélevés sur leurs économies, un journalier ou une servante de ferme peuvent s'Intéresser directement h des exploitations industrielles dans lesquelles lelaheurd autres journaUers a pour but de leur produire des dividendes. Celle pulvérisation du capital n'enrichira pas, à vrai dire, tous ces actionnaires minuscules; mais n'y a-t-il pas avantage social à ce que le plus de gens possible, en s'ingéniant à grossir leur avoir, apprennent combien il est aisé de le perdre et difficile même de le conserver?

La Société générale, après une période de pros-

éÙÊ^

LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT 2S1

périté, durant laquelle sa collalioration au nouveau Paris de M. Haussman, au cabotage à vapeur sur les eûtes françaises, aux mines de fer de l'Aljjéne, aux cliemins de fer créés dans l'ancien et le nouveau monde, lui avait procuré un revenu moyen (le 11 pour 100, se vit, par l'insuccès de deux affaires seulement, privée de la majeure partie de ses ressources. Or ces affaires cxoliques, qui ont mérité la réprobation universelle parce qu'elles ont mal tourné, étaient habilement engagées. Participante, en 1870, de la Société des guanos, dans un achat fait à l'Etat péruvien de deux millions de tonnes de celte marchandise; peu après, concessionnaire d'un port au Gallao, la Société générale semblait alors effectuer des opérations assez bonnes pour que d'autres nations, jalouses de rinflucnce que la France allait prendre au Pérou, lui aient disputé la place. Lucratives au début, ces entreprises ne tardèrent pas à se gâter. Le tort de l'établissement fut, comme il arrive souvent, de s'y enfoncer davantage. Erreur banale! on ne peut s'empêcher d'envoyer un second million à la recherche du premier, et, si Ton apprend qu'ils sont tous deux malades, on laisse partir un troisième million pour sauver les deux autres. C'est ainsi, par succession d'eflorts, que des affaires mauvaises se relèvent et triomphent. C'est do la même façon du reste qu'elles empirent et s'effondrent.

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LK irftCANtSME DE LA VIE MODERNE

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limirabW

persévérance est une moins que ce ne soit une sotte chose; révénement seul en décide. Ceux qui se sont déroulés depuis vingt ans sur les bords de l'océan Pacifique n'ont été rien moins que favorables aux combinaisons pécuniaires qui s'y étaient fourvoyées. Ils n'ont pas été beaucoup plus heureux sur les bords de la Seîne, où se jeta du haut d'un pont, près de Saint-Germain, après avoir avalé une fiole de poison, l'un des principaux banquiers intéressés dans le guano, tombé en faillite à la suite de la guerre franco-allemande. La Société générale dut se charger ainsi des parts de plusieurs défaillants. Vinrent alors, dans l'Amérique du Sud, les prétentions exorbitantes du gouvernement, qu'elle ne put satisfaire, la brouille qui s'ensuivit, la vente à d'autres acheteurs par ce gouvernement d'un nouveau stock de guano, égal au précédent, qui vint lui faire concurrence sur les marchés; puis la faillite du Pérou, qui cessa de payer les intérêts de sa dette, l'émission du papier-monnaie et son cours forcé, qui porta le change à des hauteurs vertigineuses; enfin, et pour dernier coup, les révolutions éclatant à Lima et la République péruvienne en proie à une guerre civilaentre les divers candidats à la présidence.

Crédit lyonnais.

Un palais .de trente millions. — Henri Germain, lncarnati()n de la banque moderne. — Bazar à métaux précieux. — Déboires passagers. — Banque de Paris et des Pays-Bas. — Brassage des àlTaires sur le marché parisien. — Quatre millions de lettres par an. — L'or frappé d'ostracisme. — Anciennes foires d'argent. — Chèques; fraudes dont ils sont l'objet. — Un voleur ▼olé. — Absorbé par le journal. — Lettres de crédit circulaires. — Honnêteté d'appoint. — Valeurs contrefaites. — Chèques crosses. — Obstacles aux travestissements. — Un gendre héroïque.

Cependant et tandis que les mouvements de la Société générale étaient paralysés par l'émigration de ses capitaux, une nouvelle société surgissait, au centre de la vie parisienne, débordante ellemême d'activité. Elle se bâtissait sur le boulevard des Italiens un palais qui a coûté 30 millions quoiqu'il soit trop étroit encore et qu'il lui faille découper en tranches les maisons voisines. Conduit par un homme en qui s'incarnait le génie de la banque nouvelle, M. Henri Germain, son fondateur,

son président et, pour tout dire, son àme. le Crédit lyonnais s'emparait peu à j>eu du premier rang. Les ambitions de M. Germain sont-elles satisfaites? Qui pourrait le croire? Jeune dVspril et de cûr(>s, marcheur infatigable, quoiqu'il ait soixante-dix ans révolus il coiuple aussi peu les kilomètres à la chasse que les heures de travail dans son cabinet, pour l'examen de cette énorme comptabilité des 150 agences du Lyonnais, dont la situation, arrêtée chaque samedi soir, est mise sous ses yeux chaque mardi matin. Quoiqu'il gémisse sur le présent et sur l'avenir de la banque en général, a moins* rétribuée, dit-il, que la moyenne des industries, sujclle. à trop de périls, et susceptible de trop peu de bénéfices j», M. H. Germain, qui du reste est en partie l'auteur de celte révolution, est forcé de l'accentuer, tout au moins de la maintenir, puisque son rèvc est de voir Paris se subslituer à Londres dans le commerce d'argent du monde : or c'est seulement par l'appât de traitements meilleurs que le papier d'une place se peut attirer sur un autre.

