I.A Vie MODEnNE
BOUS leurs (loijjls on (leurs «t en fruits, ou puisent dana leurs huit piufuiiis de vanille, cliocolal, orange, praline, «le, la matifre des bonbons et des pclîls Fours.
Tous ces eoinoslibles viennent des salles du « gardi'-manger », soumises à un contrôle sévère : de là sortent la viande, la eliarcuterie, la volaille, expédiée par les marchands de Bresse et de Houdan ; le beurre, dont il est employé souvent 100 kilos par jour; les écrevisses s'y proml'Deut dans des viviers d'eau courante ; les homards vivants sont enterrés dans la glace ; il entre ici chaque année 500 000 kilos de glace, destinée à des usages divers.
Une dépendance de la cuisine est la cafétcrie. Les professionnels qui versent goutte à goutte l'eau bouillante sur la poudre de moka, font aussi mousser le chocolat et infuser le thé. Le thé, belle source de profit : fr. 20 de feuilles procurent une recette de i fr. 50. Mais tous les cliapitres ne sont pas à l'avenant. Le patron « limonadier », qui tire 6 bocks d'un litre de bière et 30 petits verres d'un litre de chartreuse, gagne aisément 70 p. 100, net, de son chiffre d'affaires. Le bénéfice moyen du café de la Paix figure au bilan du Grand-Hôlel pour 160.000 francs; on certaines année;*, il a été de plus du double.
Le restaurateur est loin d'être aussi privilégié. La clientèle est, pour diverses causes, devenue plus rare, plus économe, sans cesser d'être difii-
LES GBAHDE9
cile. Aux temps épïquus de Very, du Véfour, di^s Frères Provençaux ; plus lard, à l'ancien café de Paris (lu boulevard de Gand, à la Maison d'Or, au café Anglais, il se trouvait, dans le Paris de 1815, de 183o et de 1863, un assez grand nombre do Parisiens gastronomes qui consentaient à « manger un napoléon » à leur dîner. Ces Parisiens aujourd'hui dînent au cercle pour 8 fr. 50.
Cependant les denrées ont augmenté dans notre capitale plus qu'ailleurs, et il est à noter, par exemple, que depuis rallumettc avec laquelle le Français allume son feu le matin à son lever, en passant par le charbon, le pain, le beurre, le lait, le café, le sucre, la viande, le poisson, les fruits et les légumes, les fleurs môme, jusqu'au gaz et à la lumière électrique qu'il éteint le soir, à son coucher, la vie est plus chère à Paris qu'à Londres.
On reprochait à ces illustres traiteurs de majorer les prix à leur gré, suivant la physionomie et le sexe de leurs convives, de commettre des b erreurs » dans les additions hiéroglyphiques que la patronne expédiait elle-même du comptoir. L'un d'eux, que nous appellerons Beauvilliers pour n'offenser aucun vivant, répondait avec ingénuité à qui l'engageait à mieux surveiller l'arithmétique de son épouse : « Ah ! monsieur, je no donnerais pas pour 30000 francs par an les erreurs de M™" Beauvilliers. »
Sans être tout à fait passés, ces « beaux temps »
sont moins beaux qu'autrefois. Les restaurants qui
^footlos plus grosses recettes, aux Ciiamps-Elysées,
icamsuf. df: i.a
Bois tie Boulogne, ne les font que peu de jour» <ar an. Ils sont toujours âla merci d'un orage. Les entreprises « saisonnières » sont, en fait il'hdtel gussi, les plus aléatoires do toutes : le Palace- Hôtel do Monte-Carlo, ouvert du 1" décembre au 1" mai, perd de l'argent pendant deux mois sur cinq ;le plus achalandt^ de tous, à Trouville, l'Hôtel de Paris, doit faire assez de bénéfices en quinze jours pour combler ses pertes pendant deux mois et distribuer ^ ses actionnaires 4 p. 100 de dividende.
