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CHAPITRE II

L'INDUSTRIE DU FER

lia Fonte.

Ancienne métallurgie. — Fonderie agricole jusqu'à la Révolution. — Mineurs d'hiver. — Soufflets à vent et à eau. — Deux mille hectares de forêts par an pour alimenter une forge. — Prix du fer autrefois; c'est un objet de luxe. — La France est pauvre en minerais. — Forges de l'Est. — Combustible moderne. — Gestation du haut fourneau; durée de son existence. — Quinze mille kilos de matière à l'heure. — Du gueulard au ventre et au creuset. — La danse du coke. — Fourneau se soufflant luimême. — La plaque de gentilhomme. — Sortie du laitier. — Pudding de feu ; excursion au crcusier.

Quand les anciens classaient Y « âge de fer » au dernier rang de leur catalogue, comme celui dont l'humanité devait attendre la moindre somme de bonheur, ils ne se doutaient guère que le fer marcherait pour ainsi dire pas à pas avec la civilisation,

dont il est la condition indispensable. Et en effet, avec le papier, le fer est la marchandise dont Tusagc en notre siècle a le plus augmenté.

A eux deux ces objets, l'un si fragile, l'autre si solide, le papier el le fer, ont été, dans l'ordre moral et malériel, les principaux agents du progTÔ.s, Fer, fonte ou acier ont d'ailleurs môme caractère que l'époque pratique où ils se sont si prodigieusement développés : plus utiles, ce semble, que beaux. Sous le ra|>j>ort de l'esthétique, les forgerons de jadis en avaient tiré tout le faible parti dont ils sont susceptibles; les contemporains, à cet égard, n'ont rien innové. Partout oii il a évincé le bois et la pierre, le fer, artistiquement, ne les a pas remplacés. Serviteur nécessaire plutùt qu'agréable, (I ne sait pas charmer; on l'aime par intérèl, non pour lui-même. Admirable quand il travaille — une locomotive en action a sa grandeur, un marteau-pilon en marche a sa majesté, — il est vilain au repos. L'architecte essaie-t-il d'en faire <les monuments pour récréer la vue, son aspect osseux demeure pauvre, triste et sec. Cependant toiilc notre existence matérielle repose aujourd'hui sur lui.

En même temps qu'il en multipliait l'emploi, lo siècle présent a perfectionné la fabrication de ce métaU La fonction et l'organo ont grandi de concert. 11 n'existait pas autrefois de population manufaeluriéro pour le forj jusqu'à la Révolution

L INDUSTRIE DU FER 93

la fonderie demeura œuvre piiremenl agricole, tandis que beaucoup d'autres branches du travail national — les textiles par exemple — avaient déjà pris la forme industrielle.

On possédait une forge au xviu" siècle comme on a de nos jours une ferme. Le haut fourneau 6'alliimait à la fin des vendanges, pour s éteindre à la recolle des foins. C'était, en pays de minerai, une occupation d'hiver. Le cultivateur se faisait mineur sans beaucoup d'efl'orts; il grîUtait, creusait quelque coin pi-ajdce de sou chiiiiip. Sa hotte une fois pleine, il allait à la forge voisine en vendre le contenu qu'il versait dans Torifice du four; puis il repartait la remplir de nouveau. La production de ces fourneaux anciens, hauts d'environ quatre mètres, était en rapport avec celte alimentation rudimentaire. Us fournûs-saient de 1000 à 1 500 kilos de fonte par jour, tandis que ceux d'aujourd'hui, ayant 24 mètres d'élévation et larges à proportion, rendent quotidiennement 125 000 Idlos de fonte; — et certaines usines en enlretionnent huit ou neuf.

En comparant les livres de métallurgie, depuis la fin du XV' siècle jusqu'au commencement du xvni*, on constate que les procédés, d'une date à l'autre, n'ont pas varié. Les forges les plus antiques n'avaient que des soufflets manœuvres à Jii ninin, ou bien, établies sur les hauteurs, elles Utilioaienl la force du vent pour faire marcher leur

soufflerie, par un mécanisme sans doute analogue à celui dos moulins. Dès le règne de Louis XII, elles s'installèrent près des cours d'eau dont elles avaient appris à se servir comme moteurs. Au lieu d'être cantonnées, ainsi que de nos jours, en sept départements — dont deux, la Meurthe-et-Moselle et le Nord, produisent à eux seuls les trois quarts du stock annuel des fontes françaises, — les forges de naguère étaient éparpillées sur tout le territoire, reclierctianl toutefois le voisinage des forêts qui leur procuraient le combustible.