Depuis le jour pourtant où le président du Crédit lyonnais, fjappé, d'une part, de la morgue des grandes banques, de l'autre des difficultés de loucher ses coupons et de placer son argent en dépôt, concevait l'idée d'un nouveau type : le bazar à métaux précieux, avec politesse dans les rapports et amplitude dans les proportions, jusqu'à la réalisation complète de ce plan dans ces bure.iux

LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT 235

actuels, où subsistent le moins de cloisons possible — « les cloisons servant uniquement aux employés pour lire leur journal », <lit M. Germain, — où tout le monde est sous la vue de tout le monde et sous l'œil du public, le Crédit lyonnais a connu de nombreuses vicissitudes.

Créé à Lyon au capital de 20 millions en 1863, porté à 60 millions en 1872, à 100 millions en 1879, à 200 millions en 1881, ses affaires et ses bénéfices avaient suivi une marche constamment ascendante, dont un seul chiflVe donne l'idée : en 1872, son mouvement g-énéral de caisse était un peu inférieur à 6 milliards par an; en 1880, il fut de 18 milliards et demi. Après le doublement de son capital, il possédait 80 millions de réserves. De ces 80 millions, qui figuraient au bilan de 1882, 40 millions ont été absorbés par une dépense de \ 0 millions pour les frais do création des agences et pour les immeubles, et par une perte d'environ 30 millions subie, entre 1882 et 1888, sur des entreprises diverses d'assurances, d'eaux, de gaz, de canaux, d'achats de terrains et de constructions urbaines, toutes solides et sérieusement étudiées, dans lesquelles le Crédit lyonnais s'était intéressé et qui n'avaient pas répondu à son attente.

Si je rappelle ici le souvenir de ces déboires depuis longtemps liquidés, c'est pour montrer combien a été éprouvé, par des fluctuations impossibles à prévoir, celui même de tous les établisse-

nicnts dont 1g succès rolen tissant provoque le plus de jalousies. Où M. Germain s'est montré vraiment novîUeiir, c'est en rompant le premier avec les traditions anciennes, non seulement des banquiers privés, mais aussi des sociétés de crédit, y compris la sienne, en matière de placements de capitaux immoltiles. Il faut que ce 'milliard dont il dispose, allègrement numié, passe et repasse sans cosse par menues parcelles; qu'il circule depuis le tronc central jusqu'aux branches les plus récemment poussées, comme la sève dans Farbre, ou le sang dans le système artériel. Grâce à cette fluidité des espèces, la maison pourrait, si elle voulait, liquider complètement en l'espace <Ie trois mois au plus. Tel est si bien l'idéal de la banque de dé[>ôls, que les établissements vivants s'enTorcent tous aujourd'hui de l'atteindre, et que, pour s'en être écartés, beaucoup ont péri, les uns empêtrés dans de louches spéculations, comme les Dépôts et Comptes courants, les autres égorgés par des adversaires auxquels ils avaient imprudemment donné prise, comme l'Union générale de M. Bon toux.

Le public a d'ailleurs intérêt à ce qu'aucune société ne domine isolément le marché, à ce qu'enifo les banques, comme entre les magasins ou les usines, il subsiste une concurrence. Il est bon que la Société {générale s'applique à défendre son ancien ran;;,', et que le nouveau Comptoir d'Escompte, auquel est échue la bonne fortune

rlenanl poui rare rncrite, M. Alexis Rostang;, lutte avec le Crédit lyonnais sur le terrain pacifique des effets de commerce.

Le patronage tles valeurs nouvelles, la participation à des entreprises de longue haleine, ne deviendront pas pour cela même le monopole de la banque individuelle. Il s'est aussi fondé, depuis trente ans, des associations de capitalistes qui, ne recevant point de dépôts des particuliers, se livrent en commun à ce genre d'opérations.

Le type le plus parfait en ce genre est la Banque de Paris et des Pays-Bas. Elle se constitua en i8T2 par la fusion de deux maisons-^ l'une parisienne, l'autre hollandaise. La première, dirig'ée sous l'Empire par MM. Cernuschi, Delahante et Joubert, sans guichets ni correspondants, ressemblait, par le chiffre élevé des actions émises à 25 OOQ francs, par le petit nombre de mains qui les détenaient, à une aristocratie de grosses fortunes plutôt qu'à un peuple de petits porteurs. Son influence dans les sphères gouvernementales lui permit d'obtenir du Crédit foncier, moyennant un intérêt de 2 pour 100, les sommes que cet étahli» sement recevait en dépôt et dont elle-même tirait aisément 8 pour 100 en ce temps-là. Quant à la Banque des Pays-Bas, originaire d'Amsterdam oil était son siège social, françasso par la nature de SCS opérations, elle avait pour chef un financier

accompli, M. H. Bambergcr, qui avait su créer, gpAce à ses succursales, des relations étendues en Belgrique et en Suisse. La nouvelle Banque de Paris et des Pays-Bas, disposant de 62 millions versés, divisi^s en i25 000 actions, a peu à peu, par l'union autour de sa table de conseil et dans son cânatde le plus intime do seigneurs d'un nombre respectable de gros lingots, distancé les maisons isolées de la haute banque, dont l'influence et la sphère d'action se sont amoindries.

