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Le marteau de 100 tonnes est déjà dépassé par sa voisine, la grue roulante de 150 tonnes, mue par rêlectricité, qui soulève et transporte en se jouant des fardeaux invraisemblables. Il semble enfin bien peu de chose devant les presses hydrauliques de 2 000 et 4 000 tonnes — 4 millions de kilos — chargées de l'étirage et du cintrage des grosses pièces. La perfection, la vigueur de ces outils ne garantissent pas toujours des échecs : il faut souvent fondre les canons deux ou trois fois avant de les réussir. Une plaque de blindaf^c vendue 2 fr. 50 le kJlo paraît bien payée lorsqu'on raulti[)lie ce chilTro par les 30 000 kilos qu'elle pèse» ce qui en porte la valeur à 7S 000 francs : quand on envisage les détails et les déboires de la confection de ces boucliers contemporains, leur prix n'a plus de quoi étonner- Avant de se laisser modeler au gré de l'homme, ces formi<lables morceaux d'acier doivent être réchaudés dans un four à gaz, durant 40 heures de suite, à. une température de 1 fîOO à 1 800 degrés. Lorsqu'on les croit finis, une simple fente les rend parfois inutilisables; ils sont mis au rebut comme 1 bocage », bon à casser et à refondre pour des emplois vulgaires.
J'ai vu traiter sous mes yeux une de ces plaques, dans laquelle le contremaître avait remanpié une bouffissure légère, produite par du gaz emprisonné BOUS la surface. On abattit les briques du four, ou
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nerie, sont eflrayantes de précision, mesurées au centième de millimètre avec la « roue Palmer », instrument qui sert à apprécier les dimensions microscopiques. La tolérance accordée, en plus ou en moins, n'excède pas 4 ou 5 « centièmes c'e millimètre ». Le moulage, pour les objets destinés à être fondus dans ces fosses énormes qui semblent des cathédrales renversées, demande des soins analogues. Tantôt il faut se servir de sable réfractaire, tantôt d'un composé d'argile, de charbon, d'étoupe et de crottin de cheval. Dans ce dernier moulage, suivant la nature de la terre employée, blanche, rouge ou grise, l'ouvrier doit calculer d'avance l'écart exact, variantde 5 à 48 millimètres par mètre, que prendront à la coulée ces matières différentes, écart nécessaire pour permettre l'échappement des gaz.
Dividendes et Salaires.
La consommalion du fer n^augmenle plus QulanL que la pro* ducfjon. — Bénéfices du Creusot. — EfTorts constammenl n<^ce8- Boires- — Ateliers en perle. — Amélioralîons égales» fiu triple du capital. — Peuple - s'engraissanl des sueurs • du bailleur de fonds. — 26S francs de profit moyen, dans tes mines, par tête d'ouvrier. — Le type du bon patron. — Douleur de n'avoir qu'un diner par jour.
Une éttide de la métalluriçie actuelle serait trop incomplète si Ton négligeait d'envisager, à côté des progrès matériels, la situation économique de ceux qui s'adonnent à cette industrie comme capitalistes et comme travailleurs.
Pour les premiers, avouons-le d'abord, s'ouvre un avenir immédiat peu encourageant. Il se fonde des usines nouvelles, la producHon tend à augmenter sensiblement. Cependant la consommation reste et doit rester assez stationnaire d'ici quelque temps. Les chemins de fer, ainsi que la grande machinerie, sont en majorité construits. La fabri-
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caliori des rails et des locomotives a disparu dans plusieurs usines. D'autre part Texpartation a beaucoup décru. Sur une producttori totale de IKUOOO tonnes, le Creusot n'en exporte [las plus de 10 000 : divers pays traversent une crise financière; d'autres, où nous trouvions dos débouchi^s fructueux, ont appris à s'outiller cux-mônies, comme la Russie ou les États-Unis. Ils ne sont plu3 nos clients; bientôt sans doute ils seront nos rivaux. Or les commandes de l'étranger avaient absorbé jusqu'ici une portion notable de notre activité : la compagnie de Fives-Lille, par exemple, qui ne fabrique pas le fer et se borne à le mettre en œuvre, mais qui occupe le preuiier rang' dans sa spécialité, a, depuis sa fondation en 18C1, exéculé des cbarpcnlcs et dos ponts métalliques pesant ensemble 181 millions de kilos. Là-dessus il n'y a pas eu plus de 81 millions pour la France; tout le reste a passé la frontière. Ces sources de richesses sont menacées de tarir.
