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déplacent. Marchands et bourgeois, enfermés dans leurs murailles, étaient condamnés à s'acheter exclusivement les uns aux autres ce dont ils avaient besoin; peut-être le commerce indigène eût-il pu, par une coalition.facile, établir les prix de vente à sa guise pour la clientèle locale, si un élément
tranger ne fût venu, à intervalles prévus, arlii-
er la valeur des marchandises.
Celte concurrence exotique, régulatrice des prix, qui remplissait, dans les simples chefs-lieux de sénéchaussée comme dans les centres populeux* l'ofllce de la quatrième page des journaux et des catalogues de nos grands magasins actuels, élait celle des foires franches, bazars ambulants d'une
opulalion immobile. Paris lui-même, quoique le commerce normal y fût plus mouvementé qu'ailleurs, avait ses deux grandes foires. Tune à Saint- Denis, le LandU annuel — où les filous des quatre coins du royaume se donnaient rendez-vous, à la suite des marchands et des acheteurs; — Tautre en plein faubourg Saint-Germain, près de Téglise Saint'Sulpice, au coeur de la capitale. Celle-ci n'était pas seulement une occasion de fêtes, de « Lraveries », de cadeaux aux dames — Louis XIII donnait à la reine 4 000 écus (70 000 francs actuels) pour sa foire, — mais aussi le siège de négociations fort actives, une exhibition de marchandises analogue aux « expositions » trimestrielles de nos magasins contemporains. Là les manufacturiers de
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toute la France, les « ouvriers », comme on disait alors, vendient en personne débiter leurs produits.
Les foires ne jouirent pas toutes du même degré de Yog"ue, et le succès de celles qui réussirent ne fut pas éternel. Celles de CliampHg-ne, fameuses au xui' siècle, lorsque chaque fabricant du Midi y avait son entrepôt spécial, étaient tombées cent ans après au quart de leur importance, si l'on en juge par les taxes perçues sur les marchands. Taxes léi^èrea toujours — une vingtaine de francs d'aujourd'hui pour le loyer d'une boutique à Saint- Denis, sous Henri ÏII; — le profit venait du grand nombre des vendeurs. A la foire de Bcaucaire, au temps de Richelieu, il y avait pour 6 millions d6 francs actuels de marchandises. Loin d'imposer un surcroît de charges à ces marchands exceptionnels qui venaient rivaliser avec le commerçant ihi cru, on les favorisait; leurs pacotilles étaient exemptées des droits de douanes et d'octrois, à l'entrée et à la sortie. Tous losrèprlementsse relâchaient, toutes les barrières s'abaissaient pour faciliter les transactions; la procédure et la paperasserie étaient muselées. Une légende — je veux croire que ce n*est qu'une lép:en(le — voulait qu'à Bordeaux, durant les quinze jours des foires qui se tenaient au printemps et à l'automne, le cours habituel des lois fût suspendu. Loa pères avaient, dit-on, droit de vie et de mort sur les enfauls, et les maris sur
LES MAGASINS DE NOUVEAUTÉS 7
leurs femmes, et n'encouraient aucune peine s'ils en usaient, pourvu qu'ils jurassent solennellement « avoir obéi à un mouvement regrettable de colùre ».
Peu à peu, à mesure que les communications devinrent plus faciles et la concurrence mieux établie, les foires déclinèrent. Au moyen âge, on ne les trouvait jamais assez longues; telle, qui devait durer huit jours, dépassRÏt en fait un mois. Aux derniers temps de l'ancien régime, la durée légale était au contraire rarement atteinte; elle s'abrégeait par le seul consentement des vendeurs et des acheteurs, même en des provinces arriérées comme la Basse-Bretagne. Sur les champs de foire les plus fréquentés, le loyer des maisons baissa singulièrement du xvi* siècle au xvnt". Cette vie de nomade, de colporteur, devint odieuse aux négociants. Les commis voyageurs étaient alors peu estimés : « Qui fait ses affaires par commission, disait un vieux proverbe, va à l'hôpital en personne. »
Des commerçants que l'on a souvent, de nos jours, considérés comme les ancêtres des marchands de nouveautés, étaient les merciers, « qui tiennent magasin sans vendre au détail », grands seigneurs du trafic, auxquels une ordonnance royale permettait d'acheter une noblesse. Mais s'il est vrai que, seuls entre tons les corps d etnt, les merciers pouvaient tenir toutes espèces de mar-
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chandises, s'ils étaient quincailliers, tapissiers, joailliers, marchands de vin et de jouets à la fois : s'ils connaissaient déjà les pompes de l'étalage, sachant « garnir des g-ants » et attacher galamment des rubans aux habits ; si l'on faisait dans la mercerie les grandes fortunes, au point que tel qui n'avait pas 500 livres vaillant à son début se retirait avec des millions, il était interdit au « merciergrossier » de faire la vente au détail. S'il voulait entrer en rapport direct avec le public, il avait les mains liées par les règlements que Ton connaît. Ses débordements étaient réprimés bien vile en un temps où les tailleurs d'habits ne pouvaient travailler que sur mesure, où les « pourpoinliers » avaient défense de faire des culottes, et les « chaussetiers » de faire des pourpoints, où chaque pièce d'étoffe avait son état civil et ne pouvait entrer dans le monde sans être munie de papiers en règle, la largeur des soieries étant mûrement délibérée en conseil d'État, de même que la couleur des lisières- Mais aussi quel pauvre assortiment dans les boutiques 1 Le gouvernement fait chercher en 1630, dans tout Paris, du damas rouge pour l'ameublement des galères de la Méditerranée, et « il ne s'en peut trouver, écrit-on au grand maître de la navigation, plusieurs pièces de la même nuance », L'on songe à en envoyer chercher à Gênes ; mais, comme « il y a beaucoup de risques », on se con-
tente de « recueillir dans les villes du Midi ce qui se trouvera de bien semblable ».
La seule concurrence que rencontrât, à Paris comme en province, le commerce local parqué et étiqueté, était celui des forains qui vendaient des toiles à la halle, ou des « blanquiers » qui venaient débiter divers objets en plein air, avec Tautorisation du conseil de ville, par la voie de la loterie. Les ventes à la criée, en cas de retraites ou de faillites, troublaient seules le cours ordinaire des échanges. Sans doute il y eut quelques essais de groupements de divers comptoirs en un seul magasin : des marchands bizoirs se sont installés à Nevers en 1675; ils étaient, dit-on, simples merciers en arrivant, et depuis ont fait * des monopoles pour ruiner les autres marchands, qui ont été contraints de quiller leur négoce... S'ils n'étaient pas là, ajoutait-on, leur commerce donnerait de l'emploi à deux cents habitants. »
Ne croit-on pas lire, à la fin de notre siècle, le programme désolé de la « Ligue contre les grands magasins », où sont syndiqués les griefs de ceux que M. Emile Zola a fortement personnalisés, dans son Bonheur des dames y en ce type du marchand de parapluieSj épique champion du passé, enseveli sous les ruines de ses manches d'ombrelles? Ces « bizoirs » de Nevers s'étaient, paraît-il, beaucoup enrichis, ce qui ne contribuait pas peu à les rendre haïssables. Le privilège de tenir à Paris,
pendant vingt ans, un magasin général pour la vente au détail de toutes marchandises, fut obtenu sous Louis XY, par un banquier du nom de Kromm, qui distribuait des prospectus et des cata< logues sur le modèle de ceux d'aujourd'hui. J'ignore ce qui advint de cette initiative, qui dis^ parut sans laisser de trace ; comme ces puissantes associations de marchands, issues au moyen âge de la hanse teutonique, phalanstères de deux ou trois mille individus, qui renfermaient à la fois des boutiques d'étalages, des hangars pour les marchandises, et, pour les facteurs — ainsi nommait* on jadis les commis, — des cuisines et des chambres à coucher.
Le < Bon Marché ».
Débuts de la « nouveauté >. — « M. Calicot. » — Le Combat des montagnes. — • M"* Percaline. » — « Un magasin de nouveautés, je ne mettrais pas cent sous dedans 1 > — Aristide Boucicaut; la légende et la vérité sur les commencements du Don Marché. — L'Ancienne « vente au procédé ». — Le pseudo- « jésuite • bailleur de fonds. — Mort du fondateur en 1887. — M"* Boucicaut; son œuvre. — 160 millions d'afTadres en 1893. — Bénéfices nets de 8 millions. >- Pas d'autres actionnaires que les employés.
Avec la liberté du commerce débutèrent, sous Napoléon l", les magasins de nouveautés actuels, ou plutôt les deranciers de ceux que nous voyons aujourd'hui; car, de ces novateurs qui florissaient au temps où l'acteur Brunet incarnait le personnage de < M. Calicot », récemment mis à la scène par Scribe et Dupin, dans le Combat des montagnes; de ces maisons, fameuses en 1817, qui s'appelaient la Fille mal gardée^ le Diable boiteux^ le Masque de fer, ou les Deux Magots^ il ne subsiste
plus une seule. Beaucoup de celles mômes qui les i>nt remplacées, sous Louis-Philippe, ont plus tard sombré comme la Belle Fermière et la Chaussée d'Anlin, ou liquidé médiocrement, comme le Coin de rue et le Pauvre Diabie,
Quoique les grands magasins, pris en bloc, aient réussi, il y eut beaucoup de vaincus parmi CCS vainqueurs. Ils paraissaient encore si aléatoires au commencement du second empire, que le père de M. Deschamps, sollicité par son fils qui venait de fonder la Ville de Paris de lui confier ses économies, ripostait avec sa méfiance de Bas- Normand : « Un magasin de nouveautés, je ne mettrais pas cent sous dedans! » M. Deschamps n'en réalisa pas moins une fortune qui parut alors exceptionnelle.
Le « calicot » que les Forains de la Restauration ne se firent pas faute de caricaturer, lorsqu'il prétendit usurper, humble civil, la tenue militaire en arborant des moustaches, ce « chevalier de Taune », bruyant et un peu comique, ou sa sentimentale compagne « M"" Percaline »,qui appartiennent l'un et l'autre à l'histoire des mœurs de ce siècle, ne se reconnaîtraient plus dans leurs successeurs, fonctionnaires des grands magasins d'aujourd'hui, volontiers hommes de sport el propriétaires de chasses louées à prix d'or.
Cette aristocratie nouvelle est le pur produit de ' l'intelligeace et du travail. Ceux qui l'ont fondée]
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sont de toutes petites gens; le capital n'a joué qu'un rôle très modeste, et parfois absolument nul, dans le succès de ces entreprises. Aristide Boucicaut, fils d'un petit chapelier de Bellème (Orne), était en 1852 employé au Peiit-Saint-Thonias lorsqu'il devint, à quarante-deux ans, l'associé de M. Vidau, qui possédait à Textrémité de la rue du Bac un magasin à l'enseigne du Bon Marché. La clientèle assez pauvre, le quartier plutôt malpropre, le ctiitTre d'aflaires — 450 000 francs, — rien ne pouvait alors faire présag-er les destinées de cet établissement. On a raconté que, pour attirer du monde, Boucicaut donna gratis le fil et les aiguilles aux ouvrières des environs. La vérité, c'est qu'il imagina Tun des premiers la vente à très petit bénéfice.
Le public avait le choix jusqu'alors entre de bonnes étoffes, qui étaient chères, ou des étofTos bon marché qui étaient mauvaises; l'originalité consistait à vendre la marchandise garantie au prix de la marchandise de camelote. La marque en chiffres connus, autre innovation hardie qui supprimait le marchandage et la « vente au procédé », c'està-dire la majoration de l'objet suivant la physionomie des acheteurs, le « rendu *, permettant au client d'annuler à volonté son marché, enfin le paiement presque intégral des employés par une commission sur les ventes, tels furent les éléments constitutifs de la nouvelle organisation que Boucicaut, Hériot
et leurs imilateurs perfectionnèrent à l'envi les uns des autres- Le succès couronna leurs eflbrts, succès de vonte tout d'abord, plutôt que succès do gain.
C'a été en effet le génie des fondateurg de ces vastes comptoirs, tous désireux pourtant de s'enrichir, de visera vendre beaucoup plutôt qu'à gagner beaucoup et de presque renoncer au bénétlco immédiat pour assurer davantage le bénéfice futur. La réclame, qui fut un des moyens d'action du système, ne pouvait donner de résultats durables que si le client était satisfait; et, quoique la révolution qui se produisit il y a quarante ans dans la fabrication et le prix des tissus ait certainement favorisé le commerce des nouveautés, on n'aurait pas appris aux Parisiens le chemin d'une boutique sise entre les Petits-Ménages et les Incurables s'ils n'y eussent été conduits par un juste souci de l'économie. Aussi, quoique le chitTre de vente du Bon Marché eût passé, de 185'2ài863,de450 000 francs à 1 millions, il ne semble pas que les prolits encaissés eussent suivi une marche ascensionnelle correspondante.
Est-ce à ce motif que l'on doit attribuer la rupture de MM. Boucicaut et Vidau, entre lesquels les rapports étaient très tendus depuis plusieurs années? M. Vidau se retira, en vendant le fonds i 520 000 francs à son associé, qui était loin de posséder le chiffre nécessaire pour le désintércssep. Le bruit courut que la somme avait été avancée à
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M. Boucicaut par des maisons religieuses, et que les jésuites commanditaienl FalTaire. En réalité, Ig « jésuite » étnit un M. Maillard, luifiuôre employé de comniercf à Paris, locjucl avait fait fortune en cxploilaut à New- York un restaurant, qui n'avait rien de dévot, joint à une conliscrie à la mode. Aunune part ne lui était donnée d'ailleurs dans la direction du Bon Marché, où M, et M*"" Boucicaut demeuraient seuls maîtres. Grâce à leur labeur et à leur adresse, la maison prospéra au point que, six ans après (J8G9), M, Boucicaui, qui avait acquis peu à peu l'Ilot compris entre les rues de Sèvres, Velpeau, du Bac et de Baltylonc, posait la première pierre des bâtiments industriels destinés à remplacer les logis boui^eois, aménagés tant bien que mal pour le commerce. La vente s'élevait alors à 21 millions de francs. Après avoir vu le chilTre de ses aHaires jcçrossir eu 1877 jusqu'à 67 millions, le fondateur de cette institution inaji-nifique mourut sans qu'il lui fût douné d'en suivre la marche vers son aitog^ée. Son fils le suivit de près et sa veuve hérita seule du magasin.
