‹ Le mécanisme de la vie moderne (volume 2)Chapitre 11 sur 20 · I.E NKCAMSNe DE LA VIE JlOOEHPfE · texte numérisé non relu

I.E NKCAMSNe DE LA VIE JlOOEHPfE

ment ou se couvraient la tôte d'un LonueL de colon et ronflaient de concert.

Ces luttes héroïques sont démodées, autant que les mancDuvrea psycliologiques à l'aide desquelles le clief de claque s'effonjait d'entraîner le public. Quelques n allumeurs » choisis étaient chargés de pousser des « ali ! » d'enthousiasme ou de tendresse, même de siffler à contre-temps pour que les spectateurs, révoltés de l'injustice, applaudissent avec fureur. Aux anciens mélodrames larmoyants, des mouchoirs étaient distribués aux claqueurs, tenus de se moucher avec émotion aux endroits pathétiques. EEFet immanquable, parait-il, la salle pleurait et se mouchait. Ces larmes d'oi^ donnance ont vieilli ; la consigne ne subsiste que pour riiilarité ; d'abord, parce qu'un gros éclat de rire, lancé à propos, se communique aux alentours bien mieux qu'un battement de mains; ensuite, parce que la gaîlé u'est pas agressive : le public ne se fûche jamais contre un homme qui rit, tandis qu'il n chute » ceux qui applaudissent à outrance, lorsqu'il blâme leurs applaudissements. Ce rire do convention a sa gamme : les gens du métier en notent cinq intonations en A, E, I, 0, U. Le rire eu A est délicat ; en I, il est tendre; le rire en E convient aux fortes saillies; le mot grivois ou à double entente amène le rire en U.

Les n chevaliers du lustre, » ainsi que leur place .u milieu du pnrterre avait fait nommer les claqueurs, siègent parfois aux galeries supérieures;

LËTHÉÂTBË 3tfH

ils se divisent en trois catégories : le plus petid nombre reçoit une solde de 1 fr, 50 ou 2 fraiics, ' Quelques-uns, — les a lavalilcs, » en argot local, — paient une moitié de place ; le gros du bataillon se compose de claqueursK au pair, » — les «intimes, »n — amateurs à qui la gratuité de leur entrée tieira lieu de salaire, et qu'on nommait jadis des a passe4 volants. » Si, dans leurs rangs, se trouvent dera brebis galeuses qui vendent leur contremarque ad premier entr'acte, le signalement de ces indéliuatH est aussitôt envoyé dans les autres salles, qui led mettent à l'index. M

La claque est-olle utile ou superflue? Le pubU<9 parisien, disent les hommes de théâtre, pousse lu correction jusqu'à la froideur. Il souiTre volontierM qu'on lui épargne la peine de manifester son asseaîA tinient : il n'attache aucune importance à ces brfia vos dont il sait l'origine, mais les tolère pourvu qu'il n'y voie pas une leçon pour lui-même. C'egq au chef de claque à suivre, en « forçant a ou nd forçant pas, l'étal d'âme des assistants, qui taotdn permet « l'enthousiasme bruyant » ou le « délire », tantôt oblige à ne pas dépasser la « satisfaction discrète » ou les « murmures flatteurs ». Dans le cas où les claqueurs excèdent la mesure, le speo J tateur n'est pas long à s'impatienter. M

Mais, s'ils sont incapables de faire un succès, ild

servent de stimulant au jeu des acteurs. Le publi(qfl

même celui des premitTCS, ignore ce qu'un signd

^^« mécontentement peut avoir de suites funestesfl

H théâtn ^M est cai ■ Lai

LE MKi:A?ilSME DE LA VIE MODEftf

pour l'acleur tiinidu et, parlaol, pour l'auteur, A l'Opéra, dit-on encortj, dana les ouvrages de l'ancien répertoire, les applaudissements encadrent à propos dos morceaux dont le ton n'est pas le mémo, et dont la succession, sans la claque, serait choquante. Lo compositeur a compté sur elle pour opérer les transitions. Dana les ballets, la claque, partant avant la fin d'une variation, est un coup de fouet pour la danseuse épuisée, à bout d'haleine, à qui l'on crie aux répétitions : « Courage! Courage ! » Les bravos l'aidenl à achever son pas.