On calculait qu'il fallait 100 kilos de bois pour avoir 17 kilos de charbon et 100 kilos de charbon pour obtenir 34 kilos de fer; soit une consommation de 1700 kilos de bois pour un renderoeat de 100 kilos de fer. Une forge moyenne absorbait ainsi à elle seule la production annuelle de 2 000 hectares de forêts. Les plus vastes domaines n'auraient donc pu suffire longtemps à une fabrication un peu active. Cette fabrication, d'ailleurs, les lois en faisaient souvent un privilège : dans la Normandie du moyen ûge, les « ferons » ou barons fossiersavaieot seuls le droit d'allumer des fourneaux, et chacun d eux ne pouvait produire qu'une quantité strictement limitée. La hausse des bois ne tarda pas à rendre ces prérogatives illusoires. Dès le xvii* siècle, à mesure que les défrichements augmentaient, beaucoup de forges disparurent. Dans celles qui subsistèrent, la question du combustible, l'achat

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judicieux des bois, demeura la principale préoccupation du maître; elle exigeait des déboursés énormes. Ces arbres, acquis sur pied, qu'il fallait abattre, carboniser, voitiirer, conserver en vastes monceaux, immobilisaient un sérieux capital.

Le prix du fer s'en ressentait. Ce qui coûte aujourd'hui 12 francs les 100 kilos coûtait, en tenant compte de la valeur de Tardent, 80 francs sous saint Louis ou sous Charles le Sage, 100 francs au xvi* siècle, 90 francs depuis Henri IV jusqu'à Napoléon P"", Tout contribuait d'ailleurs à cette élévation des prix : non seulement le taux du minerai, qui se payait en moyenne trois fois plus cher que de nos jours — bien que sa richesse fût identique i celle qu'il possède encore dans les mêmes gisements, — mais aussi la main-d'œuvre. La forge de Messarge, dans l'Allier, qui produisait 150 tonnes de fer en 1794, employait, au dire du commissaire de la Convention, 500 personnes; de nos jours, le dixième de cet effectif serait proportionnellement suffisant. Ce haut prix du métal en paralysait l'usage : le Roussillon passait, au xiv" siècle, pour exporter dans les provinces voisines une certaine quantité de minerai; d'après les comptes du péage, il se trouve qu'il n'en expédiait en réalité qu'une moyenne de quarante tonnes par an. Sur le territoire qui correspond à l'ancien département du Haut-Rhin, la vente du fer, qui constituait un EDOOopole, était d'environ 100000 kilos par an au

fléhut du xvij* siècle. Dans la France conlernpOH raiiip, un district de m^îme étendue ne saurait se' suffire à moins de 15 millions de kilos — 150 fois pIuH qu'il y a trois siècles.

Trois grands consommateurs d'aujourd'hui : chemins do fer, bateaux, machines, n'existaient pas; les besoins d'un quatrième, l'artillerie, étaient insigniOants. Encore nos fabricants eussent -ils «Hé bien empêchés de les satisfaire. Après avoir importé des États de Venise, jusqu'au xvi° siècle, coiiaines tôles dont elle ne pouvait se passer, U France n'avait encore sous Louis XIII, avant la créution de la fonderie du Havre, aucun étaLlissctnerit qui pût renLrclenir de canons. Richelieu, pondant la g^uerre de Trente Ans, les achetait en Aniîleterre, en llollandt^ surtout, où ils étaient le meilleur marché. L'agriculture, autre gros mangeur de métal, n'en usait alors presque pas. Les essieux do charrette étaient en bois, les pelles aussi; les roues n'avaient pas de bandages, et le* charrues ne consistaient (ju'en une sorte de fer de lance, sillonnant les champs d'après la méthode de l'araire des Géorgiques.

