‹ Le mécanisme des émotionsChapitre 33 sur 70 · ÉTATS DYNAMIQUE ET STATIQUE · texte numérisé non relu

ÉTATS DYNAMIQUE ET STATIQUE

lors une déduction s'impose au point de vue do la nature même de l'émotion : c'est qu'elle ne lient pas seulement à la diffusion de l'énergie cérébrale, à un état vibratoire du cerveau sous l'influence de cette décharge diffuse, mais encore au sentiment que nous avons de l'état du cerveau déterminé par elle. Il parait évident, en etTet, dans les cas où nous voyons un état émotionnel persister des mois et quelquefois des années, que l'état vibratoire qui l'a accompagné la première fois ne peut avoir persisté. L'agencement moléculaire a pu persister par contre, et toutes les lois nukaniques sont là pour justifier cette hypothèse.

Dana ces conditions il y a lieu de distinguer dans les états éraotionn(ds deux modes : l'un di/namiqtie, VsiUlre statique. Au premier correspond l'émotion proprement dite, an sens ordinaire du mot; au second correspondent les états fixes émolionnels, d'ordre pathologique. L'émotion vraie nous apparaît ainsi comme un phénomène à la fois moteur et sensitîf; l'état émotionnel fixe comme un phénomène de sensibilité simple. L'émolion tiendrait en effet h l'ébranlement cérébral, lequel amène des manifestations de mouvement, de sensibilité et de représentation, dont la perception consciente constitue le sentiment de l'émotion; dans l'état émotionnel fixe, il n'y a pins que la perception consciente de l'état cérébral. Dans l'un et l'autre cas d'ailleurs, c'est cette perception de ce qui se passe, ou de ce qui persiste dans le cerveau, qui constitue le sentiment, l'émotion-sen liment. C'est donc à un phénomène de cénesthésie cérébrale que nous avons affaire en dernière analyse. C'est ce que nous essaierons de démontrer par la suite.

CIIAPITRU III SENSIBILITÉ ET fiMOTION

SomÂine. — Procédés pour iHablir les ruppurts de la sensibilité et dé l'émotian. — Exp^rimonUlion physiolugiquc : section den nerfs vagues, du sympathique, de Iil moelle, ablution des liémi sphères. — Émotion corporelle et émotion (!Éri!bralP; i^utioD^clioc et émotion-sentiment. — Les émotions dans l'anestbésie généralisée : cas pathologiques. — Sensibilité et personnalité ; parallélisme de l'activité cérébrale. — Analgésie et émotion. — Anesthésie viscérale et émotion. — Personnalité et émotion. — Expérimentation psycho-physiologique. — Anestbésies provoquées dans l'hypnose chez les hystériques. ^~ Anesthésie péripbérir[ue et émotion. ~ Anesthrsie viscérale et émotion. — Conclusions contraires à la tht'orie périphérique de l'émotion.

Nous avons vu dans 1p premier chapitre que l'émotion dépendait avant tout de l'éniotivité, laquelle est une qualité, un mode de réaction du cerveau, variable suivant la constitution originelle des individus, suivant leur âge, leurs tendances particulières et leurs conditions actuelles physiques et morales.

J'ai cherché à montrer dans le second chapitre quelles lois régissaient les phénomènes émotionnels, et comment ces phénomènes, avec leurs combinaisons et leurs aspects divers, pouvaient s'expliquer dès qu'on leur appliquait tes lois générales de la mécanique et de l'énergétique, dont leur mécanisme n'est en fin de rompte qu'un problème particulier.

J'ai laissé à dessein de côté certaines autres lois qui sont plus spécialement d'ordre physiologique, et dont l'interprétation ne peut se faire qu'à la lumière des

Jonnûes ijui' nous allons examiner, des rapports de la sensibilité el de l'émotion.