Pour l'observateur sans préjugés, la claque n'est cependant qu'une tradition assez niaise, dont on ne s'expliquera pas la longue durée une fois qu'elle aura disparu. Inconnue en Allemagne, en Angleterre, eu Jtalio, en Autriche, elle n'existe nulle part ailleurs qu'en France; encore est-elle inusitée à Paris dans les théâtres de quartier. Ses partisans font valoir en sa faveur que, supprimée en niaînlo salle, elle a toujours été rétablie, parce que ic silence du public jetait un froid terrible. Mais les Parisiens, livrés à eux-mêmes, sont tout aussi capables d'applaudir que les autres peuples. Ils en donnent la preuve aux concerts symphoniques du dimanche, aux premières représentations, partout oii les marques d'approbation sont en usage. Et, s'il est de « bon ton » de s'en abstenir dans nos théâtres, n'est-ce pas précisément la claque qui en est cause?

La fréquence et l'intensité des applaudîasemcntg

csl-ella d'ailleurs si nécessaire î Est-il rien du plus sot, de plus contraire à l'illusion, souhaitée de tous l't pour laquelle on Fait laut de frais, que co tapage qui éclate au milieu d'un acte et le gâte en le coupant, jusqu'à suspendre les répliques? L'acteur habitué aux scfcnos américaines, oii les trépignements n'ont pas do limite, ou les àis et les lei'S ne se comptent pas, où le public ne se gêne pas pour interrompre l'action par des rappels multipliés, trouverait un peu dure peut-ôlre l'absence totale de bruildcs Opéras de Vienne, de Munich et de Berlin, où l'on attend la fin des actes pour applaudir. Mais, entre ces deux extrêmes, les gens de goût n'hésitent pas, et les artistes, à recevoir les ovations en bloc, ne perdent rien.

Le jour n'est pas loin peut-être où la claque cesserait d'accomplir sa tâche, devenue purement machinale, si ses chefs n'avaient pris, sur un terrain nouveau, autant d'importance que leurs subalternes en perdaient dans leur ancien emploi. Ce personnage qui, dans les théâtres subventionnés, n'est qu'un fonctionnaire à gages, est devenu, en beaucoup de salles, et non des moindres, une espèce de bailleur de fonds, à tout le moins de banquier de la direction. Jadis on lui donnait, en paiement, des billets qu'il pouvait « étourdir », c'est-à-dire négocier, et dont la vente, en effet, fut longtemps centralisée par une grosse vieille femme, surnommée la « Vénus de l'égoul », qui avait établi le siège de . ses opérations rue Neuve-dos-Petits-Champs, près

de l'iiôtel de la Loterie, à côlé d'un ruisseau d'eau bourbeuse. Peu à peu lea ciiefs de claque aclietferent eux-môtnes, par avance, aux directeurs, des stocks de places qu'ils revendaient à leurs risques et périls. Ces contrats, annulés par la Cour de cassation comme contraires à l'ordre public, lorsque les tribunaux vinrent à en connaître, se sont multipliés néanmoins sous diverses formes. Les prêts d'argent ainsi consentis atteignirent le chiffre de véritables commandites, tout en restant des spéculations usuraires ; l'on voit des chefs de claque s'enrichir tandis que leurs directeurs sont en perte, pour avoir aliéné tant de billets que ce qui leur demeure disponible ne sufht plus aux frais de l'entreprise. C'est là une plaie du théâtre actuel.

La critique, le public et les recettes

La presse a roniplacé la claque. — Pablicitc piivilégiiio do la iittérature dramaUquo. — Los bravos imprimés d'aujourd'hui. — llûiiijtiUons );éntiralt's et n premiâres ». — Prophéties toujoura douteuses. ~ Cho,ngement des goCkts du public. ~~ 1 bOO 000 pl&ues gratuites par an . — Les postuls-nls de billets de faveur. — o Hojs, monsieur, qui me paiera mes cliapeauiî » — Le prix des places autrefois. — Les chaises sur la ac^uo. — Les banquettes du parterre. — Lea musics-halls cl cafés -concerts. — Divertissements impérianx par cotisation. — Les recottes de i'Opérasoua Louis XVL — Habitué soignant ses emplàlrus à l'orchestre. — Les aucc6s connus et les revers. — « Quand Dieu veut perdre une foumii, il lui donne des ailes s. — Comparaison dos recettes actuetlas d'une annL^e à l'autre.

La claque, en sa mission principale qui était de " faire mousser n les pièces, a été remplacée par les journaux. Et avec combien (l'avantagea ! Le ctaqueur, en applaudissant éncrgîquemcnt, surtout à l'œuvre nouvelle, prétendait convaincre ses voisins, que cette œuvre ne pouvait fitre qu'excellente, puisqu'elle plaisait tant, El l'on comptait que l'opinioa de ces premiers auditeurs en ferait affluer d'autres, En ce temps, la presse se composait d'un petit lot de gazettes ctcliacune avaitune clientèle restreinte

Aujourd'hui, d'innombrables périodiques, répandus à dos millions d'exemplaires, s'adressent, les uns aux petites bourses, los autres aux classes aisées ; les uns agissent sur le public des dernières galeries, les autres sur celui des premières loges et de l'orchoslre. Feuilletons du lundi ou critiques du lendemain, élogieux souvent, indulgents presque toujours, ont, en tout cas, pour résultat de faire à l'ouvrage une publicité générale et immédiate, non seulement à Paris, mais en province et à félrangcr.