Hier encore, c'esl-ii-dire sous Louis-Philippe, bien que la fonte coûtât 300 francs la tonne au lieu de production — son transport à Paris se payait 4îi francs, — ce prix rémunérait si faiblement loi maîtres de fori^^es au bois que celles-ci, une aune» s'éteignaient, Grâce aux forges à la houille, vt|

l'industrie du fer

malgré la demande qui n'a cessé d'augmenter, les prix sont tombés au sixième de ce qu'ils étaient en 1840, tandis que la production de la fonte passait, dans le niôiiic intervalle, de 350 000 lonntîs à plus de 2 millions en 1893. Notre pays cependant, malgré ses progrès contemporains, est déchu du rang qu'il occupait à cet égard il y a trente ans dans le monde, immédiatement au-dessous de l'Angleterre. Celle-ci même, classique fournisseur du globe, a perdu sa prééminence. Son apport de 6 millions de tonnes sur le marché universel est dépassé par celui des Etals-Unis, qui s'élève à 9 millions. Derrière le Royaume-Uni vient l'Allemagne qui, durant la dernière période, est brusquement montée de 500 000 tonnes à 4 millions et demi. La France n'occupe plus que la quatrième place avec un rendement de moitié inférieur, et à peine triple de celui de la Belgique

Pour nous consoler de l'indigence relative de notre sous-sol, nous pourrions calculer, en prenant pour base l'extraction actuelle et les gisements exploités, qu'il ne restera plus dans cent ans de rainerai de fer en Europe, et que, dans deux cents ans, 0 n'y demeurera pas un morceau de houille. Mais — laissant de côté cette préoccupation qui n'a rien d'immédiat — nous remarquerons que déjà la pénurie de charbon nous oblige à importer le tiers de celui que nous brûlons; et la moitié du minerai qui alimente nos forges vient de Tétranger,

MéCJIMBME UR LA TIE MODIHHS.

98 LE MÉCANISMB DE LA VtB MODERNE

La nature nous ayant ainsi peu favorisé», c*e8t à" ïa perfection du travail, à l'Iiabileté personnelle de ceux qui Font fondée, qu'est dû chez nous le succès de cette intluslrie.

Sur les doux millions de tonnes de fonte produites en France, la Meurthe-et-MoscIIe en fournit ! 200 000; six autres déparlements, dont le Nord, la Saôue-et-Loire, le Pas-de-Calais, contribuent ensemble pour 600000 tonnes; le reste du territoire pour 200 000 seulement. Mais le métal qui sort des hauts fourneaux de Flandre ou de Basse- Bourgogne est loin de provenir exclusivement du minerai de ces régions. A côté de celui qu'ils recueillent sur leur propre terrain : fer couleur de rouille, appelé oolitkique parce que ses grains agglutinés ressemblent à des œufs de poisson, enfermés dans une gangue calcaire; fer jmoli^ thique, jaune sale ou terreux, que Ton prendrait pour un tas do petits pois fossiles; avec ces minerais indicrènes de qualité et de rendement médiocir» — on n'en relire pas plus de 28 à 35 pour 100 en fonte, — se trouvent associés les minerais apportés des Alpes ou des Pyrénées, d'Espagnr et de l'île d'Elbe, d'Algérie surtout, de la célèbre Mokla-el-Hadid, la a montagne de fer ».

Ceux-ci donnent 05 pour 100 de leur poids en un métal incomparable, mais que le transport enchérit au point qu'il ne pourrait, dans les emplois ordinaires, soutenir la concurrence des marchandises

L'INDL'STBIE DU FER 99

de moindre valeu»-. C'est h\ un fer, un acier aristocrfïtique destiné à la machinorie, aux canons, au blindage des navires. L'importation du minerai algérien ou espagnol s'élevant à 800 000 lonncs par an, dont le produit en fonte est de 500 millions de kilos, on voit que la part du sol national dans la fabrication française se réduit à peu de chose, en dehors du bassin de l'Est.

Là, le minerai est si abondant et d'une extraction si aisée que, malgré sa faible teneur en métal pur, les forges lorraines n'ont pas eu de peine à. l'emporter sur toutes les autres sous le rapport de la quantité. Les mines de fer de la Moselle sont pour la plupart peu profondes : on y entre de plain-picd par une pente douce. Les mineurs travaillent à la lâche par groupes de trois : un chef et deux aides. La roche s'aftaque en taillant au pic une tranchée verticale et en faisant sauter, à la poudre, la partie inférieure; un second coup de mine fait tomber la partie supérieure. Le travail est d'ailleurs beaucoup plus délicat qu*on ne le croirait à l'entendre ainsi énoncer; il y faut un long apprentissage. Selon l'adresse de son chef, selon la manière dont il aura foré son trou, un chantier abattra plus ou moins, dépensera plus ou moins de poudre. Ce minerai est chargé par un des aides dans un wagonnet, qu'il pousse jusqu'à la galerie voisine. Il y accroche un numéro pour servir au règlement tmnte. .et un cheval coiiduit ces wagonnets^