Si llïmotivilé conditionne l'éntiolion, elle est ellemême, en eiïet, fonction de l'excilabilité du système nerveux, et, par conséquent, de la sensihililé. Mais si la sensibilité est une fonction générale du système nerveux, la sensibilité réflexe de la moelle n'est pas la sensibilité conscienle de l'écorce cérébi-ale. Il y a donc Heu de recherchera quel élage de l'axe cérébro-spinal une excitalion doit atteindre pour produire une émotion, et, ensuite, quelles sont les conditions nécessaires pour que cette excitation, portée sur cet étage particulier de l'axe cérébro-spinal, y produise la réaction que Ton désigne sous le nom d'émotion.

Pour établir les rapports de la sensibilité et de l'émolion nous avons plusieurs procédés fi notre disposition : V expérimentation phyàologique , l'étude des cas pathologiques et Ve.Tpérimenlation pxycho-phifsiologique.

Erpérimentation physiologif/ue. — La seclion de la moelle ou de certains nerfs permet de supprimer les phénomènes qui se produisent dans les émotions. En sectionnant successivement ces parties du système nerveux, on peut donc se rendre compte de celles dont la suppression entraîne la perte des émotions. C'est ce qu'a fait le physiologiste anglais Sherringlon, dans ses « expériences sur la valeur des facteurs vasculaire et viscéral pour la genèse des émotions a. Il a opéré sur de jeunes chiens. Voici ce qu'il a obtenu, par exemple, sur une jeune chienne remarquable par ses émotions de colère. On lui fait d'abord une section de la moelle cervicale à la partie inférieure. Il en résulte une insensibilité d'à peu près tout le corps, sauf la tète

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ANIMAUX DÉCÉRÉBRÉS ii9

maïs, là non plus, on n'observe pas de diminution de rémotivité proportionnelle à Tanesthésie. Il semble donc logique d'admettre que c'est probablement dans les parties les plus élevées de Taxe cérébro-spinal, moelle allongée, noyaux gris, écorce cérébrale, que se produisent les phénomènes constituant l'émotion.

Pour le démontrer, l'expérimentation nous vient encore en aide, et d'une façon beaucoup plus précise. Nous n'avons qu'à observer ce qui se passe chez des animaux décérébrés. Tout à l'heure nous voyions l'émotivilé persister sans différence, malgré la suppression de la plus grande partie des phénomènes périphériques des émotions. Nous voyons ici ces symptômes périphériques se produire sans que l'émotion se manifeste. Je ne saurais mieux faire que de citer à ce sujet ce qu'en dit Jules Soury, dans son admirable livre sur « le Système nerveux central » (p. 13.46).

« Il ressort des expériences instituées par Bechterew sur des batraciens, des oiseaux et des mammifères, après l'ablation des hémisphères cérébraux, que, sous l'influence d'excitations correspondantes propres à chaque espèce, et dont les réactions se manifestent toujours les mômes à l'état normal, on provoque les mêmes mouvements, souvent fort complexes, qui servent à l'expression des émotions et des sentiments. Pour les distinguer des mouvements réflexes simples, il appelle ces actes moteurs compliqués « mouvements réflexes d'expression ». La seule différence présentée par l'animal, selon qu'il est intact ou qu'il a subi cette opération, c'est que le premier émet des sons ou exécute d'autres mouvements d'expression (grincement des dents, hérissement des plumes ou des poils, redressement ou application des oreilles contre la tôte, etc.), souvent sans incitation

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extérieure, mais par reiîi-l des processus psychiques, tandis que le dernier, dont l'organe de l'activilt! psychique a ét<? détruit, ne manifeste les mêmes phénomènes que sous l'influence de diverses stimulations péripht^riques (excilations eulani5es, gustalives, auditives, peut-être m(>me optiques). Les besoins et les instincts ne laissent pas d'ailleurs de déterminer des réactions motrices appropriées chez les animaux décérébrés, manifestations extérieures d'excitations internes persistantes, telles que colles de la faim: sous cette influence, Bechtcrew a vu souvent l'oiseau frapper de son bec le sol et les objets environnants, le cobaye faire à vide, avec ses mâchoires, des mouvements de mastication. J'ai observé ce dernier fait chez l'homme aussi, quand l'inanition volontiiire osl poussée très loin.

