I.E MKf.AMSMK nF. I.A VIE i
Lous, l'indice d'un Irain de vie élégant ou opulent,
! chose difficile h obtenir et parlant précieuse, (loni on np se dessaisit pas lorsqu'on la possède;
bien que des « titulaires n, frappés par des îvers de fortune et incapables de jouir de leurs logos, les sous-Iouent pendant vingt ans de suite,
iiis on restent nominalement propriétaires. Se produit-il une vacance? D'ardentes compétitions se font jour; il est une « entre-colonnes ». pour l'attribution de laquelle deux ministres se querel- I^^en^ ; l'un, la revendiquant pour un linancier, l'autre pour un ambassadeur; ce fut presque un conflit diplomatique.
Il est lri;s malheureux que l'Opéra soit, pour une partie de l'auditoire, un rendez- vous mondain au lieu d'un plaisir musical. Si les abonnés et leurs, hâles se souciaient davantage de l'œuvre que l'on, représente devant eux, on obtiendrait de l'orchestra qu'il accompagne les solistes tout piano, sans couvrir leurs voix, des chœurs qu'ils prennent à l'action une pari plus convaincue, des chanteurs qu'ils ne modilieul pas à leur guise les mouvemenls pour se faire valoir, et la renommée de notre Académie nationale y gagnerait en Europe. Lus abonnés, qui font presque les trois cinquièmes de la recette et qui constilucnl l'élément stable de l'assistance, auraient k Paris la môme autorité qu'ils ont dans n'importe quel chef-lieu de département, s'ils écoulaient.
Mais comme l'Opéra est, suivant le dît usuel,
a le dernier salon où l'on cause », ce sont eu^ justement qui nuisent à l'audition lorsque, vers !e^ milieu du deuxiJîme acte, les logos étant toutes garnies, la conversation est générale. Le silence ne so rétablit un peu que pour le ballet. Il faut respecter les traditions et les mûmes personnes, prodigues ici en épanchementa, n'ouvrent pas la boucbe au Conservatoire, où la bienséance est de se taire.
D'un autre côté, il est trës heureux, pour les recettes, que l'Opéra soil une mode, un divertissement de bonne compagnie et il est trJ?s nécessaire qu'il reste tel. Des imprudents ont émis l'idée, pour profiter de l'affluence des demandes, démettre les loges aux enchferes ; ce qui, pensent-ils, augmenterait les ressources de notre premiisre sc^ne lyrique. Ils ne prennent pas garde que les plus riches, ou ceux qui dépensent le plus, ne forment pas nécessairement une élite. Si la majorile des adjudicataires se recrutait, ce qui est possible, parmi des Crésus do petite raine, mêlés à des demoiselles de mines connues, ces nouveaux abonnés, nullement flattés de Ggurer dans une telle salle, se dévisageraient avec dégoût et s'estimeraient frustrés dans leurs calculs. Ils disparaîtraient à fin de bail, et l'Opéra, délaissé, tomberait.
S'il ne paraît pas possible d'élever le prix des places, il ne semble pas non plus que l'on puisse, en l'abaissant pour des représentations à bon marché, s'adresser à un public plus étendu et augmenter ainsi le total des recettes annuelles.,^
^Sii LE HEGAMSVE DE LA. VIE NODBRNE
L'expérience a Hé tentée îl y a huit ans : le fauteuil d'orcheslre avait t^té réduit de li francs à 2 fr. 50 et les autres places à proportion. Malgré les avantages énormes faits à la classe populaire, celle-ci s'est abstenue. Lo directeur, M, Bertrand, propriétaire d'une cité où existaient beaucoup d'ateliers, fit offrir dans les usines, par les contremaîtres, ses locataires, des places à un franc. Elles ne furent pas prises par les ouvriers ; il fit ofl"rir ces mêmes places pour rien, elles ne furent pas davantage acceptées. Il y vint, au contraire, nombre de spectateurs habitués de l'Opéra et, ce ([ui le prouve^ c'est que, pendant toute la durée de cet essai, les soirées à plein tarif tombèrent de quelques mille francs et revinrent ensuite à leur chiflre antérieur. Seulement l'épreuve se soldait par S50 000 francs de perte.