jusqu'à une aveaue plus vaste où, selon la confî guralion du sol et la distance qui sépare la mine des hauts fourneaux, divers systèmes de traction sont mis en usag:e. Plusieurs établissements se servent» pour l'adduction du minerai, de chemins de fer aériens : on aperçoit à 12 ou 15 mètres en l'air, pérégrinant solitaires parla campag^ne et par courant, de leur propre mouvement, semble-t-il, les kilomètres, des bennes suspendues à un câble sans fin; les pleines, allant à la forg'e, marchant en sens inverse des vides, qui retournent à la mine; toutes so suivant rég-ulièrement à 25 ou 30 mètres d'intervalle, selon la force de résistance, exactement mesurée, des chevalets, des fils, et de la machine à vapeur qui les actionne.

Dans l'usine la plus importante de l'Est, à Hayangc, les mines étant toutes voisines des forges, un ingénieux funiculaire sur rails amène seulement les wagonnets jusqu'à l'entrée de la galerie principale- Ils sont alors pesés sur une bascule et portés à l'avoir collectif des trois ouvriers qui les ont remplis. En moyenne, puisqu'il faut toujours revenir aux moyennes, chaque ouvrier extrait 5 000 kilos par jour et gagne 5 francs, non compris sa dépense de poudre d'environ un franc et le» frais de boisage ou autres de la mine, qui coûtent k l'administration un franc par tête. Ces cinq tonnes de pierre à fer, semblable à de la meulière concassée, reviennent ainsi à 1 francs et produiront

peu près 1 GO!) kilos de fonte au sortir du creuset. Le bon marché du minerai est ici l'un des principaux facteurs de la réussite. Il est compensé par le prix élevé du combustible que l'établissement est obligé d'acheter au loin, bien qu'il possède des raines de houille à proximité-

C'est que tous les charbons ne sont pas propres à se transformer en coke pour la fonte, lis ne doivent être ni trop gras ni trop maig^res. Les forges du bassin de la Loire fabriquent elles-mêmes leur coke, en mélangeant, dans des broyeurs spéciaux, les houilles et les anthracites du pays. La plupart des forges de l'Est, au contraire, doivent payer de 10 à 11 francs pour le transport de mille kilogrammes de coke qui, au sortir des fours de carbonisation du Nord, de Belgique ou de Luxembourg, ne se vendent pas plus de 14 francs. Ce détail montre qu'il n'y a rien d'exagéré dans l'opinion généralement admise en métallurgie que la tonne de fer, prête à être livrée au commerce, a payé en transports sept, huit et jusqu'à dix fois sa valeur primitive; en d'autres termes, que le prix du fer se compose en grande partie de frais de ports multiples. D'où il suit que le plus sur moyen de gagner davantage, c'est de réduire au mininmm le déplacement des matières premières. Il vaut mieux dans ce dessein se rapprocher du minerai, dùt-on s'éloig-ner du coke; parce que, dans la fabrication de la

nte, il entre ici une tonne de coke contre trois

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LE MlICANISME DE LA VIE MODEflNE

tonnes do minerai, et que, par conséquent, l'économio réalisée d'un côté est trois fois plus grande qu(j la dépense clTeetuéc de l'autre.

Ces wagonnets que la mine jette sans discontinuer amlehors, à mesure qu'ils apparaissent à l'orifîce, glissant sur les rails, et qu'ils viennent successivement se coller les uns aux autres, un homme les accroche ensemble, et le train se forme. Une locomotive y est attelée et l'emporte, à la place d'une é^ale quantité de wag^onnets vides qu'elle ramène de la forge, prêts à retourner séparément sous terre. Ce train de minerai arrive h. peine à destination qu'une troupe de décliargcurs s'en emparent, faisant basculer son contenu dans des réservoirs placés en contre-bas de la voie. Le dôcharg^ement, quelque rapide qu'il soit, comporte nn premier triag:e. Suivant leur aspect, les qualités identiques sont réunies dans les mêmes compartiments, pour être isolément employées ou dosées en des mélangées rationnels. En six ou sept minutes, chaque manœuvre a versé quatre ou cinq wagons. Le train vidé repart chercher une nouvelle enfilée de voitures pleines.

Parallèlement à la voie étroite qui amène le minerai so trouve une ligne de largeur normale, raccordée aux réseaux des diverses compagnies do chemins do fer, donnant accès aux arrivages périodiques du cokcj dont l'usine consomme 70 wagons par 24 heures. Pour le coke, comme pour le minorai,

INDUSTRIE DU FER

les déchargeurs sont payés aux pièces ; mais la première Lesogne est moina riigulière, par suite plus p<inible que la seconde. Les heures de presse succèdent aux heures d'inaction, et ces allernîitivcs de surmenage et de far-nieixle sont plus pénibles qu'une opération régulière.

