‹ Le mécanisme des émotionsChapitre 53 sur 70 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Sommaire. — La théorie intellectualiste de rémotion. — Théorie mixte de G. Dumas. — La douleur et la résistance cérébrale. — Le plaisir et l'activité cérébrale. — Le plaisir et la douleur ne sont pas des émotions, mais les phénomènes fondamentaux de l'affectivité. — La joie et la tristesse. — Énergie potentielle et force vive : tendance et acte.

— La joie et la tristesse sont des émotions générales fondamentales.

— Perception ou représentation et émotion. — Loi générale de diffusion de l'émotion. — Pourquoi la diffusion d'une excitation se fait-elle dans certaines directions ? — Rapport de l'état périphérique et de l'état cortical. — Émotions localisées. — Lois de la localisation des émotions. — Action directe du cerveau sur la périphérie. — Interposition de représentations associées entre la perception et les effets émotionnels. — Émotion et représentation actuelle. — Pourquoi certaines excitations ont-elles le privilège de déterminer des émotions?

— Conditions déterminant l'émotion dans certains cas et pas dans d'autres. — Rôle de l'émotion. — Considérations générales. — Conclusion.

Georges Dumas dit très justement à propos de la cénesthésie cérébrale \ dont il a entrevu toute l'importance dans la question de Témotion : « Remarquons cependant que Thypothèse d'une sensibilité cérébrale, fût-elle tout à fait démontrée pour certaines émotions, et la théorie périphérique infirmée sur ce point, ce ne serait pas une raison suffisante pour admettre Thypothèse intellectualiste et considérer les sentiments de plaisir et de douleur comme de simples rapports dénués d'une réalité propre. Rien ne s'opposerait encore à ce que nous considérions le plaisir moral et la douleur morale comme

i. Introduction à La théorie de l'émotioriy par W. James, op. cit., p. 40,

REPRÉSENTATION ET ÉMOTION la conscience directe de certaines variations circulatoires et nutritives dont les cellules ci^rébrales seraient le siège, et dans ce cas ce ne serait pas la thèse intellectualiste, mais une IhOse phy8iologi(|ne d'un genre nouveau qui aurait raison. » C'est précisément cette thèse que je soutiens. J'ajoute que je ne fais pas résider le processus émotionnel dans des variations circulatoires ou nutritives seulement des cellules cérébrales. Je crois que celles-ci ne sont vraisemblablement que secondaires BOX changements moléculaires qui se produisent sous l'influence des excitations atteignant l'écorce cérébrale, et il me semble que c'est h l'état moléculaire lui-même plus qu'à ses variations que tiennent l'émotion ou le sentiment, puisqu'on voit ces derniers persister quand il est devenu permanent.

Je ne suis certes pas suspect d'être un intellectualiste et de négliger le substratura nécessaire de toute manifestation psychique, le cerveau. Mais je dois reconnaître quela thèse intellectualiste, à la condition delà traduire en langage physiologique, rend singulièrement mieux compte du processus de l'émotion que la théorie périphérique, dite physiologique.

Selon les intellectualistes, l'ordre do succession des phénomènes est le suivant : état intellectuel (perception) ; état affectif (émotion) ; modifications physiques (expression). Selon les physiologistes il faut intervertir cet ordre de la façon suivante : état intellectuel ; modifications organiques ; émotion (c'est-à dire conscience de ces modifications).

D'après tout ce que nous venons de dire dans les chapitres précédents, nous comprenons bien comment une perception peut entraîner un état affectif, et secondairement, ou au môme fitn

si l'on veut, des modifica-

DÈORIE INTELLECTUALISTE tionsorganiques. Dans le secoDiJ cas on ne comprend pas commenl on passe direclemenl de la perception aux modiGcatioas organiques.

Car tout le nœud de la question est là : comment telle représentation, telle perception, amvc-t-elle à déterminer dans le cerveau, et par le cerveau dans le corps, les modifications organiques de rémotion ? Pourquoi à telle idée, à telle perception, à telle image s'associe telle émotion, tel ou tel état vaso-moteur?

