‹ Le mécanisme des émotionsChapitre 18 sur 70 · LA SURPRISE · texte numérisé non relu

LA SURPRISE

Cet arrêt ne porte pas seulement sur l'acte en train de s'accomplir — mouvemeut, sensation ou représentation — mais s'étend à toutes les fonctions. Le rythme cardiaque est modifié, la respiration suspendue, tous les muscles immobilisés, le regard est fixe, la voix ne peut plus être émise, la pensée elle-mOme reste en suspens. Tel est l'ensemble des phénomènes qui se produisent quand la surprise est violente. ' '

Mais l'arrêt n'est pas suilisant. La façon dont il survient est un des caractères les plus importants de la surprise. Il faut, en effet, qu'il soit brusque, inopiné. S'il survient d'une façon lente, progressive, il peut y avoir de l'étonnemenl, il n'y a pas de surprise. Enfin, une fois l'arrêt produit, l'énergie, qui a cessé momentanément de s'écouler sous forme de travail, reprend son cours, soit dans le même sens, soit dans une nouvelle direction déterminée par la cause même de la surprise. Un bruit violent et imprévu peut m'arrêler dans mon travail, auquel je me remets aussitôt que je me suis rendu compte de sa cause et de son innocuité. Mais chez un autre émotif, après avoii' produit lu même arrêt, il provoquera une réaction, tremblement, palpitations, halèiemenl, mouvement de fuite qui constitueront l'émotion de la peur.

Cette réaction, si elle ne va pas jusqu'à, la peur proprement dite, est toujours pénible, de môme que le sentiment d'arrêt qui la précède. Même si la cause de la surprise est capable d'apporter de la joie, elle procure d'abord un sentiment de malaise. 11 faut souvent s'y prendre avec aulant de précaution pour annoncer une très bonne qu'une très mauvaise nouvelle, quand elles sont tout à fait imprévues .et invraisemblables. Combien de personnes émotives se plaignent qu'on

Si ÉVOLUTION DE L'ÉMOTION

les ait surprises pour leur ajipreuflrc quelque chose de très agréable cependanl, et affirraeiil qu'on leur a ainsi gAté leur plaisir?

Le langage traduit d'ailleurs 1res exactement les choses quand, dans ces cas, il dit » qu'on doit, le premier moment de surprise passé, laisser les gens se remettre», c'est-à-dire reprendre l'acte ou l'état antérieurs au phénomène de surprise. Il y a une sorte d'oscillation après l'arrèl, avant que l'énergie cérébrale prenne sa direction définitive.

Mais il est un dernier caractère que doit présenter, semble-t-il, le phénomène qui provoque la surprise : c'est qu'il soil imprévu. Il paraît contradictoire d'admettre que l'émotion-surprise puisse se produire si ce phénomène est attendu. Et dès lors on est en droit de penser que c'est l'élément psychologique, l'absence de représentation mentale de ce qui survient et peut survenir qui est la condition même de l'émotion-surprise. 11 n'en est rien cependant. Les gens qui ont peur de Torage ont beau s'attendre à voiries éclairs, leurlucur les fait toujours tressaillir ; ils ont beau savoir que le bruit du tonnerre va succéder fatalement à l'éclair, ils n'en sont pas moins surpris quand il se fait entendre. Quand on se sert d'appareils à déclic brusque, surtout les premières fois, on a beau savoir parfaitement le jeu du mécanisme et connaître d'avance ses effcls, on n'en a pas moins un mouvement de surprise. Qui ne s'est rejeté de côté dans son wagon en voyant brusquement un train sur la voie opposée croiser le sien à toute vitesse, alors qu'on sait parfaitement qu'il ne peut nous toucher.

Je pourrais multiplier les exemples, t^e qui en ressort est simplement ceci : que si l'imprévu est un fac-

LA SrRPRISE M

leur des plus importants dans 1'^ mol ion-surprise, il n'est cependant pas essentiel, puisqu'il est des cas, asm nombreux môme, où la surprise peut se produire sans qu'il existe. C'est un renforçateur plutôt qu'un gi'nL'ratcur de celte émotion,

La surprise est donc essentiellement, de quelque façon qu'on l'envisage, une ('motion dépourvue dYlémenls psychologiques. Si on fait de l'irapn-vu de sa cause une condition nécessaire, c'est l'absence même de toute représentation mentale qui en est la condition sine çita non ; et si on admet que ce caractère d'imprévu peut manquer au phénomène qui produit la surprise, alors à plus forte raison celle-ci se résoutelle dans les trois termes successifs : choc inopiné, arrêt brusque, réaction oscillante ou non.

