‹ Le mécanisme des émotionsChapitre 20 sur 70 · LA CONTRARIÉTÉ · texte numérisé non relu

LA CONTRARIÉTÉ

est le même el les conditions soat les mêmes. On peut Ctre 1res indifférent, par exemple, à loul ce qui vient contrecarrer des désirs ou des projets el ne pas l'être, comme certains gourmets ou certains fumeurs, à un mets manqué ou h un mauvais cigare. Il faut, en effel, compter avec ce qui est habitiicllemenl prévu, escompté par nous, que nous navons pas besoin de formuler, mais qui est en nous à l'élat de tendance conslilutionnelle. Ce sont nos goiits habituels, nos passions ordinaires. Nous pouvons èlre insensibles à ce qui contrarie des tendances momentanément acquises, et ne pas l'être à ce qui entrave nos tendances naturelles, la satisfaction de nos goûts el de nos passions.

Dans l'ordre intellectuel la même variété se montre dans la contrariélé que dans les choses d'oidre matériel ou moral. C'est le choc des représentations qui se trouve uniquement en jeti ; mais, là encore, ces représentations sont systématisées, et font partie de notre personnalité intellectuelle. Tout ce qui vient déranger cette systématisation nous cause une gène, un trouhle qui n'est autre chose que de la contrariélé. Aussi une idée ancienne, habituelle, très incorporée par cela môrae à noire personnalité, peut-elle, malgré son peu d'importance, son caractère erroné même, provoquer chez nous une contrariété beaucoup plus vive si elle est combattue, qu'une autre plus récente, quoique plus importante et que nous avons reconnue comme exacte. C'est là ce qui explique l'opposition de tant de gens à toutes les idées de progrès qui viennent habituellement saper des habitudes de penser et de sentir anciennes ; c'est là ce qui explique aussi que ce sont les gens les moins intelligents, les moins capables d'esprit critique, les moins habitués à envisager les divers aspects des choses,

n'OLimON DE L'EMOTION qui onl le plus facilement des idées toutes faîtes, préconçues, qui sont les plus diOiciles à faire changer d'opinion. Cela contrarie leur tendance habituelle, le cours ordinaire de leurs représentations ; ils sont incapable» de s'adapter, cl tout ce qui tend à faire varier leur point d'application d'énergie cén5hrale les peine et les trouble. Et nous voyous aussi, comme nous le voyions pour de petites contrariétés plus haut, que lorsque ces gens, opposés d'abord à une nouvelle idée qui les contrariait, l'ont adoptée, ils sont plus enragés que d'autres pour la défendre, et systématisent aussi absolument leur nouvelle manière de concevoir que l'ancienne.

La contrariété a aussi un rûle Ir&s général et très important dans la vie des individus, tant au point de vue personnel qn'au point de vue social. Par là elle méritait une place qu'on a omis de lui donner jusqu'ici. Qu'on envisage son mécanisme au point de vue individuel ou social, il est toujours le môme; la sphère seule dans laquelle le phénomène se produit varie — physique, intellectuelle ou morale — et encore est-ce simplement prédominance de telle ou telle, et non réaction de l'une à l'exclusion des autres. La véritable cause de la contrariété n'est pas dans la circonstance qui la provoque, pas plus d'ailleurs que pour aucune autre émotion. Elle est dans l'organisation cérébrale elle-même, dans le mode de fonctionner du cerveau, soit constitutionnel, soit acquis. Car nous voyons très souvent la tendance à la contrariété se développer d'une façon anormale dans certains cas pathologiques, dans certaines névroses, l'hystérie en particulier, où le trouble physiologique fondamental réalise précisément les conditions que je signalais plus haut comme celles

ARRÊTS DES TENDANCES de l'élal de contrari(?té : syst(?matisation trop facile. peu solide, énergie faible, appliquée dans une seule direclion.

Paulhan ' a bien niis en relief le rôle de l'arrèl des tendances dans la genèse des émotions. Il lui a mâme fait jouer le rôle principal. C'est en effet le diîbut do beaucoup d'émotions, el nous le voyons se montrer tout particulièrement dans la surprise et dans la contrariété; Je mt^me aussi dans un phénomène que nous verrons plus loin, la dérivation des émotions, comme il l'a très justement fait voir. II est évident que toute apparition brusque d'un phénomène au cours d'autres phénomènes produitun arrètdc tendances. Mais si beaucoup d'émotions sont au début un arrêt de tendances, il reste à déterminer les effets de cet arrêt, lesquels constituent précisément l'émotion. L'arrêt ne suffit pas ; il faut qu'il y ait application de la force sur d'autres points. Et bien des émotions son!, au contraire, le déchaînement des tendances; telles la colère, la peur. Paulhan montre d'ailleurs que c'est souvent l'émotion elle-même qui produit l'arrêt, comme chez le timide. Il dit très justement d'ailleurs que si des tendances, dont le fonctionnement régulier ne s'accompagne d'aucun phénomène affectif, sont entravées, il en résulte des émotions et des sentiments. Nous venons de voir combien l'étude de la surprise et de la contrariété justifient cette manière de voir.

11 est une particularité qui peut se rencontrer dans n'importe quelle émotion, et que ne peuvent expliquer les diverses théories de l'émotion, aussi bien l'intellec-

affeelifs. Paris, F. Altao.

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lualisto que la physiologique. C'est le rHavddenèmotiom. Il arrive très friSquomment qu'une cause qui devrait produire une l'motion d'une façon imnit^diate ne la détermine qu'au bout d'un certain temps. Je ne crois pas que ce point ait (-lé éludî*- par les psychologues de rdmotiou. Il a cependant son importance pour la compréhension de son mécanisme.

Kn voici deux exemples dont j'ai été témoin entre bien d'autres. M. P... est en voiture. Son cheval s'emballe. 11 s'cnrendcompte, ne s'effraie nullement, et passe ainsi devant la maison où il devait aller et d'oii on le voit dans celte situation. Le cheval s'arrfte enfin. M. V. revient chez la personne qu'il devait visiter et qui lui demande pourquoi il ne s'est pas arrôt^ tout'à l'heure. a J'en étais bien empt^ché, dit-il ; mon cheval était emballé. )) Il n'a aucune émotion, aucune idée qu'il a pu courir un danger. La personne lui dit alors: « Quoi! vous n'avez pas eu peur; moi j'aurais eu très peur; c'est tri^s daugei'eux. » Sur quoi, il se représente la possibilité du danger couru et s'évanouit.

M"" M... entend crier quelqu'un et se figure qu'on crie le nom d'un de ses bébés. Elle voit des domestiques qui ont l'air affairé. Elle s'imagine instantanément que son bébé est tombé par une fenùlre, qu'on n'ose pas venir le lui dire, etc. Elle se précipite dans lachambre de ses enfants qu'elle trouve en train déjouer tranquillemenl. Elle reste àjouer avec eux sans aucune émotion. Deux heures, après en me racontant le fait, elle se met à trembler, ses jambes ilageollent et elle a presque une crise de nerfs.

Que s'est-il passé dans les deux cas pour produire l'émolion? L'impression réelle des choses n'a amené aucune réaction émotionnelle au moment même.

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