Lange se demande comment une cellule cérébrale (c'est-à-dire une représentation), qui primitivement n'était pas en relation avec le centre de l'expression émotive (centre vaso-moteur), arrive à se mettre en relation avec ce centre. Il n'y répond que par des hypothèses sur des communications arbitraires entre les cellules.

W. James dit : « Deux questions et deux questions seulement sont importantes, si nous regardons les émotions comme constituées par les sensations dues aux ondes motrices de di(îu:iion : 1° quels sont les effets spéciaux de diffusion qui produisent les impressions diverses et spéciales de l'expérience objective et subjective ; 2" comment ces impressions les produisentelles ? La première question est celle de l'expression des émotions, qui est peu importante en somme au point de vue du mécanisme de l'émotion en général. Quant à la seconde qui est justement la plus intéressante à ce point de vue, elle n'est pas résolue par lui.

G. Dumas aJople une tliéorie intermédiaire à celle de James et à celle de Nahlowsky en intercalant entre les représentations et le seiifimenl le système nerveux, et même quelquefois le corps tout entier.

ExamJE

s donc d'un peu plus près la thèse inlellec-

^SËNTATION ET ËHOTION tualiste, à laquelle on ne peul enlever le mérite de s'appuyer sur des considérations psychologiques très finement observées, et qu'on ne rencontre guère dans la théorie physiologique, surtout chez Lange.

Cette th(?orie intcllectunliste a trouvé son expression la plus complète dans Uerbart et son école, et particulièrement chez Nahlowsky. Elle repose sur ce principe que ■( tont état affectif n'existe que par le rapport réciproque des représentations ". Tout sentiment résulte de la coexislence dans l'esprit d'idées qui se conviennent ou se combattent; il est la conscience immédiate de l'élévation ou de la dépression momentanée de l'activité psychique, d'un état de tension libre oU entravée, mais il n'est pas par lui-même. Supprimez tout tUat intellectuel, le sentiment s'évanouit ; il n'a qu'une vie d'emprunt, celle d'un parasite.

Si nous traduisons cela en langage physiologique et physique, si nous sous-entendons qu'il n'y a pas de représentations sans état cérébral concomitant, que l'activité psychique n'existe pas par elle-mfime, mais n'est que la fonction même de l'écorce cérébrale et que, par conséquent, les variations de cette activité ne sont que les variations de l'énergie cérébrale elle-même et les changements moléculaires des cellules de l'écorce qni leur sont liés, la théorie intellectualiste peut se soutenir, mais à cette condition seule.

Il est cependant évident que, malgré, cette concession dans l'interprétation, elle est tout à fait insuffisante, même présentée avec le talent que Nahlowsky a mis à la défendre. 11 relègue d'abord dans le domaine de la sensibilité physique tout ce qui n'est pas réductible à des rapports de représentation, la fatigue, la faim, soif, toutes les modifications de la sensibilité organique.

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C'est déjà beaucoup et il y a Ifi des clioscs qui devraient cependant coiupler.

Restent les plaisirs et les peines d'imagination, de représentation. Ici encore il élinnine nombre de plaisirs et de peines, tels que ceux de la distraction et de l'amusement, qui ne proviennent pas de l'action réciproque des repri^'senlations, mais de l'action de causes très diff^-rentes, comme l'action du monde extérieur sur les représentations.

Cela supprime encore beaucoup de choses. Rt n'est-ce pas une pétition de principe que d'établir d'abord que tout état affectif résulte du rapport réciproque des représentations pour ensnile éliminer une série d'états affectifs et ne pas les considérer comme tels, sous prétexte qu'ils ne résultent pas d'un rapport de représentation? Pour les intellectualistes, les sentiments ne sont pas quelque chose de réel, c'est une manière d'idée, agréable ou péuible, qui résulte de la coexistence, dans l'esprit, d'idées qui s'accordent ou ne s'accordent pas. Ainsi dans un accord musical, il y a deux sensations et un accord, c'est-à-dire un état agréable de notre sensibilité. Mais cet accord n'existe pas par lui-même; il vient par surcroît; il a besoin d'une hase. Nos sentiments sont à nos représentations comme l'accord est aux deux sons ; ils s'y surajoutent et ne sont que par elles.