La cave est, partout, d'un rendement meilleur que la cuisine. Elle exige des immobilisations de 300 000 à 400 000 francs, par conséquent des soins incessants. Au deuxième sous-sol, loin des variations atmosphériques, les pyramides de bouteilles reposent sur un lit de fin gravier que l'on :arroso chaque jour d'été, dans les caves à cliamot à vin blanc, pour en rafraîchir la température.
Cuisine et cave réunies sont d'ailleurs une grosse recette pour les maisons qui, parleur savoir-faire, attirent les dîneurs. On a calculé qu'il n'y avait pas 50 p. 100 des voyageurs à prendre leurs repas dans les hôtels où ils habitent. Ceci est vrai en général, là où H table est médiocre, et où l'aubergiste se flatte vainement de larendre obligatoire, en menaçant d'une amende ceux qui vont porter leur appétit ailleurs. Uestdes hôtels d'où l'on sort pour manger, que l'on y loge, ut d'autres où l'on vient dia
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du dehors. L'hôtel Rilz atteint un chiffre d'affaires égal au Palais d'Orsay, qui a 400 chambres, bien qu'il n'en ait lui-même que 130 — 2 millions et demi de francs, — mais, chez lui, le restaurant figure dans le total pour 1 million et demi.
Les Hôteliers.
Ritz. — Luigi. — Boldt. — La carrière de Ritz ; ses débuts chez •Voisin. — Ses créations à Londres : Savoy et Carlton ; à Rome : Grand-Hôtel. — Ses idées sur le rôle de l'aubergiste. — Les quatre Rome fusionnant chez Ritz. — Son lieutenant Escoffîer-
— Le Waldorf - Astoria. — 25 000 francs de frais par jour. — Les « buildings » de New- York. — La chambre type du Waldorf.
— Une maison aussi peuplée qu'une ville. — Le triomphe du machinisme. — 35 « elevators », 25000 lampes. — ^ Bénéfices de l'exploitation des principaux hôtels parisiens : Élysée-Palace. Palais d'Orsay, Terminus, Continental.
Seulement Ritz n'est pas un hôtelier ordinaire ; c'est l'hôtelier-type, l'hôtelier mondial, le génie de riiôtellerie moderne. Il incarne cette branche de négoce, comme Boucicaut ou Hériot personnifient le magasin de nouveautés, Potin Fépicerie ou Worth la grande couture. Ses créations d'hôtel ont influé sur les mœurs ; à Londres et à Rome, comme à Paris, il a déterminé de nouveaux usages et de nouvelles habitudes.
Les directeurs des grandes hôtelleries actuelles, fonctionnaires fort bien rentes, dont quelques-uns sont parvenus à la fortune en achetant, ou en gérant
ÏS UHANDES HÔTEI.LEHIES 45
pour leur compte, les éLablissemcnts où ils étaient d'abord simples employas, oui eu presque lous d'humbles débuts : tel est Luigi auquel la Société des Wagous-Lits confie ses hôtels du Caire, et qui, avec Thomas Cook, lord Cromer, rcpréseotaul Sa Majesté Britaunique, et... le khédive, est le personnage le plus impoi'tantde l'Egypte. Tel est Mahaull, qui commande k 1 300 personnes, comme directeur du Terminus, du Palais d'Orsay, de cinq grands cafés ourestauranls-annexes. Il entracomme groom, à treize aus, en 1836, à l'hôtel du Louvre, où il apprit Tanglais et l'orlhographo, passa employé au bureau de réception, en devint le chef en 1867 et, en 1876, fut promu au poste d'administrateur.
Tel est aussi, en Amérique, Boldt, ancien garçon d'oflîce, aujourd'hui l'un des notables opulents de New- York, à la tête du Waldorf-Astoria, la plus grande auberge du monde.
