‹ Le mécanisme des émotionsChapitre 9 sur 70 · ACTIVITÉ DU SYSTÈME NERVEUX · texte numérisé non relu

ACTIVITÉ DU SYSTÈME NERVEUX

l'on peut comprendre la variété de certains phénomènes * psychologiques, comme les émotions.

Avant d'aborder ce problème beaucoup plus complexe que les théories récentes n'ont eu Tair de le croire, et quon a simplifié d'une façon excessive et arbitraire pour la commodité des démonstrations, je crois utile de rappeler très rapidement la façon dont on peut concevoir l'activité générale du système nerveux et du cerveau en particulier. Plus qu'en aucune autre question psychologique cette connaissance est indispensable, car c'est de l'état et du mode de fonctionnement mêmes du système nerveux que dépend l'émotivité, et par conséquent la possibilité de Témotion.

Notre cerveau est en rapport avec le monde extérieur par un système de. fibres centripètes et centrifuges — nerfs crâniens et périphériques, cordons de la moelle et du bulbe, couronne rayonnante, etc., — formant le système cérébro-spinal. C'est par ces fibres que nous arrivent les impressions sénsilives et sensorielles, et que s'écoulent du centre à la périphérie les incitations motrices (sensibilités générale et spéciales, motricité.)

Le cerveau est, d'autre part, en relation avec l'organisme lui-même au moyen d'un système spécial, le grand sympathique, qui commande la vie végétative et qu'on a longtemps considéré comme absolument indépendant du premier. Il n'en est rien, et il est démontré aujourd'hui que ce s.econd système — qui nous donne les sensations cénesthésiques, lesquelles prennent la plus grande part à la constitution de notre personnalité — communique avec la moelle et aussi avec le cerveau avec lequel il échange des excitations. Le cerveau

ÉMOTtVITÉ ET ÉMOTinX

et la moelle concourent ilonc, eux aussi, aux fonctions organiques, aux fonctions végétatives.

Le cerveau reçoit ainsi des impressions de lous les points du corps, tant de ceux qui sont en contact avec le monde extérieur, que île l'intérieur même, et il agit en même temps sur tout l'organisme.

Notre corps tout entier se trouve par conséquent en relation avec le cerveau, qui joue son rôle dans toutes les fonctions. A chaque point du corps, à chaque fonction, correspond un territoire spécial de l'écorce cérébrale.

Tous'ces lerriloires, reliés à la périphérie par les fibres de projection, sont reliés entre eux par les fibres d'association, longues et courtes, de sorte qu'il s'établit ainsi h la fois une indépendance fonctionnelle et une solidarité de toute l'écorce cérébrale.

On ne connaît pas encore I9 situation exacte de tous les centres fonctionnels do l'écorce cérébrale. Les centres moteurs et certains centres sensoriels sont bien délimités aujourd'hui. J'ai pu, d'autre part, mettre en évidence l'existence et le siège d'un certain nombre de centres viscéraux, auxquels manque, il est vrai,sauf pour celui de l'estomac, la consécration anatomique. Les physiologistes admettent également que l'écorce cérébrale renferme des centres vaso-moteurs. De sorte que si on ignore le siège exact de tous les centres de l'écorce cérébrale, on n'est plus guère divisé sur laquestion d'admettre qu'ils existent pour toutes les fonctions, et que tout noire organisme est ainsi représenté dans l'écorce cérébrale. C'est là le seul point qui nous intéresse en somme. Le reste est l'atTaire des anatomistes.

Un autre fait également admis d'une façon générale

ACTIVITÉ CKRÉBBALK 7

aujourd'hui, c'est que tous ces centres fonctionnels sont groupés dans une certaine région de Fécorce cérébrale, s'élendant depuis ta frontale ascendante en avant et comprenant tout le reste du cerveau en arrière. C'est dans la zone, dite zone latente, située dans le lobe pariétal, que j'ai précisément reconnu l'existence des centres viscéraux.

Tonte celle partie de l'écorce cérébrale étant en rapport avec l'organisme et en relation avec le monde extérieur par les fibres de projection, je lui ai donné pour celte raison le nom de « cerveau organique ». La région antérieure, par contre, le lobe frontal dans sa partie la plus avancée, ne paraît renfermer aucun centre dilTérencié. Tout porte à admettre que c'est là que se fait l'élaboration des impressions venues tant de l'extérieur que de l'organisme et recueillies par le cerveau organique, et que ce lobo frontal est la région consacrée aux fonctions psychiques proprement dites. C'est pourquoi^ par opposition à l'autre région del'écorce, j'ai donné à celle portion le nom de n cerveau psychique -a , lequel se trouve relié avec tout le reste de l'écorce cérébrale par de puissants faisceaux d'association.

