LES TRANSFORMATIONS DU MÉCÉNAT EUROPÉEN AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
« L'esprit a l’avantage que ceux qui l’esfiment prouvent qu'ils en ont euxt-mémes, ou le font croire, ce qui est à peu près la même chose pour bien des gens. ».
Duczos, Considérations sur les mœurs.
Au dix-huitième siècle s'effectue une immense révision des valeurs, déjà préparée par le patient effort des deux siècles précédents. Elle est le fruit d’une évolution lente et parfois obscure. Les idées et les coutumes les plus contradictoires s’enchevétrent si bien qu'il n'est pas toujours facile de distingœuer la véritable structure de cette société en transformation. Le mécénat devait tout naturellement subir les effets de ce bouleversement universel. Il nous faut essayer de retracer sommairement l’histoire des principales modifications dont il a été l’objet, au cours de cette période agitée,
Nous avons déjà montré comment, à l’époque des revers de Louis XIV, s’était affaiblie la conception monarchique du mécénat. Sous Louis XV, l’autorité royale s’imposera de moins en moins aux écrivains et aux artistes, L’étreinte se relâche progressivement. Le roi manifeste pour les lettres une noble indifférence. Il cherche — et trouve — ailleurs d’autres voluptés, plus accessibles. Il est vrai que les philosophes font parfois son éloge:; c’est qu'ils lui savent gré de sa neutralité plutôt bienveillante au moment de la lutte soutenue pour la publication de l’Encyclonédie. Mais les écrivains ne sont pas admis auprès du souverain comme ils l’étaient au temps de Louis XIV. Leur société ne plaît pas à Louis XV. C’est là une raison suffisante: car le roi n’impose pas à la cour une étiquette particulièrement stricte. Il n'écarte pas systématiquement la roture et daigne même y recruter ses maîtresses. L'intervention de l’une d’entre elles, la demoiselle Poisson, devenue marquise de Pompadour permit aux gens de lettres et aux artistes d'obtenir quelques faveurs appréciables. |
Ce fut à la protection de Mme de Pompadour que Voltaire dut sa charge de gentilhomme de la cour, revendue soixante mille livres, sa nomination d'historiographe du roi ainsi que la pension de deux tille livres qu'il recut à partir de 1745. La favorite assura également son élection à l’Académie fran-
çaise (1). Elle rendit le même service à Duclos qui réçut, grâce à ses bons offices, la charge d’historiographe du roi, lorsque Voltaire démissionna. L'intérêt de Mme de Pompadour était de soutenir le parti des philosophes. Ses convictions personnelles ne s’y opposaient d’ailleurs pas. Le docteur Quesnay et les physiocrates venaient parfois tenir chez elle de graves conciliabules. Elle était remarquablement cultivée et s’intéressait vivement aux efforts que faisait Crébillon pour renouveler la tragédie; elle pensionna le poète sur sa cassette et fit éditer ses œuvres par l’Imprimerie royale. La marquise de Pompadour ne manquait pas non plus de protéger les artistes. Pour bien marquer l'intérêt qu'elle leur portait, elle fit nommer son frère, le sieur Poisson, marquis de Vandières, directeur des bâtiments du roi. Les architectes, peintres et sculpteurs n’eurent tout d'abord pas à se plaindre de lui; dans les premières années de son ministère ïl leur distribua de nombreuses pensions.
Le frère de la Pompadour était assis dans le fauteuil de Colbert. Que cela puisse ou non être considéré comme un symbole,il n’en est pas moins vrai que les artistes ne subissent plus l'autorité vigilante d'un grand ministre. La renommée des Académiciens n'est plus aussi grande. Les membres de l’Académie de peinture et de sculpture ont toujours le privilège d'exposer aux salons officiels; mais d’autres artistes, plus Jeunes et suivant une inspiration
(x) G. Lanson. Voltaire, p. 95 ; Roustan, les philosophes et la société française au dix-huitième siècle, p. 108,
moins classique, obtiennent souvent les faveurs du public. « L'autorité s’est affaiblie dans l’art comme dans tout le reste; celle du Directeur et des Académies n’est guère plus que nominale. On veut de la fantaisie, de la joie, de la volupté. Un nouveau puble s’est formé d'humeur libre et d'esprit éclectique, fermiers généraux, parlementaires, grands seioneurs. Les artistes vivent en relations étroites avec les amateurs desquels ils dépendent plus encore que du Directeur des Bâtiments, fonctionnaire d’un Etat appauvri qui s'intéresse peu aux arts. » (2).
