‹ Le mécanisme des émotionsChapitre 57 sur 70 · ÉTATS D'INDIFFÉRENCE · texte numérisé non relu

ÉTATS D'INDIFFÉRENCE

que les individus qui l'éprouvent sont des malades : les uns sont des analgésiques, des dépersonnalisés, qui sont incapables de sentir une vraie douleur comme avant leur maladie, et qui cherchent à se faire souffrir pour éprouver, non pas tant de la douleur qu'une sensation forte ; les autres sont des mélancoliques, dans un état d'inhibition cérébrale plus ou moins marquée, et qui pgiraissent se complaire dans leur douleur morale, parce qu'ils sont incapables de faire un effort pour rétablir leur activité normale, effort qui leur serait d'ailleurs plus pénible que la douleur actuelle. Ce cas particulier ne fait donc que confirmer la règle précédemment établie. Y a-t-il des états d'indifférence ? Wundt prétend que le passage do la douleur au plaisir se fait par un état neutre. Lehmann soutient que non. Ribot admet les états d'indifférence. Je crois qu'ils existent en effet, mais qu'ils ne se produisent pas au passage de l'un à l'autre état, comme à un point mort, et qu'ils résultent simplement soit de l'inhibition totale (paralysies hystériques, aboulies), soit de l'automatisme acquis. Le passage d'une sensation agréable à une sensation désagrésihle doit être d'ailleurs distingué du passage d'un sexïtiment agréable à un sentiment désagréable, ou reSoiproquement. Quand le passage se fait entre les deux orrries extrêmes d'une sensation, il semble qu'il se fasse ''^Jrie façon assez brusque. Quand il s'agit d'un senti- '^^'^i l, lequel est ordinairement composé d'un nombre ^ ï*oprésentations plus ou moins grand, dont les unes '-^^■^t agréables et les autres désagréables, il semble '"^^ïx au contraire qu'il se fasse toujours par des oscil- ^tic>iis, ainsi que je l'ai dit au cbapitre ii.

'1 y a lieu d'ailleurs de ne pas confondre le ton affectif ^^ à. xin acte ou à une sensation et l'état affectif général.

2M REPRESENTATION ET ÈMÛTIOS

Or, uous pouvons avoir une si;nsation visiieik'. par '

exemple, sans ton affectif, el éprouver cependanl un

sentiment agréable ou désagréable. Je lis, et le fait de

lire ne m'est ni agniable ni désagréable, mais je ne puis

lire sans que ce i|uejc lis (îveille en moi unspiilinient

quelconque.

En résumé, le plaisir a pour condition un accroissement, une facilité plus grande, la douleur une diminution, une difficulté plus grande, d'activité. Mais sur J quoi porte cet accroissement ou cette diminution? Sur j l'organisme ou sur le cerveau? Noua nous trouvons \ ainsi ramenés à l'opposition entre la théorie périphérique et la théorie cérébrale de l'émotion.

Est-ce sur l'organisme ? Mais nous voyons des augmentations d'activité qui ne sont pas agréables (la fiftvre, la digestion, le travail musculaire intense) ; par contre, le repos, c'est-à-dire la cessation d'activité, est un plaî-' sir, quoique ce soit une diminution d'activité; mais^ nous y rencontrons autre chose: le retour à l'état nor^ mal moyen.

Est-ce sur le cerveau? Sans aucun doute, je crois. Les intellectualistes disent que le plaisir et la douleur sont des jugements confus de perfection et d'imperfec lion. Mais qui nous donne ces sentiments, base de jugements, sinon la céncsihésie cérébrale?

D'après Féré, les sensations de plaisir se réduisent ] dans une sensation de puissance, les sensations de ( déplaisir dans une sensation d'impuissance, autrement I dit, dans une augmentation ou une diminution d'énergie.

Je crois que dans ce cas ce n'est pas du plaisir ou dêl la douleur, mais de la joie ou de la tristesse que nous 1 éprouvons, et nous allons tout A l'Iicurc examiner rapi-

PLAISIR ET LA DOtTLEOR dément les conditions de ces deux dernières qui doivent Htb distinguées à part.

Léon Dumont fait remarquer que si le plaisir correspond à un aceroisseraenl d'aclivité, c'est-à-dire k une plus grande quantité de travail produit, le plaisir résulterait d'une diminution d'énergie potentielle de l'organisme (est-ce bien de l'organisme qu'il faut dire ou du cerveau). Ce n'est pas exact, et Grant Alleu dit justement ; « Le plaisir est l'accompagnement d'une aclivilé saine dans la mesure où elle n'excède pas le pouvoir ordinairede réparation que l'organisme possède. « C'est l'idée même de l'activité moyenne de Spencer.