Mais RilK est l'individualité la plus originale en cette profession, parce qu'il a innové et qu'il a fait école. Originaire de Suisse, terre classique des ht^telleries, IIU do fermiers du Valais, il partit à quinze ans pour Paris et débuta, comme « garçon de salle », dans un petit hôtel de la place de la République. Il entra ensuite chez Voisin et y demeura huit ans. jusqu'en 1873, où il fut engagé, en qualité de maître d'hôtel par un restaurateur français à i'Expositiori de Vienne. Apprécié de ses patrons, il devint alors chef de restaurant au X Grand-Hôtel » de Nice et le quitta, pour prendre
i6 LB HKOANISME 1>I^ LA VIE MODERNE
h 8011 lour la giîrauce d'un hôtel à San Remo. Sa goslioii ayant étv heureuse, on lui en ufTrit de plus importantes : à Paris, celle du n Splendide Hôlel b (lo l'avenue do l'Opéra, celle des « Roclies-Noircs » à Trouville, enGn, en 1880, colle de 1' « Hôtel National m, à Ijuccrnc, dont il est demeuré l'un des principaux actionnaires.
Ici Hilzse rtSvéla à ses concitoyona et à la foule cosmopolite, qui allaicnl désormais apprendre son nom, dans sa vocalion do fondateur et lanceur d'hôtels. Ces hôtels no dt^passèrent pas en dimension, en importance, en richesse, ceux que l'on possédait déjfL : ils furent autres.
u II n'est point de commerce, observe Rilz, où l'acheteur ait avec le vendeur des rapports aussi étroits, aussi intimes, que sont, dans un hôtel, ceux de la clienlfeie avec le patron. L'hôlelier est un mailrc de maison chez lequel on s'invite, chez qui l'on demeure sans le connaître, mais c'est un maître de maison. Et l'on esthienoumal, dans une maison, suivant que le maître la dirige bien ou mal. » L'idée n'était pas neuve, si l'on veut, mais Hîtz s'en pénétra mieux que ses confrt^res. Il en tira tout un programme : celui de logis moins banaux, meublés avec plus de recherche que de gros luxe, reproduisant mieux, dans les détails de leur aménagement, l'élégance tranquille d'un a home » do bon goût que le déploiement d'ors d'un kursaal. A Paris, dans l'hôtel qui porte son nom, pour atteindre plus sûrcmeut son rCve d'avoir la maison 1
LES GRANDES HÔTELLEBIES 47
propre du moadc, il a choisi inten lionne II ciiicnl, pour les [apis elles meubles, les nuances les plus claires et, pour les boiseries et les murs, la couleur la plus salissante et qui ne supporte pas la saleté : le blanc. Et celte adoption de la peinture blanche — à l'exclusioa du papier — téméraire, parce qu'elle rompt avec les vieilles habitudes, l'oblige à entretenir une équipe de peintres qui lessivent chaque mois tous les murs.
A Baden-Baden, k Cannes, au Grand-Hôtel de Monte-Carlo, HîLz pcrfeelionna graduellemenl ses plans ; il réalisa son idtîal k Londres, au « Savoy», Ce fut le point de départ de modes nouvelles parmi la sociétt^ anglaise qui, au lieu de passer la season en apnrtmenls, dans des maisons meublées, louées aux propriétaires absents, préféra descendre à rhdtel et y donna des dîners.
Les femmes du meilleur monde vinrent, en toilettes décolletées, s'attabler à l'Iiâlel, eu public, comme en un logis privé. El cela, non dans une ville d'eaux ou de bains de mer, où, personne n'étant censé chez soi, chacun peut trouver nalurel de s'inslaller au casino ; mais dans une capitale et dans un pays où les lois d'une étiquette traditionnelle sont religieusement observées.
Encouragé par son succès, Rilz acquit un terrain
il Kome au haut de la via Nazionalc, prt-s des
thermes de Dioclétien. La vogue du « Grand-Hôtel »
^ffjl'il y fil construire transforme, depuis quelques
^Eta^s, la Ville Elernelle en une station d'hiver.
48 LE HÉCAMSME DE LA VIE) HUDERNE
De toutes les parties du monde et plus spécialement d'Amérique, grâce aux lignes de paquebots directs récemment créées de New- York- Gênes et de New-York-Naples, afflue, de fin décembre à fin avril, cette" aristocratie » mêlée, mi-partio grands Beignours el plurimilliounaires, mi-partie chevaliers d'industrie et pécheresses à tarifs conventionnels.