C'est un précieux privilège de la production dramatique; les autres arts, les autres genres littéraires, n'en jouissent pas. Les lecteurs ne sont entretenus de peinture ou de sculpture qu'en do rares occasions. — Prix de Rome ou Salons annuels ; — les livres, qu'il s'agisse de roman ou d'histoire, de science ou de poésie, n'obtiennent pas toujours de comptes rendus, même tardifs et succincts, lorsqu'ils sont signés de noms inconnus. Mais le moindre petit acte, joué dans le moindre théâtre, est, tout de suite et de droit, signalé, analysé, discuté à la face du monde.

Aux articles de fond s'ajoutent quotidiennement de petites notes obligeantes, qui annoncent ou escortent la représentation de l'ouvrage, on décrivent par le menu les décors ou les costumes, font connaître le chiffre des recettes lorsqu'elles sont avantageuses, excitent, atlèchent, relancent le Parisien hésitant à domicile, et vont chercher lo pro-

LE THÊATRR 3âS

I- vincial ilaiis son clief-lieu ou dans sa maison cham- Ipâlre, pour les guider vers les bureaux de location. ■ Les Kourras vulgaires et sans éclio de jadis élaient ï une pauvre cliose, il faut l'avouer, comparés au retentissement dos bravos imprimés d'aujourd'hui. Ceux-ci n'ont toutefois pas plus d'influence que ceux-ià sur le succès. Les directeurs, empressés à solliciter la réclame, sont unanimes à la déclarer sans efTet. Le public a des raisons que la critique ne connaît pas, La répétition générale et la « prcmi!;re » les font pressentir, mais non pas avec certitude. Ces salles de première, composées de professionnels et de gens blasés, avec un mélange de snobs et de filles, sont sujettes k des sympathies et sensibles à des Dnessos qui ne toucheront pas les âmes plus épaisses ou plus sensées, en tous cas plus simplistes, des assembléea^ultérieures,

Cependant, par l'avalanche des complimenteurs en scène, aux entr'actes, parles cris d'admiration ot les embrassades, ou, au contraire, par la rareté des visites, les poignées demain sommaires et les encouragements inquiets, l'auteur triomphant ou consterné, présage une réussite ou un « four » ; mais rien n'est plus capricieux que la destinée d'une pièce. II en est dont le sort se décide dès le lendemain ; il en est i\m, promettant une longue carrière, s'arrêtent subitement, et d'autres dont le succès d'argent ne se dessine qu'au bout d'une vingtaine de représentations. Les prophéties sont toujours douteuses.

^■^ reç(

Sur cenl pièces, deux ou trois sont jouées ceot cinquante fois, un quart « vont » passablement, et l'on coniple un tiers de chutes. Les goùls de la toule se modiQent : les « dt^buts », qui autrefois, aux Français, étaient une ressource, parce qu'ils altîraienL du monde, sont devenus une charge, parce qu'on attend, avant de venir le juger, que le débutant ait réussi. L'engouement des spectateurs payants pour les « premiiires » est presque passé : la première représentation n'est guère plus courue par eux que la quatrième.

Est-ce crainte d'essuyer lespiairescl de risquer son argent avant d'être sûr de son plaisir? Sans doute, puisque les demandes de k billets de faveur » ne diminuent pas. Ou estime que les tbéâtres de la capitale concf^ident annuellement ISOOOOO places gratuites; des milliers de Parisiens se croiraient humiliés de payer la leur dans ce lieu d'agrément, qu'ils ne se figurent pas être une usine ou une maison de commerce comme une autre. Ces billets de faveur se répartissent très inégalement : depuis quatre ou cinq, dans la salle qui fait recette, jusqu'à quatre ou cinq cents, au tliéâtre qui remplit les villes de son mieux, pour la pièce qui ne i( marche » plus, avec des coupons distribués libéralement à tous les solliciteurs.