Sous les récipients où s'accumulent côte à côte le coke et les divers minerais, s'étend une salle, basse ot vaste infiniment, qui porte l'étage supérieur sur des colonnes de fonte énormes et très rapprochées, lices par un plancher de fer. Ici commence le travail perpétuel, qui no connaît ni jour, ni nuit, ni fêtes. A la mine, on chôme régulièrement le dimanche, et la journée, si elle commence tôt, flnit du moins de bonne heure, vers quatre heures de l'après-midi. Mais, pour renfantement du fer, la gestation est continue; le haut fourneau, qui ne se repose jamais, exige qu'on l'alimente sans trêve. Ses entrailles, pour être toujours chaudes, doivent ôtre toujours pleines. Ce géant, qui met au monde toutes les doux heures une cuvée de 10 000 kilos de fonte, et qui, dans le môme temps, rejette de ses flancs, chaque fois qu'on les ouvre, environ 20000 kilos de scories qu'il n'a pu assimiler, consomme par conséquent une moyenne de 15 000 kilos de matières à l'heure. H fait ce métier depuis qu'il est debout, jusqu'à ce qu'il meure de vieillesse. Sa vie dure, en général, quinze ans, sauf accidents. 11 ne s'éteint que pour s'abattre, et, comme le phénix,

.k VIE MODERNE

il renaît de ses cendres; on le rebâtit avec de nouvelles briques, on le rallume et il repart.

Les chiffres qui précèdent s'appliquent à la France; aux Etats-Unis, il faut les doubler. Le haut fourneau du dernier modèle produit, de l'autre côté de TAtlantique, 250 tonnes de fonte par jour. Non que SOS dimensions soient doubles des nôtres, mais il digère plus vite ce dont on le gave; l'opération marche plus rapidement parce qu'on la pousse davantage; on soufûe plus fort. Ce qui est possible en Amérique où le minerai est plus lourd, ne le serait pas chez nous. Si nos soufflets possédaient la même énergie, ils enverraient tout dans la cheminée.

Six ouvriers, divisés en deux équipes de trois hommes, travaillant chacune 12 heures à tour de rôle, suffisent pour alimenter un fourneau. Quoique ^ plus longue que celle de leurs camarades des autres <^ ateliers^ leur besogne est beaucoup moins pénible,__ très peu intensive et conpée de fréquents repos; c^=5 qui prouve, entre parenthèses, combien serai ^^ superficielle l'application légale d'une journée unk^ — forme à des labeurs qui, dans la même usine, sorm- 1 si différents. C'est sans se presser, et tout en fumacmt leur pipe, que les chargeurs de fourneaux roulent une boîte vide sous les réservoirs dont je viens S.G parler. Ils font jouer un levier, une soupape s'eii" tr'ouvre par laquelle le coke ou le minerai tombe? et emplit ce vase de tôle. Ils le poussent ensuît*^

l'industrie du fer

lor

jusqu'à la plate-forme d\in ascenseur qui l'emporte, tandis qu'une autre benne semblable redescend. Et ainsi, depuis le matin jusqu'au soir, depuis le soir jusqu'au matin.

Suivons ce minerai qui monte. Parvenu au

sommet, une grue s'empare de la boîte cylindrique

dans laquelle il est contenu et la lient suspendue

sur l'orifice du four, pendant qu'un mécanisme

B(pécial enlevant les parois mobiles de dessus le

fond, comme un pûtissier enlèverait un moule de

dessus un gâteau, la matière s'engloutit d'elle-

même en un clin d'oeil dans le gvcutard. C'est le

nom' que porte la partie supérieure de la cuve, où

H^ont introduites les charges. Plus bas se trouvent

Bb ventre^ les étalages^ Vouvrage et le creuset, cinq

Parties essentielles d'un haut fourneau, que traver-

'^nt ensemble, à mesure que leur transformation

O.ccomplit, le combustible, le minerai, et certains

[ficaires stériles qui leur sont adjoints, analogues

nos moellons de bâtisse, que l'on nomme les

aidants. Leur unique objet est de mieux assurer

fusion du mélange et de préserver la fonte de

LCtion du courant d'air.