II est vrai que l'ancien Théâtre-Lyrique de la place du Châtelet, mSme subventionné, môme brillamment conduit, puisque Faust, Bornéo et Juliette, les Ih'agons de Villars, y parurent pour la première fois, appauvrit bien davantage ses imprésarios: l'un y laissa 1600000 francs en cinq ans; un autre 500 000 francs en dix-huit mois; et, dans l'ensemble des directions, on n'y releva pas moins de douze faillites ou liquidations désastreuses.
Faust continue, quels que soient les interprèles, de faire encaisser aujourd'hui des sommes voisines du maximum. 11 équivaut à un supplément de subvention; aussi est-il joué une trentaine d,^ïfi^
par an. Ap^^s lui les plus fortes receltes sont dues I aux opéras de Wagner représentés 40 fois, à ceux de Meyerbeer 32 fois,. de Mozart, Méliul, Donizetti et Rossîni 33 fois. Si l'on y joint Verdi, Berlioz et Ambroise Thomas, dont les œuvres ont occupé 17 soirées, on arrive à un total de 132 représentations sur 192 données au cours d'une année. C'est en musique surtout que l'humanité se compose de plus de morts que de vivants. Des 42 opéras inédits, montés depuis un quart de siècle, en vertu du cahier des charges qui exige 6 actes nouveaux par an, on n'en peut guîire citer plus de deux ou trois qui aient réussi; car telle œuvre de compositeur français, qui attire la foule àParis, nous était venue de Bruxelles ou d'ailleurs.
Seulement les 40 autres ont coûté chacun environ IGOOOO francs; les débours sont en effet très I variables — de 80 000 francs pour la Walkyrie à J 320 000 pour la Dame de MotUsoreau — et le succès T n'en dépend point. Mais, dans leur ensemble, les] frais de mise en scène ont beaucoup augmenté : on peut s'en convaincre en les comparant, pour ' le même opéra, à deux dates différentes : la Juive revint à 150000 francs en 1835 et à 190 000 francs j dans la salle actuelle; pour Faust en 1869, il avait! suffi de 118000 francs, il fallut 187 000 francs pour'^^ le remonter après l'incendie.
Non que le détail des accessoires ait enchéri ; le rouet et la chaise de Marguerite sont cotés 23 francs; la glace à main où elle se mire,
i9 francs; lo coffrcL émailli; où reposent les bijoux tentateurs 100 francs; les cannes et les liéquilleB des vieiflariïa de la kermesse 32 francs ; l'épée mécanique, que doit briser le sorliU'ge de Méphistophélès, et les Heurs articul^'es cueillies par Siebel dans le jardin du deuxième acte, ensemble 166 francs... Tout cela est assez modeste, mais la multiplication des surfaces de décors et des unités de costume sufQt à grossir le total dans ce « grand » opéra, dont le cadre effectivement est immense, avec les 1 300 personnes qui émargent à sa caisso et son massif monumental de 29000 mètres cubes, L'entretien locatif absorbe 100 000 francs par an et le balayage à lui seul 33 000, Pour n'être pas écrasé très vite, sous le poids d'une macliinc aussi périlleuse, il faut au directeur une ingéniosité inlassable, une vigilance constante et la passion de soa tbéâtre.
Aux Français, où le budget est de 2 millions par an, les frais matériels sont beaucoup moindres. On répare pour 10 000 francs, pour H 000 on balaye. 100000 francs de décors et 123 000 francs de costumes suffisent à toutes les exigences. Avec 33 000 francs, on rétribue la figuration, les comparses, qui tiennent ici peu de place; mais les artistes, sociétaires et pensionnaires, re(;otvent h divers titres une somme d'environ 800 000 francs.
