‹ Le mécanisme des émotionsChapitre 38 sur 70 · EXPÉRIMENTATION PSYCHO-PHYSIOLOGIQUE · texte numérisé non relu

EXPÉRIMENTATION PSYCHO-PHYSIOLOGIQUE

dépersonnalisation, puisqu^il se demandait s'il était mort ou vivant, me disait: « 3e sais bien que je dois vivre, que ces bras, ces jambes, etc., doivent être les miens, mais je ne le sens pas. Par le raisonnement je m'en rends compte, mais si je n'écoute que mon sentiment, je n'en suis pas sûr, ou pour mieux dire, je suis convaincu que cela ne peut pas être, car je ne sens rien ». Tous ses sentiments avaient disparu, et quoique trè« religieux, il en était arrivé à douter de Dieu. Or, ce malade avait toute sa sensibilité périphérique, accomplissait toutes ses fonctions, mais sans se rendre compte comment il le faisait, car il n'éprouvait jamais aucun besoin. 11 ne ressentait d'ailleurs aucune douleur ni aucun plaisir, et il réclamait de moi de lui faire éprouver quoi que ce fût, surtout de la douleur, pour pouvoir sentir qu'il vivait.

J'ai observé un grand nombre de ces cas, et j'ai toujours vu la dépersonnalisation s'accompagner de perte de l'émotivité et de la sensibilité à la douleur, à des degrés divers, bien entendu, avec conservation de la sensibilité générale, et de la connaissiance, de la perception nette des faits actuels. Souvent aussi, elle s'était produite d'une façon plus ou moins brusque, avec sensation de bouleversement, de choc dans le cerveau.

Expérimenta tio7i psycho-physiologique. — Nous en arrivons maintenant à la recherche expérimentale psycho-physiologique des rapports de l'émotion avec la sensibilité. Le moyen que j'ai employé a été l'anesthésie par suggestion. Peu nous importe par quel moyen les hystériques peuvent supprimer ainsi volontairement telle ou telle fonction, en inhibant telle ou telle région de leur cerveau. J'en ai donné une inter-

[ir(''lation, mais quelle que soit celle qu'on adopte, le fait existe et c'est là l'essentiel pournous actuellement. Si donc on peut, par suggfslion dans le sommeil liypnolique, provoquer chez un sujet des anesthésies localisées, soit à la périphérie, soit dans les viscères, el les voir persister après son réveil, on peut espérer faire ainsi une véritable dissection physiologique et, en liéterminanl artificiellement des émotions chez lui, établir de cette façon les rapports cherchés entre l'émolion et l'aneslhésie.

Telle était l'idée directrice de mes expériences, faites en 1 894 '. Je dois dire immédiatement que je les avais ronsidérées alors comme pouvant sen'ir à la démonstration de la Ihèse de W. James, et ce psychologue s'esl en effet appuyé depuis sur elles pour confirmer sa théorie. Je suis obligé de reconnaître aujourd'hui, el je l'avais déjà dit dès 1ÎI0O au Congrès de psychologie, ([ue je me suis trompé, et que ces expériences viennent su contraire corabatlre la thèse de W. James, ainsi que je le montrerai tout à l'heure.

Mon erreur vient de ce qu'à cette époque je n'avais pas encore établi la théorie physiologique de l'hystérie, et que, au lieu de considérer les aneslhésies hystériques comme traduisant simplement l'inhibition des. centres corticaux, et étant par conséquent essentiellement corticales, je les regardais, ainsi qu'on le faisait alors, comme des manifestalions puicment psycliolo- : giques, dans lesquelles l'organe cérébral n'était nullement intéressé physiologiquement. L'hystérie était en" core une maladie psychique, et cela sous-entendait que "|

i. Rapporli lie lu sensibilité el ilr l'éiiioliuii. Revue phil.

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le cerveau, ni les organes placés sous sa dépendance, n'étaient modifiés dans leur fonctionnement : c'élail la représentation seule f|u'onavail des troubles somatiqucs ou psycliiques, qui les engendrait et les constituait. Théorie fort simple, qui nous ramenait au plus pur dualisme carti^sien, l'âme gouvernant le corps et ayant son '^dépendance absolue, ses fonctions, ses maladies à elli', ■ Oute manifestation hystérique était causée par une idée, ^t il suffisait d'agir sur cette idée par des moyens pureent psychologiques, pour voir disparaître les symp- 'ftmes morbides. Le cerveau, lui. conservait son intégrité ^Opclionnelle complète, et confinuail à percevoir toutes ^es impressions qui lui venaient de la périphérie, mais <|iie la conscience réirécie ne pouvaîtplus assimiler. [ Quoique cette théorie me parût déjà assez peu scientifi- <{ub, et d'un spiritualisme dualistique véritablement démodé, pour que j'eusse commencé des recherches destinées à la battre en brèche, je l'adoptai provisoirelaent, et fus ainsi amené à penser, qu'en déterminant des anesthésies périphériques par suggestion, le cerveau restai! dans son élat de fonctionnement normal. Dès lors, l'expérience réclamée par W. James pouvait être réalisée d'un sujet complélemenl anesthésié, mats conscient, susceptible par conséquent de percevoir toutes les excitations capables de produire des émotions. Dans ces conditions, ce sujet allail-il présenter, sous l'influence de ces excitants émotionnels, des. réactions périphériques, et, celles-ci n'étant pas transmises par suite de l'anesthésie périphérique, l'émotion se produirait-elle ou non? Le problème ainsi posé paraît très simple et il le serait en effet, si l'anesthésie était réellement périphérique. Il devient au contraire très complexe, lorsque celte anesihésie n'est que la projec-

lion à la périphérie dt' l'anestliésie corticale, c'est-à-di la traduction de l'inhibition des rentres cérébraux.