Sans famille proche, parvenue au seuil de la vieillesse et jouissant d'une fortune quasi « royale » — comme on disait au temps où les rois étaient les phjs riches des hommes, — la simple ouvrière qu'avait été Marguerite Ouérin eût pu se retirer, en cédant à des conditions avantag-euses cette entre-
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prise qu'elle savait ne devoir ôlre continuée par aucun dos siens. Elle n*y songea même pas. A son tour elle voulut jouer, sur la scène commerciale, l'un des plus nobles rôles qu'il ait été donné à un patron de remplir ; dans ce ménage désormais historique, ctiacun des deux époux eut sa part de grandeur. Le mari avait réalisé sa conception du négoce nouveau dans une maison exceptionnellement florissante; la femme fit passer cette maison, moitié de son vivant, moitié après sa mort, par des contrats qui ressemblaient plutôt à des donations qu'à des ventes, sur la tète des collaborateurs anonymes qui avaient contribué à la faire prospérer. Elle compléta celle œuvre, d'une portée sociale qui dépassait do beaucoup les limites de la philan- Ihrojûe, en dotant ce phalanstère du Bon Marché d'institutions de retraites et d'épargne qui demeurent des modèles.
La mort do M. Boucicaut n'avait pas interrompu le succès de l'établissement; depuis le décès de sa veuve, survenu en 1887, les arPaîres n'ont cessé de se développer encore. Elles ont atteint en 1893 le chiffre de 150 millions de francs, le plus élevé auquel il ait été donné à une maison de commerce de parvenir jusqu'ici dans le monde. Rapproché de ce chiffre prestigieux, le total des bénéfices nets, quoique considérable en lui-même, semble relativement modeste. Il justifie le grand organisme des attaques auxquelles il est en butte. Les bénéfices
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du Bon Marché, qui ont été Tannée dernière de 8 millions, ne représentent en efTel qu'un courtage d'environ 5 pour 100 sur le prix dj-"» oltjels <{ui ont traversé ses galeries. Ces 8 millions sont le résidu laissé dans la caisse par les 150 millions que le public y avait versés après qu'il a été payé par le mag^asin 118 millions à ses fournisseurs cl qu'il a été pourvu aux frais généraux dont le coût s'élève à 24 raillions. Sur ces 8 millions, 1 million a été porté à la réserve statulairo, qui monte au jourd'liui à 27 millions; 200 000 francs ont été versés \ une iiéserve spéciale d'incendie, qui alltint déjà 6 500 000 francs; le solde de 6 800 000 francs, auquel viennent s'ajouter environ 400 000 francs de rente provenant des valeurs mobilières figurant dans la réserve, a été distribué aux actionnaires.
La réserve actuelle est le produit d'une épargne très sévère, puisqu'au début de la société formée par M"" Boucicaut entre elle et ses em|iloyés, on décida qu'il ne serait pas distribué un centime de dividende jusqu'à ce que les économies eussent atteint 6 millions de francs; qu'ensuite, jusqti'à 20 millions, il serait mis à part 4b pour 100 des bénéfices; et qu'enfin, au-dessus de 20 millions jusqu'à 40 formant le maximum auquel on s'arrêtera, 25 jiour 100 du gain annuel serait [dacé en fonds d'État on obligations de chemins de fer. Grâce à ce capital immobilisé, les actionnaires ont
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pu acquérir tte TAssistance publique, moyennant 14 millions, l'immeuble où est actuellement installé le Bon Marché et diverses maisons nécessaires aux services annexes, ce qui les dispense du paiement de tout loyer.
En fixant, il y a quatorze ans, à 20 millions, divisés en 400 parts, le capital nominal de la société nouvelle, AP' Boucicaut était volontairement restée bien au-dessous de la vérité. Son apfiort personnel, représenté par le fonds de commerce, le matériel et les marchandises, valait le triple de ce qu'elle l'estimait; quant à l'argent que ses « associés » étaient censés lui apporter, c'est elle en grande partie qui le leur avança. Enveloppant sa générosité de papier timbré, cette femme admirable s'arrangeait pour donner ingénieusement ce qu'elle paraissait vendre, puisque beaucoup de parts ne furent payées par leurs titulaires que sur les bénéfices qui leur étaient attribués. Seulement M™* Boucicaut exigea que le personnel demeurât Tunique propriétaire de ces parts; soucieuse de concentrer les profits entre les mains des travailleurs qui les créaient, elle fil interdire par les statuts de vendre les actions à d'autres qu'aux employés de l'établissement. Et, pour que le plus grand nombre possible de ces employés fût admis au partage, d'une part on limita le nombre d'actions que chacun pourrait acquérir, de l'autre on divisa ces actions eu buitièmes.
LES MAGASINS DE NOUVEAUTÉS 19
La mesure étaitd'autant plus opportune, qu'émises en 1880 au prix de 50 000 francs, ces actions rapportent aujourd'hui 18 000 francs et sont cotées au cours de 320 000 francs, à la « bourse » intérieure du Bon Marché. Les huitièmes de part, dont le dividende est par conséquent de 2 250 francs, trouvent aisément preneur à 40 000 francs et davantage; capitalisation élevée pour une affaire commerciale et qui prouve la confîance du personnel dans renjtreprise à laquelle il est attaché. Le nombre des participants augmente sans cesse; de simples garçons de magasin, aussi bien que des chefs de comptoir, possèdent leur huitième d'action, si bien que ces 400 parts ou 3 200 coupures sont aujourd'hui entre les mains de 500 employés ou anciens employés.
Nous parlons à* anciens employés : c'est là l'écueil de cette institution, comme de toutes les coopératives de production du passé et de l'avenir. Comment obliger l'employé qui prend sa retraite à se défaire d'une propriété qui représente souvent l'efTort d'une vie entière? Serait-il équitable de contraindre ses héritiers à céder leurs actions? Or, quoique la société du Bon Marché soit d'origine bien récente, un certain nombre des 500 participants se reposent déjà dans la vie bourgeoise de trente ans d'une fiévreuse activité; chaque année en voit disparaître de nouveaux, et, dans un demisiècle, si la maison existe encore, la plus grosse
part du capital appartiendra forcément à des étrangers. Que vaudrait cependant une forme de coopé"ration qui enrichirait les travailleurs pauvres et les dépouillerait de la fortune, une fois qu'ils l'auraient acquise?
Le «I Louvre. »
La république du Bon Marché et la monarchie du Louvre. — Les administrateurs du Bon Marché. — Chauchard; rêve d'un employé au Pauvre Diable. — Auguste Hériot, « premier aux soies • de la Ville de Paris; il est le véritable fondateur. — Construction de l'hôtel du Louvre — Déboires primitifs; quinze eints francs de bénéfices. — Actions tombées à moitié de leur valeur, puis rapportant 400 pour 100. — Chiffres d'affaires successifs.
Gouvernement monarchique à Torigine puisqu'il était la propriété exclusive d'un seul homme, le Bon Marché est devenu une sorte de république, par le nombre et la qualité des détenteurs du capital, autant que par la forme du pouvoir exécutif, confié à un triumvirat dont les membres se renouvellent fréquemment. Les fonctions de M. Plassard, premier gérant en titre, ont pris fin Tannée dernière; celles de M. Morin se terminent cette année; celles de M. Fillot Tan prochain. Ainsi l'autorité supérieure se renouvelle et la raison
LE MECANISME DE Ui VIE MODERNE
sociale cliaii^^î sans cesse; la durée iJes pouvoirs du gérant nouveau, M. Bicois, nommé en 1893, est de cinq ans. Les personnes investies de celte dignité sont largement rémunérées. L'allocation de ctiacune d'elles s'est élevée, pour le dernier exercice, à environ 200 000 francs. Seulement il ne paraît pas dans l'esprit de l'institution de les maintenir longtemps en jouissance de ce maréctialatde la nouveauté, où l'on ne parvient qu'après avoir parcouru tous les échelons de la hiérarchie : M. Morin, fils de cultivateurs, a débuté petit commis au Bo7i Marché en 1856; chef de comj)loir en 1868, adminislrateur en 1874, fondé de pouvoir en 1880, il a été promu à la gérance en 1887. Ses collègues ont des étals de service identiques.
Le même souci d'empêcher l'esprit de routine de pénétrer dans les rouages dirigeants de la machine a réglé le renouvellement du conseil d'administration. Les quinze membres de cet étatmajor, dont chacun reçoit un traitement moyen de 55 000 francs et dirige trois ou quatre rayons, sont tenus, h. cinquante ans révolus, de résigner leurs fonctions et de céder la place à d'autres. Une organisation analogue se retrouve dans la plupart des magasins similaires, avec cette différence qu'administrateurs et gérants sont ailleurs les employés d'un patron, au lieu d'être, comme au Bon Marché, des mandataires élus par leurs pairs.
C'est ainsi qu'au Louure aucune parcelle du capital
LES MAGASINS DE NOUVEAUTES
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n'appartient au personnel exploitant, que le directeur mùrae, M. Honoré, ne possède pas le quart d'une action. Le Louvre a suivi, dans son histoire, une marche inverse à celle du Bon Marché, L'autorité iCfective y passa des financiers commanditaires entre les mains du gérant auquel le magasin doit sa fortune, M. Auguste Hériot. Les actionnaires s'effaçant de plus en plus devant lui, il centralisa i fortement Fautorilé qu'elle demeura telle, même ©us les moins capables d'entre ses successeurs, et que l'absolutisme risqua ainsi de compromettre l'œuvre après l'avoir fondée.
Hériot, Boucicaut, les noms de ces deux initiateurs résument toute la révolution commerciale que l'on croit terminée et qui au contraire commence. Quoiqu'il fût de beaucoup inférieur à Boui cicaut sous le rapport de la valeur morale, Hériot Lne lui cédait en rien sous celui de rintelligence. ^■*ourlant l'idée de la création du Louvre appariaient à M. GhauchaiJ. Employé au Pauvre Diable ^^n 1854, ce dernier passait chaque soir le long des ^Bbonstructions qui s'élevaient dans le prolonge- ^^menl, récemment percé, de la rue de Rivoli — sur i le terrain où Jeanne d'Arc, rendant Paris à la France, planta la bannière royale, — et rôvait de loger dans quelque coin de ces bâtisses un magasin e nouveautés. Mais comment M. Pereire, présient de V Immobilière et fort gros personnage en ce temps-là, consentirait-il à traiter avec un commis
LE MlilCANlSME DE LA VIE MODERNE
sans surface ni autorité t Les oporations d'édilité étaient alors dans rcnfatire et» pour exciter les entreprenBurs, Inrlministralion avait dft g;arantip au futur tiùtcl du Louvn- roxnniplitm de tout impôt pendant trenlL' années. Créer un de cas hôtels spacieux, tels que Paris n'en possédait pas encore, avait été l'idée personnelle de Napoléon HI; y joindre un magasin gigantesque devait sembler fort audacieux.
Le jeune Chauchard obtint, non sans peine, du puissant financier une audience qui lui pîjrul d'abord ne pas devoir être longue : M. Pcreire le reçut debout, sans lui indiquer un siège. L'employé du Pauvre Diable tompnlqn il n'avait pas de temps à perdre et entra en niafiiTo avec chaleur. S'il ne réussit pas à convaincre son interlocuteur par l'exposé de ses plans d'avenir, il obtint du moins la promesse d'un bail avanlaî^eux pour l'ensemble des boutiques situées à l'angle dos rues Saint' Honoré et Marenj^o. Le soir, il confiait tout soucieux à son barbier, qui était un peu son ami, les difla'ultés que semblait devoir rencontrer encore la réalisalion de ses projets. — 11 lui faudrait un associé capable. - — J'ai votre affaire» dit le fifiaro, et le lendemain il mettait Chauchard en relation avec Hériot, « premier aux soies » à la Viile de Paris, désireux de quitter son patron, dont il n'avait pas obtenu, au dernier inventaire, TauL^mentation qu'il espérait. Malheureusement, si Chauchard
LES MAGASINS DE NOUVEAUTÉS fS
n'avait pas grand'choso — une quarantaine de mille francs — à mettre dans la Fiilyro maison de commerce, Ilériot, fils d'un petit m.ircUand de vin de Saint-.MjHidé, n'avait rien du tout. Tous deux se mirent en quèle d'un troisième associé apportant des fonds et décidèrent M. Faret, propriétaire de la Belle Française, faubourg Montmartre, à se joindre à eux avec une somme ronde de 4 00 000 francs.
L'acte d'association fut ébauclié dans un café do quartier, où Hériot se fit attendre une lieure et demie, n'osant s'absenter de son magasin sans permission, de peur d'être mis à la porte avant que son nouvel emploi fût devenu définitif. Entre temps l'hoiel du Louvre, dont les travaux étaient poussés activemeut en vue de l'exposition de 1855, s'achevait. Pour la première fois les entrepreneurs avaient eu recours à la lumière électrique afin de doubler le labeur de jour; des retards inopinés s'étaient produits; on sortait de la grève fameuse des cliarpentiers, qui tua la charpente en bois à Paris.
Aussi le Louvre offre-t-il cette particularité assez rare de marier dans sa structure les pans de bois des vieilles maisons aux planchers en fer des con- .structions modernes. Le 9 juillet 1855, MM. Faret, Chauchard et Ilériot informaient les dames qu'ils venaient d'ouvrir à l'enseigne du Louvre un magasin de nouveautés. Cet appel fut peu entendu; si peu que, lor.'îqu'au bout de douze mois ils firent
leurs comptes, les trois associés so trouvèrent en présence de quinze cents francs de bénéfices à partager.
M. Farel, là-dessus, prit peur et retira si'S 100 000 francs. Il fut remplacé par un marchaml de soieries, M. Payen, qui, n'osant pas risquer son arjj^ent dans une commandite aussi hasardeuse, consentit seulement à prêter une somme égale à la mise de M. Farel. MM. Chauchard et Hériot continuèrent seuls, et cette fois avec assez de chance pour que le Conseil de VlmviobUière se décidât à former avec eux une société au capital de 1 100 000 francs divisés en parts de 5 000 francs chacune. Les bénéfices devaient être partagés entre les commanditaires et les gérants. Ces derniers, pour rassurer les bailleurs de fonds, stipulèrent qu'il serait prélevé avant tout partage un intérêt de 5 pour 100; tant que les gains ne dépasseraient pas la somme nécessaire pour y faire face, les gérants se contenteraient d'un traitement de 500 francs par mois.