A son entrée, lorsfpie le couvercle du four s'est

ïfermé sur lui, le minerai se trouve soumis à une

jïnpérature de 50 à 60 degrés seulement. A mesure

l'il se dessèche, s'éc.hau(Te, s'altère et se ré<!uit, il

'scend vers le ventre, où les réactions s'accen-

l^nl. Dans les étalages^ le fondant, qui est main-

tenant île hi cimux, furnie avec la pauji^iu', ou partie inutilisable du minerai, un silicute fusible qu'on nomme laitier; le fer ae combine en môme temps avec du carbone et un peu de silicium, qui le rendent liquide on l'amenant à Vétat de fonte. C'est le moment où il tombe dans le creuset. Il fait alors de î 300 à 1 iOO degrés de chaleur. Le fourneau, pour résister à une jntrcille température sans éclater ni se fendre, possède, à l'intérieur de sa première enveloppe épaisse d'un métro, deux fausses chemises en briques rcfractaires, distantes l'une do l'autre de iQ centimètres, dont la plus étroite renferme le métal en fusion.

En appliquant son œil au regard de verre, large comme rohjectif d'une lorgnette, inj];-énieusemcnt combiné pour permettre au maître fondeur de se rendre compte de la marche du travail, on aperçoit, à l'intérieur du cratère de cette espèce de volcan a|iprivoiaé, danser tout blancs, dans une sarabande enragée, les morceaux do coke au milieu d'un la«» do fer. Cette agitation, compagne nécessaire de 1 -a métamorphose qui a'neconqdit, le mouvement foi»ncené de ces cboses en train do perdre leur form«:>, leur substance et jusqu'à leur nom, leur est cor»miiniqué par le vent qui entre sans discontinuer, aviir une puissance de 500 chevaux- vapeur, et s'/ntrnduit entre le creuset et Vouvrage, grâce à do vastes tubes nommés tnijères.

C'est peut-être te côté do la fulirication qui 8u^

l'industrie du fer

prendrait le plus loa maîtres de forgos des temps

-inciens. Cet air, happé tout à l'heure par les souf-

Ûeries à même ralmosphère, vient d'ôlrc porté

^ans des appareils spéciaux jusqu'à 600 degrés de

chaleur avant d'<^tro rhassé dans les fours. Lors-

9^ il y arrive, avec une force capable de balayer un

escadron en plaine, il n'est, pour ainsi dire, plus

^*i"un jet de flamme, promené et rôti comme il l'a

^té dans des serpentins de fonte, léché de lou»

exilés par un ^az incandescent. Et le plus curieux

<^stque le gaz n'est autre chose que l'oxyde de car-

l*<ine produit par la combustion môme du haut

^oui'oeau. Il s'en dégage en abondance et est capté,

^ k partie supérieure, dans de solides tuyaux qui

■ «iniènent à la soufflerie. Là, il s'allume de lui-

*^6rne, au contact de celui qui l'a précédé; non

^'^'ulcmenl il chauITe l'air destiné à activer la fusion

^^ métal, mais il remplace le charbon dans les

^•'^udièrca des machines à vapeur qui actionnent

*^'s soufflets. C'est un calorique gratuit, si généreux

^^ si complaisant qu'on emploie souvent à d'autres

^^apres ce qu'on n'en peut utiliser dans la fonderie.

i^^risi le four, sous ce rapport, s'alimente seul : le piz chauffe et expédie le vent, le vent décompose *^ matières qui produisent le gaz.

Dans le minerai liquéfié, la division s'opère ^elle-même entre la fonte, que son poids entraîne 1*^11 fond du creuset, et la scorie ou laitier, qui surnage. Les ouvriers auxquels incombe le soin

d'écumer ce pot-au-feu infernal déplacent avec do longues barres de fer la plaque de gentilhomme ^ espèce de soupape protégée intérieurement par du sable amoncelé; ils poussent une pièce mobile, la dame^ et la lave, trouvant une issue, s'écoule au dehors, en ruisseau d'un rouge si vif qu'on a peine à soutenir sa vue, pour aller tomber dans des bassines énormes où elle ne tarde pas à solidifier.

