‹ Le mécanisme des émotionsChapitre 65 sur 70 · LOIS DE LOCALISATION SS · texte numérisé non relu

LOIS DE LOCALISATION SS

' tioDS viscérales multiples, plongiîe depuis près de cinq

ans dans un vigilambulisme de plus en plus profond,

tous les senliments s'étaient abolis, sauf pour sa sœur.

Elle n'aimait plus personne d'autre, même sa mère et ses

Irères, et était devenue parfaitement insensible à tous

j les maux d'aulrui. Réveillée de son vigilambulisme,

elle recouvre d'abord toutes ses fonctions physiques,

puis sa mémoire et enfin ses sentiments affectifs. Et

spontanément elle me dit: o Comme j'ai dû faire de

la peine à ma mère ! Et pourtant ce n'est pas ma faute.

Je ne pouvais pas me le représenter, ni le mal que

d'autres se faisaient. Quand on me parlait de quelqu'un

qui était malade ou blessé, j'avais l'air de le plaindre

pour faire comme tout le monde, mais au fond cela ne

I me faisait rien et je ma demandais si je n'avais plus de

[ cœur. Mais maintenant je les comprends. Quand je pense

f 6 la souffrance de certains ?tres, je la ressens là (elle

[ me montre sa poitrine) et je voudrais pouvoir les sou-

I lager. Il faudra que je me dévoue aux malheureux pour

r soigner les malades. Je comprends maintenant ce que

[ «'est. 11 Toujours exallée de caractère, cette jeune Glie

I montre là au maximun ce qu'on rencontre maintes fois

[chez des hystériques ou des mélancoliques ayantperdu

■'.leur affectivité, leur sensibilité à la douleur, et qui se

B reprochent de manquer de cœur parce qu'elles ne peu-

iTent plus compatir à la souffrance d'autrui. Janet a cité

fie cas d'unie femmo qui perdait le sentiment de la pu-

l^deurqnand elle avait de l'anesthésie génitale, et le re-

tcouvrait quand celle-ci disparaissait.

Il est assez intéressant de voir confirmer cette loi I normale par ce qui se produit dans certains cas de ['déformations morales. J'ai observé, par exemple, une I jeune femme, d'imagination tr&s vive et de tempéra- SoLLFER. — Émotions. ig

méat très ardent, atteinte de scrupules, de doutes, et d'inversion sexuelle, chez laquelle la description de supplices, au lieu de provoquer un sentiment de pitié, amenait au contraire des sensations génésiques allant quelquefois jusqu'à l'orgasme. Chez cette femme, dont toute l'affectivité était pervertie, la représentation de la douleur devait amener en effet logiquement une représentation de plaisir. Les cruautés des sadiques, pervertis ou invertis sexuels, sont vraisemblablement explicables de la même manière.

J'ai institué quelques expériences chez des hystériques pour mettre ce fait en évidence. Elles m'ont été suggérées par une remarque que j'avais faite maintes fois en exammant l'état de la sensibilité chez ces sujets. Lorsqu'on s'approche avec une épingle pour les piquer, on peut facilement savoir avant de les avoir touchées^ si elles sentent ou ne sentent pas. Lorsqu'on fait mine de piquer une région insensible, elles se laissent parfaitement faire en regardant avec impassibilité; si, au contraire, on s'approche d'une partie sensible on constate un mouvement de recul instinctif. Or, elles sont incapables de vous indiquer d'elles-mêmes si elles sont ou non anesthésiques, et dans quelles parties du corps elles le sont. La représentation de la douleur se fait donc d'une façon inconsciente et provoque dans un cas le geste de défense, dans l'autre rien, car elle ne s(' produit pas.

On observe cela d'une façon très nette, surtout quand les sujets recouvrent leur sensibilité. Telle hystérique, que vous avez maintes fois piquée pour vous assurer de son anesthésie sans provoquer chez elle la moindre appréhension, se recule un beau jour quand vous faites le geste de la piquer. C'est que sa sensibilité tactile est

EXPÈRI^ŒS™ LOCALISATION revenue, quoique, interrogée quand elle fait et; mouvement de défense, elle soit incapable de vous dire pourquoi elle le fait. Et, si l'aneslhésie n'existe que d'un côté, elle le fait du côté sensible, et non du côté insensible.

J'ai observé ce phénomène d'une façon très nette xbez une jeune malade qui, k la suite d'une secousse électrique, avait eu une anesthésie localisée à la face du côté droit, et comprenant la joue et les paupières jusqu'au sourcil. La vue n'élaiL pas du tout intéressée. En faisant le geste de piquer l'œil droit avec une aiguille, elle ne faisait aucun mouvement de recul et ne manifestait aucune appréhension. En répétant la môme chose du côté gauche, quoiqu'elle sût que je n'allais certainement pas la piquer davantage que tout à l'heure, elle se rejetait instinctivement en arrière avec une appréhension qu'elle ne pouvait maîtriser. En répétant plusieurs fois l'expérience d'un côté et de l'autre, le résultat était toujours le même.

Voici alors l'expérience que je fis. Chez une hystérique parfaitement sensible et guérie, mais facilement hypnotisable et suggestible, je fais le geste de lui frapper sur les doigts avec une règle. Elle retire vivement la main en se récriant que je vais lui faire mal, et prend instinctivement celte main avec l'autre comme pour la protéger. Je l'endors et lui ancsihésie une des mains. Je la réveille et je refais le même geste sur la main sensible. Même retrait de la main. Je recommence avec la main anesthésiée : aucune réaction, aucune appréhension. Celte expérience et ces faits pathologiques, qui constituent eux-mûmes de véritables expériences naturelles, montrent que non seulemeut il faut, pour se représenter une douleur, pouvoir sentir la douleur en général, mais encore pouvoir la sentir ac-

tuellement dans le point du corps atteint ou visé par Tobjet capable de la produire. Dans tous ces cas il s'agit en réalité, non pas d'anesthésies périphériques, mais d'anestliésies cérébrales, d'inhibition des centres corticaux en rapport avec les régions périphériques où Ton constate Tanesthésie.

La représentation de la douleur nous apparaît donc, non comme un phénomène psychologique général, comme un phénomène d'aperception, mais comme un phénomène psycho-physiologique local, tenant à rélal de chaque centre cortical, phénomène de sensibilité cérébrale, de cénesthésie locale, se produisant au niveau même des centres de perception et de représentation.

Ce qui montre bien que la représentation de la douleur est d'origine essentiellement cérébrale et non périphérique, ce sont les illusions bien connues des amputés. Chez eux l'absence d'un membre n'empêche pas la représentation d'une douleur dans ce membre, ni la production d'une émotion localisée dans une partic qui n'existe plus. C'est que le centre cortical de représentation n'est pas atteint. Ce fait vient à l'encontre de la théorie périphérique, et Ton ne saurait dire, en effet, dans ce cas, avec W. James, que lorsqu'une émotion idéale semble précéder les symptômes corporels, elle n'est qu'une représentation anticipée des symptômes eux-mômes. Il est évident que Témotion localisée dans un membre amputé ne peut être due à la représentation de symptômes qui matériellement ne peuvent se produire. Mais ce qui persiste, c'est la modification du centre cortical, et c'est d'elle seulement que dépend la représentation de l'émotion, et l'émotion elle-même. Elle ne se traduit plus extérieurement, voilà tout, et cela ne change rien à son intensité, ni à

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