Ce fut, pendant plusieurs années, ce qui arriva; soit que les afTaires fussent etîectivoment médiocres, soit plutôt que M. Hériot, qui dirigeait presque seul le magasin, alTeclàt les excédents de recettes à Textension indéfinie des comptoirs. Cependant beaucoup d'actionnaires se lassaient; parjni ces découragés de la première heure, on est surpris de rcnconlrcr de hardis financiers tels que M. Fould. L'enlhoasiasme des porteurs de parts se
LES MAGASINS DE NOUVEAUTÉS
refroidit même au point que plusieurs d'entre eux préférèrent réaliser à perte et que les titres tombèrent de 5 000 francs à 2 500. Tel capitaliste plu3 avisé racheta alors à moitié prix une douzaine de ces actions, dont chacune a rapporté l'année dernière 19 000 francs, à peu près 400 pour 100 de sa valeur d'émission. Cette valeur s'accrut lentement; la duchesse de Galliera, propriétaire d'un certain nombre de parts, ne fit aucune difficulté de les céder, en 1878, pour 5 000 francs chacune, à M. Auguste Hériot.
A la mort de ce dernier, l'un de ses amis, M. Vidron, argua d'eng'agemenls pris par le défunt pour obli{5*'er le comitiaudant Hériot, son frère et unique héritier, à lui racheter, moyennant 40 000 francs l'une, cinq de ces actions dont il élait nanti. Le commandant Hériot s'y refusa; d'où procès que M. Yidron perdit. Mais il se trouva avoir plaidé à qui perd gagne; puisque ces titres, môme au prix où il les estimait il y a une douzaine d'années, produisent aujourd'hui 50 pour iOO. Je ne rappelle ces menus faits de l'histoire du Louvre, que pour montrer combien la confiance fut longue à naître dans l'esprit de ceux mêmes qui voyaient le magasin grandir.
Si les dividendes distribués demeuraient, en efi'et, presque nuls, les bénéfices n'en étaient pas moins notahles. Le magasin les engloutissait au fur et à mesure qu'ils se produisaient; mais la
valt'ur du fonds social grossissait sans cesse. Bien qu'elle ait été portée au rdiilTre de 22 millions en 181S, sans aucun versement iiouve.au, lors de k reconslituLiû» de la Société, elle excède de beaucoup celle somme, puisfiue l'immeuble, enlièremeui payé sur les receiles, représente à lui aeul 45 raillions au prix d'acliat d'il y a vingt ans, que les marchandises en valent au moins autant à l'inventaire annuel, et tjue le fonds de coninierce, avec son agencement et son outillage, ne peut être évalué à moins de 20 luillions. Cette somme de 50 millions, issue des 1 iOOOOO francs de l'origine» est le résultat de vingt-cinq années de succès et surtout d'épargne. La génération des fondateurs a semé plus qu'elle n'a récolté. La vogue, vogue immense et triomphale de l'heure actuelle, est assez récente. Quoique le Louvre^ aujourd'hui dépassé par le Bon Marché^ ait atteint le premier ce chinVe longtemps rêvé de 100 raillions, on était loin d'espérer un pareil mouvement d'aiïuires, non seulement à la fin de l'Empire — nous avons dit |dus haut que le Bon Marché faisait 21 millions en 18G9, ' — mais même durant les premières années de la Répuhlique : en 1875, le Louvre ne dépassait guère une quarantaine de millions.
Il a atteint, au cours de Tannée dernière, urt total de 120 millions; les bénélices distribués pour roxercice 1893 se sont élevés à 8^60 000 francs. Le dividende de 19 000 francs [»ar action n'a été
LteS MAGASINS DK NOUVEAUTÉS
>assé fju'une seule fois, lors de la retraile de M. Chauclmrd, qui répartit 23 00O francs en liquidant h peu près les réserves. Depuis lors, piqué d'émulation par la conduite priidonlt; du Bon Marché^ le Louvre s'est appliqué à rnnstiluer un foods de prévoyance, d'autant plus utile, eu cas d'incendie par exemple, que les compagnies d'assurances — se souciant peu de la clientèle des magasina de nouveautés, depuis le sinistre du Printemps — ne prennent qu'une partie des risques et se font payer de très grosses primes. Celte mise annuelle à la réserve devrait, pour avoir le total des bénéfices, être ajoutée aux dividendes ; mais de ceux ci il faudrait déduire environ \ million, provenant de l'exploitation des hôtels Terminus et du Louvre, que la Société présidée par M. Emile Pereirc a jointe à son commerce de nouveautés. Ce millifin I compensant, à peu près, le bénéfice non dislrihirc [ sur le magasin, le gain de 8 360 000 francs, rap- ^Bpché du chilTre d'aflaires de 120 tnillions, fait ^^ssortir le produit net à 6.90 pour 100, soit à un I taux sensiblement supérieur au Bon Marché, qui I ne prélève pas plus de 5.33 pour 100*
Cette différence entre les deux grands bazars peut tenir soit à ce qu'ils ne vendent pas tout à failles mémos qualités de marchandises au même prix l'un que l'autre; soit à ce que le Bon Marché se montre, sur le chapitre des frais généraux, plus lar^c que le Louwe. Les actionnaires de ce der-
nier magasin feraient certainement une bonne affaire en se lançant avec moins de circonspection qu'ils ne Font fait jusqu'ici dans la voie tracée par M. et M"" Boucicaut; attendu que les générosités du Bon Marché vis-à-vis de ses employés se sont transformées en une réclame du' meilleur aloi.
Les 440 actions du LoUvre sont aujourd'hui entre les mains de 19 personnes; mais tandis que 17 d'entre elles ne possèdent ensemble que 90 parts, les deux autres, MM. Ghauchard et Olympe Hériot, perçoivent ensemble les trois cinquièmes du dividende total, ce qui procure à chacun d'eux un revenu de 3 325 000 francs par an.
« Belle Jardinière. » « Printemps. »
« Samaritaine. »
i Belle Jardinière sous le mercier Parissot. — Les vieux cha- IX anglais sous Henri IV. — Émancipation des fripiers. — 12 mètres de surface à 3 400. — Changement de clientèle. — s Jaluzot; comment il fonde le Printemps. — Rayons mon- , d'étage en étage. — Inconvénients d'un capital excessif. — Caviar Haine. — « Bien vêtu, peu à faire. ■ — M. et M"' Cognacq. • L'huile de bras. > — Quarante millions d'affaires avec ite mille francs.
K côté de ces colosses du trafic parisien, les très maisons apparaissent petites et les péripéties leur histoire n'offrent plus le même intérêt, ons pourtant un regard sur le passé de quelquesis. Bien que la Belle Jardinière ne soit, par son ETre de vente — 38 millions de francs, — que le Urième de nos grands magasins, elle est néanins la plus ancienne en date. Durant la seconde ►itié de la Restauration (1826), P. Parissot tenait tis la Cité une petite boutique de mercerie qui,
MODERNK
en raison de son v^iisinage du marché aux fleurs, avait pour enseigne : A la Belle Jardinière. L'usafre existait alors d'acheter le drap au marchand et de le [lorter ciiez le tailleur à façon. Le tailleur-fournisseur d'élofTc était un industriel de luxe» au besoin banquier usuraire d'une clientèle d'élile. Les seuls habib que Ton vemJît lout faits étaient les vieux. Un commerce que le [progrès a tué est celui du <i mar.,. chaud d'habits », dont le cri, familier naguère à nos oreilles, a presque complôtcment cessé de se faire entendre.
Le débit facile des costumes d'occasion s'expliquait par le prix élevé des habits neufs. La friperie ne reculait pas, aux heures de crise, devant liraportation étrangère. L'assemblée des notables, au commencement du règne de Henri IV (4597), se plaignait que les Anglais « remplissent le royaume de leurs vieux chapeaux, bottes et savates, qu'ils font porter à pleins vaisseaux en Picardie et en Normandie ». Sous Louis XVI, les fripiers s'étaient émancipés juisqu'à « avoir l'insolence de tenir de* habits neufs tout faits » ; la protestation coalisée des corporations rivfiles les avait fait rentrer dans l'ordre. En reprenant la tentative des fripiers novateurs de l'ancien régime, Parissot se borna d'abord au costume do travail des divers mélicrs, puis à la veste de gala du prolétaire. Trente ans après, lo propriétîiire île réthoppe minable qui occupait primitivement 12 mètres carrés, avait assez développé
LES MAGASINS DE NOUVEAUTÉS
la vente des vêlements fabriqués en ^os pour des moyennes de taille, pour que, malgré ses agrandissements successifs, la place lui manquât toujours (4856). 11 s'était peu à peu annexé vingt-cinq maisons formant le pâté au coin duquel il avait débuté.
Le capital de Tentreprise était à cette époque de 3 millions, nominalement, puisque cette sommo n'avait jamais été versée, mais qu'elle représentait, comme au Don Marché et au Louvre, une part des bénéfices employés en perfectionnements. A sa mort, la famille de P. Parissot le remplaça; l'un de ses membres, M. Charles Bessand, a conservé jusqu'à ce jour la direction de la Belle Jardinière. Ce fut lui qui opéra le transfert du magasin, exproprié en 1866 pour la construction de l'Hôtel-Dieu, dans l'immeuble qu'il occupe actuellement, sur 3 400 mètres de superficie, auprès du Pont-Neuf.
Une installation de tout autre mine et plus confortable que l'ancienne, le rapprochement du centre, contribuèrent à accroître le chilTrc de la vente. Les actions de 50 000 francs montèrent à 2S0 000 francs ; elles furent alors morcelées en 600 dixièmes de part, qui rapportent aujourd'hui 4 000 francs environ. Un bénéfice net de 2 400 000 francs, rapproché des 38 millions qui forment le chiffre d'affaires, représente un gain de 6.30 p. 100, inférieur à celui du Louvre et supérieur à celui du Bon Marché. Certains chapitres de frais généraux
*«licA .laMB UE LA VIS Mgi>i.n.>K. •>
34 LE Mb:CANlSMfa: DIS LA VIE MODERNE
— tels que la publicité, — ou de profits et perles
— fois que les marchandises soldées, — qui grèvent lourdement le budget des maisons de nouveautés, sont plus légers ù ia Belle Jardinière qu'ailleurs; mais les détails d'administration exigés par la maind'œuvre de la marchandise y exig-ent une complabilité plus coûteuse.
Toutefois l'examen attentif des profils de ces divers établissements montre que le grand commerce d^aujourd'hut se contente do bénélices beaucoup moindres que le petit marrhaml d'aulrefois. Outre cette difTérence dans le gain de Tintcrmédiaire, l'acheteur est favorisé encore par la réduction des frais généraux et surtout par l'abaissement des prix de revient du magasin, qui faisant des commandes de quatre et cinq cent mille francs d'un seul coup — cent fois plus fortes que celles du détaillant minuscule, — obtient des industriels un tout autre traitement qu'eux. Ce prix avantageuï que les consommateurs se Qatteat, et avec raisco, d'obtenir du fabricant par leur groupement en syndicats et en coopi.ratives, est déjà en grande partie acquis au public par l'intervention de ces courtiers énormes, qui pèsent de tout le poids de leur clientèle sur le producteur et l'obligent à se contenter, lui aussi, d'un gain raisonnable. Si la concurrence qui s'établit alors entre les fabricants oblige à disparaître les petits aleliora incapables do lutter de bon marché avec les grandes usine?!,
LES MAGASINS DE NOUVEAUTÉS
c'est la loi mémo du progrès qui s'accomplit. S'en étonner ou s'en inJij^ner, c'est déplorer lea résultats les meilleurs île la civilisation.
Des deux autres maisons qui fiij;ureut sur un rang peu diflerent de la Belle Jardinière, Tune, le Printemps, appartient à une société venue tardivement, après succès déjà escompté ; l'autre, la Samaritaine, a pour maître unique un ménage dont la poussée rapide prouve que rintelligence et la volonté suffisent pour réussir, sans argent, en ce siècle où Ton gémit si fort sur la « féodalité iinfintiéro *.
M. Jules Jaluzot, fondateur du Printemp&, était, en 18€io, chef du comptoir des soies au Bon March'. Enrichi par son mariage, il eût désiré posséder dans le magasin une part de propriété. Voulut-il, comme le raconte la légende, forcer un peu la main à son patron yjour y parvenir, et ayant inlcntionneliemont excédé, connue ar.lit'teur des soieries, la quantité de marchandises iju'il était autorisé à acquérir, ofTrit-il à M. Boucicaut, mis ainsi momenlanénienl dans rembarras, de lui avancer les fonds nécessaires? Ce dernier, devinant la petite malice de son employé, se fàchat-»l et retira-l-il sa confiance à ce chef de service trop anibilieux? Toujours est-it que M. Jaluzot quitta le Bon Marché h cette époque et hàtit au coin du houlevard llaussmann une maison de rapport dont les étages inférieurs devaient servir à loger le nouveau magasin du Printemps.
Son capittil personnel, d'environ 300 000 francs, passa tout entier dans le premier achat do marchandises; la maison réussit à souhait au point de vue du chifTre de vente... mais non au point de vue du bénéfice; à la fin de la première année, les 300 000 francs étaient mangés. M. Jaluzot continua et, comme il ne tarda pas à faire 4 millions d'affaires, il rentra vite dans ses débours. Le local devint trop étroit; d'étage en étage les rayons montèrent, aiï fur et à mesure que les locataires déménageaient; puis, selon la progression ordinaire, les maisons voisines furent envahies une à une.
Survint l'incendie de 1881, à la suite duquel M. Jaluzot, pour rebâtir et exploiter le Printemps, crut devoir faire appel au crédit el fonda une société en commandite au capital de 35 millions. Rien n'expliquait l'importance do ce chiffre, puisque le principe même du commerce des nouveautés est de brasser de grosses ventes avec un capital aussi réduit que possible. Le propriétaire du Printemps, qui passa k cette époque pour avoir fait une opération très habile, me semble au contraire s'être gravement trompé sur ses véritables intérêts; puisque s'il avait marché à nouveau sans aucun secours étranger, grâce aux indemnités reçues des compagnies d'assurances, et même en empruntant pour payer ses agrandissements, il se trouverait aujouririiui avoir remboursé ses prôteur.s hypothé-
"res et iouirait seul de bénéfices dont il
per-
LES MAGASINS DE NOUVEAUTÉS
çoit, comme principal actionnaire, qu'un peu plus du quart : 506 000 francs, c'est-à-dire le revenu de 18 000 actions sur 70 000.