Mais laissons l'avenir ; voyons le présent et le passé le plu.'* proche : un certain nombre de forg^es sont très prospères, les unes parce qu'elles ont eu la bonne fortune d'exploiter quelque temps un monopole — c'est le cas des usines de l'Est, — les autres parce qu'elles ont eu depuis «;ie date reculée une direction à la fois audacieuse et éco* nome. Le Creusot est de ce nombre; c'est uniquement à ce facteur qu'il doit son succès. Créée au
MëcA^oaME r>E
VIE MODEHNB.
i46 LE MÉCANISME DE LA VIE MODERNE
capital (le 4 raillions en 1837, la société « Schneider et compag;nie » a élé portée par des versements successifSj de 1847 à 1873, à 27 inillioris divisés en 75 000 actions, dont la valeur originelle est de 360 francs. Ces actions sont aujourd'hui cotées, à la Bourse de Lyon, aux environs de 2 00O francs, et ont louché, pour leurs derniers exercices, un dividende de 96 francs nets.
L'acheteur primitif reçoit donc aujourd'hui un intérêt de 26 pour 100 de sa mise, mais il ne le reçoit que depuis fort peu de temps et il n'est nullement certain qu'il le conserve toujours. Jusqu'en 1891 , le revenu de l'action ne dépassait pas 80 francs; avant 1880, il n'atteignait en moyenne que 50 francs, et pendant les quinze années qui suivirent la fondation, il fut des plus modestes. En 1848, la situation était encore très périlleuse. Si l'on considère le Creusot depuis son origine en soudant aux 27 millions delà compagnie actuelle les 30 millions qui avaient été risqués et perdus par trois couches de capitalistes malheureux, le bénéfice global de l'entreprise devient moitié moindre. Il s'agit pourtant du plus gros succès connu, d'une société dont le président est traité dans la presse, à la mode américaine, de * roi du fer », Ce dividende, il ne nous est pas permis de l'analyser, d'en faire connaître la substance. Mais si l'on décomposait les éléments qui, en face d'un cliilTro ilo ventes d'environ 55 millions de francs, constituent le profit
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de 8 millions obtenu Tan dernier, on verrait quelle somme d'efforts il représente. Ainsi une partie de celte somme provient d'intérêts pris à propos dans des forges éloignées qui ont joui depuis quelque temps d'une situation exceptionnelle mais transitoire.
Ces grandes exploitations, si solidement assises que le public se les figure volontiers ji:arnie8 d'un revenu naturel à chaque automne, comme aux rosiers chaque printemps poussent des roses, ne subsistent au contraire que par l'ingéniosité constante de ceux qui les dirigent. Quelque magnifique que soit la rémunération de ceux-ci, elle n'est pas excessive. Lorsqu'ils prétendent mériter un salaire tout à fait hors de proportion avec celui de n'importe quels employés, ils ont raison : vénalemcnt, leur prix n'est pas comparable. Les hommes qui ont été les chevilles ouvrières des principaux organismes de notre époque n'ont jamais été payés trop cher, parce que leur capacité a été extrêmement avantageuse à leur patrie.
Les différents services d'une usine métallurgique un peu compliquée, quoiqu'ils soient dotés, de 'même que les comptoirs des grands magasins, d'une autonomie parfaite, qu'ils s'achètent les uns aux autres leurs matières premières et se vendent leurs matières fabriquées — de sorte que la Forge est débitrice des Hauts Fourneaux et créancière de la Construction, — non seulement ne font pas tous
ffLclifier également le capital qu'ils exigent, maïs plusieurs ne procurent aucun revenu, et quelques ateliers se soldent en perle. 8i Ton persiste à les mairileiiir» c'est que, pour renoncer à une fabricalion, il faut être sûr qu'elle ne reprendra jamais. Le personnel exercé, rentraînement, sont si onéreux à étaiilir! îniposaible de s'ari'êter une heure! La transformation permanente de l'industrie du fer exige des renouvellements complets de matériel; il reste aujourd'hui très peu d'oulillage ayant vingt ans de date. 11 a été dépensé au Crousot, en anvélioralions, une somme égale au triple du fonds social. C'est uniquement à cette épargne que l'instilulion doit sa puissance, et de sa puissance seule elle tire son revenu. 8i les premiers metleurs en oeuvre s'étaient hâtés do jouir, il aurait fallu, pour agrandir l'airaire, augmenter le capital, et l'en- Bemble des souscripteurs n'aurait aujourd'tiui qu'un Irès faible dividende.
