‹ Le mécanisme des émotionsChapitre 19 sur 70 · LA CONTRARIÉTÉ · texte numérisé non relu

LA CONTRARIÉTÉ

trouble plus ou moins marqué de la personnalité. D'où malaise el réactions dîversLis suivant les sujets, suivant l'émotivité, suivant la rt^sislance ou le jeu de la machine cérébrale.

Il se produit en effet quelque chose d'analogue à ce que nous venons de voir dans la surprise. 11 y a môme réellement un peu de surprise au début, quand survient l'événement contraire à celui qu'on attendait. Mais cette surprise dure peu. 11 ne s'agit pas, comme dansla surprise, de reprendre le mouvement commencé ou de l'arrêter définitivement. Il s'agit ici de modifier tout le système de tendances déjà organisées en vue d'un but spécial, c'est-à-dire d'appliquer d'une façon toute différente l'énergie emmagasinée, prêle à être libérée, que représentent ces tendances. Dans la surprise, on est arrêté et on repart dans la môme direction ou dans une direction nouvelle quelconque, imprimée par révénemeat qui a causé la surprise. C'est l'énergie actuelle, libérée au fur et à mesure des besoins qui se trouve enrayée dans son cours. Dans la contrariété, ce n'est pas seulement l'énergie actuellement libérée qui se trouve enrayée, c'est avant tout l'énergie accumulée en réserve, pour les actions futures, ce que psychologiquement on désigne par le mot de tendances. S'il y a opposition simple à l'acte dans la surprise, il y a opposition à la tendance dans la contrariété ; en dehors de l'énergie habituelle, le cerveau, dans le cas de surprise, n'a donc aucune réserve spéciale à employer ; dans la contrariété, il a une réserve, en vue de besoins extraordinaires, qui devient tout à coup disponible et dont il n'a pas d'emploi pour ses besoins ordinaires. Il faut cependant qu'elle trouve une issue. Ce n'est pas, comme dans la surprise, une élévation brusque de la tension

feVOUTIOX DE L'EyOTION

le à doit

qui so produit, par suilc de la fermelure de l'issue à l'énergie cérébrale ; c'est un excès de quantité qui doit trouver son emploi, et qui donne un sentiment déi gréable de trop plein.

Aussi la réaction se manifesle-t-elle par de la colèi-e, avec des oscillations. La tendance reparait dans sa direction première. Mais, l'obstacle étant toujours là, il y a recul et difl'usion d'énergie d'autant plus grande, t^ sont alors des mouvements incoordonnés, de petite amplitude généralement, des récriminations, des généralisations qui font qu'on s'en prend à tout le monde, qu'on prétend que ces clioacs-li n'arrivent qu'à soi. Le travail normal en est troublé, enrayé, et souvent l'énei^ie latente de réserve ne suIBt pas ; l'énergie actuellement produite prend le môme cours qu'elle pour produire ces diverses réactions. Il en résulte de l'épuisement, qui se traduit psychologiquement par de fa fatigue morale, du découragemcnl, du dégoût de soi-m?ine et des autres. De ce qu'on ne peut pas faire ce qu'on avait conçu de faire, et réalisé par représentation, il semble qu'on ne puisse rien faire d'autre. On est incapable de se représenter un autre emploi de son énergie, et on agit à tort et à travers pour employer celle qu'on avait en réserve.

Telle est la contrariété chez un grand nombre de gens. Chez d'autres elle affecte plutcM la forme du découragement : ce sont des faibles, chez qui la force des tendances est trts petite et que la moindre force contraire annihile. Chez d'autres enhu, la cause contrariante chez les premiers ne détermine aucun sentiment de contrariété. Il n'y a ni colère, ni découragement. Ils s'adaptent immédiatement aux conditions nouvelles, résultant pour eux de l'événement qui s'oppose aux tendances qui s'étaient développées en eux, c'esl-à-dire

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à l'emploi prévu de l'énergie emniagasiniie pour des actes futurs. Ils ne s'acharocnl pas à appliquer cette Énergie à un but qui n'est plus possible ; ils l'appliquent immédiatement à un autre travail uliie et possible. A peine ont-ils la légère surprise qui marque le début de la contrariété. Ils se retournent tout de suite d'un autre côté, au lieu que leur énergie de réserve se dépense en mouvements de colère inutiles, en récrîminations oiseuses, en représentations mentales irréalisables ; ils se représentent de suite ce qu'ils peuvent faire d'autre, et y appliquent leur énergie ou la gardent encore en réserve pour le nouveau but qui leur est apparu. Dans ce cas il n'y a pas de contrariété. Il y a simple changement d'application d'une force ; il y a adaptation à un nouveau but.

Et cette adaptation me parait on etret un d(;s côtés les caractéristiques dans la contrariété. C'est le défaut 'adaptation, c'est la difBcullé de l'adaplalion du sujet iHx nouvelles conditions qui s'offrent à son activité, conditions qui sont en opposition avec celles qu'il s'était représentées. C'est de là que vient le sentiment malaise accompagnant la contrariété.

Il est tout à fait analogue à celui qu'on éprouve quand besoin normal ne trouve pas à se satisfaire, lorsque sécrétion d'uu organe glandulaire, par exemple, ne lut plus s'écouler par suite d'un obstacle quelconque, encore tout simplement qu'un mouvement préparé commençant est brusquement arrêté par un comlandemenl.