Par eux, à la Rome des Césars, des Papes, du roi d'Italie, s'ajoute et s'agrtge une quatrième Rome : celle de la colonie dorée des nomades, la Cosmopolis du romancier, qui a son palais et son centre au Grand-Hôtel, comme les autres Romes ontles leurs au Forum, au Vatican ou au Quirinal, Et, de toutes, c'estnaturellementlaRomedu Grand- Hôtel qui est la plus en vue, la plus remuante ; elle répand sur tontes les autres sa poussière dcfôte et de gaîté. Car elle fusionne avec toutes et môle à ses luncheons, à ses parties extra- muros, à ses bals et à ses « cotillons », payés en dollars d'outre-mer, les artistes et les diplomates, le monde « noir » et le monde officiel, le vieux patriciat indigène et les « belles d'hôtel n de toutes les nations.
Ce dernier printemps, un magnat hongrois, en superbe costume magyar, et la jeune princesse romaine qu'ilvenait d'épouser fêtaient leur mariage, au sortir de l'église, dans un déjeuner de quarante couverts au Grand-Hôtel. Sitôt après le repas d'apparat, le gentilhomme, métamorphosé en chauffeur, montait avec sa femme sur un automobile
de noce, peint en blanc et couvert de fleurs, qu'il conduisait lui-m6me, et ce couple filait triomphale- j ment sous lea regards attendris d'une assistance 1 d'élite oiala France était représentée, aux fenêtres, ' par la charmante M" Smolîc (de Paris et Chicago), j l'amie des duchesses, et par la petite marquise de Durandal, l'amie des rois.
Les nouveaux envahisseurs ne viennent pas dans le Latium, comme les anciens, pour ruiner, mais au contraire pour enrichir. Ils apportent du dehors, dans leurs valises, panem et encenses et ne touchent pas aux objets exposés par les siècles, dans celte ville-musée. Bien loin sont les temps où la France des Valois prétendait dominer l'ilalie par ses armes, oii lea régiments suisses h notre solde bataillaient pour nous la conquérir. C'est aujourd'hui la France qui est ici à la solde d'un Buisse, en la personne d'un de nos compatriotes armé, non de la pique, mais de la broche et du , hachoir ; puisque c'est désormais parla cuisine que \ nous nous imposons au monde civilisé. i
Par son contact prolongé avec la population flottante qu'il fallait séduire, entraîner, flxer enfin dans les résidences qu'il lui préparait, Bitz avait appris qu'une table sincèrement bonne était indis- • pensable. Il s'attacha à rendre la sienne telle et à ' la maintenir sur un bon pied. Sa force était de con- ' naître personnellement la cuisine, de pouvoir diriger son chef et donner un avis compétent sur les I I pta tfl. Mais il lui fallait un artiste, capable d'exé- j
^^^^L LE II&C4NISHE DE L.\ YIK UOUEKNE 4 J
^^B &0 r.e MËCANtSMR DE I.A VIE MODRRNe
^^B Ciller ses vups. EscoClicr fui ce lieutenant culinaire,
^^B Partout où HUz fondait un liâLel, ËscofGer pi-ésidail
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X fourneaux. Du Suvoy tle Londres, il suivit son patron au Grand-IIOtel de Rome et h l'hôtel Rîlz de Paris. Maintenant il est do retour à Londres, au Carlton-Hôtel ~ le dernier en date — où 120 subalternes conditionnent sur ses données une chère honnête pour 1 000 couveris chaque soir. Demain il remplira le môme office au nouveau Ritz-HôLel de Londres, qu'un architecte français est en train de construire au coin de Piccadillyet de Green Park. C'est un personnage ; il jouit d'un traitement de ministre et sa place est bien plus sûre,
Les Européens prétendent trouver un hôtel à l'image de leur foyer ; les Américains se font plus simplement un foyer de leur hôlel. Beaucoup habitent des villes nées d'hier, dont les premières maisons furent des auberges ; aubergps où les colons avaient même des liahitudes un peu rudes, si l'on en juge par cette recommandation, clouée encore aux murs des chambres, en certaines localités de l'Ouest : « Ijes gentlemen sont priés d'enlever leurs bottes, avant de se mettre au lit. » Ils ont jjIus d'exigences que nous sur certains chapitres et sont, sur d'autres, plus faciles à satisfaire.