Sur ce marché de Paris — oii viennent, commo à un rendei-vous convenu, se faire brasser les alTaires du globe; où l'on soupèse la rocetle kilo* métrique de voies ferrées dans l'Argentine, la tonne d'affrètement d'une ligne de steamers dans l'océan Indien, le rendement d'une mine dans l'Afrique australe; où l'on sonde les plaies métalliques di'S Etats rongés par le cancer du papier-monnaie, ot où l'on médicamente avec des toniques les crédits anémiés, — sur ce marché si vaste, la loi qui pousse les forces modernes au groupement agit avec une évidente autorité. Si Von excepte la maison Rothschild, qui conserve son autonomie, la plupart des banques privées subissent plus ou moins l'ascendant de quelques centres d'attraction comme la Banque de Paria. Le lien des participations unit de plus en plus ceux qui se livrent au commorc* de l'argent; de sorte qu'il se forme une espèce à'Omniutn des valeurs nouvelles, voisines ou éloi-

LES ÉTABLISSEVIENTS DE CRÉDIT

gnées, qui attôouera à la fois les gaina et les |iorles. Ce sera Tun dos résuUats de la tendance contemporaine do Tassociation, que cette banque a, pour sa part, contribué à développer et qui rend son histoire attachante.

L'agitation du capital dans les établissements de crédit est, comme on vient de le voir, incessante : le mouvement des caisses réunies du Crédit lyonnais, du Comptoir d'Escompte, de la Société générale et du Crédit industriel dépasse 55 milliards par an. Les relations avec la clientMe sont en rapport avec une pareille activité. A lui seul, le Crédit lyonnais expédie 4 millions de lettres par an, soit une moyenne de 13 000 correspondances par jour ouvrable.

Cette masse de paiements et d'encaissements ne correspond toutefois qu'à un assez petit déplacement de billets de {banque et surtout d'espèces d'or et d'argent. A la Banque de France, où les entrées et les sorties atteignent 54 milliards» dans les bureaux de Paris seulement, les billets bleus ne figurent dans le chiffre que pour 15 milliards et le métal jaune et blanc que pour un milliard. Cette proportion de 2 pour 100 est à peu près la même dans les sociétés privées. On se rappelle avec quelle mauvaise humeur l'or fut accueilli par le public lorsqu'en 1893 la Banque, ayant atteint la limite légale d'émission de ses billets, dut enbcluer les paiements en cette monnaie qui parut lourde et

260 LE MÉCANISME pt: LA VIE MODERNE

frH'oinbj'ante. Les <mvos du la rue de La Vrilliôre s'élaienl volonlairement vidées, en douze jours, de 14S millions en pièces de 20 francs. Ces pièces, aussitôt qu'âne loi eut permis aux billets de sortir en plus grand nombre, revinrent d'elles-mêmes en quelques semaines reprendre leur place dans les coiïres.

Nos pères, qui ne connaissaient pas les billets et qui n'avaient souvent que des monnaies défectueuses, dont le transport était onéreux et plein de hasards, prisaient fort les avantages de ces compensations de dettes et de créances que nous pra tiquons si couramment aujourd'hui. Ils avaient des foires d'argent temporaires, où les négociants venaient acheter et vendre du papier de commerce. Tels étaient, tous les trimestres, les * paiements de Lyon ». « Il s'y échange, dit un document oflîciel de la première moitié du xvii" siècle, 12 ou 15 millions de livres » — c'était quelque chose alors, — « sans qu'il s'en voie plus de 6 ou 8000 en argent comptant. » L'or voyage encore de par le monde et les établissements de crédit en reçoivent ou en expédient des colis appréciables ; témoin les 50 barils envoyés à l'un d'eux, ce printemps, de New- York, contenant ensemble 12 500000 francs dont quarante-neuf seulement arrivèrent d'abord à destination, le cinquantième ayant été dérobé en route et caché sous un tas de charbon. Mais le plus souvent les sommes portées aux écritures

LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT

sont représentées par des effets ou par des chèques.

L'usagée de ces derniers, importé d'Angleterre, se répandant de plus en plus, la grande banque arrive à remplir, pour de très modestes citoyens, lo rôle d'un intendant vis-à-vis de son maitre. C'est un serviteur collectif. Elle gère des milliers de fortunes mobilières. Moyennant une rétribution minime, elle garde les valeurs, encaisse les coupons, paie les dépenses de chacun- Le nombre est de plus en plus grand des personnes qui, ne gardant chez elles que peu ou point d'argent, n'ont pas à redouter les larcins.

Quant aux sociétés de crédit, devenues le point de mire de fraudes innombrables, elles se tiennent sur leurs gardes, ce qui ne les empêche pas d'être parfois victimes d'habiles chevaliers d'industrie. L'un d'eux va demander un chèque de peu d'importance sur telle ou telle ville, en verse le montant et, une fois en possession du « document », lave au moyen d'agents chimiques la somme portée en lettres et en chiffres, qu'il remplace par une autre, très supérieure. Comme les petits chèques, afin de faciliter la rapidité des relations, ne sont généralement pas avisés, le banquier sur lequel celui-là a été fourni n'en a pas été informé ; mais, se voyant en face de signatures authentiques, il n'hésite pas à en effectuer le paiement, surtout si le porteur a de l'audace et ne se laisse pas démonter. Un novice

LE MéCANIBMR t)Ë LA VIË MODERnE

du métier, ayant pris et payé à Gônes un chèque de 1800 francs sur une banque de Marseille, le pré* sente k cette dernière, après avoir très adroitement changé les 1800 frant^s en 18 0Û0. Tandis qu'immobile devant le guichet il attend son argent, le contrôleur, d'ailleurs sans méfiance, demande à haute voix une explication au caissier. Le faussaire, se croyant découvert, tourne les talons, ouvre la porte et prend la fuite. Ce fut un voleur volé : il perdit les 1800 francs qu'il avait déposés à Gênes, car il ne ro parut jamais.