D'après mes recherches personnelles, je considère les centres du cerveau organique comme des centres de perception et de représentation, et le cerveau psychique comme le centre d'aperceplion et de conservalion ou de mémoire. Ce n'est pas ici le lieu de rapporter les raisons et les expériences sur lesquelles je me suis appuyé pour arriver à cette opinion. Cette conception n'est d'ailleurs pas indispensable à admettre pour envisager le problème de l'émotion sous l'aspect que je veux examiner actuellement, mais elle peut servir à une meilleure compréhension de ce qui va suivre.

8 ÉMOTniTÈ ET ÉMOTION

Etant donnée cette architecture schématique du système nerveux, nous savons d'autre part que les éléments constitutifs de Técorce cérébrale (neurones) sont indépendants les uns des autres, et ne communiquent entre eux par leurs ramifications que par contiguïté, ce qui permet la conduction isolée des excitations qui parcourentles fibres nerveuses et la direction déterminée de ces excitations.

En outre, ces neurones n'ont pas de spécificité fonctionnelle, mais ils transforment les excitations qu'ils reçoivent et les transmettent suivant la direction de leurs fibres cellulifuges. C'est donc l'aboutissant de ces fibres et la fonction qui se trouve ainsi mise en jeu dans l'appareil terminal qui établissent une différenciation entre les neurones. Tout neurone pris en soi est fonctionnellement équivalent à. un autre neurone. Cette donnée est importante à relenir pour la compréhension de l'émotion.

Examinons maintenantle rapport entre ces différents éléments : excitation, sensation, mouvement, représentation, état moléculaire du cerveau. Il est bien entendu d'abord qu'à toute manifestation psychologique correspond un état moléculaire particulier de tout ou partie de l'écorce, de même que tout état moléculaire de l'écorce entraîne des manifestations, tantôt d'ordre psychologique, tantôt d'ordre moteur ou vaso-moteur.

Sous l'influence d'une excitation partie de la périphérie, le centre du cerveau correspondant à la région excitée prend un état moléculaire spécial. En môme temps se produisent un mouvement à la périphérie et une sensation dans le centre d'aperception. Cette dernière laisse dans ce centre une trace — ce qu'on appelle une

RAPPORT DES ÉLÈMENTIÎ

-qui, évoquée sous forme de souvenir, donni!

P lieu dans le centre cortical à «ae représentation delà

sensation et du mouvement primitivement provoqués

par l'excitation péripliérique.

Si, sous une influence quelconque, le centre cortical

■ M retrouve dans un état moléculaire semblable, la

Lmeme représentation se reproduira fatalement, et si

l-cel ûlat est très rapproché ou le même que sous l'in-

I fluence de l'excitation primitive, ce sera la même sen-

f-ffllion, ce sera le même mouvement qui se reprodui-

■Tonl, De même encore, si le mâme mouvement est

fproduit par d'autres voies que précédemment, il ramè-

|iiera un état moléculaire cérébral qui entraînera forcé-

Bcnl la sensation ou la représentation liées à l'excila-

primitive. Cela nous explique comment les

tâuvements d'expression correspondant à certaines

"ÏQiotions peuvent évoquer le sentiment qui leur est

lié habituellement, l'émotion morale. A la vérité d'ail-

^^Jeurs, il est plus facile de délerminer l'expression par

^Bb représen tation de la sensation, que de produire la

^^^résentation de la sensation et du sentiment par le

^^pouvement d'expression. Mais il n'en esl pas moins

^Krtain qu'il y a réaction réciproque entre ces trois

^^rmes : mouvement, sensation ou représentation et

état moléculaire.