Mais il y a des étals émotionnels sans aucune représentation, ou dans lesquels la représentation ne surgit qu'après coup comme explication, comme interprétation de l'émotion. C'est le cas dans l'angoisse, dans l'apprébension, dans l'état phobique de certains malades qui ont conscience d'un trouble cérébral constituant une émotion morale, et s'aceorapagnant d'ailleurs de réactions organiques périphériques de même ordre

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que dans les émotions par suite de représentations. La Ihéocie inlelleclualiste, en négligeant ces fails, sur lesquels j'ai déjÈi attiré l'attention, se montre manifestement insulfisante.

Elle l'est encore quand elle dit: Les réactions réciproques de nos représentations sont, ou des arrêts réciproques, ou des accélérations réciproques; le sentiment est toujours la conséquence de ces arrôts ou de ces accélérations. C'est, comme on le voit, la subordination absolue de l'ordre affeclif à l'ordre mental.

« Mais, ajoute Nahlowsky, l'ari-ét ou l'accélération réciproque des représentations ne suBit pas à expliquer le sentiment, car l'homme sérail sans cesse agité par des sentiments, puisque l'âme n'est jamais en repos. Il doit donc y avoir un aulre facteur qui se joigne àl'arrêl ou h l'accélération... Si l'arrél ou l'accélération s'opèrent normalement, sans entraves, ils nous restent inaperçus, parce qu'ils s'opèrent dans un temps trop court, »

On peut comprendre cela pour l'accélération, mais je ne le comprends guère pour l'arrêt. Tout arrSt entraine forcément un ralentissement du temps de réaction réciproque et doit être, par conséquent, perçu. A moins que JXahlowsky ne veuille dire par là que l'action d'arrêt d'une représentation sur une autre se fait trop vite. " Si donc, dit-il, cet arrêt ou cette accélération ue se font plus de façon automatique, alors nous percevons le retard. » Par automatique, il semble entendre une action qui se fait trop vite pour être perçue. Mais mon observation n'eu subsiste pas moins, et cet arrêt, qui devient perceptible parce qu'il n'est plus automatique, c'est-à-dire trop rapide, semble bien obscur.

(t Par suite, conclut Nablowsky, on peut i

e, semt)le bien ^m !utdéGnirle sen^.^H

[ËOBIE INTELLEtiTDALlSTE liiueul cumnie la perception imméjiato do l'un'ôl ou lic Idccélérotiou entre les repn^sentaliuus acluellement présentes dans la conscience. »

Mais qu'est-ce qu'une repr(?stmtalion actuellement présente? Ne sont-élles pas en état d'instabilité perpétuelle? Le présent est une fiction comme le point idéal de l'intersection de deux lignes dans l'espace. Le mouvemenl des représentations, c'est-à-dire le changement moléculaire des cellules de l'écorce, auquel sont liées les représentations, est continu comme l'activité cérébrale elle-même, comme la vie pour mieux dire. S'il y . avait arrêt, il y aurait mort, hll puis cela ne nous L'Explique pas pourquoi certaines représentations actueilemenl présentes s'accompagnent de sentiment alors que d'autres ne s'en accompagnent pas. Or, toute la question est Ifi. Il ne s'agit pas tant de savoir en quoi consiste le sentiment, que de comprendre pourquoi il se produit dans tel cas et pas dans tel autre.

Nahlowsky continue: o Comme les représentations

sont les forces proprement agissantes de l'âme, cliaque

arrêt ou accélération des représentations devient pour

l'âme un arrôt ou une accélération de sa propre activité. »

Disons donc plus simplement que les représentations

sont la manifestation de l'activité cérébrale, et que leur

arrôt ou leur accélération n'est que la traduction de

l'arrêt ou de l'accélération de cette activité. C'est, du

k reste, ce qu'en termes spiritualistes il dit: « Le senti-

[ ment est la conscience de l'élévation ou de la dirainu-

rtian de la propre activité vitale de l'âme. » Mais celk

i n'explique pas encore le sentiment, ce me semble. Nous

5 pouvons avoir une diminution ou une élévation de l'ac-

rtivité propre de l'âme — disons du cerveau — sans

' en éprouver ni plaisir ni peine.

- Émotions. iG

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