Dans les sociétés de crédit, les chèques, avant d'être payés, sont soumis à un contrôleur qui vérifie les avis, les signatures et la provision. Ayant remarqué que le chèque, dûment visé, était après ces constatations rendu au bénéficiaire, certains escrocs, après l'avoir mis en poche, allaient chez eux en majorer la valeur par les procédés indiqués plus haut, puis revenaient le toucher à la caisse. Le Crédit industriel et commercial fut ainsi dépouillé de plusieurs centaines de mille franc» par l'adresse d'un seul filou. Une fraude du même genre fut commise à Londres pour un chèque de 48 livres sterling, délivré par la Société générale et payable à la banque Glyn, Mills and C. Ce chèque fut transformé en 4800 livres (120 000 francs) avec un savoir-faire exceptionnel : le chiffre originel de i8 livres, non seulement indiqué à l'encre, mais aussi découpé à jour dans le papier par un procédé

LES ÉTARLISSEMENTS DE CRÉDIT -263

de perforation bien connu, avait disparu. Les faussaires, ayant enlevé le coin perforé du chèque, l'avaient remplacé par un morceau de papier adapté avec une telle perfection qu'il était impossible de le disUnguer à l'œil nu.

Pour prévenir les majorations après visa on délivre maintenant un numéro ou un ticket, contre le dépôt au contrôle du chèque, qui est transmis directement à la caisse par l'employé chargé d'y apposer sa grifîo. Dans les maisons où ces divers services sont assez éloignés les uns des autres, de petits chemins de fer ou tubes à air transportent les chèques des mains du contrôleur dans celles du payeur.

La formalité récente du ticket a pour but d'empôcher une autre friponnerie d'une autlace extraordinaire. Lorsque le caissier appelait naguère par leurs noms les bénéficiaires des chèques, et se contentait, avant de leur en verser le montant, de leur faire énoncer à haute voix le chiffre auquel ils avaient droit, Certains malandrins, rôdant autour des guichets, parvenaient à lire le nom et la somme inscrite sur le chèque, généralement déplié au moment de sa présentation par le titulaire. Si ce dernier se laissait aller, en attendant son tour, à quelque distraction, s'il causait avec un voisin ou s'absorbait dans la lecture d'un journal, le filou, qui le guettait, s'avançait tranquillement à sa place, faisait connaître le chiffre qui

lui était dû et touchait l'argent à sa barbe. Plus tard, quand, impatienté de la longueur de l'attentp, le propriétaire du chèque en réclamait le paiement au caissier, le voleur était déjà loin. Pour éviter ces escroqueries, et bien d'autres, les établissements de crédit entretiennent une police secrète, recrutée souvent parmi les agents supérieurs de la sûreté, et chargée spécialement de surveiller les allures des personnes qui séjournent dans les halls.

Les a lettres de crédit circulaires » sont aussi un sujet où s exerce l'imag^ination des coquins. En possession d'une lettre de ce genre d'un montant déterminé, l'un d*cux remarqua que les banquiers chez lesquels il était accrédité, au lieu de porter le chiffre des acomptes payés sur le dos de la lettre, Tavaient inscrit sur la double feuille demeurée blanche. Après avoir épuisé son crédit, 0 déchira la page ainsi annotée et se présenta dans une autre banque avec l'unique page restante, dont le verso était vierge. La somme, très importante, fut payée et donna lieu à un procès demeuré célèbre dans la jurisprudence flnancière.

D'autres professionnels d'outre -Manche ont poussé plus loin le rafiînemenl : ils ont envoyé, sur du papier à lettres authentique de banques anglaises, qu'ils s'étaient procuré, avis à des maisons continentales de la délivrance de lettres de crédit à leur nom. Vingt-quatre heures après, juste à temps pour que le banquier visé n'ait pu recevoir

^ES ETABLISSEMENTS DE CREDIT 26b

de réponse «rAngleterre, le faussaire lui rendait visite, et, pour mieux capter sa confiance, ne touchait qu une partie de la somme à laquelle il semblait avoir droit.

Cette discrétion dans le vol n'est pas très rare. Une banque avait envoyé de Paris à Odessa des billets russes. A Tarrivée du pli chargé, le destinataire télégraphia que le chiffre indiqué ne s'y trouvait pas, mais que, en revanche, il renfermait des coupures autrichiennes et roumaines. Très intrigué, l'expéditeur se fit retourner l'enveloppe et son contenu pour Texaminer. Il reconnut qu'après avoir coupé le cachet à la cire, le voleur s'était approprié une partie des roubles et les avait remplacés par une menue monnaie fiduciaire d'autres pays. Honnêteté d'appoint, billon de scrupules... Je ne parle ni des traites fausses, ni des valeurs contrefaites, encore assez fréquentes : on découvrit il y a peu de temps l'existence tic nombreux titres imités de la dette extérieure espagnole sur lesquels certains établissements avaient consenti des prêts ou eflectué des négociations.