Ce procédé, si usité depuis vingt-cinq ans, de mise en actions d'entreprises anciennes, où l'exagéraiioD du capital demandé aux actionnaires est destinée à masquer restimation majorée de l'apport des propriétaires primitifs, n'a de raison d'être et n'est vraiment avantageuse à celui qui l'emploie, que lorsqu'il veut réaliser tout ou partie des litres qui composent son apport, La combinaison à laquelle M. Jaluzot s'arrôla a donc été fâcheuse en même temps pour lui et pour ses commanditaires, qui demeurèrent embarrassés sous le poids de leur capital. Si bien qu'au lieu Je chercher de l'argent pour faire des affaires, la société du Printemps a été forcée, depuis son origine, de chercher des alTaires pour faire valoir son argent. Le tiers de la somme versée eût largement suffi au magasin pour prospérer. Aussi, pour faire travailler ses fonds, s'est-il improvisé fabricant de sucre, raffineur, banquier et entrepreneur. Beaucoup de ces placements parasites n'ayant pas été heureux, le dividende de 28 francs pour les actions émises à 500 francs est presque entièrement fourni par la maison de nouveautés, qui n'absorbe qu'une fraction du capital et doit pourtant en rémunérer la totalité. Sur les 2 400 000 francs que la Société du Printemps a gagnés l'anaée dernière, le magasin,
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à lui seul, a produit environ 2 millions, résultai de| 34 millions ilan'aires.
A l'exemple «lu Bon Marché^ M. Jaluzot a conçai la louable pensée de "iransfLrer peu à peu à ses] employés la propriété du Pnnletnps'j seulement,, comme les chances de plus-value paraissent] moindres qu*à l'établissement lïo la rue du Bac, il a dû imposer à chacun des membres de son personnel rachat d'un certain nombre d'actions sui^l vant son grade, depuis 25 pour les chefs de rayor jusqu'à une pour les simples commis. Les chiffres] ci-dessus n'étant que des jnininia obligatoires, on corn [1 te déjà 73 employés ayant plus de 10 parts et. assistant comme actionnaires à l'assemblée géné«j raie.
Tandis que \e Printemps semble, tout en gagnant! autant que ses confrères, être moins heureuï qu'eux, parce que ses actions, trop nombreuses,! sont cotées inuins haut, la SainariloiHe est arrivé«,j sans bourse délier, à un total de vente, non seule* nient égal, mais supérieur. M. Cognacq, son propriétaire, faisait il y a quarante-deux ans — il eu a aujourd'hui cinquante-six — ses études au pctil séminaire de Pons, en Saintonge, grâce à un» demi-bourse de 400 francs. Devenu orphelin et si famille no pouvant continuer à payer cette faible] somme, il dut, à quatorze ans, choisir une profe sion pour gagner sa vie. Il se décida pour la nouveauté, où, pensait-il, « on était bien habUlé touteaJ
) paraissant ne pas faire graniTchose ». Il ne larda bas à s'apercevoir que, pour qui voulatl réussir, la ^conde au moins de ces deux opinions était erronée. Après avoir passé chez divers patrons et promené des étoiles à ses risques et périls, comme marehand forain, dans les petites villes des environs ! de Paris, le jeune Cognacq qui, dans ce métier jingrat, avait réalisé sou à sou quelques épargnes, îonçut en 1869 le projet hardi de s'établir à son îomple. 11 prit en location provisoire, moyennant !K francs par joni\ un mag"asin de la rue du Pont- Neuf, et réussit assez pour y faire l'année suivante m bail de quelque durée. En 1812, il possédait une dizaine de mille francs; il épousa M"* Jay, « première r> du rayon des costumes au Bon Marché, qui lui ajq)ortait une dot à peu près double, écono- ^knisée sur ses appointements. Les nouveaux é|)Oux ^Be bernaient de l'espoir d'atteindre un jour le chiffre ^■e 300 000 francs d'alTaires, qui leur procurerait ^■ine petite aisance pour la vieillesse. 1^ Comme ils étaient tous deux intell ic:ents et ippliqués, ils inspiraient confiance à leurs fournis- >urB. On leur offrit des avances; ils les refusèrent Ifin de ne pas compromettre l'indépendance do" }urs achats. Ils ne demandèrent le succès qu'au ieul labeur, à œ l'huile de bras », dit M'"" Cognacq. iB magasin occupait une douzaine d'employés. ^atron et patronne couraient le matin les depuis le fabriques, rentraient en hâte pour présider à la
vente durant raprès-miili ; lo soir venu, ils faisaient leurs com)>tes et marquaient leurs marchandises jusqu'à minuit; ce qui ne les empochait pas d'être le lendemain levés à l'aube, pour surveiller le nettoyag^e, un plumeau à la main, tout en ramassant les bouts de ficelle et les papiers blancs qui pouvaient servir à empaqueter. On comprendra l'imporlance de ces petits détails, quand on saura que la ficelle, à elle seule, coûte annuellement 40 000 francs au magasin du Louvre.
La vogue du comptoir des confections, ofi M"* Cognacq avait fait preuve de qualités supérieures, entraîna très vite le succès de la maison. Elle grandit avec une rapidité surprenante. Le chiflVe espéré de 300 000 francs avait été tout de suite dépassé; en 1874, le nombre des employés était de 40 et les affaires atteignaient 840 000 francs. Elles s'élevaient à 1900 000 francs en 1817, i 6 millions en 1882, à 17 millions en 1888, à 25 millions en 1890, et à 40 millions en 1895. Aujourd'hui M. Cognacq est un puissant millionnaire, et peut-ôtre s'est-il relâché un peu de sa surveillance primitive, puisqu'en 1889 son caissier central, qui jouait aux courses, a pu lui dérober 2 500 000 francs sans qu'il s'en aperçût.
Règrles d'achat et de vente.
Exiguïté du bénéflce net. — Rapports du marchand et du bricant. — Le public seul maître des prix. — Part des rayons lée chaque mois. — Chef de comptoir, acheteur indépendant, ppui prêté à l'industrie; ■ lettres de commission >. — I 000 colis sur la « glissoire ». — Gomment se décide la marque ». — Concurrences des magasins entre eux. — Le ressort • imposé. — La ganterie, seul comptoir en perte. — A chasse aux « rossignols ». — Les « soldes »; leurs origines auUiples. — L'ancienne « guelte » et l'intérêt actuel des ommis.
Toutes les entreprises ne furent pas aussi heureuses. Ceux même de ces bazars magnifiques qui tioDaent tout ce qu'ils promettent, et qui ont grandi Bï vite par notre commune volonté, demeurent des blesses aux pieds d'argile. Si l'on songe combien est mince le bénéfice net, c'est-à-dire le seul écart <pii puisse faire défaut au grand magasin sans qu'il se trouve en perte — 5 4/2 à 6 1/2 pour 100 du chiffre d'afTaires, — si l'on compare à ce léger boni ie prélèvement des frais généraux qui ne se peu-
vent pas rtiJiiire, du moins aussi vite ijue la vent pourrait se ralentir, on voit corabien ces succèé sont fragriles, ot que de causes diverses pourraieni les rendre «;pl»émères. Londres possède un bon" nombre de coopératives prospères; Paris déjà en a quelques-uDes, mais confinées encore dans ce^ tains quartiers et bornées à certaines catégories d'acheteurs. L'idée maintenant est mure; elle fera son chemin, avec ou malgré les pouvoirs publics et mal^'-ré la plaisante audace de quelques dépulés qui, voulant faire de nous des {^uiilolinés par persuasion, espèrent enchaîner la foule des consommaieurs au char d'une poignée de petits intermédiaires. Le seul moyen pour les grands magasins de lutter avantageusement contre les coopératives, et de les empêcher de prendre pied serait do réduire eu.x-mêmes jusqu^à la dernière limile leur prix de vente. C'est du reste h quoi ils s'appliquent.
Chaque rayon forme comme une petite maison dans la grande, et son clief est une espèce de patron. L'u.sine commerciale, fortement centralisée pour la marche générale de ses services, demeure autonome pour le mécanisme de l'achat et de k vente. Détail à noter : les magasins de nouveautés qui vendent tant de choses s'interdisent d'en fabriquer nucune. Toutefois leurs commandes, pour eertHTÎns arlicles, suffisent seules à alimenter des fahriques qui ne travaillent que pour eux. Ainsi
LES MAGASINS DE NOUVEAUTÉS
le producteur est sûr de pouvoir écouler, et son unique client est sûr de pouvoir se procurer la marchandise à des conditions slahlrs. Dans un commerce qui a beaucoup à soulVrir do l'inslahilité des prix de vente, la fixilij: des prix d'achat n'est pas une quantité néglig'eable. Des écrivains, évidemment sincères, se sont faits l'écho de contes assez naïfs sur le despotisme dont les e:mndes maisons — véritables seij^neurs féodaux — useraient vis-à-vis de leurs fournisseurs, vilains taillablns à merci. Si les industriels n'en liraient pas un prolit raisonnable, ils ne s'eiïbrceraicnt pas tous d'obtenir les commandes des grands magasins. Les prix sont librement débattus, sans que l'un des contractants puisse opprimer l'autre; parce que si les fabricant» se font concurrence entre eux auprès des magasins, les magasins, petits et grands, se font concurrence à leur tour vis-à-vis des fabricants. Le prix d'achat du marchand est lui-même réglé sur le prix de vente, qui dépend des caprices du public.
Ces géants du commerce de détail qui, de loin, semblent omnipotents, subissent au contraire de la façon la plus étroite les lois de l'onVe et de la demande. Le directeur ou le conseil fixe, le premier du mois, le crédit dont chaque rayon pourra disposer jusqu'au mois suivant, selon son importance et selon la saison. On se guide, pour en déterminer le chitîre, sur la vente du mois correspondant de Tannée précédente, et aussi sur les
résullals obtenus durant les trente derniers jours, résultats que présente un tableau d'ensemble, où les totaux de la vente annuelle des rayons fièrent à côté des achats qu'ils ont eiïeclucs. On peut ainsi restreindre la part des rayons qui n'ont pas rempli les prévisions et augmenter la part de ceux qui les ont dépassées. Il importe en effet de proportionner aussi exactement que possible les entrées de marchandises aux sorties, pour éviter les stocks d'où proviennent les pertes d'intérêt et les articles défraîchis ou démodés.
Ces bases établies, le chef de rayon se meut à peu près librement dans son domaine. Acheteur unique, il est fréquemment absent : à Lyon, pour les soieries; au Puy, à Calais ou en Belgique, pour les dentelles; à Grenoble, à Chaumont ou Milan, pour les ganls ; à Roubaix ou à Reims, pour les lainages; à Elbeuf ou Sedan, pour les draps; à Cambrai, Armenttères ou dans les Vosges, pour les toiles. Il est parfois donné au grand magasin d'aider l'induslrio nationale, par la force de sa clientèle, mieux que les gouvernements par des subventions puisées au budget : depuis la guerre de 1871, le Louvre a, par ses commandes, ramené à Saint- Etienne la fabrication des velours de Grefeld ; il a en partie remplacé les jouets de Nuremberg par des jouets français, et a créé, dans les Hautes- Pyrénées, l'industrie des tricotages dont Berlin et Kemnitz avaient, il y a dix ans, le monopole.
LES MAGASINS DE NOUVEAUTÉS 45
Les « lettres de commission » du Louvre ou du Bon Mmxkê sont, pour le fabricant pauvre ou gêné, le commencement ou le retour de la fortune; avec elles, il peut battre monnaie, trouver du crédit pour Tachât des matières premières. Un souci maladroit du lucre pousserait-il le grand bazar à abuser de cette puissance? Son intérêt même le lui défend; pour traiter avec des maisons solides, il doit laisser au manufacturier une marge de gain raisonnable. Le succès d'une industrie y développe la concurrence, par la concurrence le progrès, et, en définitive, le bon marché du produit fabriqué; tandis que, dans une branche de travail qui souffre, il so crée, sur les ruines de la masse, quelques monopoles de fait dont Tacheteur doit subir la loi.
A mesure que la marchandise arrive, le service de la réception en prend charge et procède à une vérification sommaire du poids et de la quantité : 6 oOO 000 kilogr. représentant 87 000 colis, venant do province ou de l'étranger, passant chaque armée sur la « glissoire » du Don Marché, sans parler des livraisons de Paris. Des délégués de chaque rayon s'assurent de la qualité des objets, en font monter une partie au magasin, et logent le reste dans des « réserves * que chaque comptoir possède au sous-
Il faut alors décider la « marque », le prix de vente Rion n'est plus faux que de représenter le grand magasin comme pouvant à son gré, soit
l'abaisser pour ruiner ses concurrents, soit l'exagérer pour grossir ses bénéfices. Toutes ces maisons de nouveautés faisant de nombreuses annonces, le public féminin qui forme les gros bataillons de leur clientt'le, compare sans cesse leurs catalogues les uns aux autres ; aucune d'elles ne pourrait majorer une marchandise, sans en voir cesser aussitôt le débit. Bien mieux : poursuivant à l'envi les uns des autres la dernière limite des concessions à faire, les chefs de comptoir sont exactement au courant du prix do vente de leurs spécialités dans chacun des mu^asins rivaux.
Le Lovvre offre-t-il pour 1 fr, 50, à la quatrième pa^^e des journaux, le mètre de tel tissu de coton, le Bon Marché, qui fait sa publicité le lendemain, portera le mémo madapolam à 1 fr. 40 et le Louvre ripostera parfois le surlendemain en le cotant 1 fr. 33. Il n'est pas rare de voir certains prix corrigés ainsi, alternativement, à quelques jours d'intervalle. Pour se rendre compte do la marchandise à laquelle correspondent ces prix, les chefs do comptoir du Bon Marché font souvent acheter au Louvre, ainsi que ceux du Louvre au Bon Marck\ quelques décimètres des étofTes sur lesquelles porte principLilement la bataille, afin de pouvoir répondra à la cliente qui objecte une différence de 5 ou 10 centimes avec le prix d'une autre maison : « Jladame, ce n'est pas lo même article. »
Le plus curieux est que souvent c'est la vérité.
LES MAGASINS DE NOUVEAUTES
L'on se serre de si près entre mai'chaiids d'uou part, entre fabricant et marchand de raiiiro, que, pour ne pas arriver à rendre au même prix, il faut effectivement qu'il y ail quelque légère différence dans k qualité. 11 a été objecté que, grâce à la « compensalion des bénéfices », le magasin qui vend un grand nombre d'articles et comprend un grand nombre de rayons peut en sacrilier qaclrpiesuns pour ruiner ainsi les petits comraerçjanls. Mais, s'il est toujours facile de vendre à perte, il l'est beaucoup moins de surfaire impunément. Pour que la compensation s'établît entre rarliclo majoré et l'article sacriHé, il faudrait que le premier se vendît autant que le second. Or il no se vendrait pas, parce qu'il s'établirait des spécialistes qui, n'ayant rien à compenser, le livreraient, eux, à plus bas [uix.