Pour Meynert, la douleur se résume dans uue action d'arrêt des réflexes moteurs et des réflexes vasculaires, et l'état pénible n'est que la traduction dans la conscience de ce mécanisme physiologique, La sensation Lde douleur supposerait un mouvement réflexe et un Pnrrèt de la conduction nerveuse dans la substance grise de la moelle, où elle est douze fois plus lente que dans la substance blanche. Ce processus d'inhibition, perçu par la conscience, donne la sensation de douleur. Mais pourquoi cet arrêt de conduction nerveuse ?

Voici, selon moi, comment on peut comprendre tes

Le plaisir et [a douleur sont distincts des émotions ; ils les accompagnent comme ils accompugnent les mouvements ou les sensations ; ils sont les phénomènes fondamentaux de l'affectivité, mais non de l'êmotivité ; c'est dans l'écorce cérébrale elle-même que se produisent les processus auxquels sont liés les sentiments de plaisir ou de peine, et ils sont liés étroitement à l'état de la cénesthésie cérébrale. Ils ne sont que la sensation du degré de facilité ou de difficulté relatives avec lesquelles se fait le ^m SoLUEB. — Ëraolious. 17

REPRÉSENTATION ET ÉMOTION passage du çoitranl nerveux dans le cerveau, c'esl-à-dire de la résistance qu'il rencontre, sans que la quantité ou l'intensité de ce courant soient en cause ; ils ne tiennent pas à l'augmentation ou à la diminution de l'activité organique périphérique, mais à celles de l'activité cérébrale, en prenant pour point de repère la moyenne normak de cette activité ; ils tiennent, enfin, essentiellement à un état dynamique, actuel, et non à un état statique, potetitiel; ils sont indépendants de la nature de l'excitation.

Je ne veux pas m'clendro longucmenl sur la Joie et la tristesse, auxquelles Georges Dumas a consacré un ouvrage plein d'uu grand sens critique, d'observations et de vues nouvelles, el qui n'a peul-ôlre qu'un défaut, témoignant à la vérité de l'impartialité et de la modestie de soù auteur, celui de ne pas poser des conclusions assez fermes. Il distingue très justement une joie et une tristesse aiguCs, une joie et une tristesse passives. 11 semble bien que les deux premières soient le plaisir el la douleur tels que nous venons de les considérer, et que les secondes soient la joie el la tristesse telles qu'on les comprend ordinairement, c'esl-à-dire des étals plus ou moins statiques, par opposition à des états dynamiques. Pour lui, les expressions réactiannelles de la douleur et de la joie ne sont pas seulement liées à la cause du plaisir et de la douleur, mais au plaisir el à la douleur eux-mûmes, c'est-à-dire aux étals psychiques de ce nom. Il arrive à montrer que les pliénomônes de la joie et de la tristesse active sont les mi^mes, quoique, dans un cas, il y ait sentiment agréable, el, dans l'autre, sentiment pénible. Cette seule constatation me parait suffisante pour juger la valeur des théories qui rapportent au sentiment conscient des variations de la

B périphérie, lesquelles sont semblables dans doux tStals Tl^affectifs opposés, l'origine de nos énaotions et de nos L.^enlimeuls. Enfin, il rejelle, en divers endroits, le rôle I de l'excitabilitiï du syslème nerveux, et du cerveau I en particulier, différenle chez les difTérents individus, ' i^le sur lequel insiste, au contraire, avec raison, Ribot. Paulhan fait aussi appel à cette notion, quand il regarde la douleur comme résultant d'une adaptation trop diffi-

Icile de l'organisme à des conditions nouvelles, et exigeant, par conséquent, un effort trop considérable. Il , est évident, en effet, que celte facilité d'adaptation plus ou moins grande dépend de l'excitabilité du système «erveux et de sa plus ou moins grande facilité de réacr tion. Mon opinion se rapproche de celle de Paulhan, comme on le voil, puisque je fais reposer aussi la douleur sur la difficullé avec laquelle se propage le courant nerveux pour s'adapter précisément aux conditions demandées à l'organisme et, par conséquent, au cerveau

tqui lui commande.