La formation d'üne société polie et cultivée n'est d’ailleurs pas particulière au dix-huitième sièecle. L’on établit parfois d’une manière fort arbitraire l'opposition qui se manifesterait entre cette dernière époque et celle qui l’a précédée. Il n’y a pas de cloison étanche entre deux siècles. Rappelons-nous la société façonnée par Bayle et par Voiture. De plus, il serait contraire à la vérité historique de ne pas noter que Louis XIV a, par son exemple, contribué à ce que les gens bien nés missent un point d'honneur à respecter les écrivains et les artistes. « Enfin Louis XIV parut et l'estime qu'il témoigna aux gens de lettres donna bientôt le ton à une nation accoutumée à le recevoir de ses maîtres : l'ignorance cessa
(2) Lavisse. Histoire de France, tome VIII, p. 197 et suivantes, |
d’être l'apanage chéri de la noblesse » reconnaïtra d’Alembert vers 1750 (3).
Ces réserves faites, il nous paraît cependant exact que le public manifestant son attachement aux choses de l'esprit devient de plus en plus nombreux au cours du dix-huitième siècle. La cour n’est plus le premier des salons; et c’est plutôt à la ville que les gens de lettres apportent le charme de leur conversation. La mode est au bel esprit. « Le goût des lettres, des sciences et des arts a gagné insensiblement et il est venu au point que ceux qui ne l'ont pas l’affectent », écrit Duclos en 1757 (4). Les écrivains se pressent dans les salons littéraires où leur réputation se trouve consacrée. C’est un bon moyen d'accéder aux honneurs. Mme de Lambert et son entourage contribuèrent à faire connaître Montesquieu. Mme de Tencin rendit de grands service à Marivaux. C'est au salon de Mme Geoffrin que Marmontel dut son élection à l’Académie française; La Harpe prit place dans son fauteuil d’académicien grâce à l'influence de Mlle de Lespinasse, amie intime du secrétaire perpétuel d’Alembert. « Etre lancé par un salon constitue à cette époque le plus sûr moyen d'arriver; le salon est aux réputations naissantes et même nées ce que la presse est de nos jours ; c'est là que se fait la réclame où si l’on veut la publicité » (5).
(3) D’Alembert. Essai sur la société des gens de lettres et des grands œuvres. Tome IV, p. 335 et suivantes.
(4) Duclos. Considérations sur les mœurs. p. 193 et suivanités.
(9) Roustan. Ouvrage cité.
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L'aristocratie de naissance prend à cœur d'accorder sa protection aux philosophes. Le marquis d'Argenson — entre autres — est le plus affable des Mécènes. Les idées audacieuses émises par les novateurs sont accueillies avec ferveur par certains nobles qui deviennent les disciples enthousiastes des philosophes. Mais certains salons — comme celui de Mme Geoffrin — sont fréquentés par les bourgeois. L’aristocratie d'argent s'élève à côté de la vieille noblesse de naissance. Le financier n'est plus le partisan méprisé du dix-septième siècle, Il se révèle cultivé et parfois érudit.
« Il ne compte pas moins aujourd’hui, mais il pense »
dit une poésie de l’époque. La Poupelinière, le receveur principal des finances Bergeret, furent des hommes de goût. Le fermier général Adine était membre de l’Académie française. Un autre fermier général nous est plus connu, c'est Helvétius dont le salon fut très fréquenté. L'on sait que ce financier était en même temps un philosophe. Il ne ménagea pas ses libéralités à ses compagnons de pensée; et d'une manière générale, les financiers se montrèrent généreux à l'égard des écrivains.
Ainsi les gens de lettres sont partout recherchés: et de nombreux protecteurs s'offrent à eux, les uns parce qu'ils tiennent à suivre la mode, les autres parce qu'ils aiment sincèrement les lettres.