Mais il est une remarque qu'il est indispensable de faire, c'est que pourqu'il y ait surprise, il faut que l'arrêt brusque du fonctionnement cérébral se produise, non par suite d'un choc intiîrieur, mais d'un choc extérieur. La rupture d'un vaisseau du cerveau ne détermine pas de surprise. La'vue inopinée d'une personne qu'on croit très loin en provoque au contraire. Cela a son importance pour la compréhension du mécanisme cérébral de la surprise et sa comparaison avec ce qui se passe dans une machine quelconque. On ne saurait comparer en efletce qui se produit dans une machine sous l'iniluence d'un arrêt provenant de la rupture d'un organe quelconque, avec celui causé par un obstacle extérieur. Dans le premier cas la machine continue le mouvement commencé sous l'action de la force acquise; puis l'énergie ne s'appliquant plus ofi elle doit, par suite de la rupture d'association entre les organes cliargés de la transmettre, le mouvement s'arriïte de lui-

ÉVOLUTION DE L'ÉMOTION même. Dans le second cas la force vive de la machine trouvant un obstacle qui lui fait résistance réagit brusquement sur elle-m(?me, s'airt^tanl d'abord, puis agissant en sens inverse de son sens primitif, et reprenant ensuite son mouvement premier pour vaincre l'obstacle ou s'arrôter dérmilivement, si la force de ce dernier égale sa propre force. Mais dans le temps qui s'écoule entre son choc, son arrêt, son recul et sa reprise, il y a augmentation dt^nergie intérieure, augmentation de tension, et si l'obslaclo offre trop d'inertie, si l'énergie développée dans la machine ne trouve pas rapidement une autre issue ou un autre point d'application, c'est sur la machine elle-même qu'elle réagit, et elle la disloque.

Ce qui se passe pour le cerveau dans la surprise est absolument superposable. Nous avons vu le mêmechoc brusque, venant de l'extérieur — l'arrêt même brusque par suite d'une lésion cérébrale ne produisant pas la surprise — le même arrêt, la même reprise du mouvement commencé, de la sensation, de la représentation en cours, les mêmes oscillations pour celte reprise dans certains cas.

Ce n'est pas tout, et nous venons de voir ce qui se passe quand, dans une machine, l'obstacle qui produit l'arrêt brusque offre une trop grande inertie pour &tre vaincu par la force de la machine; si l'énergie, dont la tension a augmenté, no trouve pas d'issue, c'est la machine elle-même sur quoi elle agit et qu'elle détraque ainsi. Pareilles conséquences se retrouvent pour le cerveau, et même mécanisme.

Deux cas se produisent : ou bien, après un moment d'arrêt complet, qu'on appelle la stupeur, c'est une explosion de joie — mouvements des membres, paroles

LA SUnPltlSE 55

abondantes, augmentai ion do la rapidiltî du cœur et des inouvements respiratoires, pti!., elc, — ou, au contraire, une explosion de doulenr ^ pleurs, gémissements, palpitations, sanglots, etc. Puis ces manifestations s'apaisent, et le sujet se livre alors au travail que comporte la sitiiation nouvelle. L'énergie, qui s'est accumulée depuis le moment du choc qui l'a empêchée de s'écouler dans le sens commencé, a trouvé son issue et a produit ces manifestations intenses et diffuses. Quand cet excédent est épuisé, le sujet se retrouve dans les conditions antérieures au point de vue de la production et de l'utilisation de son énergie cérébrale. Ou bien il y a eu un arn^t trop violent et, comme la machine, le fonctionnement du cerveau est diminué, faussé en quelque sorte, sous l'effort môme de sa propre énergie appliquée à lul-raCme. Au lieu des manifestations réaclionneiles de joie ou de doulenr intenses que nous voyions se produire tout à l'heure, le sujet « ne se remet pas », n'en présente aucune, et reste sous le coup qui l'a frappé. Cela ne se présente pas dans la joie, qui est constituée par des phénomènes d'excitation, d'augmentation d'énergie, mais c'est au contraire très fréquent dans la tristesse, qui est caractérisée par des phénom&nes de diminution d'énergie. On comprend très bien en effet — et c'est un point que nous étudierons plus tard — que, après avoir fourni une quantité d'énergie supérieure à la moyenne, on revienne à la normale, tandis qu'il n'est pas toujours possible, quand la quantité d'énergie est tombée au dessous de la normale, qu'elle puisse l'altcimlre de nouveau. Ces phénomènes d'arrêt, qui constituent les états de dépression connus en pathologie sous le nom d'états mélancoliques, sont des plus fréquents. Ils se manifestent dans

86 ÉVOLUTION DE t.'KMOTIOX

toutes les spiiôrcs à la fois — inolricp, sensilive, orga-] nique, psychique — , avec des variantes qui donnent d types diffi'Tents cooirae gravité et comme symptômes, au point de vue clinique, mais identiques dans leur genèse et dans leur nature.