La majorité d'entre eux sont des journalistes, dont les politesses commandent la réciprocité : sur 200 lettres que le secrétaire d'une grande scène reçoit en un jour, 80 sont signées d'artistes, auteurs,

compositeurs, du personne!, Jes nmis et fouroisecurs de la maison ; 120 émanent de la presse. Mais ce terme do « presse » embrasse les catégories les plus diverses. Dans le chilFre ci-dessus indiqué figurent 27 feuilles de province, d8 journaux de modes, 20 moniteurs financiers, Il organes spéciaux, — Echo de la photographie ou Alliance dentaire, — et quelques périodiques ayant depuis longtemps cessé de paraître, mais dont le papier à lettres, avec en-tCtc, n'est pas épuisé,

Tel critique influent, tel dramaturge illustre, paie son entrée- au bureau, parce qu'il dédaigne Je donner son nom au contrôle, tandis que trois ou quatre demandes arrivent à la fois d'un quotidien de faible tirage, dont les rédacteurs, maigrement rétribués, transforment peut-être ces fauteuils ou ces loges en cadeaux libérateurs. Un chapelier se présente, porteur d'un billet de faveur périmé, — il s'était trompé de date. — Impossible de lui trouver une place; il s'en va furieux en s'écriant : « Mais alors. Monsieur, qui donc me paiera mes chapeaux î »

La brigue des places sous des noms supposés est aussi d'usage, et les tribunaux ont pai-fois à en connaître; ces quémandeurs ne pensent pas sans doute commettre une escroquerie. Parmi les postulants, honnêtes mais dénués de titres, mérite d'être cité ce chef d'une grande maison de tissus qui expédiait l'an dernier, à l'administration des ^Français, une missive conçue en ces termes : « Nous

JJ

^B avons maintenant fini notre saison d'hiver et nous ^M serions heureux de passer ([uelques soirées au spec- ^M tacle. Veuillez donc noua envoyer des places à ^H dcmi-tîuif pour nous et notre nombre iix personnei .» ^M On se plaint que les places, dans les théâtres

^H parisiens, soient trop dit!res. Elles n'étaient pas à ^B bon marché au temps où une chaise, sur la scène ^m de l'hôtel de Bourgogne, coûtait 4 livres, — qui, ^M on monnaie de nosjoura, correspondent k 20 francs. ^H — Cela n'empêchait pas la salle de se remplir pour ^H les pit^cea en vogue : a Je vous souhaiterais ici, ^M écrit l'acteur Mondory à Balzac, pour y goûter entre ^B autres plaisirs celui des belles comédies qu'où y ^1 représente, et particulièrement d'un Cid qui a ^M charmé tout Paris, On a vu seoir en corps aux ^H bancs de nos loges ceux qu'on ne voit d'ordinaire ^M que dans la Ciiambre dorée et sur le sit>ge des ^^ ileurs-de-lys, La foule a été si grande et notre ™^ lieu s'est trouvé si petit que les recoins du UiéÛtre, qui servaient autrefois comme de niches aux pages, ont été des places de faveur pour les cordons bleus, et la scfcne y a été d'ordinaire parée de croix de chevaliers de l'ordre. »

La scMic ainsi u parée », au xvii* siiïcle, de deux ^Ê ■ rangées de chaises de paille qui se transformèrent ^V plus tard en banquettes, et se multiplièrent jusqu'à ^1 paralyser toutes les évolutions des personnages, ^1 était, nous dit Tallemant « d'une incommodité ^B épouvantable. Cela gâte tout et il suffit d'un ïnso- ^H lent pour tout troubler. Mais les loges, ajoule-t-il.

sonl fort clii-res et il y faut sonf^er île bonne heure. » On ne s'avisa que fort tard, en i739, de déblayer j lu scène des spectateurs qui l'encombraient, eVT plus tard encore, eu i794, de mettre des banc parterre, dont les habitués, jusqu'alors, se leni debout et s'assagirent en s'asseyant.

Comparés avec ceux des salles similaires ( l'étranger, les prix de Paris sont supérieurs à ceutl! Je Vienne et de Berlin, inférieurs à ceux de Lonà^ dres et de New- York. Mais, comme l'ensemble il recettes théâtrales n'a pas diminué — au contraire — il ne semble pas que l'attrait du public pour ce divertissement ait faibli. Il est vrai que, dans le produit global des spectacles parisiens, figure nombre d' « Alcazars », d' h Eldorados », d' « Edens m, de « Folies », de n Gaîtés h, de « Divans », répandus un peu partout, où i! n'entre pas énormément de littérature. Les plus notables encaissent de beaux chiffres : 1 300 000 francs aux Folies-Bergères, 900 000 francs à l'Olympia, 030000 francs au Casino de Paris,

Là, suivant les quartiers, l'ouvrier, l'employé, le bourgeois, le flâneur de toutes professions est, moyennant une ou deux pièces de vingt aous, aussi diverti qu'un empi'reur des Mille et Une Nuits, au comble de la puissance, de la magnificence et de l'oisiveté. Et que peut désirer un homme raisonnable en ce monde, sinon d'être cet empereur, ne fût-ce que par cotisation et durant trois heures par jour. Notre démocratie devait, suivant une

HËCANI8HE DE l,A VIE MODE!

piintc falale, posséder un dlverlissemcnt à la mesure de ses goûts, de son intelligence et de ses ressources, comme elle a des journaux, des romans, des objets de luxe et des hommes d'État d'un niveau et d'une valeur limités.