Cbanteurs de l'Opéra, comédiens des Français, « vedettes »> des spectacles do drame ou de vaudeville, gagnants des bons numéros de laloterî;^A3
matique, ceux-là ont tout : leur nom est connu, i sinon célMire ; leur rang honorable, leur labeur tempért;; leur vies large et, pour quelques-uns, I brillante. Mais ils sont peu. Sans sortir du dépar- J lement de la Seine, oti rencontre la troupe du ] théâtre de banlieue, que promène entre Saint- I Ctoud, Sceaux et Grenelle, un petit omnibus dans ] lequel elle répète ses rôles. Ici la besogne est I énorme : en buit jours, une grande pièce est J apprise, montée et représentée. Quelques grandes . villes offrent encore des situations sortables aux I ti jeunes premiers » de province et aux « étoiles » ] de décentralisation, que la lumière révélatrice et 1 impitoyable de Paris reléguerait peut-être, s'ils 1 abordaient les scènes delà capitale, en des emplois secondaires. Ceux-là constituent la classe moyenne de la profession. I
Au-dessous d'elle vague et peine un peuple de I « cabotins » des deux sexes, perpétuellement en J quête de débouciiés. Heureux sont-ils de prendre I place dans une « tournée » passagère; non point 1 de ces pérégrinations triomplialcs, oli la troupe créa- i Irice initie au dernier succès parisien des cliefs-lieux ] dont la'salle est louée d'avance par la fine fleur de ' la « première société », qui d'ordinaire dédaigne d'aller au tbéfttre. Les autres sont des promenades modestes, oii les acteurs exploitent les localités et casinos disponibles, suivant l'itinéraire Iracé par ■ un directeur d'agence qui ne se dérange point et I une rémunération pour ses frais.
Ce sont les mêmes agences drama[.ic|ues qui servent d'intermédiaires entre les imprésarios et les artistes, à qui elles fournissent des engagements en Franco ou à l'étranger. Elles pri5Ièvent uqc commission de 2 et demi à S p, iOO, mais payable d'avance pour toute l'année ou le semestre ; de sorte que si, pour un motif quelconque, il ne rûussîtpaa, ou si ses appointements cessent d'être payés, le malheureux acteur so trouve avoir versé en courtage le tiers ou le quart de son gain. Terrible négoce que celui de ces bureaux de placement théâtral. Parmi ces procureurs, objet de bien des critiques, il eu est d'honnêtes ; mais la plupart, disait Sarcey, « sont des sangsues qui pompent les sous des artistes et font le désespoir des directeurs de province. »
On parle toujours de les supprimer; le difficile est de les remplacer, parce qu'après tout, ils rendent service à de pauvres diables, qui, sans eux, seraient fort embarrassés ; miséreux du n Koman comique », las, avilis et découragés, prêts à aller, pour quelques francs, jouer le drame ou chanter l'opéracomique au bout du monde. La République n'a pas toujours de consuls là où les agences ont des acteurs en exercice, rapatriés, en cas d'effondrement, par des représentants du drapeau anglais.
Pour les cafés-concerts, les courtages, plus élevés, sont pris seulement sur le premier mois ; ici nous glissons dans une industrie stii generis, où s'étagc la hiérarchie dos « bouis-bouis », où certains
patrons demandent de préférence des « femmes qui soupent», annonçant volontiers qu'ils passeront sur leurs imperfections vocales. Ils ne sont pas plus exigeants pour les talents chorégraphiques des Taglioni d'occasion qui dansent deux ballets par jour.
Nous descendons ainsi du « beuglant » à refrains tendres ou patriotiques, jusqu'au dernier degré de Téchelle : le café-chantant où Ton fait la quête « au profit de la direction. » Une agence spéciale en recrute le personnel parmi les ouvrières sans travail, suffisamment jeunes et pas trop laides. On leur fait apprendre sept ou huit chansons, qu'elles répètent en chœur; après quoi, mûres pour la carrière lyrique, on les expédie à la clientèle suivant les besoins. Leur émolument moyen est de 180 francs par mois; mais il est absorbé en grande partie par le logement et la nourriture, qu'elles sont tenues de prendre dans « la maison. »
Nous voici bien éloignés de l'art dramatique; nous abordons le chapitre de la « limonade » et nous touchons à la traite des blanches. Du théâtre, il ne reste désormais que les tréteaux.