Il semblerait que la nature morale du pliénomène cause de l'iîmotion surprise ait aussi une influence très considérable. Celle influence n'est pas niable, mais elle n'est en aucune façon obligatoire. 11 n'est pas le moins du monde nécessaire que la cause de la surprise soit d'ordre moral, pour que les mêmes conséquences do la sut-prise suivissent. Il en est de ce caractère moral comme du caractère d'imprévu que nous examinions plus haut. C'est un élément de renforcement, non de production de l'émotion.

D'ailleurs, ce qui le prouve, c'est que la surprise purement physique, sans aucun élément intellectuel ou moral, peut produire des effets absolument identiques. On en a un exemple bien frappant dans ce qui se produit dans les accidents do chemin de fer, ou dans la plupart des catastrophes. Les gens, surpiis d'abord et hébétés, se mettent généralement à courir tout d'un coup droitdevant eux sans qu'aucun sentiment, aucun mobile les guident. C'est la détente violente, impulsive, irraisonnée, après le choc et l'arrôt brusque, incompris, qui les a surpris. Ce n'est qu'ensuite que, se rendant compte de ce qui s'est passé, une autre émotion, morale et intellectuelle celle-là, survient. Mais ce n'est déjà plus la surprise. L'arrêt, l'inhibition cérébrale est quelquefois telle dans ces cas, que le sujet ne peut jamais se rappeler rien de l'événement jusqu'au moment où, épuisé, sa course a pris lin. Dans certains cas même l'amnésie s'étend à une période beaucoup plus longue,

LA COMRARIÉTÈ 87

antérieure àl'événemGnt, et l'inbibilion peut tMre assez marquée pour que, non seulement les fonctions psychiques cessent — amnésie rétro antérograde, mais eocore que les fonctions de sensibilité — anesthésies, les fonctions de motricité — paralysies, les fonctions Irophiques elles-mêmes — amaigrissement, incapacité d'assimilation, troubles vaso-moteurs, etc., soient atteintes elles-mêmes.

.Ainsi, bien loin que le caractère intellectuel ou moral du phénomène ayant causé la surprise, soit indispensable, c'est quand il est uniquement physique, mais intense comme choc et 1res brusque, que l'on voit les effets les plus considérables se produire.

Ce qui est donc seul en cause dans le phénomène de la surprise, c'est la loi générale de mécanique de l'action et de la réaction. Elle est applicable au cerveau comme à la machine, et si les phénomènes qui en résultent portent des noms différents dans l'un et dans îautre, leur vraie nature n'en est pas moins identique

nme leur mécanisme.

■Xa surprise est donc pour le cerveau en acfivifé ce »'un arrêt brusque de cause extérieure est pour une échine en action.

[■ Voyons maintenant une autre émotion qui est extrôheraent banale, et tellement banale même que c'est peut-être pour cela qu'on n'y a pas pris garde et qu'on ne latrouve pas analysée ni étudiée. C'est la contra- ^Mté. Elle me paraît aussi fondamentale et primaire que Ht surprise. Elle est mÈme sans doute beaucoup plus iréquente. Elle a avec la surprise de grandes analogies et en même temps de profondes différences.

3 les deux cas c'est une entrave imprévue appor-

38 ÉVOLnJON DE Lf:MOTlON

li^eà une tendance ou k un mouvement. Maïs dans la sui prise la cause peut n'avoir aucun rapport avec cetlel tendance ou ce mouvement, tandis que dans la contrariété elle en a toujours un, puisqu'elle agit en sens contraire de la tendance ou du mouvement commencé. La surprise peut s'accompagner de phénom<>nes intellectuels et moraux, mais ce n'est pas obligatoire. La contrariéttî ne se produit pas sans eux. Il y a dans les deux (îmolions un phénomi^ne d'arrêt, mais au lieu de se produire brusquement comme dans la surprise, il peut survenir progressivement dans la contrariété. C'est plutôt dans la sphère des représentations mentales que dans celle des mouvements, et surtout dans celle des sensations, que se produit l'arrêt qui constitue la contrariété, alors que c'est au contraire dans les deux dernières sph(>res que se produit celui qui constitue la surprise. A. la suite de l'arrêt il se produit dans les deux cas une réaction, mais dans la surprise l'arriH peut persister, tandis que cela n'arrive jamais dans la contrariété. Il y- a des surprises d'ordre purement physique, il n'y a jamais do contrariétés de ce genre. La surprise est un phénomène plus ou moins momentané, passager, de courte durée, mais ses conséquences peuvent persister; la contrariété peut se développer graduellement, et évoluer très longtemps, mais elle n'a pas de conséquences durables.