En attendant que l'on ait organisé, pour les fortes sommes, l'usage des chèques « crosses », dont rencaissement ne peut être fait que par des banquiers, les soins nouveaux apportés au papier, à la gravure confiée à des ateliers spéciaux, ont pour but de rendre les travestissemenfs des chèques très difficiles. La teinte jaune, rose ou bleue qui

les recouvro, n'est autre chose que le nom do la

société de crédit dont ils émanent, répété à l'in- Iini en lellres minusculoe et iiniirimé si légcrcinenl que Teacre de la plume dissout la couleur. Un lavnge ou un grattage devient ainsi presque impossilile. De plu», la place où la aoinmo doit être inscrite en chiflVes est disposée de telle sorte que le moindre agent chimique la détériore d'une manière très visihle. Enfin les banques usent d'un gaufratço ou d'un piquetage qui rend fort malaisées les modifications frauduleuses. Pour les lettres de crédit l'on a adopté, soit dans la pâte du papier, soit dans la partie imprimée, certains signes conventionnels que le faussaire ne peut découvrir.

Préposé à la conduite d'une armée de millions qu'il doit sans cesse tenir en haleine» et à laquelle il faut faire suer un dividende, le directeur d'un établissement de crédit, obligé d'éventer chaque jour les ruses nouvelles dont ses capitaux pourraient être victimes, est porté, semble-f-il, à voir l'espèce humaine par ses pires côtés. C'est du moins l'opinion que j'exprimais à l'un d'entre eux, après avoir égrené la litanie des choses vilaines cl douloureuses qui lui passaient sous les yeux : politiciens battant monnaie avec leur signature, négociants lançant des traites fictives, importateurs produisant de faux connaissements, warrants à double et triple exemplaire, servant à escroquer des prêts à trois ou quatre maisons.

Les établissements de cbêdit

t n est vrai» me répondit-il; cependant j'ai vu dans mon métier des actes d'une délicatesse bien touchante. Laissez-moi vous citer le auivant : Un officier de marine, qui avait donné sa démission pour fonder une entreprise commerciale, fut forcé, au bout de quelques années, de suspendre ses paiements. 11 demeurait redevable à notre maison d'une somme assez ronde et, quoiqu'il se refusât à rembourser même un léguer acompte, je ne pus me résoudre à faire prononcer la faillite de cet homme dont le passé était irréprochable. J'en étais là, quand j'appris que mon débiteur, après avoir définitivement abandonné les affaires, venait d'être appelé à un poste officiel et suffisamment lucratif. Je lui demandai alors de prélever sur son traitement, pour l'extinction de notre créance, une somme modeste qui témoignât de sa bonne volonté. 11 m'écrivit, sur un Ion furieux, que je voulais le déshonorer, que, si j'insistais, il jetterait à la rivière sa croix de la Légion d'honneur et s'y jetterait après elle. Indisposé par une réplique si disproportionnée avec ma modération, je me disposais à faire procéder à une saisie de ses appointements, lorsque je reçus la visite d'un petit homme à la physionomie triste, malingre et décidée, qui me dit se présenter pour l'affaire de M. X.,, (c'était le nom du personnage récalcitrant). « Je viens, dit-il, vous offrir de payer la somme, je vous demande seulement un peu de temps. — Mais à quel titre inter venez-vous î

lui dis-Je, subitement impressionné par son attitude. — Je suis le gendre de M. X... — Alors c'est par affection pour lui que vous assumez cette charge? — Non, monsieur, je n'ai jamais eu qu'à nie plaindre de M. X... — Ah! je comprends, c'est pour votre femme et vos enfants? Et mon intérôt g^randissait, devant ce visage contracté par une sorte d'anxiété pudique. — Non, me fut-il répondu très doucement, je n'ai pas d'enfants et ma femme est morte. — Mais quel mobile vous fait donc agir? — 0ht monsieur, c'est très simple : j'ai aimé la fille de M. X... pendant dix ans. J'étais alors un pauvre pliarmacîen, et M. X.., considérait ma demande comme inconvenante, eu égard à sa position personnelle. Quand il a été ruiné, j'ai pensé que je pourrais obtenir celle que j'aimais. Je l'ai eue en effet, pendant un an^ et elle est morte. C'est pour elle et en son unique souvenir que je veux payer les dettes de son père. » Il y avait tant de grandeur dans le naturel avec lequel tout cela fut dit, que j'en fus ému profondément. Inutile d'ajouter que j'acceptai les conditions offertes par mon interlocuteur, qui furent ponctuellement exécutées. »

Le financier dont je tiens ce récit m'a conté d'autres épisodes de dévouement remarquable, que le cadre de celte étude ne me permet pas d'y rapporter, et qui montrent que l'argent ne dessèche )as toujours le cœur.

Boîte à milliards. — Agences de province.

Sous le plancher de verre, — Deux mille modèles d'imprimés.

— Rivière de la Grange-Balelière. — Un lac au qualriéme éLa^c.

— ColTres- forts en location, — » Serre • des litres. — Dtilacliemenl des coupons. — Service des renseignements flnancierâ. — Dossiers conlldenlielH. — Agences des déparlements. — Type de directeur. — Disparition des petits banquiers de province; ses causes. — Le Lyonnais en Europe. — Le Comptoir d'Escompte en Chine. — Poursuite sur mer. — Les débiteurs de Mada^ gascar. — Traites documentées d*AuBtralie. — .^ppointemeuta des employés des deui sexes. — Influence de ta situation aociftle,

— Frais et bénéfices des grandes banques.