Il Une autre différence entre les animaux décérébrés et les animaux normaux, c'est la constance et la régularité en quelque sorte machinales avec lesquelles les premiers répondent aux stimulations extérieures, ce qui n'est pas le cas pour les seconds. Chez l'animal sain, comme chez l'homme, si la plupart des mouvements d'expression suivent immédiatement une excitation externe déterminée, c'est qu'ils sont de nature réllexe : ce n'est que grâce à la « volonté )> qu'ils peuvent être inhibés ou réprimés.

Il Une autre remarque du savant physiologiste russe qui nous parait importante pour la théorie des émotions, c'est que, chez les animaux décérébrés comme chez les autres, des excUalions différentes sont accompagnées de mouvements d'expression différents, mais toujours les mêmes. Ainsi, chez quelques mammifères, des irritations douloureuses, en môme temps quedes cris violents,

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provoquenl uno expression mauvaise de la face ; il suffit, d'autre part, de passer doucement la main sur le dos de l'animal, pour déterminer, avec lo frélillement de !a queue, certains sons (le ronron du oliat) qui, chez l'animal intact, estl'expreBsîon d'un sentiment de satisfaction. C'est ainsi que. pendant une cerlaine période de la narcose cliloroformique, l'homme répond encore par des cris et des gémissements à de violentes excitations douloureuses, sans qu'il en ait conscience ni qu'il en conserve aucun souvenir ; il y a ici un exemple très net de transmission immédiate {sans participation des centres conscients) de sensations générales (douleur, etc.) aux voies de conduction motrice qui innervent les muscles des mouvements d'expression. Il en est tout a fait de même des animaux privés de leurs hémisphères cérébraux, dont les cris et les mouvements sont alors de nature purement réflexe. Alors même qu'on admettrait la persistance, chez ces animaux, de « perceptions élémentaires », cela ne changerait rien à la nature des phénomènes h. Il convient d'ajouter que, suivant Bechlerew, le plus grand nombre de ces mouvements sont accompagnés do phénomènes sur lesquels la volonté n'a que peu ou pas d'iniluence : phénomènes vaso-moteurs, accélération ou ralentissement de l'activité cardiaque et de la respiration, sécrétions, modifications dans l'activité des organes d'excrétion, tels que la vessie et le rectum. Bechtcrew en conclut que ces mouvements d'expression involontaires sont la suite d'une organisation innée, et se manifestent en vertu d'un mécanisme particulier qui ne soutient aucun rapport direct avec le système des voies nerveuses servant à la transmission et à l'exécution des mouvements volontaires. Nous verrons à

propos du siège des émolions les conclusions à tirer de ces fails el d'un cerlain nombre d'autres. Acluellement nous n'avons à constater qu'une chose, c'est que chez un animal décért'hriî, chez lequel, par conséquent, aucune perception consciente ne peut avoir Heu, aucune représentation ne pent se produire, et qui ne peut, par conséquent, non plus éprouver aucun sentiment, les mêmes phénomènes d'émolion corporelle se manifestent sous l'influence des mêmes excitations qu'à l'état normal. Nous devons donc en conclure qu'il y a lieu de disling'uer l'émotion corporelle et l'émotion cérébrale, désignées déjA par Janel et Dumas sous les noms d'éraolion-choc et émolion-aentiment. Il faut toutefois remarquer que ces diverses appellations ne sauraient se substituer exactement les unes aux autres. Si l'émotion-sentiment est essentiellement cérébrale, l'émotionchoc n'est pas uniquement corporelle chez l'individu sain, elle est aussi cérébrale.

Ce qui constitue véritablement l'émotion au point de vue psychologique, c'est l'émolion-sentimenl. Or, nous la voyons persister lorsque le cerveau est intact, quoique les phénomènes île l'émotion corporelle soient supprimés, comme dans l(;s sections de la moelle et du sympathique ; et nous la voyons disparaître quand le cerveau est détruit, malgré la production des réactions émolionnelles corporelles.