Chaque rayon a, comme les plus petites boutiques, ses objets de réclame et ses objets de gain; la compensation s'établit, non pas d'un rayon à l'aulre, mais dans l'intérieur de chaque rayon, de sorte que le « ressort », la différence de l'achat à la vente, apparaisse en fin d'année à un chiffre suffisant. Celte solidarité des grands magasins, qui empêche chacun de liausser seul aucun prix, It^s oblige tous à baisser une catégorie d'objets lorsqu'un d'enlrr* eux s'est décidé aie faire. Un fr<'îa naturel, le souci de ne pas travailler a pour l'aiiiour de Dieu », s'oppose à la multiplication de ces
pertes volontaires. Le seul comptoir à peu près sans * ressort j» est celui de la ganterie, dont la mission exclusive est partout d'attirer du monde. Le magasin de nouveautés vend les gants en moyenne 4 pour iOO net ih plus qu'il ne les paye; les frais généraux étant de 16 à il pour 100 du chiffre d'afTaires, le rayon de ganterie se trouve en perte de 12 à 13 pour 100. Le bas prix a dû stimuler la vente, car le gant, comparativement à sa modeste part dans la toilette, atteint dans les grandes maisons un assez joli chiiïrc : b 400 000 francs au Bon Marché, où. 60 employés débitent annuellement 1 500 000 paires de gants, depuis l'humble filosolle qui cache à peine le poignet jusqu'au chevreau qui gante le coude. Les affaires, dans leur acception la plus générale, comportent une part d'aléa incompressible; à cet égard, on peut dire que l'inégale répartition des bénéfices, la compensation de pertes inallen<lues par des profits exceptionnels, est l'âme de tous les commerces et de toutes les industries possibles.
Le bénéfice net varie sur chacun des articles d'un même rayon, suivant sa part de frais généraux. Pour livrer un babut de cuisine de 10 francs à l'extrémité de Neuilly, le Louvre mobilisera un omnibus, deux hommes et deux chevaux, montera le meuble au quatrième et essuyera peut-être des reproches très vifs parce que ses porteurs oui frôlé de trop près la peinture de l'escalier. Une
LES MAGASINS DE NOUVEAUTÉS
cliente se fait envoyer à domicile un plateau de 9o centimes; elle est ahsenUt vl Ton prie le garçon de repasser pour la fa<;(iire. Le ni("^me garçon reviendra quatre ou cinq fois avant d'être pajé! Nul doute que, dans tous les cas de ce genre, il y ait perte pour le magasin.
Pour la fixation du chiffre de vente, on ménage en principe une iliflerence de 25 pour 100 audessus du prix de revient ; mais ce n'est là qu'une moyemie. Les chances plus ou moins bonnes de récoulenipnl sont les seules règles des appréciations du chef de comptoir. Souvent, un tissu ou un meuble, commandés six mois auparavant, sont déjà moins à la mode au jour de la livraison, ou Lien le fabricant a consenti des rabais ultérieurs; on « marque » à perte. D'autres, au contraire, ne pourront plus être obtenus qu'à un prix plus élevé; on leur fait porter une surcliarge. Des articles payés le môme prix se trouvent être plus ou moins réussis; on en fait deux ou trois catégories, forçant l'étiquette de ceux dont l'aspect est le meilleur, et avilissant celle des autres pour qu'ils ne « boudent » pas à l'étalage. Dans ces bazars modernes, la loi de Foiïre et de la demande règne sans obstacle; le public fait et défait les prix sans cesse. Mais les changements s'opèrent toujours par voie de réduction. Le magasin ne pourrait, sans irriter grandement ses acheleiises, majorer une série d'objets du jour au lendemain — lorsqu'il prévoit
M^CAMISME DE lA VIE MOnEUHE.
se
ne pas pouvoir le remplacer à temps, — pour en ralentir la vente et en augmenter le profit. Afin d'accuser à l'inventaire un écart de 21 pour 100 environ entre le total des achats et celui des ventes, le rayon doit prendre soin de marquer d'abord tous ses articles à 25 pour 100 en moyenne, de façon à se réserver la faciliter de solder à perte ceux qui s'attardent dans les vitrines ou dans les cartons, tout en conservant sur l'ensemble le bénéfice exigé.
La bête noire de la nouveauté contemporaine c'est le « rossignol »— le « garde-boutique », comme disaient les merciers sous Louis XIV. Seulement, l'ancien négoce ne se décidait jamais à ces baisses régulières, à cet hécatombe formidable des marchandises. Le renouvellement fréquent du capital est au contraire un des fondements du nouveau système. Selon le mot du directeur du Louvre^ * il faut revoir sans cesse son argent *. Cet argent, bien entendu, ne repasse pas dans tous les comptoirs avec la même fréquence; des buffets de 3 000 francs ne se vendent pas aussi couramment que des parapluies de dix francs. Mais, si les premiers tournent à l'inamovibilité, on les solde sans plus de cérémonie qu'un chapeau de paille. Un art de la nouveauté a été de tirer habilement parti de cette perte, de transformer en amorce ces articles qu'il faut expulser à tout prix, ces < talons » de pièces qui ne valent plus pour le
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vendeur que le poids du chifTon et que le public s'arrache à 22 sous, parce que l'étofle a valu 12 francs le mètre.
Tous les soldes aussi ne constituent pas une perte pour le grand magasin : en position d'être bien renseigné sur les faillites, les liquidations judiciaires, les stocks de marchandises aux abois, il profite très légitimement de ces aubaines. Tantôt ces soldes, sur lesquels il gagne, lui servent à balancer les siens propres, toujours onéreux; ntôt il y trouve une réclame gratuite. M. Jaluzot oula en quelques semaines à vil prix un lot énorme de fleurs artificielles qu'il avuît eu luimême pour peu de chose. Un fabricant de Lyon,
désireux de se venger d'une maison de soieries de
la capitale qui, après lui avoir commandé 400 pièces d'un tissu de valeur, n'avait consenti à en prendre que 400, céda les 300 autres à M. lïériot, pour le ers de leur prix, en lui faisant promettre de les venilre à son tour sans bénéfice. Ainsi l'article était « tué » et Vacheteur des 400 premières pièces ne pourrait les écouler qu'avec grande perte. On voit qu'il y a un peu de tout dans les soldes, voire des rancunes à satisfaire.
Mais l'évacuation de la marchandise dépréciée s'opère avec la même loyauté que la vente de la marchandise nouvelle. Le prix se modifie, mais il est toujours indiqué à l'acheteur en rhilTres connus. Chacun a vu, chez les marchands qui persistent
se
dans un usage naguère universel, ces étiquetLes cabalisliqutîs que les initiés seuls peuvent traduire. A qui ilemaiide la raison de ces marques conventioiiiielles, il est répondu qu'un acheteur peut être araené par un conimisaionnaire, auquel il faut ménager une remise en élevant le prix de vente, ce qui deviendrait impossible avec la marque en chiffres connus. La vérité est que ces hiéroglyphes chaperonnent une foule de * trucs » ingénieux mais vieillis, qui conduisaient la mythologie à faire de Mercure le patron du commerce en môme temps que le dieu des voleurs. Le moindre des ennuis occasionnes par la marque en chiffres inconnus est celui du marchandage. C'était une tradition pieusesement respectée par les pharmaciens de l'ancien régime que celle de demander pour leurs drogues, le double de ce qu'ils prétendaient recevoir — € Oh! oh! monsieur Fleurant, 20 sous, en langage d'apothicaire, cela veut dire 10 sous >. — Un très petit nombre de corps d'état ont conservé de nos jours rhabiludc des mémoires « en demande » : un franc, en langage de fumiste, cela veut encore dire 80 centimes.
Pour le commerçant à chiffres inconnus^ la seule règle est de vendre le plus cher possible l'objet que le client, de son côté, marchande avec des roueries diplomatiques comme une vache sur un champ de foire. Dans les anciens magasins de nouveautés, quand une marchandise n'était pas
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€ dp fléfaite », nn la « jLriicIlnil » plus haut. La « guello » é!ait unt'€oniinis8ioiiyjj'o//?r.s.v/('econréJce au commis, suivant qu'il vendait plus ou moins cher ou que l'article était plus ou moins défectueux. il n'est pas mal d'oijserver en passant que co vénérable vieux petit commerce, aux embarras duquel on veut nous intéresser outre mesure, avait une morale relâcliée; raffectueux respect et les relations Je famille du marchand avec ses pratiques n'étaient pas pour lui interclire certains bons tours. La guette, fouettant l'ambition tlu commis, était peut-être une innovation utile pour le magasin, mais préjudiciable à l'acheteur; l'intérêt fixe sur la Tente d'objets marqués en chilYres connus, usité aujourd'hui dans tous les commerces d'importance, est au contraire sans aucun inconvénient pour le client.
Au lieu d'exciter le commis à vendre la marchandise sacrifiée en haussant son courtage, on excite le client à lacheler en abaissant le prix. L'employé qui remet sa note de débit à la caisse où il accompagne l'acheteur est crédité d'un courtage uniforme par comjdoir, mais variable suivant les rayons, afin de rétablir entre eux l'égalité : ainsi les 2 pour 100 des commis à la soie équivaudront simplement aux 5 pour iOG des commis à la toile.
Il est vrai que les hasards journaliers de la vente favorisent plus ou moins chaque comptoir et chaque employé : le malchanceux qui reste une heure à
vendre des pantoufles de 6 francs, sur lesquelles il louchera 3 sous, a le cœur gros de voir son camarade expédier, pendant le même temps, un trousseau qui lui rapportera 20 francs; mais le « guignon », qui dure parfois plusieurs jours, ne se prolong^e jamais pendant toute une semaine. Seule l'activité des commis établit entre eux des difîérences de traitement : le vendeur ardent à la besogne se fera 4 000 francs, à côté du paresseux qui ne dépassera pas 2 000.
Je regrette que les magasins de nouveautés aient laissé slntroduire peu k peu quelques exceptions à la règle de l'égalité absolue des clients. Chacune des expositions trimestrielles comporte des « clous» destinés à allécher le public; ce sont par exemple des tissus que non seulement le magasin cède à prix coûtant, mais que souvent le fabricant, pour aider au succès de l'article, lui a fait payer un prix inférieur à leur valeur. Les marchands de province, en argot de boutique les « margoulins », guettent ces occasions fructueuses pour s'approvisionner à bon compte. M. Boucicaut, pour les décourager, refusait jadis de leur vendre plus d'une pièce à la fois et ils devaient ruser pour en obtenir. Aujourd'hui, le désir de grossir les chiiïres se mettant de la partie, on avertit au contraire d'avance les marchands des affaires qui les intéressent, et l'oa affirme que, sur des objets d'une vente plus courante, on leur ferait une remise. Que le Bazar de
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Vffôtel de Ville agisse ainsi pour les « bazardiers » de moindre enverg-ure, dont il renouvelle la pacotille presque sans profit, quitte à se rattraper lui-môme sur le public, il importe peu; mais il serait fâcheux que des maisons aussi sérieuses que le Louvre s'abandonnassent à cette tentation de la vente en gros, susceptible d'altérer leur caractère original.
11 en est de même des réductions faites à certaines collectivités par la Belle Jardinière^ qui vend tvec 10 pour 100 de rabais à diverses associations t- celles des employés de l'État ou du Paris-Lyon- Méditerranée, — à des sociétés orphéoniques ou coopératives. L'on en peut dire autant des ventes faites par la Samarilaine aux porteurs de « bon Crépin v. Ces bons sont payés comptant à M. Cognacq, avec un rabais de 18 pour 100 de leur valeur, par M. Dnfayel, le propriétaire actuel de la maison Crépin, puissant oi^anismc de crédit populaire, critiqué parfois avec injustice, puisqu'il rend des services appréciés par plus de 600 000 abonnés.
Mais les grands magasins ont beau affirmer qu'ils supportent seuls la perte résultant de ces remises, que le supplément de vente qui en résulte leur permet, en faisant de plus gros achats, de payer meilleur marché aux fabricants, je persiste à croire que Végalité de la clientèle^ qui a fait le succès du nouveau commerce, doit être strictement maintenue dans Tavenir.
La comptabilité.
Scpl miHioiïs de faclurea. — Expéditions en province. — Pas de slatis niques. — Les livres de caisse alternai ifs. — Rn mil Ions à cinquanlc colonnes. — Paquela voyngcurs. — Coulisseaiix automatiques cl Inble ronde du Louvrn, — Livreurs de quartiers, — Ventes par correspondnnce. — Exportation occulte. — 201) millions d'écluinlilloiiB. — Bouciratil ennemi des nouveaux rayons — Comment naissent les comploirs.
Grâce à leur organisation, ces docks immenses possèdent à la fois Taig'uiHon de rindividualisrae et lo3 forces de rasaociation. C'est un nouveau système mixte : le groupement du travail divisé, la division du travail groupé. L'achat d'abord, centraliste dans les mains uniques du chef de comptoir, même pour les simples réassortiments.
Gliaquo matin, un élégant omnibus part du Bon Marché et conduit au quartier des affaires messieurs les « premiers », qu'il reprend à midi moins un quart sur la place des Victoires. Pour la venle,
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lo papliciilarisine poussé à sa dernière limite; le commis spiiibluble à un petit marchand gagnaut peu sur tout ce qu'il vend, mais sur de ne jamais vendre à perte. Lorsqu'il s'agit d'encais«er le monlauit de la vente et de livrer l'aHtcle, ce douldc office incombe à la mécajiique collective qui paie et qui reçoit l'argent, accueille et livre les marchandises. L'idéal, pour ces rouages, est d'obtenir au moindre prix le fonctionnement le plus raj)idc. Le nombre des colis expédiés annuellement par le Bon Afarclié eu province est d'un million : celui des paquets livrés dans Paris est de 4 millions par an, et cependant le tiers des clients de Paris emportent eux-mêmes leurs pnquets. On arrive ainsi au total de 1 millions de ventes — chacune d'elles en moyenne représentant une vingtaine de francs. Le chiffre des articles débités est peut-être double ou triple de celui des ventes, parce qu'une facture comprend en général plusieurs objets. Ce dernier chiffre du reate, le magasin ne le connaît pas; il fait aussi peu de statistique que possible; elle lui coulerait trop cher. Tout ce qui n'est pas indispensable en ce genre est à ses yeux superflu.