C'est aux États-Unis que se trouve actuellement l'hôtel géant, auquel le chef de la riche famille Astor, parti naguère simple colporteur de Waldorf en Hollande, a donné pour enseigne le nom combiné de ce village et de cet aïeul ; Waidorf-Astoria.
LES GRANDES HÔTEI.LblRIRS
CoQt dix-sept nn!?Lres de lon^, quatre-viof^l- trois mèlres <le haut, depuis le rez-de-chaussée jusqu'aux jardins suspendus des toits en t(MTassc; seize étages visibles, plus deux éla^tea souterrains, enfoncés de onze mètres sous la rue jusqu'au roclier; architecture do brique rouge, armalurée d'un corset d'acier, plaquée de pierre et de marbre, telle est la carcasse de cette boîte — do ce o plot », disent les New-Yorkais — où le service de 1500 chambrea privées et de 40 salles publiques, à écrire ou à manger ou à danser, salles de théâtre et de concerts, est fait par 1 470 paires de bras huma assistés de 3 200 chevaux-vapeur. Le tout a ce 73 millions diS francs de premil-re mise et coûte chaque matin 25 000 francs à faire marclier. Il est vrai que les jours de grandes recettes montent à 100 000 francs.
Remarquons en passant que les maisons de New- York à 13, 18 et 21 étages — les « buildings » — ont amené les architectes à créer un art nouveau. Les premières construites furent d'une laideur inouïe : elles ressemblaient à ces tours en dominos qu'élèvent les enfants. Seulement les dominos ici ne variaient pas du double-blanc au doulile-s ils marquaient tous du haut en bas, de long en large, le même point moyen, quelque chose comme un doubie-qualre, répété à l'infini; les fenêtres, régulièrement espacées sur la muraille claire, imitant les ronds noirs creusés dans l'ivoire blanc.
On s'attacha peu à peu à rompre ces lignes
52 LE MËGANISHR DE I,A VfE MIJREBNE
monotones, en rassemblant et en coupant les triages par séries inéj^ales de deux, trois ou quatre, au moyen d'arcades et d'ogives, d'entablements et de frontons, de saillies et de retraits simulés par d'habiles artiGces. De progrès en progrîis, il advient que les derniers buildings charment l'œil, tandis quo les premiers l'offensaient très fort. Ce sont les dômes, les tlëches, les minarets laïques et industriels d'une ville sans passé, que des siï'cles d'idéal n'ont point dotée de ces hardis élancements de pierre, inutilités indispensables à la cité. Qu'on se ligure les tours Notre-Dame, plus larges et aussi hautes, peuplées de la cave au grenier par des notaires et des avoués, pleines de bureaux et de comptoirs, ce ne serait pas néanmoins une vilaine chose.
Le Waldorf-Astorîa s'inspire pieusement, à l'extérieur, du style de la Renaissance germanique, et l'intérieur offre un assemblage éclectique de toutes les copies imaginables. Mais ce qui nous intéresse on lui, ce n'est pas l'effort artistique, les peintures ou les bronzes du meilleur faiseur, les marbres (c Pavonazzo » — tachetés comme lo plumage du paon — venus de Sienne ou de la Russie du Nord, les pilastres et les colonnes et les mobiliers, plus beaux que nature; ce ne sont ni la salle de bal à l'instar de Versailles, ni la galerie, a genre liôtol Soubise, » ni le a salon Pompéien, » ni la « cour des Palmiers » ou la « chambre des Myrtes ». Tout cela est venu d'ailleurs; leçon apprise, prétention
LES GRANDES RÔTBLLBRIES
touchante, importation digne d'eu courage mcnlJ dont le I)on goût n'est pas toujours garanti sur fa&i ture.