C'est le cas de beaucoup d'établissements, parmi les mieux aJuiiiiistrés, auxquels les circonslances premières n'ont pas été favorables. Qui voudra parcourir les annuaires de la Chambre des agents de change de Paris cl de Lyon, où sont consignés le revenu et la valeur des principaux litres mélallurgiques depuis un quart de siècle, apercevra les actionnaires dans une posture peu enviable. On y voit des aciéries, comme celles do Denain et Anzin, qui marchent depuis quarante ans sans avoir dis-
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tribué un cenlinie. Celle de Trignac (Loire-Inl'érieure), où la grève a fait quelque bruit il y a doux ans, a déboursé 32 milliûns, et, après quinze ans ilo lultos pendant lesquelles elle, a payé 31 millions de salaires, sans que le capital eût produit aucun intérêt, a renoncé au fer, qui la mettait en perte.
On peut regarder comme normale la répartition de 6 pour 100 du capital versé... par les compagnies qui répartissent quelque chose; le revenu moyen des sommes engagées dans la métallurgie est bien plus bas^ attendu que beaucoup de compagnies ne répartissent rien du tout. 11 en est ici comme pour l'extraction de la houille oii, en regard de 114 mines en gain, figurent 123 mines on perte. Ces faits sont importants à connaître : « Todieux capital »^ qui passe pour un richard sans entrailles, n'est souvent qu'un mendiant auquel personne ne s'intéresse. Loin qu'il « s'engraisse dos sueurs du peuple », selon la métaphore hardimont banale, c'est souvent le peuple qui « s'engrais^se des sueurs » du bailleur do fonds; puisque l'ouvrier touche un salaire, dont il peut économiser et placer une partie, pendant que les économies antérieures du capitaliste sont jour à jour dissipées par l'usine. Sait-on quelle est, d'après une statistique offîcielh\ la situation exacte de l'industrie minière française, dans son ensemble? En compensant les gains et les pertes, le bénéfice net
annuel ressort à 265 francs par ouvrier occupé. De sorte que, si toutes les mines de fer et autres — sauf les houillères — étaient purement confisquées demain par l'Etat collectiviste, sans aucune inrlernnité pour les propriétaires; si le même Etat, par droit de conquête, s'emparait aussi du matériel; s'il n'en résultait aucune perturbation sociale susceptihle de paralyser l'exiiloitation; si la discipline demeurait aussi rigoureuse, ia gestion aussi prudente, Finilialivo aussi éveillée; en supposant tout ce qui précède, et en admettant des salaires et des frais généraux identiques, chaque ouvrier toucherait 265 francs en plus de ce qu'il reçoit aujourd'hui dans celte industrie.
Quoiqu'il n'ait pas été fait de calcul analogue pour la métallurgie proprement dite, je ne croia pas téméraire d'avancer que la situation doit y être à peu près semblable, avec cette difïerenco que le salaire moyen est plus élevé, parce que la proportion des femmes employées est moindre qu'ailleurs. Au Creusol, où la main-d'œuvre absorbe 18 millions de francs, la part de chaque ouvrier est de 1400 francs en moyenne, et, si l'on défalque les apprentis, de 4500 francs, auxquels se joint la somme consacrée par la direction aux œuvres philanthropiques (retraites, logements, etc.), forniaot une dépense de 136 francs par tète.
La plupart des travaux se faisant à la tâche, l'ouvrier est payé suivant son mérite. Les individus
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débutent dans l'état trégalité où la nature nous fait naître : divcrsemenl pourvus d'intelligence et de vigueur physique. Le personnel se classe luimême par une sélection automatique. Au sortir de Técole primaire les enfants entrent à l'école spéciale fondée par M. Schneider. Le rêve d'une instruction intégrale donnée, ou du moins offerte, à l'universalité des citoyens est réalisé dans cette ruche industrielle. Il n'est si petit ouvrier qui n'ait suivi des cours assez complets pour devenir ingénieur. Aussi plusieurs le deviennent-ils et dirigent des services voisins de ceux où leurs pères sont employés comme simples compagnons. Le plus grand nombre des fonctions les mieux rétribuées de la manufacture est ainsi réservé aux « enfants de la balle ». Le Creusotin n'émigre guère — 99 pour 100 des ouvriers sont du pays : — de même on immigre peu chez lui.