G. Dumas, cependant, est le premier à reconnaître 4|ue la tristesse et la joie dépendent d'une adaptation plus ou moins facile, et il dit expressément : n II faudra chercher dans les seuls processus individuels d'association ou de dissociation, dans l'arrêt des tendances ou dans leur libre jeu, toute l'explication originelle de la tristesse et de la joie. » « La fatigue nerveuse et l'épuisement que nous percevons sous forme de tristesse, dit-il encore, auraient leur origine dans une désadapr/tation et une réadaptation nouvelles, non pas réelles f et immédiates, mais senties par anticipation dans } l'ordre de nos tendances. Ceci fait rentrer la tristesse l'daas les mêmes lois que la douleur physique: même ^ cause objective, excitation excessive, même désorgani-

sation consécutive, ici, des tissus cutanés, là, de nos habitudes et de nos instincts, enfin, le phénomène de fatigue et d'épuisement, ici, dans le nerf, là, dans Torgane central de la perception. »

Qu'est-ce donc que cette désadaptation et cette réadaptation senties par anticipation dans l'ordre de nos tendances, sinon un sentiment de notre état potentiel? Et s'il faut chercher dans Tarrêt des tendances ou dans leur libre jeu la cause originelle de la tristesse et de la joie, cela ne revient-il pas à dire qu'elles dépendent, comme je le soutiens, de la facilité ou de la difficulté avec laquelle le courant nerveux se propage pour réaliser précisément les actes que comportent les tendances.

La tendance est à l'acte ce que l'énergie potentielle est à la force vive. C'est pourquoi je disais tout à l'heure que les sentiments de puissance ou d'impuissance, dans lesquels Féré faisait résider le plaisir ou la peine, représentaient plutôt la joie ou la tristesse. De môme que nous avons du plaisir ou de la douleur, lorsque nous avons le sentiment que l'acte qui réalise un désir ou une tendance se fait avec facilité ou difficulté, de même nous avons de la joie ou de la tristesse, si nous sentons que nous possédons ou que nous ne possédons pas la force suffisante pour les réaliser si besoin était. Le plaisir que nous éprouvons à agir suivant notre désir se distingue de la joie que nous avons à sentir que nous pouvons agir. Et cela est si vrai qu'il nous suffit souvent de savoir que nous pouvons faire une chose pour en être joyeux, alors même que pour une raison quelconque nous en ajournons la réalisation.

Je me résumerai, sans vouloir entrer dans une discussion approfondie de cette question, dans les coasidérations suivantes au sujet de la nature delà joie et^ft

LA JOIE ET LA TRISTESSE 26i

la tristesse, par opposition au plaisir et à la douleur : Elles constituent des émotions g pnérales fondamentales ; elles sont la conséquence et non de simples accompagnements de mouvements ou de sensations, ou d'émotions ; leurs processus d'origine se passent au niveau de l'ècorce cérébrale^ et elles reposent ycomme toutes les émotions, sur le sentiment conscient de ces processus. Elles sont constituées par le sentiment que nous avons de la quantité d'éîiergie potentielle que nous avons à notre disposition, soit avant d'agir, soit au cours de l'acte même ; et aussi de l'iîitemité du courant nerveux dans ce dernier cas; elles tiennent, non à l'état dgnamique du cerveau, mais à son étal statique, à la quantité d'énergie disponible, supérieure ou inférieure à la moyenne normale ; elles dépendent enfin de la nature des excitations, soit inhibitrie es y soit dynamogènes.

Si le plaisir et la douleur nous apparaissent donc comme le sentiment de la qualité du courant nerveux au point de vue de sa propagation à travers la substance cérébrale, la joie et la tristesse nous apparaissent comme le sentiment de la quantité disponible, soit en puissance, soit actuellement, d'énergie cérébrale, en prenant dans les deux cas pour terme de comparaison la moyenne normale, laquelle ne s'accompagne, et c'est peut-être là sa caractéristique, d'aucun sentiment agréable ni désagréable.

Nous en arrivons maintenant au nœud môme de la question, à savoir pourquoi et comment telle perception, telle représentation, telle idée, provoque dans certains cas l'ébranlement cérébral qui constitue l'émotion, et les réactions physiques et psychiques qui on sont l'expression. Ni la théorie intellectualiste, ni la

théorie physiologique (vaso-motrice de Lange ou périphérique de W. James), ni la théorie mixte de G. Dumas, ne sont suffisantes pour l'expliquer, sauf peut-être cette dernière en partie, à la condition toutefois d'admettre la cénesthésie cérébrale, qu'il entrevoit sans l'affirmer et sans en faire état en tout cas.

Toute la discussion a porté sur l'ordre des trois termes qui constituent le phénomène émotion : perception, émotion morale, expression physique. On a cru faire quelque chose de nouveau en intervertissant les deux derniers facteurs, sans se demander môme s'ils n'étaient pas tout simplement concomitants, ce qui' supprimait toute question d'antériorité et de subordination.