Toutes les pertes des établissements de crédit ne sont pas le résultat de fraudes coupables. Dans un pareil mouvement de papier, il se produit forcément quelques erreurs : un nom est pris pour un autre, un ordre de bourse est mal interprété, un litre peut être délivré par mégarde à un client auquel il n'appartient pas. Pour se rendre compte de la diversité des services qui gîtent côte à côte en ces temples de la richesse mobilière, il suffit de

pîircourir le plus récemment édifié, celui du Crédit lyonnais.

Sous le plancher de verre de ces halls où la foule, à certaines heures, entre et sort à flots si pressés qu'ils semblent un prolongement du trottoir, dorment deux étages de sous-sols silencieux et vides; point inutiles cependant. Là se trouve l'iuiprimerie de la société, où les 2000 modèles de papier à lettres, cartes, enveloppes, fiches, bordereaux, chemises, tableaux et prospectus nécessaires au fonctionnement quotidien des bureaux de Paris et de province sont confectionnés par une vingtaine d'ouvriers. Plus loin une machine de 160 chevaux produit l'électricité, et actionne les pompes qui fournissent chaque jour : d'abord les 100 mètres cubes deau dont la maison a besoin pour se débarbouiller, puis 100 autres mètres cubes pour faire mouvoir les ascenseurs et les monte-charges. Cette eau, tirée d'un puits de HO mètres de profondeur, qu'tiliuiente la rivière souterraine de la Grange- Batelière, ne viendra-t-elle pas à manquer un jour? Sollicité par les pompes voisines de l'Opéra, du Grand-Ilôtel, des secteurs électriques du Palais- Royal et de Montmartre, par d^autres encore, le cours d'eau menace de tarir. Son niveau, depuis dix ans, a baissé de 8 mètres. Sa présence a, dit-on, gêné nos pères pour bâtir; son absence ne sérail pas moins gênante pour nos neveux,

La question de l'eau ou, pour mieux dire, la

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question du feu, les précautions contre l'incentlic, sont de tout premier ordre pour une boîte à milliards comme celle-ci, bien que ses constructeurs se soient appliqués à la rendre presque incombustible, et qu'il y soit exercé une surveillance diurne et nocturne. Ici l'eau est accumulée partout en grandes masses, prête à Jaillir à la première alerte des 53 cuves du sous-sol, ou à se précipiter en torrents, du haut des combles dans lesquels sont rangés en enfilade des récipients, toujours pleins, d'une contenance de 400 000 litres : un lac au quatrième étage. Aux angles du plafond, dans les salies basses où s'alignent les coffres-forts loués au public, par fragments grands ou petits, l'on aperçoit de larges trous béants par où l'inondation d'en haut viendrait noyer ces caves. Elle garantirait les richesses inconnues que renferment les compartiments privés, les espèces, valeurs, bijoux, papiers de famille, contrats ou titres de propriété, tout ce que cachait et enfouissait l'homme d'autrefois : — le châtelain dans son donjon ; le bourgeois à même le mur, derrière son lit; le paysan dans la terre, au pied d'un arbre de la forêt, — tout ce dont l'homme d'aujourd'hui trouve plus commode et plus sûr de confier la garde à un organisme spécial et collectif. L'institution des coffres-forts est une de celles qui ont réussi le plus vite : le Comptoir d'Escompte, quoiqu'il agrandisse chaque année les locaux qui leur sont consacrés, suffit avec peine

aux tlfttiandes; le Crédit lyonnais, qui n'avait il y a dix ans que 400 locataires, en a présentement

Dans le même sous-sol, mais séparés par une succession de grilles qui ne s'entr'cuvrenl que pour un petit nombre d'employés, sont les serres de la conservation des litres. Au lieu de loger leurs valeurs dans un des coffres dont ils ont la clef, beaucoup de gens se débarrassent de tous soucis en remettant ces valeurs elle-mêmes à rétablissement, qui détache et encaisse les coupons. Grâce à ce procédé, le propriétaire d'un portefeuille, prudemment morcelé, n'est plus tenu de consacrer des heures nombreuses à toucher des sommes minimes, devant des guichets multiples, à des échéances variées. Cette besogne de classement et de manipulation des titres est remplie presque exclusivement par des femmes. Elles s'en tirent de manière à confondre les détracteurs du travail de leur sexe, puisque les titres en dépôt, dont la valeur est de 2 milliards et demi environ, sont au nombre de 1 millions, et qulls se composent de 3000 sortes de fonds d*Etat , actions , parts ou obligations diverses, appartenant à plus de 85 000 clients.

Au rez-de-chaussée, au premier étage, sont installés des bureaux connus du public. Ce qui Test moins, c'est une succession de vastes pièces, sises en haut du grand escalier de pierre, et atleclées aux archives; non pas aux archives de l'établisse-

LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT

ment — celles-là sont installées à Monirouge, dans un immeuble bâti tout exprès, où se concentrent la coiTespondance et la comptabilité des dix dernières années, — mais aux arcliives, ou mieux aux « études », comme on les nomme, financières, industrielles et commerciales du monde entier. Dans ces bureaux, création originale de M. Germain, toute association de capitaux a son dossier comme, à la préfecture de police, tout particulier notable a le sien. Les employé» sont répartis en quatre sections : l'industrie est du ressort de la première. Elle doit collectionner tous les documents, recueillir tous les rapports, et se procurer autant que possible des renseignements confidi-ntiels sur les origines et Tétat [iréscnt de toutes les compagnies de mines, de gaz, d'électricité, de navigation ou de tramways, en France et à l'étranger. La seconde section fait de même pour les banques : la connaissance de leur situation exacte est des plus utiles à une société de crédit. La troisième s'occupe des chemins de fer ; la quatrième, des fonds nationaux et municipaux des divers pays. Une bibliollièque de périodiques spéciaux, méticuleusemcnt ordonnée, complète cette organisation, grâce à laquelle de jour à jour, presque d'heure à heure, le conseil est éclairé sur la conduite à tenir. Pour contrôler les milliers de renseignements lentement accumulés ainsi depuis un quart de siècle, rétablissement de crédit se sert de ses

mécahisme de la vie modsrkf,. IS

agences» rouages précieux d'où vient une grandâ part de sa force. A eux trois, le Crédit lyonnais, le Comptoir d'Escompte et la Société générale possèdent 10 bureaux de quartier dans Paris ou la banlieue, 260 agences en France et 30 succursales à l'étranger. Les banques du nouveau type ont cora pris que le moyen le plus efficace, pour réussir et se répandre, était d'aller chercher le client et, par les facilités oITertes, de forcer dans leurs derniers retranchements l'insouciance et la routine. A la Générale revient rhonneur de cette initiative, qu& ses rivaux ont suivie ou perfectionnée. Ces créalions ont été très onéreuses, parce qu'il faut plusieurs années pour que les recettes dépassent les frais d'exploitation. Encore est-il des agences qui ne rapportent presque rien ou qui même travaillent à perte, si l'on ne tient pas compte de leur recouyrement gratuit des effets dont elles sont chargées par la métropole. Celles-là remplissent un peu 1© rôle des second et troisième réseaux de nos chemins de fer, qui font gagner de Fargcnt aux grandes lignes en leur amenant du trafic, et qui, considérés isolément, ressortent en déficit.

Le capital nécessaire à une agence de province en marche normale es! peu important : 6 à 7 pour 100 du montant des dépôts à vue et des comptes créditeurs lui suffisent. La difficulté c'est d'avoir un bon directeur; tout le succès dépend de lui. H doit Ctre prudent et sévère pour l'escompte du

LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT

papier, actif et insinuant pour la formation do lu clientèle. S'il e'a que les prcmièiTS qualités, il no fait pas d'arfaires; s'il n'a que les secondt-s, il en fait, mais il perd de l'argent. Plusieurs fois, depuis trente ans, il a été question de l'union des banquiers des départementSj en une agence centrale fondée à Paris à leur usag'e. C'est l'évolution inverse qui s'opère : loin d'envahir la capitale, la province est envahie par elle.

Une gravure humoristique de l'époque du Directoire représente le départ du député remplacé, fi^ros et g:ras; l'arrivée du remplaçant sec et maigre. Bataille dos maigres et des gras, mollesse et quiétude des satisfaits, énergie et labeur des ambitieux, n'est-ce pas la loi constante du progrès, do la vie du mondel! L'agent du Crédit lyonnais, fraîchement débarqué, et rêvant la fortune, a fait le tour de la ville pendant que l'ancien financier local demeure immobile en ses bureaux. De façon ou d'autre, soit qu'ils vendent leur maison au Comptoir d'Escompte, qui en a acquis plusieurs, soit que simplement ils liquident, les banquiers de chefslieux sont en train de disparaître.

Il en est qui méritent d'être regrettés. Ils ont droit à un souvenir reconnaissant, ces prêteurs héréditaires etrcs|K:'ctables, pères des commerçants du cru, les aidant volontiers de leurs conseils, les tirant au besoin d'un mauvais pas, lançant et commanditant des jeunes gens capables et sans res-

sources. C'est une pièce de l'ancien mécanisme social qui se renouvelle et se transforme en un mécanisme plus dur, plus banal et plus parfait. Le vice de ces maisons patriarcales et chancelante» était de majorer inconsciemment le taux de lin térêt. Elles achetaient l'argent des dépôts jusqu'à 6 pour 100 et le vendaient 10 à 12 pour 100 à l'épicier, au marchand de tissus ou de meubles. Le crédit obtenu à ce prix soutient aujourd'hui le commerçant qui y recourt, comme la corde soutient le pendu. Les bénéfices généraux du nég^oce de détail ne permettent plus de payer de pareils taux, sans aller à la faillite par une route semée de fleurs. Or le plus clair des gains du petit banquier n'avait pas d'autre source. J'ai sous les yeux le résumé sincère des opérations de Fun d'eux. Son bénéfice annuel s'élève à 19 500 francs, ainsi répartis : escompte de papier essentiellement commercial, 4000 francs; coupons, ordres de bourses et profils divers, 2O0O francs; agio de papier de crédit, 13 500 francs. Ce papier-là n'est pas autre chose qu'une série d'emprunts déguisés, à des conditions qui semblent maintenant usuraires.

Les agences établies à l'étranger par les diverses sociétés ne sont pas seulement une opération écono miquo, elles ont le caractère et les résultats d'une entreprise presque nationale. Le champ étant plus vaste, la concurrence qu'elles s'y font est moins grande. Au Comptoir d'Escompte appartienneut

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les relations avec les pays lointains et les colonies frain;aisos; au Crédit lyonnais l'Europe, l'Egypte et l'Algérie. Pendant vingt-cinq ans, la banque officielle d'Alger a mainlemi pour rcscoinpte le taux de (> pour 100; à Farrivée du Crédit lyonnais l'intérêt est tombé brusquement à 4 pour 100. En Russie, le bilan réuni des trois succursales que ce dernier établissement possède à Pétersboiirg, Moscou et Odessa, s'élève à 62 millions de francs. Les capitaux sont en majorité français, puisque la maison centrale est créancière de ses agences russes d'une somme de 40 millions.