Klant donné un excitant capable de produire ordinai renient une émolion chez un aujet, plusieurs cas peu-^ vent en effet se présenter: a) il ne se produit aucune réaction périphérique, et il n'y a pas d'émotion ; b) il se produit des réactioos périphériques, et il n'y a pas d'émotion ; c) il ne se produit pas de réactions périphériques, et il y a cependant une émotion.

Le premier cas — pas de réactions périphériques, pas d'émotion — ne prouve rien, ni pour ni contre la thèse périphérique de l'émolion. Le second cas — réactions périphériques, pas d'émotion — prouve au contraire cette thèse, en montrant que si ces réactions périphé' riques n'ont pas de voie pour arriver à la eonscieni [je parle ici intentionnellement le langage des spiritualistes), elles ne produisent pas d'émotion, et que celle-ci n'est bien que la conscience des modifications périphériques. Enfin le troisième cas — pas de réactions périphériques, émotion — prouve nettement que l'émotion'; est un phénomène purement cérébral, et que la conscience des modifications périphériques est secondaire, accessoire, et capable simplement de la renforcer.

Mais, pour aboutir à ces différentes conclusions, il faut supposer l'intégrité fonctionnelle du cerveau et l'anesthésîe d'origine réellement périphérique, et nous voyons que, malgré cela, nous avons a priori deux chances sur trois de voir se réaliser un résultat contraire à. la théorie de W. James. Que deviennent ces trois cas avec la conception que l'anesthésie n'est pas périphérique, ce que tout le monde, je crois, concédera, mais qu'elle traduit simplement à la périphérie un état d'inliibition corticale?

thé-j noM ua-H

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Dans le premier cas — pas de réactions périphériques,

■ pas d'émotion — on devra conclure que les modifiea-

■ tioQs périphériques sont soua la dépendance de l'excil'tabililé, de l'éniotivité, des centres cerlicaux, qu'elles ■■Wnl secondaires à la mise en jeu de cette excitabilité, l«l que, si l'émotion ne se produit pas, c'est qu'elle est |li*c comme elles à l'ôbranlcraent des centres, mais ne

pas des modifications périphériques, qui lui l'Mnl contemporaines tout an plus, et li'ès probablement • consécutives, sinon conséquentes. Ce sera donc une "preuve contre la théorie périphérique.

Dans le second cas — réactions périphériques, pas

(l'émotion — nous n'aurons aucune preuve décisive.

iVous savons, en clîet, que les appareils de transmission

nerveuse sous-corticaux sont indemnes, et nous avons

11 que, chez les animaux décérébrés, les manifestations

EKlârieurea des émotions peuvent encore se produire.

jserait donc admissible que l'excitant provoquât dos

Saclions réflexes sous-corticales analogues à celles qui

e produiraient dans l'état de fonctionnement Tiormnl

cerveau. S'il ne survient pas d'émotion, cela peut

tenir à ce que le cerveau n'est pas en état de percevoir

ces réactions périphériques réflexes, et ainsi l'émotivité,

laperceptivité du cerveau conditionnent essentiellement

l'émotion.

On peut interpréter cependant ce résultat en faveur Me la théorie périphérique. Maison peut soutenir également que, si les modifications périphériques ne déterminent pas à elles seules l'émotion, celle-ci est due uniquement aux changements qui surviennent dans l'écoi'ce cérébrale elle-même, et que les modifications périphériques émotionnelles se produisent par des groies indépendantes, et complètent l'émotion mais ne

SoLLiEH, — Emotions. l[

ÉMOTÎON

peuvent la constituer. On ne peut donc, lenîr aucun compte lies résultais du second cas, de m&me que dans riiypothêse de l'anesthésie réellement pt^riphérique.

Quant au troisième cas — pas de réactions périphériques, émotion — il est évident qu'il contredît manifestement la théorie périphérique. Nous nous trouvons encore en présence de deux cas eoniraires à celte thèse et d'un incei'Iain.

Cela dil. passons aux expériences. J'aurais voulu les résumer, mais certaines critiques qui en ont été faites m'obligent à les donner in extenso'. J'ai mis entre parenthèses les quelques réflexions qu'elles peuvent évoquer au fur et à mesure de leur exposé.

La confirmation de la théorie de Lange, dîsais-je (car c'est (le celle-ci principalement que je recherchais la

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