La théorie périphérique de Lange et James se trouve biittut' iMi brèche par ces simples constatations expéviuu'iilaU's. Lorsque Lange dit : « Supprimez dans la pi'iir W symptômes physiques, rendez le calme au ooulsHgité, au it'gard sa fermeté, au teint sa couleur imi-umIVi aux mouvements leur rapidité et leur sûreté, , i.. !;ti.v'ti'' ''i"» tu'livité, à la pensée sa clarté, que res-

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tera-l-ii de la peur? Rien », il se trompe. I! y a d'ailleurs une chose que dans son énuniéralion II aurait dû omettre, c'est la clarté de la pensée. Il a malgré lui été emporté par la logique ni6me des choses. Il est évident que si, dans la peur, la pensée redevient claire, la peur cesse. Mais la sueur froide, le pouls agité, le tremblement peuvent persister encore, sans que pour cela la peur subsiste. Elle cesse, non par la cessation des symptômes physiques, mais parle retour de l'équilibre de la fonction cérébrale et psychique. La survivance des phénomènes corporels de l'émotion au sentiment qui la constitue est une chose trop connue pour que j'y insiste, quoique tout à fait démonsiralive.

El lorsque Lange se pose celte question de ce qui resterait de la peur si on en supprimait les symptômes physiques, Jules Sôury a tout à fait raison de répondre ; 11 Ne tombe-l-il pas sous le sens qu'il restera... la peur, l'émolion psychique, dont les symptômes décrits ; sont que l'expression! Aucun de ces symptômes, [ associés ou isolés, n'évoquera l'émollon delà peur chez I un animal dont un « ébranlement du cerveau " n'aura [ pas retenti sur les centres d'innervation des muscles ' volontaires ou involontaires, sur les centres de l'activité motrice et vaso-motrice de l'écorce du cerveau primitivement, sur les centres bulbaires secondairement, si bien que la conscience des réactions organiques ainsi produites constitue, pourcet animal, le choc en retour, en quelque sorte, d'un ensemble immense de réactions parties de l'écorce, c'esl-à-dire d'un état de conscience particulier, pour aboutir à un état général de cénesthésie secondaire, conséculive, nécessaircmeni en accord, quant au ton affectif,- avec la cause qui a déchaîné l'avalanche nerveuse. »

m SEXSlJdLlTK ET EMOTIO-N

Du reste, les physiologistes eux-mêmes ont démontré l'erreur de la théorie physiologique de l'émotion, et François Franck a comhaitu énergiquement, non scu- i lemcnt la tlidorie vaso-motrice, maisd'une façon générale la lliéorie périphérique de James Lange', et s'est élevé contre cetle conception nouvelle, qui conduit « à voir dans le cerveau l'humble vassal de la circulalion générale, comme si cet organe, dont la prépondérance fonctionnelle n'est cependant niée par personne, n'avait à sa disposition aucun moyen de défense et de régulation ». Il se demande pourquoi on cherche de parti pris, en dehors du cerveau, la raison de ses variations d'activité circulatoire, quand cet organe est pourvu de tous les moyens d'en produire en lui-même et pour son propre compte? a Quand on voit une glande en fonction devenir turgescente, ou un muscle en action se gorger de sang, vient-il à l'idée de personne, aujourd'hui que Claude Bernard et Ludwig nous ont édifiés sur le mécanisme vaso-dilatateur local de celte congestion physiologique, de supposer que la turgescence de cette glande ou de ce muscle est le résultat passif d'une vaso-con s friction s'opérant dans une autre partie de l'organisme? Évidemment non.» Pourquoi dès tors imaginer qu'il en est ainsi quand il s'agit du cerveau ? Or, non seulement le cerveau a des moyens de défense contre les excès de pression d'origine étrangère, mais il peut, comme une glande, comme un muscle, subir ime congestion physiologique, réglée par des organes nerveux, ayantles mômes attributions, et proportionnée dans sa valeur, dans son étendue, dans son siège, aux besoins fonctionnels du moment. Aussi François Franck

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