Cette marmite en tôle, doublée de briques, "ôîï s'accumulent ainsi huit à neuf mille kilos de pierre en fusion, est emportée, une fois pleine, par la locomotive qui va jeter son contenu au crassier. Le crassier^ dépotoir des ordures de la forge, a commencé par être un simple tas de cendres noires -; de mois en mois, d'année en année, il a grossk recevant tous les quarts d'heure un nouvel envc: de matières. 11 s'est élevé, élargi; c'est aujourd'h^ une véritable montagne qui s'étale à quelque dla tance et modifie le relief naturel du sol- On lui donné la forme d'un remblai de 3 kilomètres d long, de 40 mètres de haut et de 60 mètres d* large au sommet, sur lequel sont posés les rails ^ La locomotive gravit la pente, poussant sur t^r wagon sa boîte de scories devant elle. Au poiiil d'arrivée, elle lance vers le bord du talus le wagoï» qui bascule, et le liquide de tout à l'heure, %é maintenant, se précipite dans le vide sous la forme d'un pudding large de 3 mètres, à Técorce noire,

l'industrie du fer 109

dont on voit la nuit s'ouvrir les entrailles de feu, lorsqu'il se casse en roulant vers la vallée.

Cette lave, quoique refroidie, fermente encore durant des années; elle se rallume souvent d'ellemême. Le sol que l'on foule là-haut est tiède, échauffé par une lente combustion souterraine, et parfois il s'y forme des crevasses inattendues où s'effondre une locomotive. Les plantations d'arbres vivaces, que l'on tente d'incruster sur les flancs du crassier f pour les soutenir et empêcher les éboulements, ' ne s'acclimatent qu'après plusieurs essais infructueux. Cette substance minérale, qui a passé par la flamme, brûle les racines qu'on lui confie. Elle est très longue à redevenir terre, à acquérir la capacité de nourrir les végétaux.

L'Acier.

Trente heures pour transformer le minerai en rails. — Une prèparalion de i>liarniacie. — Cliemins d'acier subslUués au* chemina de fer. — Uessetiier. — L'air froid sorvniil à élever l* tempéraLiu'e. - Le luarigaiièse. — RécoinTrLc du procW* Thomas. — Une bouteille de Champagne et un pialeloL — Coupage des fontes liquides. — Les « convertisseurs «. — Un souf' flet de 1 700 ctieraux-vapeur. — De l'acier instantané. — Scori'.'S de dépliosphorution- — L'art d'accommoder les restes. — 2tÛ00 francs de rente dans un trou. — Les Wendel, doyens il«» mélallurBistcs français. — Une preuve que la Prusse se pi^" P&rait, en tS66, & nous céder Ja rive gauche du Ilhin.

Le haut fourneau est débarrassé de ses scories à des intervalles inégaux, suivant l'appréciation J" contremaître : la sortie de la foute est plus ré^U' lière. Toutes les deux heures environ, on débon<l^ le creuset, en retirant un tampon d'argile qui l* bouche, et le jet de feu liquide s'élance, d'aspect eU tout semblable pour le profane à celui du lailiefv recueilli comme lui dans des récipients mobiles. A ceux-ci toutefois on ne laisse pas le temps de se

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refroidir. Une locomotÎTe les conduit en hâte à l'usine continue, où leur contenu va se transmuter en acier.

En trente heures, ce minerai que nous avons vu sortir des flancs de la colline, sous forme de roche, est fondu, coulé, converti, laminé. Il nous appa-^ raîtra bientôt transformé en rails de chemin de fer. L'acier que Ton fatiique aujourd'hui si aisément, en si graniie quantité et â si peu de frais qu'il a évincé le fer de tous les emplois où ce dernier n'est pas imlispensahle, était jailis une préparation de pharmacie, très coûteuse à otitenir, dont il n'existait dans le commerce qu'un stock insignifiant et qui, par suite, élait d'un prix inîibordable. Le kilo se vendait 2 à 3 francs de notre monnaie aux xvn" et xviii" siècles — une partie venait d'Allemagne et d'autres j'ays étrangers; — il vaut actuellement 0 fr. 42. 11 y a cinquante ans à peine, ^ coûtait 0 fr. 50; enfin il n'y a pas quinze ans, 'orsque l'on commençait à substituer le rail d'acier *U rail de fer — on sait qu'aujourd'hui il n'y a Nus de a chemins de fer », mais seulement des ^J*emins d'acier^ — les compagnies du Nord et do ■ Ouest s'estimaient très heureuses de payer ces ''^ils à raison de 0 fr. 23 le kilogramme,