Les théâtres, grands et petits, font cependant beaucoup plus d'argent que naguère ; à l'Opéra, sous Louis XVI, 3000 francs étaient une bonne recelte; la somme encaissée, en un mois d'hiver de l'année 1783, était de 47 000 francs, avec un maximum de t>l()9 francs et un minimum de 800 francs. Aujourd'hui le maximum est de 23 000 francs cl la moyenne de 16800 francs. Aux Français, il y a cent ans, les mauvaises soirées étaient de 800 francs en été, de 1 200 francs en hiver ; actuellement, quand une pièce n'atteint pas 3 800 francs, on la supprime, paico qu'on estime qu'elle ne fait pas les frais, et la moyenne en effet y est de 3000 francs par représentation. Les recettes n'out grossi, à la Comédie-Française, qu'avec la nomination d'un administrateur, en IHuO, succédant au président du comité do lecture. Au temps de Samson, de lieauvallet, de M"" Alian, il y avait tel jour où la salle était assez déserte pour qu'un habitué pût, sans se Faire remarquer, soigner ses emplâtres à l'orcliestre.

C'est plutôt l'augmentation des dépenses qui rend difficile la gestion des entreprises théâtrales. Difficile, elle l'a toujours été d'ailleurs ; on cite ceux qui se sont enrichis : quand Dormeuil fonda le

Palais-Hoyal, il eut grand'pL'ine h. placer les actions de SOO francs, que beaucoup d'amis prirent uniquement pour lui rendre service. Deux ans après, elles rapporlaient 300 francs et se vendirent plus tard S 000. Cantin, aux Folîcs-DramaLiquea gagna, dit-on, plusieurs millions; et Laroclielle, à 24 ans, acheta sur ses bénéfices, quatre théâtres de faubourg. Mais bien plus nombreux furent 1 « intelligents directeurs » qui, après une longu^ série de « veine », à la Gailé, au Chàlelet, au Gym nase, aux Variétés, à la Porte-Sainl-Martin, moururent pauvres, faillis et vaincus. Non qu'ils aient administré avec imprudence; quelques-uns furent renommés pour leur parcimonie : ils achetaient la toile de leurs décors et en pesaient le bois, tenaient eux-mêmes leur caisse et formaient des artistes, recrutés à bas prix en province. Puis, après avoir amassé un petit trésor, ils abordaient une scène plus vaste, risquaient de belles mises en scène et se ruinaient; vérifiant en leur personne ce proverbe arabe : « Quand Dieu veut perdre une fourmi, il lui donne des ailes. »

Avec les frais considérables que comportent certains genres, un succès ne rapporte pas ce que fait perdre un « four. » Les receltes de théâtre varient normalement d'une saison à l'autre et, dans chaque saison, on compte sur des jours a creux » — les vendredis notamment — et sur des jours de maximum : le 24 décembre, soir de réveillon, telle salle, désopilante par vocation, est bondée, quelle que

f.E MÉCANISME t>K LA VIF. HODERNE

soil l'afBche. Dans le même ordre d'idées, les recettes moiileal aux Français à 268 000 francs en mars et descendent à 69 000 francs en août; elles s'ûlfevent à rOpéra-Comiquc à 214000 francs en

i et tombent à 61000 frani;3 en juillet. Elles oacillent, à l'Odéon, de 153 000 à 33 000 francs. Dans tes théillrea de genre, l'écart, du printemps à l'été, est plus grand encore : le Vaudeville fera 186000 francs en avril et 28000 francs en septembre; les Variétiîs 217 000 francs en mars et 23 ^00 en août.

Mais ce sont là, pensera-t-on, des alternatives chroniques, prévues, inévitables. Cependant, d'une année à la suivante, le nintie mois accuse, suivant la vogue de la pièce en cours, des différences tjui vont du simple au décuple : en mai 1891, la Porle- Saint-Martin réalisait 50 000 francs et 289 000 francs en mai 1898; en février 1898, les Nouveautés encaissaient 28 000 francs et 223000 francs ea février 1899.