M. Schneider n'est pas trop fâché, j'imagine, de cet isolement. C'est une intéressante et très noble figure que celle de ce personnage bienfaisant et autoritaire, monarque absolu, aussi pénétré de ses devoirs qu'il est attaché à ses droits. Pour lui, la solution du problème social est tout entière dans l'encyclique du Saint- Père : De conditione opî/lcum. Il n'hésite pas à dire qu'il y a bien des mauvais patrons et à montrer en quoi ils sont mauvais. Le « bon patron », homme tellement juste que les ouvriers ont pris en sa justice une entière con-
fiiinoe, cheiYhatit h satisfniro leurs besoins, à sou- Iaj;;;er leurs inisèrfiB, s'occupanl do leur avancement iuloUectuel et moral, voilà le type qu'Henri Sohnoider s'est proposé pour modèle, voilà le modèle qu'il est lui-mi*'me.
Sa famille Je seconde dans cette œuvre; un détail piquant le montrera. La nuVtnIlurgie offre peu d'ouvrage aux femmes; beaucoup ne Irouveraient pas dans la localité, surtout depuis que la dentelle en est disparue, le supplément de ressources nécessaires à leur ménage. M"" Henri Schneider s'est mise en quête d'un autre travail; elle a acclimaté la confecliun des tricots et, se consliluant la mandataire de ces épouses, mères ou filles d'ouvriers, elle ne craint pas d'aller vendre périodiquement, dans un ou deux contres commerciaux, au mieux des intérêts que sa situation la met à même do défendre, les produits dont tous ces braves gens l'ont chargée. Que ces procétlés de père de famille aient acquis l'amitié de son personnel à ce patron qui, l'an dernier, faisait cadeau à la ville d'un hospice de 2 millions, on en a plusieurs preuves : peu d'a^rglomé ration si usinières sont aussi paisibles; 4000 ouvriers sur 12 000 — le tiers do l'offcctif — comptaient, en 1889, plus de 20 ans de services; laOO étaient occupés depuis plus de trenle années. Cotte stabilité n'a rien do la résignation de l'homme qui • broute » là où le sort rattache.
L INDUSTRIE DU FER
Vienne lescrulin, il rsI peu de députés nomm68 à moins de frais que M. Selineider, quoique sa politique ne doive guère Être, sembte-l-il, celle de ses électeurs.
Il est donc des cas où la concorde peut ôtre maintenue entre l'employeur et l'employé, où la tète et le bras ne se font pas la guerre. Les bras peuvent se convaincre ici de la capacité des tètes; tout ingénieur sortant de l'école est astreint à un stage de six mois conjme ouvrier. Le fils de Tingénienr en chef, sorti le iT de l'Ecole centrale, a débuté manœuvre aux fours d'acier* D'un autre côté, le travail manuel prend tiautement conscience de son mérite, de sa dignilé. Nous sommes dans le chantier de montage, là où huit hommes en quinze jours bâtissent une locomotive. Onze heures sonnent, c'est le moment du déjeuner. Les marteaux s'arrêtent de frapper; le silence s'établit en un clin d'oeil. Chaque ouvrier dépouille ses vêlements d'atelier, les enferme dans son placard, savonne méticuleusement ses mains et sort, en costume presque soigné; c'est un gentleman. C'est â tout le moins un « infâme bourgeois ».
Bourgeois de naissance, ouvrez-lui vos rangs, mais ne vous flattez pas que, le jour où tous les ouvriers seront ainsi entrés dans la bourgeoisie, les luttes de classes cesseront. Oui, le niveau s'élève et s'élèvera; le nivellement cependant ne s'opérera pas; or le malheur d'un grand nombre
consistera toujours uniquement dans la vue du bonheur extrême de quelques-uns. Ce n'est rien d'avoir de quoi dîner une fois chaque jour, s'il existe des privilégiés à qui leur fortune permet de dîner cent fois par vingtH|uatre heures!