Je me suis effoicé dé montrer que l'émotion n'est en réalité formée que de deux éléments : une perception (ou une représentation) excitante, et des phénomènes d'expression, à la fois physiques et psychiques, de l'ébranlement cérébral produit par cette excitation. Gea phénomènes physiques et psychiques sont simultanés, mais il existe toutefois entre eux cette différence que, si les premiers, pour une cause ou une autre troublant la transmission centrifuge de l'énergie cérébrale à travere le système nerveux périphérique, sont supprimés, l'émotion n'en existe pas moins, tandis que si les seconds ne se produisent pas, les premiers ont beau exister, l'émotion n'a pas lieu. Des deux phénomènes, psychique et physique, le premier seul est donc nécessaire et suffisant ; le second ne fait que renforcer son effet . L'un est un phénomène de sensibilité, l'autre un phénomène de mouvement.

On a attaché une importance beaucoup trop considérable, et même quelquefois exclusive, aux phénomènes

moteurs dans Texpression des émotions. Si l'on entend par expression simplement le fait que l'émotion apparaît à d'autres personnes que le sujet qui l'éprouve, il est évident que ce sont les ph(?nomènes moteurs qui tiennent la première place. Mais si l'on entend par expression Ions les phénomènes par lesquels uoe émotion B traduit dans le sujet, alors ces phénomènes moteurs be tiennent qu'une place très relative. N'avons-noua ^as des sensations, des troubles vaso-moteurs, sécrébires, viscéraux, des modifications intellectuelles et morales? Pour ces dernières le défaut d'associa- Htion des idées, l'amnésie, l'aboulie ou l'impulsivité, etc. be sont-elles pas des indices révélateurs d'une émotion 1 môme titre qu'un geste ou une mimique queleon-

Et tout cela s'explique très facilement, ainsi que je l'ai déjà montré. Sons l'influence d'une excitation forte, ou complexe, ou d'une émotivité spéciale du cerveau, vil se produitun ébranlement cérébral diffus, sinon total fet répandu dans toute l'écorce cérébrale, du moins envahissant un nombre de territoires beaucoup plus considérable que ceux qui devraient être mis en jeu pour répondre normalement et d'une façon adéquate à l'exàtation. Par suite de celte diffusion d'énergie dans des ^directions quelconques, il se produit forcément des manifestations extrêmement variées, et qui se produisent toujours quand les centres corticaux ainsi atteints sont nis en branle. Dès lors, on doit tout naturellement s'attendre à voir survenir des réactions motrices, sensilives, sensorielles, vaso-motrices, viscérales, en même temps que la perception de cet ébranlement diffus donne dans le centre psychique le sentiment qu'on appelle émotion.

261 REPBÉSESTATIOS ET ÉMOTION

Jusque-là rien que de très simple. Où le problème devient beaucoup plus obscur" c'est quand il s'agit de savoir, non plus comment une excitation venue soit du dehors — el amenant une perception, soit du dedans — et amenant une représentation, — peut d(5terminer un ébranlement général et dilTus du cerveau avec toutes ses réactions habituelles, maïs pourquoi telle excitation détermine cet ébranlement dans certains cas et pas dans d'autres, pourquoi certaines excitations ont le privilège de le provoquer, et comment enfin certaines excitations se propagent d'une façon diffuse dans certaines directions plutôt que dans d'autres, amenant ainsi dos réactions, correspondant aux centres ébranlés, et qui sont caractéristiques de certaines émotions.

Pour résoudre ces différentes questions il nous faut commencer par la dernière. Chacune d'elle comporte certains principes nécessaires, dont l'ensemble peut être désigné sous le nom de loi de diffusion de l'émotion.

1° Pourquoi la diffusion se fait-elle daitx certaines directions ? — J'ai dit tout à l'heure que l'émotion consistait dans un ébranlement général du cerveau, par une diffusion dans des directions quelconques de l'énergie cérébrale, libérée sous l'influence d'une excitation, soit externe, soit interne. Si, dans certains cas, l'ébranlement est absolument général, il s'en faut qu'il en soit toujours ainsi, et, alors même qu'il est général, il y a tou- ! jours prédominance sur telle ou telle région de l'écorce, donc prédominance de telles ou telles manifestations. Si, théoriquement, la diffusion peut se faire dans des directions quelconques, — et c'est à dessein que j'ai employé ce qualificatif — , eu réalité et en pratique ces directions ne sont jamais quelconques.

Page 1