Comme la bonne et la mauvaise chance persistent rarement douze mois de suite au mémo degré, dans chaque théâtre, d'un exercice à l'autre, les recettes globales font de moindres sauts, mais elles diffèrent couramment du simple au double : aux Nouveautés de 572000 à 1014000 francs; à la Renaissance de 929 000 à 448 000 francs ; à la Porte- Sainl-Martin de 1842 000 à 901000 francs; de 303000 à 729000 francs au théâtre Sarah-Berolwrdt; aux Folies-Dramatiques de 710 000 en 1898

à 476 000 en 1899 et à 120 000 francs en 1900. Les frais offrant, suivant les scènes, de grandes inégalités, tel directeur gagne de Targent avec une rentrée annuelle de 500000 francs; tel autre, avec un recouvrement de 800000 francs, perd une somme à peu près égale. Celui-ci ne peut distribuer aucun dividende, bien que son année soit de 1 100 000 francs, et, cliez son voisin, les actionnaires perdent 60000 francs, tandis qu'une seule artiste du théâtre en reçoit plus de 200 000.

L'exploitation théâtrale; l'Opéra.

Plus do raillites, — C'ost un gram! malheur. — AvanlageB îles laillites lliiiiltrales. — Le droit (!bs pauvruH. — Co qu'il en coula pour moatcL' une pièce. — CoDtrÂleiirs et inspecteurs, — La H queue », du public. — Les uuvreaaea ; les bébés au vestiaire.

— 300 postulantes ioscritea. — Lu nomination d'uno ouvreusa.

— Le lîudget de l'Opéra-Co inique. — Le budget de l'Opéra. — Le tribut do^ spoctaelos de ■ cnrlosilâ » — Les subventions d'Etat en France et à l'i^tranger. — L'Opéra n'équilibre ses dépenses qu'avci^ les années d'Exposition Univoraolle. — Les compétitions pour les loges. — Rareté de l'espèce mélomane parmi les abonné» do l'Opéra. — Les conséquences. — Las loges aux enchères. — Les représentations populaires à l'Opéra. — Les morts et les vivants en musique. '- Le budget des Français. — Les « cabotins i> et les agences dramatiques. — Les tonmées L bas prix. — Les o buuglants ». — o On demande des remmH oui soupont D. — Lus bas-fonds de l'art dramatique.

La plupart des entreprises dramati(|ucB revêtent en effet la forme de sociétés; aux directeurs de l'ancien type, travaillant avec leurs propres capitaux, ont succédé des fonctionnaires appointés, dont ' la gestion peut se trouver en désaccord avec le» intérêts de leurs commanditaires. Les pertes ont elles excédé le fonds social, une liquidatioD jadi-

Claire est ohtenuu en vcrlu de la loi nouvelle ; grâce à ce tempérament, les théâtres ne font plus faillite et c'est un vrai malheur. Pour eux la faillite était saine ; elle aérait et puriGait la maison, elle faisait place nette. Par elle, les engagements d'artistes étaient résiliés, les pitccs rendues aux auteurs ; les contrats, et particulièrement ceux passés avec les marchands de billets, devenaient caducs. Avec la liquidation judiciaire, l'imprésario traîne une queue d'afiaires, attachées les unes à l'immeuble, les autres à sa personne.

On fit passer un jour au chef de l'Assistance publique la carte d'un solliciteur, qui avait écrit au-dessous de son nom : « Un homme ruiné qui a donné un million aux pauvres. » Cet indigent était un vieux directeur de spectacles. Ses charités avaient été obligatoires; le représentant des pauvres emportant vers dix heures, chaque soir, aprfes les comptes arrêtés, le onzième de la recette brute, dont le délégué de la Société des auteurs prélève pour sa part le liuitième. L'encaisse est ainsi allégé de 22 pour 100. Les plus gros chapitres de dépenses sont, avec ceux-ci, le loyer qui, joint aux assurances, est souvent supérieur àiOOOOO francs, l'éclairage et surtout la troupe, restreinte mais largement rétribuée dans les salles de vaudeville et d'opérette, modestement payée, mais d'effectif imposant sur les scènes de féerie, où grouillent 600 et 700 personnes. II en coûte 3 000 fr. pour monter une comédie en trois actes ; pour mettre

MlllCANIftHE DF. LA^ VIE HODI

sur pied la « Poudre de PerlirapiDpîa », ou loule aulre grande « machine n, l^^ère comme prose, mais excessivement lourde comme frais, il faut débourser jusqu'à 830000 francs.