Un fait qui me'paraît bien confirmer ce que je dis au point de vue de l'adaptation de la tendance ou énergie lalente, c'est le suivant : Si par hasard l'obstacle à cette tendance qui a produit la contrariété vient à dis-

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Bi ÉVOLUTIOS DE L'fejlOTION

paraître, 1b sujel vase comporler différemment suivant que la disparition de l'obstacle est plus ou moins rap- . prochée d'une part, et d'autre part qu'il a ou non pris des dispositions en conséquence. S'il n'a pas en-' core pris de parti nouveau, si l'énergie en réserve ne s'est pas encore appliquée à un autre but, à un autre système de représentations, ou épuisée en réactions j inutiles, alors la tendance première reparaît, et le suj^ redevient joyeux de voir la possibilité de ses projets. Si, au contraire, il a presque pris une autre direction, si la quantité d'énergie appliquée au nouveau système de représentations qui constitue un nouveau projet est plus considérable que celle qui reste appliquée au système primitif, si le sujet est encore dans la période ■ d'oscillations avec prédominance vers la nouvelle direc-^ tien, la disparition de l'obstacle qui l'a d'abord con- i trarié ne lui cause plus de plaisir, el, si un nouveau parti a été nettement pris, alors cela lui devient presque désagréable de revenir à sa première détermination. Il reproche quelquefois qu'on lui ail montré qu'elle était de nouveau réalisable. Il y a indifférence ou nouvelle contrariété. Ce qui cause la contrariété, le sentiment désagréable de la contrariété, c'est donc la difficulté de changer le point d'application de son énergie, quand elle est dirigée dans un certain sens.

C'est, en somme, un simple problème d'équilibre de forces, un problème de mécanique. Mais il y a autre chose encore, comme dans toutes les émotions d'ailleurs. Pourquoi tel obstacle h nos projets délermine-t-il dans certains cas une contrariété, et dans d'autres n'en détermine-t-il pas, mais amène-t-il un autre sentiment? Il est à remarquer qu'il faut deux choses pour qu'il y ait contrariété : 1° que les conséquences ne vous causent

LA CONTRARIÉTÉ ai

(juc peu ou pas de dommage; 2° qur la cause ne soit pas gcave.

Par exemple, je serai contrari<? de manquer une soirée au lhéàlre,dont je me serai promis grand plaisir, parce qu'on sera venu me déranger inulilemetit pour une circonslanee fulile. Mais je ne le serai nullement s'il s'agissait d'un eas grave où mon intervention était indispensable. Je serai conLrarii? qu'une obligation mondaine m'empOche de faire un voyage projeté depuis longtemps, mais non s'il s'agit d'un deuil d'une personne ch(^re. Ce sera de la peine et pas le moins du monde de la contrariété.

C'est que dans l'un ou l'autre cas mon activité a trouvé un emploi plus légitime, plus nécessaire que celui que je m'étais proposé. C'est donc, en somme, une nouvelle démonstration de la difïicullé de l'application de l'énergie au point le plus utile comme cause de la contrariété.

Il y a aussi à considérer le sujet, son émotivilé, c'est-à-dire son mode de réaction cérébrale interne, tjuollcs sont les personnes qui se contrarient le plus souvent et le plus facilement ? Ce sont les enfants, les Femmes, les nerveux'? Ce sont tous ceux cbez quil'impressionnabilité est très grande, l'imaginalion trf;s vive, où non seulement les faits actuels, mais les faits futurs sous forme de représentations, font partie intégrante de leur personnalité, qui, par suite, ne voient qu'un côté des questions cl sont incapables de se figurer d'autres possibilités que celles qu'ils ont entrevues. Ils ont une grande tendance à la systématisation, et plus cette systématisation est grande et basée sur des éléments peu solides en même temps, plus la contrariété survient avec facilité. Tout les contrarie puisqu'il n'ont jamais ■ SoLLiEB. — EmoLlons. 5

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VU qu'une possibililé, alors qu'il y en a plusieurs ayant autant de chances de se produire.

Grande facilité de la systématisation, faible consistance de celte systématisation, telles sont les conditions ■ les plus favorables pour que la contrariélé se produise. D"oii aussi faible raison pour la produire, petit incident pour la délruire. C'est ce qui nous explique que les causes de la conlrariélé, non plus que ses consécjuences, ne sont jamais bien importantes. Les effets ne sont Jamais très intenses non plus, et cela se comprend puisque, en somme, il ne s'agit pas d'une énergie en cours de produire du travail, mais simplement eu réserve, réserve faible elle-mOme, puisque l'acte futur auquel elle était destinée ne nécessitait aucune dépense spéciale.

Les gens qui ne systématisent pas facilement, qui ne considèrent pas l'avenir comme déjà arrivé, par représentalion, ne sont pas non plus contrariés par des événementsdifférents de ceux qu'ils prévoyaient comme possibles mais qu'ils n'avaient pas intégrés dans leur personnalité. Ils ne se contrarient donc pas, car rien ne vient détruire une systématisation quelconque. Us sont prêts à agir, si besoin en est, dans telle ou telle direction ; car ils n'en ont pas adopté d'avance une quelconque déterminée. 11 n'y a pas d'adaptation nouvelle, pas de surprise, pas d'arriît puisqu'il n'y pas de tendance, d'où pas de contrariété.

La contrariété est un des phénomènes émotionnels les plus fréquents et il est, je crois, impossible de trouver quelqu'un qui en soit à l'abri. Tel qui ne se contrarie pas pour certaines choses se contrarie pour d'autres. 11 y a à cet égard une variété considérable, comme, dans l'émotivité, mais toujours le mécanisme

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