Dans la surprise, le phénomène qui la provoque est différenl de l'état ou du mouvement actuels ; dans la contrariété il n'est pas différent, mais opposé, con//*aire. Enfin ta surprise peut être agréable, une fois passé le premier moment pénible causé par l'arrêt initial, la contrariété jamais.

Entrons d'ailleurs dans l'analyse de la contrariété.

LA nONTHAUlÈTÏ; 3H

(lomraeiil se inanifcste-t-elle? Prenons un exemple: J'ai formé le projet de faire un voyage ; j'ai pris toutes mes dispositions, choisi la date la plus sûre, après examen des empêchements divers qui pourraient survenir. J'y ai souvent pensé, je me suis réjoui par avance du plaisir que j'y trouverais. Au fur et à mesure que le moment approche, que je ne vois rien survenir à l'eneonlre de mon projet, je le considère de plus en plus comme d'une réalisation certaine. Les représentations que j'ai de mes actes el de mes impressions futurs, qui entreront dans ma personnalité future, font déjJi partie de ma personnalité actuelle. Ces représentatton^d'aclea it de sentiments forment un système de plus en plus luissant, une tendance à se réaliser de plus en plus orte. Et voilà qu'au dernier momoTil, alors que mon ntcntion est déjà presque transformée en acte, survient m incident imprévu, une obli^lion à laquelle je ne teux me soustraire, qui peut-t'trc à une autre époque le me créei'ail aucun ennui, et qui me force à ajourner aoD voyage.

Qu'est-ce que j'éprouve alors ? Est-ce de la peine, du liagrin, comparable à celui que j'aurais d'un malheur [uelconque, de la perte d'une personne chère? En auiDne façon.

Est-ce du dépit? Est-ce ce sentiment désagréable que 'on éprouve d'un succès que l'on a escompté et qui se oume en échec, de la petite liumtiiation qu'on a de le pas réussir une chose dont on s'était vanté, et qui lurait précisément donné aux autres la petite humiliaîon que l'on subit? Nullement. Je n'ai aucune huniiîation do ce contre-temps ; il n'est pour moi le signe d'aucune infériorité vis-à-vis d'autrui. Ce n'est donc jias du dépit.

M ÉVOLUTION DE LÉMOTION

Est-ce de la déceplion ? Il y a de cela, sans doute, mais il y a autre chose. Dans la déception, on se trouve Bimplemeat en présence d'une situation qu'on altendait et ijui ne survient pas. Ou bien, celle qui survient est différente, maïs non contraire de celle que l'on attendait. En outrfi, il y a surtout ce fait que la possibilité de la solution différente de notre espérance nous était parfaitement démontrée, et qu'on ne l'écartaitque pour sa satisfaction, pour s'illusionner. On compte sur un avancement, sur un honneur quelconque. On a des chances pour et conire. Au fond de soi on veut n(!gliger les 'chances contraires, tout en les connaissant parfaitement. Le jour arrive ; on ne re(;oit pas ce que l'on attendait; on est déi^u, on n'est pas contrarié. Si, au contraire, on a cru pouvoir ôtre certain de la chose, si on a tablé sur elle pour prendre des dispositions particulières, on n'est plus seulement déçu, ouest contrarié.

Nous saisissons là sur le vif la caractéristique de la contrariété : c'est l'arrêt d'une tendance, d'une représentation, d'un mouvement commencé, et une direction nouvelle et contraire qui leur est imprimée.

Dans la déception, la personnalité ne se trouve pas atteinte. Elle n'est modifiée que si ce qu'on attend arrive; si cela n'arrive pas, et qu'on en soit déçu, la personnalité reste ce qu'elle était auparavant. Dans la contrariété au contraire, la personnalité est modiliée par ce qu'on espère, bien avant le moment où cela doit se produire ; l'événement futur est môle aux événements actuels, il fait, presque au même titre qu'eux, partie de notre personnalité. S'il ne survient pas au moment attendu, au moment où les tendances vers le mouvement qu'il comporte vont se trouver réalisées sous forme d'actes, il s'ensuit naturellement un

Page 1