Ce qui mérite l'attention ce ne sont pas non pitin les gros cliiffres ; les kilomt'trcs de corridors, le! 300 tôtes de bétail par semaine, ou les S 000 carafed frappées par jour; les 2G0 000 francs d'eau pay^w chaque année ou les 1 SOO 000 francs de cigares de tabac, conservés dans un dépôt spécial. 11 va dw soi que louL sera proportionné à la laille d'un co» sonimateur qui mange et boit par 4 000 bouclier y compris le personnel de service, — d'un eonsoni'J maleur qui vaut à lui seul un chef-lieu d'arrondis ment; un chef-lieu où la moitié de la population serait millionnaire ; car les chambres, au Waldorf, coûtent 20 francs, le blanchissage d'une chemis vaut 1 fr. 25, les repas à la carte — il n'en exista pas à prix fixe — reviennent à une douzaine C francs par tête, sans le vin, et l'on n'y vît guère î moins de SO francs par jour.
La chambre du Waldorf est, du reste, si on la| compare à celle du \-ieux continent, beaucoup] meilleur marché, parce que l'habitant y est bie* mieux traité pour le môme prix. Elle est plui grande — 7 mîitres sur 5 — éclairée par dix lanipei éieclri(|ues — au plafond, sur la table de nuit, prfed de la commode à psyché, dans le vestiaire et dansl la salle de bain. Le lit, très large, est suffisant pour deux personnes ; les draps sont du linge le plus fin, ïpmme les douze serviettes pendues a<"t mura ds
LE HÉCAMSHB DE LA VIE UODERNE
faïence du dressîng-room, remplacées aussitôt qu'elles ont élé froissées par la raain du voyageur. Ici la baignoire, contiguë au w. c, se remplit d'eau chaude ou froide en une minute, comme la chambre à coucher se récliaufic ou sa rafrutcbit fn un cba d'œil, suivant que l'on ouvre la manette du calorifère à vapeur ou le robinet d'air froid,
El ce qui vraiment est propre à l'unique génie local, à ce en quoi les Américains donnent des leçons et n'en reçoivent pas, ce qui par conséquent est tout à fait digne d'étude pour le visiteur, c'est la simplificalion de l'effort par le machinisme de ce phalanstère. C'est dans les premier et deiLxièmc dessous — basement et sub-l/asement — qu'il le faut aller voir.
Jeté de la rue dans une bascule, le charbon y est saisi par une chaîne à godets, qui le distribue tout au long de la chambre des chaudiïîres et le livre à des chargeurs automatiques i tandis que les cendres, automatiquement aussi, sont rejetées dans des camions sur les trottoirs. La vapeur, au sortir des cylindres, monte dans un condenseur où elle^est filtrée au coke, rebouillie, écrémée, pour se purger de l'huile dont elle a pu s'imprégner. Eau distillée désormais, cette ancienne vapeur se filtre à nouveau au charbon de bois, puis au noir animal et va se transformer en pain de glace, dans les machines ammoniacales. Ces pains, de 150 kilos chacun, sont saisis par un treuil roulant, plongés un instant dans l'eau chaude, pour être détachés de lmtc
LBS GRANDES HÔTELLERIES
moule. Ils en sortent leutemenl jusqu'à concurrence de 30 000 kilos par jour et bo rendent, seuls ■toujours, dans un local maintenu à la tempéi du 0° ceiillgrade.
Nulle part, je pense, on n'a lail un emploi plus varié de la force électrique. C'est elle qui imprime le mouvement aux 700 horloges, fait briller 23000 lampes, donne la sensibilité à 130 téléphones et à 4000 sonnettes, suce l'air viciô, le rejette au dehors et envoie dans les ventilateurs 47 000 mètres cubes d'air pur par minuit;.
C'est par elle que tournent el s'échauffent, à la blanchisserie, les rouleaux repasseurs du linge et que les brosses frottent et cirent les parquets ou lavent les dalles de marbre. C'est à l'électricité que le café se moud et que se hache la viande. Dans SOÛ ciiambres elle cliaufTe les fers à friser; à roflice elle polit l'argenterie ; dans les appareils galvanoplastiques elle redore ou réargentc le service de table ; à la cuisine, elle lave et rince les piles d'assiettes sales. Un moteur les plonge et les retire alternativement de trois ou quatre bassins d'eau bouillante, incessamment renouvelée; au sortir du dernier bain la porcelaine est parfaitement nette, sa propre chaleur la sèche et rend à l'émail son brillant, sans qu'aucune main ait à l'essuyer.