Toutes les agences nouvelles travaillent ainsi, pendant la première période de leur développement, avec l'argent de la métropole; peu à peu elles se suflisent et se contentent de son appui moral. C'est le cas par exemple de l'agence de Madrid, devenue aujourd'hui la plus forte banque privée de la Péninsule^ qui donne chaque année aux actionnaires du Lyonnais 3 à 40O0QO francs de bénéfices nets. Depuis sa fondation, il y a dix-huit ans, jusqu'à la mise en vigueur des nouveaux tarifs de douanes, celte agence avait contribué à accroître le mouvement commercial hispano-français. Elle a développé aussi le crédit en Espagne, où il n'existe pas de marché libre do l'escompte, et où les banquiers auraient cru naguère s'amoindrir dans l'opinion en pratiquant le réescompte de leurs effets à la Banque d'Etat; comme s'il n'était pas

aussi normal, pour une banque, d'emprunter el Je pr<ller, que de respirer et d'aspirer pour le corps humain. Soutenue d'abord par les fonds parisiens, elle vole à [irésont de ses propres ailes, appuyée d'une part sur la Banque d'Espagne, qo'unit à elle le souvenir de services rendus par rélaldisseraent du boulevard des Italiens, d'autre part sur des dépôts locaux d'environ 1 millions de pesetas. Elle est si sagement conduite que, sur un mouvement annuel de caisse d'environ 800 millions, ses perles, par suite d'effets impayés, ne dépassent pas une douzaine de raille francs.

Dans les pays d'outre-mer, l'action de l'établissement de crédit est d'une portée plus haute encore. Il est, dans l'ordre matériel, le propag^ateur de l'influence française, que le missionnaire développe dans l'ordre moral. Sur ces confins de la cîvilisaen ces terres toutes neuves où nous avons

non,

tant (l'inlérèts à protéger, tant de territoires à faire fructifier, l'ancien Comptoir d'Escompte avait jeté les fondements de postes avancés, que le directeur du Comptoir actuel, M. Roslang, servi par sa propre expérience, a su fortifier et accroître.

On ne connaissait jadis, dans tout l'Extrônie- Orient, d'autre étalon international que la livre sterling. Le Comptoir a permis de tirer sur Paris et a diminué l'usanee, le délai, des traites sur rEuro[>c. Seule maison française établie en Chine, il fait à Shanghaï des opérations sur les soies desti-

LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT

i/ics à Lyon et (>o.ss<>t]e à Han-Kou, pendant la saison du thé, la clientèle presque exclusive des grands exportateurs russes. Nos relations avec les indigènes, qui s'étendent sans cesse par le trafic, exigent de gros capitaux, beaucoup de finesse — très avisés, les Chinois cherchent à profiter des rivalités politiques entre Occidentaux pour les induire à traiter des affaires à perle, — et souvent une bonne dose d'énergie. M. Youillemont, directeur de l'agence de Shanghaï, victime d'un vol concerté entre son caissier et son comptalde, deux nafifs^ n'hésite pas h fréter un vapeur pour courir après les coupables, qui s'étaient sauvés dans une grande barque. 11 les rejoint en pleine mer, et, lorsqu'il aborde leur bateau, il aperçoit, gisant au fond, à côté de son coffre, les corps des deux fugitifs, qui, désespérés, venaient de se donner la mort.

Il n'est pas mauvais, dans ces régions. Je faire ainsi sa police soi-même. A Madagascar, le seul moyen efficace pour obtenir le paiement d'un mauvais débiteur est de l'enfermer chez soi et de le priver de nourriture. L'histoire des agences du Comptoir d'Escompte à Tananarive et à Tamatave, chargées depuis 1886 d'encaisser les intérêts de l'emprunt de 15 millions fait parle gouvernement malgache, c*est l'histoire même de nos rapports avec, les Hovas durant les huit dernières années.

Ihaque lettre des directeurs de ces agences, adressée

au siège social de Paris, apportait le récit de quelque nouveau tour joué par ce premier ministre, qui no recula devant aucune audace, y compris celle d'épouser successivement trois reines — dont les deux dernières à la fleur de l'âge, — quoiqu'il eût lui-même soixante-cinq ans. Un négociant du pays, jouissant d'une fortune considérable, jugea l'an dernier avantageux Je faire banqueroute. Des fonctionnaires malgaches se mirent à son service et l'aidèrent à soustraire à ses créanciers la totalité de son actif; Le premier ministre, pressé par notre résident général et sur les plaintes réitérées des agents du Comptoir, consentit enfin à ordonner une enquête... et en chargea précisément les fonctionnaires complices du voleur! On apprendra sans étonnement que l'enquête n'aboutit pas *.

Dépareilles mésaventures ne sont pas à redouter là où existe un pouvoir régulier; mais les agences de Bombay et de Calcutta ont à lutter contre les fluctuations de cours du métal argent, contre le papier véreux dont les Parsis excellent h se défaire. Si les créations faites par le Comptoir à Melbourne et à Sy<lney nous ont facilité le commerce direct des laines et des suifs avec l'Australie, sil'escorapte' des traites documentées à destination de nos manufactures de Roubaix et de Reims y procure d'asse? bons bénéfices, les risques aussi sont considérables.

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