La Belle Jardinière est seule, parmi les grandes maisons, h pratiquer une comptabilité-matières assez détaillée. Non seulement elle sait par exemple que sa vente de Tan dernier a été de 180 000 gilets, de 280 000 pantalons et de SOOOOO vestons ou paletots; mais chaque arlicle, fût-ce une cravate
de 50 centimes, y porte un numéro d'ordre qui permet, en se reportant de registre en registre, de savoir à quelle époque il a été confectionne, par quel ouvrier, ainsi que le nom du fournisseur, le prix et la qualité des malières premières. Le Louvre, le Bon Marché et les autres se bornent à une comptabilité-espèces. Celle-ci exige déjà un personnel tellement nombreux qu'ils redoutent toute complication nouvelle. Chacun de ces journaux (le caisse, où nous voyons inscrire avec une rapidité sténographique les ventes dont le commis fait l'appel, ne sert que de deux jours l'un. Chaque caissier par conséquent en a deux, qui lui sont remis alternativement. Le soir il porte son livre de la journée au service de contrôle, et le matin ce service lui rend, vérifié, son livre de Tavant-veille. Une journée sur doux est nécessaire pour porter au compte particulier de chaque rayon les sommes qui lui appartienneut et au compte particulier de chaque vendeur du rayon le montant des commissions auxquelles il a droit.
Pour rendre plus aisé ce dépouillement des livres brouillons, chacune de leurs pages est divisée en une cinquantaine de petites colonnes, portant en tôte une lettre de l'alphabet qui désigne le rayon : B signifie mercerie, BF laines et tapis séries, BM vêtements pour fillettes, etc. La comptabilité centrale porte au crédit de chaque comp' toir les sommes qui lui reviennent, mais non p&fl
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les objets auxquels ces sommes se rapportent. La diversité des modes de vente — verbales ou par lettres, — celle des modes de livraison ou de paiement — par avance ou à réception, ou contre remboursement, — comporte déjà un détail inlini. Les colis destinés à être livrés par les voitures sont concentrés au « départ ». Au Lonvre, l'ingénieur a réalisé, pour cotte concentration automatique, le dernier mot du progrès.
Il a imaginé un système de coulisseaux inclinés et tournants, pour les descentes, communiquant, dans les parties planes, avec des toiles sans fin actionnées par un moteur électrique. Les cartons, caisses et ballots de toute sorte, une fois ficelés et munis de leur adresse bien en évidence, se camionnent tout seuls dopuis le point le plus éloigné de l'immeuble, où le garçon de mag^asin les abandonne à eux-mêmes, jusqu'au sous-sol d'expédition situé à l'angle de la rue de Rivoli et de la place du Palais-RoyaK Ainsi l'objet vendu au troisième étage près de la rue Croix-des-Petits-Champs, glisse d'abord au second où il tombe sur une toile mouvante qui le promène le long de la rue Saint- Honoré. Continuant sa marche, il de.scend au premier sur une autre toile qui le conduit s'enfourner dans un couloir en sjjïrale, par lequel il est versé au rez-de-chaussée, d'où il débouche dans le coulisseau final, celui qui aboutit à la table de triage. D était parti seul, comme un voyageur qui monte
on
en watj-on à Brest pour venir à Paris. En roule il a rencontré îles camarades, venus de tous les comptoirs qu'il a traversés, parce que ces toiles et ces coulissoaux s'eiiihranr.hent les uns dans les autres. Les colis-voyageurs se succèdent san8intc^ niplion et, le dernier coulisseau étant à pente très rapide, ils arrivent très vite comme des gens pressés. Un carton à chapeau préc«Vle une douzaine de chemises; quelques paires de gants filent der. rière, discrets et minces; un g-ros rouleau de spurterie les suit, moins à Taise et corumo essouffle de sa course. Cea paquets semblent vivre, ils ont l'air de savoir oii ils vont.
La talilotte de bois sur laquelle ils se trouvent posés en arrivant est une aorte de piste circulairci mouvante ; les paquets se mettent à tourner lentement avec elle. Au milieu, dans Taxe vide, se tient un surveillant qui met à part les colis portant un « numéro de caisse » — servant à réunir sur une seule facture les achats varies du client qui l'a d(^mandé. — Autour de la tabietle se tiennent, iniiualiilos, les garçons trieurs qui s'emparent des marchandises de leurs quartiers respectifs, lorsqu'elles passent devant eux, et les placent dans un panier qu'ils ont à leur côlé. Durant l'après-midi, oh le coulisseau vomit les paquets sans discontinuer, les jtaniers no mettent guère plus de quinze minutes à se remivlir. Dos hommes de peine les remplacent, et roulent les pleins dans la salle \0h
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sine où l'on procède à un second triage, celui des voitures, chaque panier du début corrcspondanl à, trois ou quatre quartiers ou voitures ditTérentes,
Au Bon March', le nombre de ces voitures est de 98, en comptant les véhicules à bras; celui des chevaux appartenant à la maison est de 150, plus une centaine en location, et les écuries occupent un personnel de G5 cochers et palefreniers. Cliacuiie de ces voitures fait deux tournées par jour, accompagrnée d'nn g^arçon livreur qui, opérant quotidiennement dans le môme quartier, arrive à le savoir par cœur, Il connaît les maisons où Ton peut laisser les articles avec toute confiance, en disant qu'on repassera pour toucher, celles dont on ne doit jamais sortir sans avoir été payé, celles enfin — il y en a — oii il convient de ne làciier le colis d'une main que lorsqu'on tient l'argent dans l'autre.
Une partie notable de la vente s'elTectue par correspondance ; parmi les i5 ou 18 OQO personnes qui entrent chaque jour au Bon Marché ou au Louvre, il y en a peut-èlrc 4 ou 5 OOD qui n'achètent rien ; mais une moyenne de 4 000 lettres — le chilTre monte au double le lundi matin — apportent chaque jour les commandes de clients que l'on ne voit pas, Un petit nombre viennent de Paris, d'acheteuses qui craignent la fascination des étalages ou qui répugnent simplement à se déranger; la plupart appartiennent au service de province. Le Louvre, sur un total de 120 millions d'afl'aires, en fait
20 millions en province et 10 à letranger; au Bon*\ Marché, les exj>éditîons par chemins de fer représenterit 40 millions Je francs sur 150 millions Je vente. A la SamarUmne, elles sont de 9 millions sur 36; au Printemps, elles atteignent 14 millions 8ur 35. La proportion varie, comme on voit, de 25 à 40 pour 100 suivant les maisons.
L'on se tromperait fort du reste en voulant classer d'après le mode d'envoi la destination définitive des marchandises. Parmi les 50 kilos de correspondance quotidiennement apportés au Bon Marché figurent, dans la saison d'été, les commandes des Parisiens en villégiature; mais un nombre bien plus grand d'achats faits à Paris, par des provinciaux ou des étrangers de passage, doit s'ajouter au chiffre des envois directs par chemins do fer. Il se fait ainsi, dans les malles des voyageurs, une exportation occulte du goût et des modes de France, qui ramène à nos fabriques des commandes de toute sorte pour Tétranger. C'est, je crois, M. Boucicaut qui, en prenant à sa charge les frais de port des envois supérieurs à 25 francs, leur donna une grande impulsion. Quoique les marchandises lourdes — meubles ou literie soient exceptées de cette faveur et que les colil postaux aient réduit les frais de port, néanmoins le coût de l'expédition mange le bénéfice sur Tei semble des factures qui ne dépassent que peu oj point 25 francs. L'expansion des grands bazars
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l'étranger avait plus ou moins réussi suivant les pays : en Russie, où les droits sont prohibitifs, elle est loujoïirs demeurée peu importante. En Suisse, en Espagne, en Portu^'al, en Italie, où les relations s'étaient développées, elles sont tombées à presque rien depuis le nouveau tarif de douanes.
Le dépouillement de la correspondance devant se faire avec rapidité, 250 commis sont chargés d'ouvrir et de distribuer entre les divers services les lettres que l'on étale devant eux. A mesure que ces missives remontent des rayons, où elles ont été envoyées pour l'exécution, on formule les réponses; s'il s'agit d'une demande de conseils, des femmes sont chargées de les donner et de diriger les clientes indécises entre le rouge écrevisse elle rouge tour Eiffel. Ce n'est pas une mince besogne que de confectionner les échantillons nécessaires : environ 200 millions par anl Six machines sont chargées d'en couper 32 000 à Fheure, débitant plus ou moins suivant que le tissu est plus ou moins souple — la soierie ou le calicot sont plus durs que le lainage. — Les étoffes ayant été rassemblées en paquets sous la machine, il en sort de petites collections disposées par teinte et par prix qu'on donne à des ouvrières. Celles-ci les placent sur des cartes et ensuite sous une douzaine d'autres machines, dirigées chacune par une mécanicienne et une apprêteuse, qui attachent l'échantillon par un fil d'acier. Les collections passent alors dans les mains d'autres ouvrières qui
y ajouluiit (kîs ('>li(^u«lle9 poiiaiit le prix et la laiH geur du tissu. L'tiispmblii de ce service occup 110 ouvrières et une quarnntaine d'emj)loyés.
C'est une loi à laquelle obéit incoriscteimneut le commerce moderne que celle de raggloraératiou, en un m^-nie local, d'articles de diverses natures. Tout magasin qui grandit déborde aussitôt sa spécialité, aussi biea dans l'alimentation que dans le vêtement. Il semble que la vente ent^endre la vente et que les objets tes plus dissemblables, juxtaposés, se prêtent un mutuel appui. Le marchand qui tient un client dans sa boutique s'applique pour l'y retenir à lui vendre de tout. Il rhabille aujourd'hui et le meuble; demain peut-cHre il le nourrira. Da même le client a plus de chances d'entrer dans Ift boutique s'il y est convié par jjIus de motifs, s'U ; peut satisfaire plus de besoins. Ainsi l'aÙluence de clients fait créer les comptoirs et la création de» , comptoirs fait à son tour affluer les clients. Lei foTidateurs même de ces |j;^rande3 machines à vendri tout à tous ont autant suivi que créé ie nouveau courant.
Boucîcaut, en particulier, n*était pas partisan d« sortir de ce qu'on appelait, il y a quarante ans, U «[ nouveauté », tissu, bonneterie, lingerie, join' à cette catégorie d'objets connus, il y a deux cen an.s, sous le nom de « nippes du palais de Paris » et que le langage moderne a haidisés « articles il Paris ». Ceux-là avaient clé tout d'abord recueilli
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par les marchands du xix* siècle, dans l'hérittige de leurs ancêtres les merciers du Palais de Justice. Nos ambassadeurs, avant de partir pour leur poste, ne manquaient jamais de s'a|>provisioiiner de « ces gentillesses qui se trouvent à Paris pour donner ». Ces mille riens étaient un fructueux monopole de notre industrie; « ils sont sur le lieu un peu chers, dit un écrivain de 1625, mais augmentent d'autant plus de valeur qu'ils sont éloignés de l'endroit où ils sont faits ». Dans leur développement moderne les articles de Paris ont engendré beaucoup d'autres rayons, d'abord confondus avec eux : horlogerie et argenterie, articles de voyage, papeterie, livres et jouets.
A cette dernière création M. Boucicaut fut longtemps opposé, de même qu'à celle de la parfumerie, sortie comme les gants, comme les parapluies, comme la chemiserie, de l'ancien comptoir de bonneterie, déjà divisé lui-même en trois services, suivant l'âge et le sexe des acheteurs. La parfumerie fait 3 millions de francs; la chemiserie pour hommes fait 4 millions; elle débite annuellement 950 000 chemises, dont 5 ou 6 douzaines sont coupées à la fois par une scie à ruban, mue par l'électricité. Le rayon des robes, détaché un jour de celui des confections qui continue à faire 4 millions et demi, atteint pour son compte le chiffre de 4 raillions et emploie 70 vendeuses ou essayeuses. Des objets qui fournissaient modestement de quoi
vivre à quelques commerçants, ont pu, par cette
dijmocmtisation irîu luxe qui est le propre du grand maj?asin, reinplir à eux seuls un comptoir; tels lea articles de Cliine et du Japon, ou encore les tapis d'Orient, qui font presque 5 millions. Des étoflcs do luxe se sont subdivisées en plusieurs rayons; la soierie, au Louvre, en forme quatre à elle seule; il est vrai qu'ils vendent ensemble pour 18 millions. Dans cette multiplication des branches commerciales, le Louvre devance d'ailleurs le Bon Marché. Il tient le service de table et la bougie, la cuivrerie et les articles de ménage que son rival n'a pu encore abordés. Cette infinie diversité explique que la vente journalière, dont le minimum n'est guère inférieur à 250 OOO francs, se soit élevée parfois à un maximum de 2600 000 francs, lors des coups de collier périodiques donnés par le grand magasin. Le succès de chaque rayon varie avec la mode, la saison, le genre de la clientèle. Un seul article, le a jersey », après avoir atteint à la Satna riiaine le chifFre de 1 COO 000 francs, est aujour d'hui tombé à moins de moitié dans cette maison et hiiaucoup plus bas ailleurs. Mais, dans son ensern ble, le mouvement d'atîaires croît sans cesse, et qui oserait affirmer qu'il soit près de s'arrêter? De nouveaux comptoirs seront imaginés peut-ôtre : le Pm temps, qui a renoncé à la vente du sucre, a imagin de faire la banque. Il reçoit des fonds en compte courants et perd sur son « rayon d'épargne », parc<
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qu'il le regarde comme un fructueux moyen de publicité.
La maison de nouveautés, dont l'objectif était exclusivement l'élément féminin — « la conquête de la femme », comme dit M. Zola, dans sa vivante peinture du magasin étalagiste et tapageur d'il y a vingt-cinq ans, — recherche aussi maintenant la clientèle masculine. Les vêtements pour hommes font, au Bon Marché, 3 500 000 francs. De son côté la maison de confection à l'usage du sexe fort, la Belle Jardinière, se préoccupe d'atteindre la clientèle féminine. Elle a débuté par les amazones, est passée au <( vêtement tailleur », et s'introduit peu à peu dans la nouveauté. Ainsi les ambitions s'opposent et se mêlent; les cadres, même les plus récents, se brisent.
vu
Les vols. — L'Inventaire.
Le magasin ignore le montant des vols. — Épargner cent coupablus plutôt que d'arrrler un innocent. — Ancienne répression paternelle. — Défense de se faire justice. — La perniiisilion à un franc du commistiaire. — Poche kanifoiirou. — L« suhsCilul des grantls inagasios. — Pour payer son hôtel. — Mère cl fille — 100 000 francs de pertes. — Les • rendus «. — Invenlairo anniieL
L'atsence de la comptabilité-matières dans les grands magasins fait qu'ils ig-noreot le chilTre des vols commis à leur pi-iîjudice et que ces vols peuvent même passer inaperçus dans le rayon, lorsque leur objet est de peu d'importance. L'administration a calculé qu'il lui est moins onéreux de passer ces larcins par « profits et pertes », que de dépenser en personnel un demi-million de plus peut-être pour constater vis-à-vis d'elle-même les manquants. Le mieux est de décourager autant que possible les voleurs, comme les grands magasins s'eflorcent de le faire, par une surveillance bien
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organisée. Tous possèdent une hiérarchie d'inspecleurs, assermentés comme des gardes particuliers, auxquels ils adjoignaient parfois des agents de la sûreté ; mais ces derniers avaient fini par être connus des voleuses autant et mieux que du personnel. De plus ils avaient la main un peu lourde, et ici Ton pratique cette maxime qu'il vaut mieux épargner cent coupables que d'arrêter à tort un innocent. Le Bazar de l'Hôtel de Ville, moins délicat, conserve seul des agents do la préfecture, velus d'une blouse comme les employés vendeurs.