De ce personnel qui émarge au budget d'un théâtre, une partie ne voit jamais le public, une aulre ne le voit que de loin, à travers la rampe, lorsque 1 500 têtes immobiles semblent se confondre en une seule, colossale, dardant des yeux fascinateurs. Seuls les employés de la salle, contrôleurs, inspecteurs, ouvreuses et buralistes, ont avec chaque apectaleur des rapports directs. Les contrôleurs ordinaires, pour la plupart commis d'admînislrations diverses durant le jour, améliorent leur budget en venant sif^ger placidement le soir dans le vestibule du théâtre. Leur présence n'y serait pas indispensable et leur rôle d'assesseurs est plutôt passif aux côtés du contrôleur en chef. A celui-ci incombent des besognes multiples : discussiom avec les gens mécontents de leur place, avec les familles qui se sont trompées de jour, avec les faux journalisles qui revendiquent des a entrées » illusoires, avec le k double emploi », furieux de voir son fauteuil occupé par l'erreur de la buraliste qui a délivré deux fois le même coupon. Il lui faut discerner à première vue les personnes « à qui l'on doit des égards », s'armer de courtoisie vis-à-yia des grincheux, et lantôt trouver le moyen de caser encore du monde lorsqu'il semble que ce soit chose impossible, lantôt disposer les arrivants, si la salle

est à moitié vide, do raanîÎTe à lui donner une apparence bien garnie,

Co personnage de confiance exercerait aisément ses fonctions sans trôner derrière un comptoir que plusieurs directeurs de Paris ont déjà fait disparaître et qui n'existe pas à l'étranger. En plusieurs pays voisins, la o queue » du public, qui se mouille ou grelotte à la porte, est inconnue ; la salle y est accessible longtenips avant le lever du rideau. Les prix sont les mémos en location ou au bureau et cbacun conserve le talon du billet à souche, h lui délivré, qui sert de contremarque. Chez ces nations privilégiées, les vestiaires, installés dans des locaux suffisamment vastes, n'encombrent pas les corridors, déjà fort étroits, de façon à les obstruer à certains moments.

Il ne nous est point permis d'espérer chez nous pareil régime, paice qu'il porterait préjudice à la classe intéressante des « ouvreuses ». L'ouvreuse se fait de 1 fr. 50 à 4 francs par soirée suivant les «Stages; un roulement régulier, entre les différents postes, envoie demain aux dernières galeries celle qui était hier aux avant-scènes. Loin de loucher un salaire, l'ouvreuse doit au théâtre une redevance mensuelle, payable d'avance, de 40 à 60 francs et dépose en outre un cautionnement. Car on leur confie souvent des manteaux et fourrures de valeur; on leur confie de tout au reste, même des bébés de six mois à qui elles donnent le biberon pendant trois heures.

, VIE MUIIRHM-:

Quoique faiblement productif, l'emploi est tii'S sollicité : d'assez liutnliles scènes conipLent 250 a. 300 denianJcs inscrîles, attendant leur tour. Avant de passer » titulaires » les postulantes font, coinino H surnuniéraires », les remplacements toujours hasardeux et viennent h. cet efTet plusieurs soirs de suite inutilement au théfitre. Dans les salles subveationnées ces places sont dues à de baulesiulluences; il l'Opéra surtout, où il n'est exigé par l'admÎQÎBtration aucun vorsenieiit, et où les mêmes bonnets roses desservent toujours les mêmes séries de loges, une nomination d'ouvreuses dos premières ne suppose-t-elle pas des interventions augustes?

11 est ATai (|u'à l'Académie nationale de musique, les ouvreuses ne sont pas seules à pouvoir invoquer des patrons secourablus. 11 est d'autres sujets sur qui des hommes puissants jettent un regard tulélaire. C'est en tout temps la rançon des théâtres (le cour, d'avoir à traiter avec le monde officiel, — qu'il soit do droit divin ou électif, — des questions qui ne sont pas du domaine de l'art, mais qui ont des corollaires politiques.

Bien que le goût de la musique sérieuse se soit développé en France depuis une quarantaine d'années, taudis i|ue le nombre des salles où oHe s'exécute a diminué, par suite de la disparilion des Italiens et du Théâtre Lyrique, l'OpÉraj malgré sa subvention et ses abonnés, n'en reste pas moins une entreprise où il est aussi facile do perdre de l'argent que presque impossible d'en gagner.

LE TIIIÏATnF,

L'Opém-Coniitiue, sous uoc direction luibil avec uiio facullé de receltes amoindrie — le maximum y est de 9 300 francs, inférieur de 1 200 francs à celui de rancicii local — est parvenu, depuis 1898 à utoiiLer ou à reprendre 33 ouvrages, représentant un million do malériei neuf, sans appeler plus de moitié de la commandite de 1300 000 francs qui constitue son capital. Il a donc réalisé d'importants bénéfices; mais ses frais ne sont pas à comparer avec ceux qui incombent à l'Opéra, où les dépei atteignent annuellement 4 millions.