Mais cela, c'est ce qui se passe dans les phénomènes

î plus dénués de ton affectif. Pour qu'il y ait émo-

lon il ne suHit pas que l'excitation provoque une sen-

ktion et un mouvement déterminés. 11 faut que des

insations et des mouvements autres que ceux qui doi-

EÈnt strictement se produire apparaissent, d'une façon

\ quelque sorte inutile pourle but qu'on s'est proposé,

|fin entravant même quelquefois l'exécution. II faut

10 ÈMOTIVITK KT KMOTrON

qu'il y ait une perturbation des fonctions qui amène des actions non conformes à ccllt- qui devrait se produire en conséquence de l'excitation et qui esl systématique. Plus une action est systématisée, plus elle esl précise, plus elle esl adéquate à l'excitation, et moins elle comporte d»; ton affectif. Plus, par contre, une excitation provoque d'actions incoordoDuées, diffuses, non proportionnées, plus elle détermine d'émotion, plus 8a réaction a un ton affectif et émotionnel.

Mais pourquoi celte difFérence de réaction ? Est-elle physiologique, est-elle psychologique? Nous examinerons cette question plus tard, mais il est un point du fonctionnement cérébral qu'il faut encore considérer. C'est que chaque centre esl relié directement ou indirectement à tous les autres et qu'il y a par conséquent un retentissement de ce qui se passe dans l'un sur toiis les autres à des degrés plus ou moins marqués. Suivant qu'il se produit avec une plus ou moins grande facilité il y a plus ou moins d'émotivité, et l'on peut dire que l'émotivité n'est que la tendance plus ou moins grande que les centres mis en état d'activité ont à réagir les uns sur les autres.

A côté des effets que nous constatons d'une façon prédominante sur un point, nous ne devons pas oublier qu'il en est d'autres qui se produisent partout dans le cerveau.

Nous devons remarquer aussi que, sous l'intluence d'une excitation, un centre peut réagir d'une façon plus ou moins vive, et provoquer la réaction minimum ou maximum suivant les individus, suivant la constitution même du cerveau. Cette facilité plus ou moins grande d'un centre à vibrer sous l'influence d'une excitation constitue ainsi un premier type d'éraotivilé. Et si nous

nÈGHARGK NERVEUSE DIFFL'SE L admettons que notre écnrcp cérébrale, représentant en 1 projection tout notre organisme, n'a pas une résis- I tance égale sur tous les points, nous comprendrons

ainsi que nous puissions Mre émotifs sous certaines I excitations et pas sous d'autres. Nous reviendrons (oui

à l'heure sur ces différenU poinis. '

Il nous reste à voir comment on peut concevoir dans son ensemble l'activilé cérébrale et nerveuie. Le système nerveux n'est qu'un transformateur d'énergie. Celte énergie, il l'emprunte, comme tout l'organisme, au monde exlérieur, sous la forme d'ingesta. Mais il ne l'utilise pas immédiatement : en même temps qu'un transformaleur, il est un accumulateur d'énergie. C'est en libérant cette énergie par des excitations appropriées que se produit le travail sous une forme ou une autre, mouvement ou pensée. Car le travail n'a aucun rapport avec l'excitation initiale, celle-ci étant souvent cent millions de fois plus petite que celui-là. Et cette constatation doit être retenue pour comprendre les différences d'émotivité des individus. L'excitation n'est rien ; l'énergie de réserve, disponible, est tout.

C'est cette énergie cérébrale qu'il faut considérer avant tout. Certains auteurs y ont bien fait allusion, ont aperçu son rôle, mais n'y out pas insisté, n'ont pas cherché à développer les conséquences de celte notion. Darwin, Spencer, Dumas, font appel à cette énergie d'une façon accessoire, incidente.

Spencer pense que tout sentiment s'accompagne d'une décharge motrice diffuse, proportionnelle à son mtensité et indépendante de sa nature agréable ou pénible. Cette décharge nerveuse, qui se répand dans l'organisme conformément aux lois de la mécanique, affec-

11 ÉMOTIVITÉ ET ftMOTIOS

terait les muscles en raison inverse de leur importancd'l et du poids qu'ils ont à soulever. Il admet aussi uael décharge restreinte qui dépend, non de l'intensîlé du I sentiment, mais de sa qualité, et qui est due aux rap^ ports établis dans le cours de l'évolution entre des sentiments particuliers et des séries particulières de muscles mis ordinairement en jeu pour leur salisfaction, Ladéchargediffuse indique simplement l'existence d'une émotion ; la décharge restreinte est spéciale à tel ou tel muscle; c'est pour elle que valent les lois parlicu- Hères de l'expression.