On raconte que la voleuse — c'est presque toujours une femme ; à peine s'il y a 5 pour 100 de voleurs — est invitée, après avoir fait Taveu du délit, à verser, à titre d'amende, au Bureau de bienfaisance ou au curé de la paroisse, des sommes qui varient suivant sa position sociale et Timportance du vol. Le fait a été vrai... partiellement; il a complètement cessé de l'être depuis 7 à 8 ans. Les directeurs des grands magasins ont été menacés par le parquet d'être poursuivis correctionnellement s'ils persistaient à rendre ainsi la justice eux-mêmes. Une procédure uniforme est donc employée aujourd'hui : la personne qu'un inspecteur voit dérober quelque objet n'est jamais arrêtée par lui dans le magasin ; elle pourrait laisser tomber subtilement à terre la marchandise qu'elle proposait d'escroquer, ou bien elle affirmerait
diriger vers une caisse afin de la payer. Aussitôt
dehors, Finspectcur la suit jusqu'à ce qu'elle ait fait une vinji^taiiic de pas ou posé le pied sur le marcliepied d'une voilure. 11 l'invite alors doucement à le suivre chez le commissaire de police.
Quelques voluuses à ce moinenl perdent la tête, jettent dans le ruisseau les objets dérobés, et alors la preuve est accablante, car on leur demande pourquoi elles les jettent. D'autres jouent Tindignation. — Que me voulez-vous? Pour qui me prenez-vous?... — Celles-là espèrent en l'altroupement des badauds qui, avec rintellii,^ence ordinaire des foules, leur donneront peut-ôtre raison et leur permettront de s'échapper. Ces cas sont rares d'ailleurs ; la femme en général suit l'inspeeleur sans résistance jusque chez le commissaire, qui, habitué à ces sortes de comparutions, envoie chercher, pour opérer décemment la perquisition ordinaire sur le corps de l'inculpée, une concierge du voisinage à laquelle la justice alloue ta modeste sonune d'un franc, pour cette vacation toute spéciale. La perquisition est inutile si la voleuse avoue; elle-môme retire alors de ses poches, de son manchon, de son orabrelie, les objets qu'elle y avait loj^és. Quelques-unes sont chargées à couler bas, comme un galion de Vigo; pour absorber tout ce que recouvrent leurs robes il semble qu'il faille le talent d'un Robert Houdin. L'une fit appa* rnître, aux yeux stupéfaits du commissaire, un lelit trousseau enfoui dans son corsage; une autre
LES MAGASINS DK NOUVEAUTÉS
imuli
possédait, dissimules suus
pluies de bonne taille. On ne s'expliquait pas
qu'elle pùtmarclier.
Il est, pour les voleuses do>.profession, des moyens de recel plus pcrfeclionnés : la pochocavcrno, à laquelle sa construction inusitée a mérité au Palais de justice le nom de kangourou. Le nombre des vols varie suivant les magasins : ils sont presque nuis à la Belle Jardinière; tout au plus certains « clients » sont-ils dans l'usage de renouveler leur gardo-robe gratis, laissant chaque année un vieux j^ardessus en échange d'un neuf. En 1893, le nombre des vols poursuivis a été de C62 pour le Bon Marché; il n'a été que de 467 au Lotivre. La disproportion s'annonf;ait plus forte encore celte année entre les deux maisons : le H avril dernier, le Bon Marché en était déjà à son deux cent cinquante-septième vol, depuis le l*"" jan- Yier; le Louore ne ilépassait pas son cent deuxième. Cela ne veut pas dire que la rue du Bac olTre plus de tentations et que l'on y dérobe davantage qu'à la rue deltivoli, mais seulement que les inspecteurs du Bo7i Marché sont plus adroila ou plus sévères. Le Louvre, ayant ou quelques méprises, redoute beaucoup les excès do zèle.
Une fois le procès-verbal dressé par le commissaire, TatTaire ne peut plus être arrêtée. Des parents ou amis do l'intéressée obtiennent sans difficulté du magasin qu'il relire sa plainte. Mnis le Parquet,
saclianlque cesdésistcmenls ne se refusent jamais, n'en tient aucun compte. Les personnes influentes qui s'efforcent d'étouffer la poursuite arrivent alors embarrassées, honteuses, au boulevard du Palais. Elles sont introduites chez le substitut du procureur de la République, qui évite do son mieux ce genre d'entrevues, mais que l'on traque habilement pour se faire recevoir, o Monsieur, un événement bien triste... l'honneur d'une famille... m'amène auprès de vous... » — Et le magistrat, qui a compris, interrompt poliment le solliciteur par celte interrogation : Louvre ou Bon Marché f
L'on doit avouer que, pour ce genre de délit, c'est la classe bourgeoise qui domine. La plupart des inculpées sont des personnes sans profession. Une dame B..., rentière, ègée de cinquante ans, est attendue pour dîner chez des amis, où elle ne paraît pas. Inquiets, ses hôtes envoient au domicile de leur conviée, où règne un désordre inexprimable; le contenu des armoires jonchait le sol; les draps de lit avaient été arrachés. Prévenu, le commissaire de police commence une enquête, et constate d'abord la disparition d'une grande malle pouvant contenir facilement une personne de taille moyenne. Nul doute, les draps enlevés du lit ont servi à envelopper le corps de M"'" B... assassinée, puis enfermée dans la malle, à l'exemple d'un drame récent. Le lendemain, tandis que l'enquête était poursuivie par le chef de la sûreté, et que 1
qi
reur onne, sur les lieux, la concierge qui ne tarissait
s d'éloges sur sa locataire, « une femme si disînguée, si ordrée », le rapport d'un commissaire du T arrondissement parvenait à la préfecture, contenant les détails do l'arrestation au Bon Marché d'une voleuse qui n'était autre que M""* B... La capture avait été suivie d'une perquisition au domicile de la dame, au cours de laquelle les agents, ayant découvert un grand nombre d'objets volés, les avaient emportés dans une malle. Ainsi s'expliquaient le désordre du logis et la disparition de la locataire.
11 y a des voleuses invétérées : ces derniers
ois, une veuve A... comparaissait devant la neuvième chambre, pour vol dans un grand magasin, et était condamnée, sur la déposition de l'inspecteur L..., à un mois de prison. L'alïaire terminée, rinspecteur quitta le Palais et vint reprendre son service au magasin. Quelle ne fut pas sa stupéfaction, en entrant dans un rayon, de voir la veuve A..., qui venait d'être condamnée quelques instants auparavant, occupée à faire disparaître un coupon de dentelles dans la poche de sa robe. Il dut l'arrêter de nouveau et la conduire chez le commissaire, où elle fit les aveux les plus complets.
Les mobiles de ces vols sont très divers : une baronne X... avait reçu de son mari la somme de 350 francs, pour faire un cadeau à sa sœur;
ayant dissipé cet argent en d'autres dépenses, elle n'avait rien trouvé de mieux que de mettre le {^rand magasin à contribution pour en tirer gratis le cadeau nécessaire. Un négociant du Doubs vient à Taris pour traiter avec un confrère, moyennant lUOOÛO francs, de; lu vente de son fonda de commerce; le contrat signé, il s'apprête à repartir et manque le train. Vexé d'avoir à débourser, par suite de ce retard, des frais de séjour supplémentaires, cet homme économe se rend au Louvre, met la main sur une petite lampe dont la valeur lui semble correspondre au montant de sa note d'hôtel, pondant vingt-quatre heures, et est surpria en train d'envelopfjcr soigneusement son butin, pour le porter à l'une des caisses et en faire l'objet d'un «1 rendu r>. Le voleur occasionnel fut condamné à une grosse amende et à un an de prison, avec application de la loi Bérenger. Quelques jours après, la même chambre du Tribunal jugeait une jeune mère qui, non contente de prendre elle-même tout ce qui tombait sous sa main, avait dressé au vol sa tille âgée de onze ans. La charmante enfant volait avec passion. La mère obtint le maximum : cinq ans de prison, que la Cour d'appel réduisit à trois.
Le pillage réglé est le fait des écumeurs professionnels de la nouveauté ; ceux-là volent sans cesse et dans tous les magasins. Chez une femme, arrêtée il y a quatre ans, on a trouvé pour 30 000 fraacs
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"îîe dentelk'S dérobées. Mais la moyenne drs vtds ordinaires, dont les procès- verbaux n'iatent Timportance, ne dépasse guère une cinqimnlaine do francs. Lps nioliilos, quand on inlerrog^c ces malheureuses, sont toujours les mêmes : une iiiconcevabiB tenlalion, une influence physique — grossesse ou autre — la monomanie du vol. Cette soi-dkant « kleptomanie », comme on ra|>])elbï, tellement rare qu'on ne peut en parler sans rire, a un côté utile : elle sert à humaniser la loi. 11 est certaines situations douloureuses où le Parquet consent à ce que la px'ûvenuc soit robjid d'un examen médical. Si l'aliéniste compétent déclare le sujet irresponsable (?), on peut en conscience classer radaire, au moins pour une première faute.
(Juioiqu'il soit impossible aux grands bazars de prévenir les suites des vols qui ont fait l'objet d'un procèa-vcrb^il de police, et quoiqu'il leur soit interdit de régler par des transactions les délits qu'ils constatent, ils demeurent libres de ne pas requérir l'action publique. Le Pi^inti^mps, par exemple, quoique 25 voleurs en moyenne chaque mois y soient arrêtés par les inspecteurs, ne fait presque jamais parler de lui au Palais de justice; ce magasin, estimant avec raison que les voleuses sont en général des récidivistes, se contente do faire chez elles des perquisitions amiables pour rentrer en possession de son Iden. Au Louvre et au Bon .harché, le nombre des voleuses pincées et non déférées au commis-
sariat est de plusieurs centaines chaque année. Aux larcins commis se joignent ceux [qui ne sont pas découverts ; pour chacune de ces grandes maisons, en supposant à peu près 2000 vols de 50 francs l'un, le total de la perte subie de ce chef peut être évalué au minimum à une centaine de mille francs, en marchandises ou en argent. L'auteur du vol, en effet, pour en tirer meilleur parti, a souvent l'audace de rapporter Taiiicle au magasin afin de s'en faire verser le prix, suivant le droit concédé à tout acheteur auquel un objet a t cessé de plaire ».
Les « rendus i», môme de marchandises régulièrement payées, sont eux-mêmes assez onéreux aux établissements de nouveautés — c'est une faculté dont on abuse; on voit des articles rapportés au bout d'un an. — Au Bon Marché^ leur valeur monte journellement à 5 000 francs. Il est vrai qu'à côté des pseudo-acheteuses qui se font envoyer un manteau ou un chapeau pour s'en parer un jour et les renvoyer le lendemain, en jurant * qu'ils n'ont pas été portés », il y a pas mal de marchandises livrées en double à des clientes qui voulaient seulement faire chez elles un choix définitif. Pour que le système du « rendu », qui doit faciliter les ventes, ne facilite pas aussi les vols» le commis a l'ordre d'inscrire son nom et son numéro matricule sur l'étiquette de l'objet dont il' opère la vente. Cette simple indication suffit, lors-
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qu'une restitution est demandée, à vérifier la réalité de Tachât primitif,
Cliaque année le magasin procède à l'inventairo de ses marchandises» soit au 31 janvier, comme la Belle Jardinière on ]a.Samaritatne, soit au 31 juillet, comme \e Bon Ma7'ché^\c Louvre, le Printemps. On vide les armoires, les cartons, les tiroirs, du haut en bas de la maison. C'est le moment de la « démarque » des articles mal vendus. Par suite des procédés très divers d'évaluation de chaque établissement — qui tantôt estime les objets au prix de vente, tantôt au prix d'achat, tantôt à un prix de convention, inférieur à la valeur d'achat, — on ne peut comparer les uns aux autres leurs stocks respectifs. La Samaritaine, le Printemps et la Belle Jardinière, qui font, à peu de chose près, le même chiffre annuel, accusent ainsi à l'inventaire le premier 1 million, le second 6 millions, le troisième 12 millions de marchandises, et, quoique le capital se renouvelle plus souvent dans la première maison que dans la seconde ou la troisième, il serait absurde de dire qu'il s'y renouvelle 6 ou 12 fois plus. Au Bon Marché et au Louvre, le total de l'inventaire oscille entre 15 et 20 millions de francs.
Comparé à celui de l'année précédente, ce total sert à contrôler le chiffre du bénéfice h'ut, l'écart entre les receltes et les dépenses de chaque rayon. Dans une maison comme le Bon Marché, cet écart
ntlt-unl 3â millions environ, sur lesquels 24 mil' lions sont absorbés par les frais généraux. Nous avons vu quelle était la pari du bonéfico net, le prix auquel lo graml magasin mettait ses servicei. Par le mécanisme du nouveau commerce, ce profit usl proportionnellement très inférieur à celui quo doit s'attribuer, sous peine de mourir de faim, li> petit marchand. Il y a nombre de boutiques dans Paris où l'on ne fait pas plus de i 0000 à 1 S 000 frajici d'alTatres, oij, par conséquent, les 5 à 6 p. lûÛile profit représenteraient de 500 à 900 francs, sur lesquels il faudrait encore déduire Fintérêl du caiiilal immobilisé dans lo fonds de commercfl. La rémiméralion de ce capital est en elTet comprise dans les 6 p. 100 de bénéfice du grand bazar.
Pour vivre, le petit commentant est obligé «le se réserver 20 pour lOfl au moins do la somniB des marchandises qu'il vend. Ces intermédiaires, tous logés à la même enseigne, qui ne peuvent réduire ni leur prix d'achat, ni leurs frais, par rapport les uns aux autres, ni leur bénéfice parce qu'il est déjà limité au point de n'être plus qu'un salaire, ces intermédiaires soufrent de la concup ronce qu'ils se font entre eux et le public n'ea profile pas.