Les Opéras impériaux ou royaux de l'élrangeid sont administrés par des intendants, qui ne doivetiH compte do leur exploitation qu'aux souvei dont la liste civile fournit les subventions et comblej] les déficits. Ce syslfenie, en usage à Paris jusqu'à. 1830, avait coûté au Roi, l'année précédenteJ 960 OOU francs, malgré les 300 000 francs perçus, titre de redevance, sur les autres théâtres et sur les bals publics. Suivant un usage de l'ancien régime, que Napoléon avait fait revivre eu 1811, toutes I soignes parisiennes, à l'exception des Fran^jais, da< l'Opéra-Comique et de l'Odéon, tous les spectaclw de « curiosité », cirques, joutes et jeux, panoramasS et cosmoranias, versaient à l'Opéra S p. lOOdeleusl recette brute. Un tribut de 20 p. 100 était dû par le$» coricerts, bals masqués ou fêtes ebampêtres, doay Tivoli offrait alors le module.

Ce prélfcvement fut aboli après la Révolution dtf Juillet et, de son côlé, Louis-Philippe s'empressa dos

ÉCANtSHË nr. LA. VIK modeI

débarrasser la cassette royale, fort réduile, d'un fardeau aussi onéreux. L'l5tat inscrivît au budget une subvention de 800 000 francs dont le chiffre, invariable depuis soixauLe-dix ans, est devenu, par le changement de tous tes prix en deux tiers de sitcle, très inférieur à ce qu'il était alors. L'Opéra de Berlin reçoit 1123000 francs de subvention ceux de Munich et de Dresde 625000 francs. Or, ei Allemagne, il n'e.\iste pas de droit des pauvres l'ensemble des frais y est beaucoup moindre; auss les places y sont-elles beaucoup moins chères,

A Paris, les abonnés apportent un revenu à peu priis iixe de 1 700000 ; les recettes journalières, qui oscillent suivant les mois de 70 000 à 120 000 francs devraient produire 1 500 000 francs pour parer, avec la subvention, au total des dépenses; mais elles restent en deçà de ce chiffre, sauf les années d'Kxposition universelle. L'Opéra, depuis vingt-cinq ans, ne se soutient que par les Expositions. Los « privilèges », suivant le terme usité et parfois ironique, qui n'ont pas eu la chance d'englober cette ressource exceptionnelle, se sont soldés par de grosses pertes. Le dernier en date, depuis son début en 1893 jusqu'au 1" mai 1900, accusait un déficit de 400 000 francs. Seulement l'Exposition allait s'ouvrir et l'apport journalier du publie qui, de j uin à septembre 1 899, ne montai t qu'à 350000 francs, s'éleva, pendant les mois correspondants de 1900 à i 200000 francs. L'affluence des étrangers, enpermettantde réaliser 600000 francsde

béné(ice,laissafinalemcntunprofitde 200000 francs pour les huit années écoulées ; lequel, même en y joignant la location des loges sur la scEîne, que le cahier des charges concède au directeur, n'a rien d'excessif, eu égard au capital aventuré.

Gel élément étranger est si nécessaire à l'Opéra, que l'on a attribué la baisse des recettes, dans les derniers exercices, à l'ouverture plus précoce qu'autrefois de la saison de Lomlres et à la création de trains de luxe entre le Nord de l'Europe et le littoral méditerranéen, qui réduit le trajet pour les voyageurs allemands et russes, mais ne les oblige plus à traverser Paris où ils s'arrêtaient quelques jours. Plusieurs fois, depuis 187S, lorsque l'Opéra s'est trouvé en présence de ressources insuffisantes, on haussa les tarifs : le maximun, qui était— de 12 000 francs à la rue Le Peletier, arriva ain près du double. Mais la dernière tentative, laquelle on comptait pour faire rendre à l' abonnai ment 120 000 francs de plus, n'a produit qu^ 20 000 francs. Du moment qu'il ne trouvait plui d'avantage h louer sa place à l'année, l'amatouî de musique préféra la prendre au bureau. Il 0^ vrai que l'espèce mélomane est prodigieuscmedj rare parmi les abonnés; sans quoi, au lieu d'un légère hausse, on aurait eu à enregistrer une forli baisse.

L'abonnement à l'Opéra, c'est surtout un luxe

« bien porté a et de bon aloi; pour (juel([ues-una

-une dignité, presque une fonction sociale; pour

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