La première baisse de ce métal avait été la ccn- *^(juencG de l'abaissement proportionnel des prix ^U fer. Dès 1785, les Anglais avaient, les premiers, 'er de iq. fonte par le ptiddfagef dont je

parlerai plus loin. Les guerres de l'iîiîipire, para lysant les relations entre les deux pays, la routine^ des maîtres de forces, et surtout les préjugés du commerce à l'endroit de ce fer nouveau, avaient retardé l'introduction en France des procédés d'outre-Manche, qui ne passèrent le détroit que sous la Restauration et ne se développèrent que sous Louis-Philippe. Ce système d'ailleurs ne supprimait pas la vieille hiérarchie du travail métallurgique, qui obligeait la fonte, avant de prétendre au grade supérieur d'acier, à stationner dans l'étal internïédiaire de fer. Cet échelonnement fut aboh en 1853 par Bessemer, qui inventa la promotion directe de la fonte d'acier, et démocratisa celui-ci au point que, dans un avenir peu éloigné, il se cotera sans doute plus bas que le fer.

Cette révolution s'explique : non seulement le passage immédiat à l'acier économise la dépense du charbon qu'exigeait la façon du fer, mais, dans certaines usines de l'Est, la main-d'œuvre d'une tonne de fonte revient à 3 fr, ISpourêtre transformée en acier, au lieu de 12 à 15 francs qu'elle coûterait pour être transformée en fer. L'écart, quoiqu'en partie atténué par certains frais supplémentaires de fabrication des fontes destinées aux aciéries, demeure néanmoins considérable. Si le fer n'offrait pas cet avantage fort apprécié des forgerons, d'être plus facile à souder, plus commode que l'acier, par sa dureté moindre, à s'adapter dans les

LINDUSTRIK DU FER

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campagnes aux mille besoins de ragriciiUurc, ses jours à coup sur seraient comptés.

Des diminutions do prix, analogues à celle que je viens d'inditjuer, sont, obtenues chaque annôe dans l'industrie moderne par l'cinploi d'un nouvel outillage : ainsi, en 1893, la substitution du cubilot au creuset, pour la fonte malléable, a permis au Familistère de Guise (rabaisser de i 01 à 67 francs le €0Ùt des IlOO kilos de chaudronnerie qu'il livre au public. Pour une marchandise aussi importante que Tacier, c'était une découverte grosse de conséquences, que l'idée d'un affinage pneumatique consistant à faire passer, à travers le bain de fonte, un courant d'oxygène qui brûle les éléments étrangers du fer.

Il devait sembler éminemment paradoxal, à prcniière vue, que de l'air froid, pénétrant dans la fonio en fusion, prtt en élever encore davantage la feinpé- 'alure. Coiïime il arrive toujours en cas pareil, la théorie scientifique du procédé ne fut faite qu'après 9'i© la pratique en eût été trouvée, à la suite de 'ongs tâtonnements. Ces tâtonnements furent coû- |®Ux. L'inventeur était riche : avant de réussir *l mangea 7 millions on expériences - — tonte sa fortune, puis celle do son beau frère, qui s'était ssocié à lui. — Le gros du probh''mo une fois 'Wsolu, Bessemer avait constaté que son fer, au ÏUrs de l'opération, conservait de l'oxyde dissous li le rendait cassant. Il s'aperçut nlors que, si les

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La fonte» soutirée ensuite et dosée par portions uiiir»rmeis, va subir sa deuxième incarnation : sous une halle. immBUse apparaissent rangés le long du mur, à mi-liaulûur, six ou sept obus gigantesques; te sont les converlissmirs. Leur hase semble une écu moire, percée d'une masse de petits trous, par lesquels entrera le vent avec une furce de 4700 clie- Vttux-vapeur, correspondant à une poussée de 2 kilos par centimètre carré. La puissance de la soufflerie est assez grande pour que ce vase, dont le fond est ainsi troué, ne perde pas une goutte de la fonte qu'il contient; H 500 kilos de cette fonte, jointe à 2 000 kilos de chaux et à 80 kilos de manganèse, vont produire en quelques minutes 40000 kilos d'acier.

Le convertisseur, pour recevoir son chargement, avait pris une position horizontale. Un coup de sifflet se fait entendre ; il se redresse ; on donne le vent. Tous les mouvements de ce mastodonte de fer lui sont imprimés par un mécanicien, immobile à nos côtés, à Tune des extrémités de la salle, devant un clavier de robinets, de leviers et de ressorts, qu'il pousse alternativementdu bout du doigt suivant les signaux qui lui sont transrais. Le métal entre aussitôt en éhuiiition, sous l'action de l'oxygène de Tair, et pendant trois minutes un bruit terrible, tonitruant, so fait entendre : c'est la com-

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