Cotte concurrence est pour lui stérile; bien plus oUe lui est onéreuse ; c'est justement le grand nombre des petits commerçants qui fait le ren chénssoment. Le loyer d'une maison qiii fai
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60000 francs d'affaires ne sera jamais moindre de 1 500 francs, tandis que le loyer d'un magasin qui fait 120 millions pourra n'être pas supérieur à
1 million de francs ; il grèvera la marchandise de
2 fr. 50 pour 100 francs, dans le premier cas, et dans le second de 0 fr. 83 pour 100 seulement.
Employé» et frais grcnéranx.
Appointemenls. — Elat-major; • pramiers-seconds », « denxiêmes-scconcîs •• — Inslilutions pliilntitli repiques. — Le Bon Marché inaugure le mouvement. — Tous lea employés de commerce en profitent. — Nouveau travail plus inlense. — Pour acheler un panlalon. — Les demoiaelles de la nouveaalé. — Droit de s'asseoir. — Les trois • gauches ». — Nourriture «lu personnel. — 100 poules au riz. — Patente excessive de 12 p. 100 sur les bénéfices. — Piihlicilé; 50 OM francs de ballons rouges. — Les grands bazars règlent et modèrent lea prix de déUil sur tout le territoire.
Cependant les employés sont incontestablement mieux payés dans les grands bazars que chez les petits patrons. Dans ces vastes usines de ventes, le commis, l'homme sans capital qui loue son intelligence et ses bras, et qu'on appelle ailleurs l'ouvrier, le prolétaire, tire un parti si avantageux de son travail, que, sans risquer un centime des économies qu'il réalise, il arrive non seulement k Taisance, mais à la fortune. Nulle part, ni dans Vinthistrie, ni dans la finance, nous ne trouverons
LES MAGASINS DE NOUVEAUTÉS
aussi grand nombre de trailoments élevés. Le iseil des intéressés du Bon Marché gagne le louble du Conseil des minislrcs. Au-dessous de ces lieutenants généraux de la NoUYeaulé viennent les commandants des unité» tactiques, chefs de comptoir, assistés chacun de plusieurs sous-ordres, « premier-secoml », « deuxième-second » et, dans Lies gros rayonst « troisième-second ». Tous ceux-là ^■It, sur l'ensemble des affaires ou sur l'augmen- ^flion de vente du rayon, un intérêt qui leur procure de 20 à 25 000 francs pour les chefs de comptoir et assimiiéB, de 9 à 12 000 francs pour les seconds. Ces calétfories comprennent, au Ihm Afarché et au Lovvre, environ *2t)0 employés. (Jnaiit à la foule des vendeurs et des vendeuses, attachés au matériel ou aux écritures, qui vont do 1 000 à 6 000 francs, on peut évaluer leur traitement ^|ioyen à 3 000, plus la nourriture.
^■A^ ce traitement tend à s'ajouter le hénéOce nPinstilutions philantliropi»[ues, inconnues il y a trente ans, dont les transformations de rindiistrie ont d'abord suggéré l'idée, vont bientôt imposer l'usage. Lefondaleurdela/îe//e JairUnière, Parissot, laissa une somme de 60 000 fi'ancs, accrue depuis lors, dont la rente devait servir à pensionner ses plus ancien» ouvriers. La caisse de secours qui, à la naritaine, n'est encore rpie la poche du patron, organisée au Printemps avec le produit des amendes. Cette dernière maison entretient, pour
MiCAXtSMS PK U*. VIK MOKEllNE, V
son personnel, deux médecins qui ont délivré, en 1893, 470U ordonnances. Au Louvre, le service médical est assuré, non seulement par des consultations gratuites, mais par une infirmerie et par des séjours à Villepinte ou Saint-Germain pour les demoiselles malades. Les retraites sont facilitées par le versement d'une somme de î 000 francjs, que fait le magasin au profit de chaque employé comptant sept années de services et ensuite de 200 francs par an jusqu'à sa cinquantième année. La mesure est récente et, jusqu'à l'entrée en fonctions de M. Honoré, le directeur actuel, l'instabilité du personnel avait été assez grande au Loum. Cependant le magasin a déjà déboursé de ce chef 1750 000 francs.
Au Bo7i Marché, M. Boucicaut, afin d'assurer à ses commis un petit capital, institua, dès 1876, une Caisse de prévoyance à laquelle ses successeurs reconnaissants ont donné son nom. Entretenue par des libéralités annuelles de près de 200 000 francS' , cette caisse a déjà distribué 730 000 francs et pos" sède en outre un capital de 2 millions, propriété d'environ 2 000 employés. Digne émule de &ùP mari, M"" Boucicaut créa à son tour une Caissf des retrmte& à laquelle vingt ans de services et cinquante ans d'âge donnent droit de participer. Elle la dota de 5 millions, aujourd'hui portés à 6 par 1 accumulation des intérêts, bien que déjà une centaine d'anciens employés reçoiventpour 90 000 francs
I pensions annuelles. Nulle part, sauf en quel- }8 compagnies minières, on n'a montre un tel
souci de l'avenir. Comme il arrive en [tareil cas, le traitement dont ce personnel du Bon Murché a été Tobjet profite indirectement aux employés de toute la nouveauté et même à ceux du petit commerce; la loi de la concurrence oblige l'ensemble des patrons à suivre, de plus ou moins loin, l'exemple donné par cette maison modèle.
II est vrai que, si la besogne est mieux rémunérée dans le nouveau commerce, elle est plus active. C'est une loi du monde moderne; on la constate pareillement dans l'industrie. Ces magasins, qui occupent 3 000 individus, manquent de personnel à certaines heures de la journée ; on doit quelquefois faire queue à la Belle Jardinière pour acheter on pantalon, comme aux guichets des chemins de 'fer de banlieue le dimanche. La nécessité de réduire ^^ tninimum les frais généraux le veut ainsi. Pour •"^ pas manquer des ventes faute d'employés, à ^wtains moments de presse, qui ne dépassent pas ^^ total de 50 heures par année, on devrait s'im-
I poser un surcroît de dépenses, par une augmen- I talion du personnel, qui dépasserait de beaucoup '«supplément de bénéfices. Aussi quoique la durée du travail ait diminué, que les grands magasina soient fermés plus tôt que jadis — ■ en 1867, au Bon Marché, pendant l'Exposition Universelle, on marquait et l'on manipulait les marchandises de 9 heures
•4 ^t^^KASmmt DE t VK MOOEANE
du soir à 1 heure du rnatio, — quoique ie repos da dimanche y soit strictement respecté et que des congt's soient accordés en été, la réduction des heures de présence n'erapéche pas le travail d'èlre beaucoup plus intense dans les grandes maisons que dans les petites.
L'existence du petit marchand dans sa boutique est plus douce. Debout sur le seuil de sa porte, ou béatement assis derrière son comptoir, il attend les clients sans tracas, cause long^uement avec ceux qui se présentent et, si son gain est médiocre, m peine Test encore davantage. Son commis ou sa « demoiselle » participe à cet heureux far-nin^it. Tout autre est l'allure de l'employé de nouveauttis, sans cesse en haleine, toujours vendant, toujours remuant; là, du petit au grand, chacun est rivé à son poste. Le métier est pénible; — t aussi, me disait l'un d'eux, nous avons tous un peu des mines de papier mâché » — ; mais le profit est en rapport avec Tactivilé qu'il demande, et il y aura toujfjurs des natures indolentes qui préféreront un moindre salaire pour un moindre travail.
On s'est apitoyé sur le sort des vendeuses auxquelles, a-t-on dit, il est défondu dans les grands magasins de s'asseoir jamais. Ce dernier trait est une pure légende, parce qu'au contraire, dans tous les comptoirs, il y a nombre de travaux que les employées ne peuvent faire qu'assises. Mais on oublie d'ajouter que nulle part le travail de&
LES MAGASINS DE NOUVEAUTÉS
©mniés n*est aussi bien payé que dîins ces iisinps commerciales, où leurs appointements ne dilVèrent pour ainsi dii'o pas de ceux des hommes. Le Louvre et le Bon Afarehè emploient envirfui 500 femmes — le nombre diminue plutôt qu'il n'aug-monle. — La moiti(5 à pou prf'ssont mariées elle quart logées par Tadminislralion, celles du Louore quai des Grands-Augustins, celles du Bon Marché rue de Babvlone, dans de vastes immeubles où elles ont une chambre, meublée, balayée ot entretenue do linge gratuitemonL Elles y jouissent, en commun, d'un confortable salon où elles oiTg;anisent entre elles de petites fêtes; mais la discipline est si sévère qu'elles n'y peuvent introduire aucun visiteur du sexe fort, pas même leur frère, si elles en ont, parce qu'on a craint que ce doux nom de frère ne fût occasionnellement usurpé par an ami.
Le logement, qui est offert mais non imposé au Bon Marché et au Louiyre^ est obligatoire au Printemps pour les célibataires des deux sexes âgés de moins de 21 ans. Beaucoup de jeunes gens et do jeunes fdies, ayant leur famille à Paris, habitent d'ailleurs avec elles. A y regarder de près, et sana affirmer que les demoiselles de la nouveauté soient toutes des vertus farouches, on doit reconnaître que leur moralité est fout au moins équivalente à e des autres employées. Beaucoup ne sont plus a prime jeunesse; en feuilletant les registres du
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«gauches » — « gauche », en style de nouveauté, vent dire repas, — eussent été très insuflisantes. Celle du Louvre se fait à la vapeur dans des appareils perfectionnés; 2 400 litres de potaçe cuisent Jans trois bassines de chacune 800 litres de contenance : il faut pai' jour 10 pièces de vin, 1 400 kilos (le pain, 1200 kilos de viande, 250 kilos de beurre, 600 kilos de poisson, etc., etc., apprêtés et servis par 15 cuisiniers et 70 garçons de salle.
Deux millions de francs passent ainsi, au Bon Marché, en victuailles; neuf millions sont absorbés «aoutreparles appointements, fixes ou proportionnels, des employés. Ces onze raillions constituent ïft grosse part des frais généraux; le reste se par- ^e entre les salaires des ouvriers occupés dans le Magasin aux travaux de confection, lingerie ou '^pisserie; les ports payés en province et l'entre- "^D des chevaux et voitures à Paris ; le chauffage ^l l'éclairage électrique, produit par des machines ** un millier de chevaux- vapeur, consommant 4 000 ^^nues de charbon et alimentant 4 000 lampes à ^^fccandescence et 360 lampes à arc voltaïque.
La patente, doublée cette année par la loi nou- >relle, atteindra 4 million. On estimait naguère à 3 pour 100 la part que l'État devait prclcvor sur le pi'ofit des commerçants; peu à peu le chiffre est monte en moyenne à 6 pour 100; mais, pour les deux plus grands magasins, il va désormais représenter un impôt déplus de f^ pour 100 sur leurs
bénéftccft! Une 8einl»lable taxation est inique; heureusement elle n'atteindra pas le but dôg^uîsé rpie l»oursnivai(«iit dos lé^'if'laleurs intéressés ou aveu- ^'les; le commerce de l'avenir continuera à marcher lentement vers des ciiiflreâ de plus en plus forts, comportant des frais et des gains de plus en plus faibles.
11 est une dépense, presque inconnue à l'ancien négoce, qui semble à première vue un vico d'orga^ nisalîon, piiiHijii'eile charité la marchandise dun poids mort, sans pralit pour le vendeur ni pour l'aclieleur : c'est la publicité, qui varie, du Bon Marché au Lou^yre^ de 2 millions et demi à 3 millions de francs. Depuis l'apparition du premier journal d'annonces, la « feuille d'avis du bureau d'adresses » de Rcnaudot, il y a 260 ans, la publicité qui ne connaissait dans le vieux Paris que la distribution des « factums » au coin des rues, priDcipalement sur le Pont-Neuf, a pris une place d» plus en plus grande. Kilo aussi est un véritabb organisme de la vie moderne. Mais nul n'en o«o» plus largement que le magasin de nouveautés, o(t elle rovôt mille formes ingénieuses : ce sont les^ *>00 petits ballons à greloLs, quotidiennement ilistribués à la jeunesse, qui coûtent au Lonm BOOOO francs par an; c'est le buiïel gratuit qui représente une somme égale ; ce sont les 25 000 bouquets de violettes oITerls aux clients du Printemps lorsque son patron, le 20 mars, succède à l'hiver;
LES MAGASINS DE NOUVEAUTÉS
u encore les primes gratuites — tasse à iM, sucrier ou plnteau que donno la Samaritaine h.
Iies acheteurs An vruflredi, afin do corser la vente de ce jour néfaste, en combalhint les superstitions antiques qui taquinent encore ce siècle anticlérical.
La presque totalité des sommes consacrées à attirer le public passe en insertions dans les journaux et surtout en catalogues envoyés à domicile. Jusqu'à quel [>oint celte débauclie de papier glacé et d'échantillons pourra-t-elle ùtro réduite dans l'avenir? je l'ignore. Présenlomenl la publicité est ^nécessaire aux grands bazars pour lutter le» uns n contre les autres. Or il est indispensable qu'il ojkisle des maisons rivales et qu'elk^s luttent entre t'iJes; tout le progrès est là. La manifestation des Pnx, par les journaux et les prospectus, est utile ^ c^ux mômes qui n'acliètonljias au grand magasin; ^'le sert de base, qu'il n'est guère possible aux ^tnillanls de Paris ou de province de dépasser. *3ist là ce qui les irrite; parce que s'ils refusent vendre aux mêmes taux que le grand bazar ils vendent rien, et que s'ils vendent au même taux ne gagnent rien. L'inlluence des grands magasins iVies prix est ainsi dix ou douze fois plus impoi'ite au bien-être national que ne pourrait le ire supposer leur chifre d'atTaires. Tous ensemble, ne vendent pas pour plus de ÎJOÛ millions de les, dont un cinquième au moins est, directe-
ment ou indirectement, exporté à l'étranger. Les 400 miliions restant ne représentent que la dixième ou la douzième partie de la masse globale que font en France les branches de commerce du vêtement et de l'ameublement, concurrencées par eux, qui atteignent sans doute quatre ou cinq milliards do francs.
Les petits marchands vendent donc; mais, comme ils ne vendent pas aussi cher qu'ils lo souhaiteraient, ils sécrient qu'on les ruine. Le mal dont ils souffrent vient précisément de leur trop grand nombre. Le chiffre des patentés a cru, depuis trente ans, dans une proportion beaucoup plus forte que ne l'exige la population : de 100 000 à 130 000 à Paris. Cet encombrement est d'autant plus intempestif qu'il va à l'encontre de la concentration à laquelle tous les besoins de l'homme, en ce siècle, donnent successivement naissance. L'émancipation politique de la société moderne a aidé, suscité peut-être, celte évolution, et l'avenir sans doute lui réserve, par le progrès des sociétés de coopération, sa forme définitive.