Dans un biitinu'nt de 16 étages l'ascenseur devient un objet de première nécessité ; sans lui l'existence des hôles et le service du personnel seraient presque impraticables ; avec lui — avec eux, devrais-jo
LE HÉCANIBHE OB LA. VIE UOUGRNB
dire, car ilâ sont au nombre do 35 — la distance est délruile; les locataires, superposés en apparence, se. trouvent pratiquement sur le même plan, Ceux ([ui hal)ilcnt le plus haut sont plus favorisés B0U3 le rapport de l'air et de la himitre, mais ils mettent beaucoup moins de temps à monter ou à descendre, que s'ils logeaient au troisième ou mtimc au second dans un de nos grands hôtels parisiens.
Une partie des 3B « elevalors » du Waldorf servent do monte-charges ou de passe-plats ; quelquesuns sont utilisés dans les caves, pour les marchandises, et mus par la force hydraulique. Mais il en reste assez d'électriques, répartis par groupes de trois sur les différents points de l'hôtel, pour que chaque voyageur trouve, à quelques pas de sa chambre, une boîte aérienne à ses ordres. S'il est pressé — et il l'est toujours — il pousse les boulons d'appel de deux ascenseurs à la fois et donne la préférence au premier arrivé. Un boy surgit et ouvre la porte; à peine 6tes-vous entré qu'elle se referme, le sol manque sous vos pieds, vous voilà au rcz-de-c haussée.
Si le câble venait à se rompre, si la vitesse normale de deux mfetres et demi par seconde — i50 mètres par minute — était dépassée, un frein se décrocherait et se braquerait contre les rails; mais ces ascenseurs sont méticuleusement entretenus et inspectés et l'on n'y a jamais d'accroc à signaler. Nous sommes si accoutumés, en France, h. la marche ridiculement somnolente des nôtres,
LES GRANDES HâTELLERIËS
ne la rapidilii amérîcaino nous est pénible. Tel d s meilleurs hôtels, qui avait récemmftiil înstall^ un ascenseur de môme allure que ceux des ÉtalB-J Unis, a dû, sur la demande de ses clients, ralenti^ ^de moitié le mouvement.
^^LNous sommes donc, sur ce chapitre, volontaire ^^■ent arriérés ; sur celui de l'éclairage et du cliaup ^^Rige notre infériorité tient au prix élevé de nolrf charbon, et à la situation précaire des CompagnieH chargées par la ville de ces services publics. New- York, les particuliers paient le gaz i2 centimes le mîitre cube — au lieu de 20 — et l'électriciLé S centimes l'hectowatt — au lieu de 15 centimes à Paris. Un consommateur de deux mlUioua et demi d'hectowatls, comme l'Élysée-Palace, qui achète la sleune 5 centimes par contrat spécial au secteur dos Ciiamps-lîlysées, aurait avantage fi la^ fabriquer lui-môme.
Cela ne l'empêche pas de distribuer à ses actionJ naires 440 000 francs do profit — 7 p. iOO de learj capital — tout en servant, à ses créanciers hypothécaires ou autres, un intérêt de 6 p. 100 —M 475 000 francs — avec un chiffre d'affaires d^ 3 millions et demi. Les trois hôtels des magasins dij^ Louvre — Palais d'Orsay et Terminus Saint-Lazarei! — rapportent ensemble pri's de 1400000 francs,! L'hôtel CoQtinental 400 000 francs. La plupart des^ grandes hôtelleries parisiennes, bien gérées prospères, et leur nombre pourrait s'accroître sanaj que leur situation financibre s'en ressentît. SouIeJ^
£tu
ment la capitale en profiterait dans une large mesure; les quelques millions encaissés par les hôteliers sont peu de chose, comparés au trésor inappréciable que les citoyens de tout l'univers apportent réguliërement chaque année à Paris et qu'ils y laissent.