G. Dumas place l'origine de cette énergie dans les cellules nerveuses où elle s'accumule et d'où l'excitation la fait jaillir, (l'est l'émotion qui brusquement la dégagerait. Il admet le principe de l'action directe dul système nerveux, de Darwin, Spencer et Wundt, eti considère la plupart des émotions-chocs, dans leurs manifestallons motrices, comme un ensemble de réflexes et de mouvements automatiques déterminés par une excitation périphérique, ou centrale, ou périphérique el centrale à la fois.

Il regarde comme un signe flagrant du désordre moteur, la substitution des lois mécaniques aux lois physiologiques de l'adaptation îles mouvements, sans se demander si ces lois ne sont pas les mômes et si la physiologie a des lois mécaniques qui lui soient spéciales et différentes de celles du monde physique.

Pour lui, la décharge diffuse qui suit le choc émotif se traduit physiologiquemenl par les mêmes phénomènes cardiaques, vaso-moteurs, respiratoires, dans !a tristesse et dans la joie, et de môme pour les réactions musculaires qui paraissent se rattacher plus à l'intengité qu'à la qualité de l'excitation émotive, et servent

DÉCHARGE NBRVEnSG DIFFUSE 13

de dogagemcnt à la décharge nerveuse. C'est la dt^pense excessive d'énergie nerveuse qui produirait i'épuisement dans la tristesse comme dans la joie.

Uoest frappé de deux choses en lisant ces aperçus sur le rôle de l'énergie dans l'émotion, c'est que d'une part ce n'est pas l'énergie dont la libération entraîne i'émolion, mais au contraire l'émotion qui ferait libérer l'énergie, et d'autre part qu'on attache une imporlance extraordinaire aux mouvements d'expression, qui paraissent être les seuls auxquels soit employée celle énergie. Il y a dans un cas renversement des termes, dans l'autre oubli de la plupart des éléments constitutifs de rémolioii.

J'admets en elTet la décharge dill'use et j'y attache rn^me une importance capitale, mais je ne puis la con- 5idérer comme ne produisant que des manifestations motrices. Les manifestations vaso-motrices, si impor- Hiiles dans l'émotion, les phénomènes respiratoires, ardiaques, sécrétoires, ne sont-ils pas aussi le fait de Sette décharge nerveuse diffuse? Et les représentations ; sensations liées k certains étals moléculaires de pécorce en même temps que ces manifestations di- , ne sonl-ellespas aussi dans l'émotion produites ^r cette décharge diffuse? La décharge nerveuse xTuse pouvant atteindre, par le fait même de sa dilTu- ~8ion, les centrés moteurs, sensoriels, viscéraux, vasomoteurs, psychiques, pourquoi ne la considérer que sous sa forme motrice?

Il reste d'ailleurs toujours à se demander pourquoi dans certains cas, sous l'influence d'une excitation, la décharge est diffuse au lieu d'élre localisée. Là est le problème, et c'est là que l'émotivité intervient pour le !om prendre.

Quant aux théories de James et de Lange, elles ne tiennent aucun compte de la mécanique cérébrale ni de sa dynamique. Sous une apparence physiologique ces théories sont essentiellement psychologiques, puisqu'ils font de Témolion le simple sentiment des varia- ' tions périphériques. Ils ont cherché à établir la priorité des phénomènes physiologiques sur les phénomènes psychologiques, mais ils n'ont pas montré comment et pourquoi se produisent les phénomènes physiologiques comme conséquence directe et immédiate d'une perception. C'est là ce que nous, aurons à rechercher, car c'est là qu'est le problème de l'émotion.

Le cerveau nous apparaît donc comme une machine composée d'une série d'organes ayant entre eux des rapports plus ou moins directs, pouvant agir tantôt d'une façon relativement indépendante, tantôt retentir sur l'activité les uns des autres, sous l'influence des excitations.

Cette interaction des centres corticaux est commandée, d'une part par les relations anatomiques, d'autre part par la résistance de ces voies de communication au passage de l'énergie libérée sous l'influence d'une excitation. Lorsqu'une excitation frappe un centre donné du cerveau, elle y détermine une décharge d'énergie qui se traduit par un mouvement, par exemple, sans aucun ton affectif. La réponse est exactement adéquate à l'excitation et à l'effet à produire. Supposons la môme excitation frappant un centre dont l'ébranlement est extrêmement facile à provoquer, la réponse va être excessive et disproportionnée à son but. Supposons enfin que tout le cerveau soit d'une facilité très grande à ébranler, que l'énergie libérée ne trouve au-

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