Mais si vif que fut le goût professé pour les œu-
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vres de l'esprit, la protection accordée par les Mécènes était parfois aussi hautaine et aussi tracassière qu'aux siècles précédents. C’est fort souvent que vers 1700, les écrivains humiliés invoquent le souvenir du véritable Mécène qui serait « surpris de voir son nom si souvent profané ». Quelques-uns s’y résionent et la servilité de l’obligé s'adapte parfois au mépris du protecteur. Mais d’autres écrivains — et non des moindres — gardent une attitude très digne. Tel fut Crébillon, s’il faut en croire d’'Alembert qui, comme nous le verrons plus loin, se montra un juge particulièrement sévère en cette matière. Ecoutons l'éloge funèbre du vieux poète tragique (6): « Il lui était plus impossible encore de se plier à ces assiduités si nécessaires auprès des hommes puisants pour s’asurer ce qu'on nomme des Protecteurs, Mécènes orgueilleux des talents médiocres qui les recherchent, et secrets ennemis des talents distingués qui les négligent ».
D'Alembert était d'autant plus qualifié pour prononcer de telles paroles que dans son « Essai sur la société des gens de lettres et des grands » il avait vivement attaqué les Mécènes trop autoritaires et les écrivains trop soumis. Cet opuscule publié en 1753, est fort important et nous croyons indispensable d'en analyser brièvement quelques passages
(6) D'Alembert. Eloges lus dans les séances publiques de l'Académie française : Eloge de Crébillon. p. 454.
(7) D’Alembert. Œuvres, tome IV, p. 335. Edition r82r-
D'Alembert s’en prend tout d'abord à l’éducation que reçoivent les grands, c’est-à-dire « ceux à qui l’opulence aussi bien que la naissance donnent une existence considérable ». Cette éducation superficielle ne leur donne pas les connaissances nécessaires pour juger les ouvrages de l'esprit. Les conséquences de cette cullure insuffisante ne manquent pas d'être funestes aux écrivains qui recherchent leur approbation. « C’est avec ce riche fond d'idées et de lumière que tant de grands seigneurs jugent et décrient ce qu'ils devraient respecter. Ils n'ont pas même le triste honneur d’être injustes avec connaissance. N'ayant ni reçu d'ailleurs ni acquis par euxmêmes des principes pour rien apprécier, est-1l étonnant qu'ils ne sachent faire ni la différence des ouvrages ni. celle des hommes? L'homme de lettres qui les voit et les flatte le plus est pour eux — quelque médiocre qu'il soit — le premier dans son genre: à peu près comme les grâces d'un ministre sont pour ceux qui lui font une cour assidue. Cet homme de lettres est leur oracle et leur conseil; ils sont l’écho de ses décisions ridicules. »
Voilà donc comment se fait souvent une réputation littéraire. La conséquence de telles pratiques est que la considération dont les gens de lettres devraient être l’objet en souffre nécessairement. Les mécènes aiment ou affectent d'aimer les lettres; mais ils ne respectent pas l'écrivain. « Leur ennui veut jouir du talent des hommes de lettres et leur vanité trouve moyen de le séparer de la personne. » Les plus affables parmi les grands seigneurs considèrent
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« Le nom d'homme de lettres comme un titre subalterne »; el même ceux qui affectent de traiter les écrivains en égaux retrouvent leur attitude hautaine si l'on se permet de les contredire au cours d’une conversation. Dans le feu de la discussion « à mesure que l’homme d'esprit s’éclipse, l’homme de qualité se montre. » Les nobles qui ne se contentent pas de donner leur protection aux gens de lettres et qui font également bénéficier ceux-ci d’une aide matérielle sont parfois plus exigeants encore. « Souvent un bienfait accordé est regardé comme une espèce de titre, une prise de possession de celui qu'on oblige. » Ces bienfaits ne sont d’ailleurs pas forts nombreux. D'’Ale:mbert analyse impitoyablement la psychologie de certains mécènes qui ont pour maxime qu'un homme de lettres doit être pauvre. « La raison qu’ils en donnent est que la néces-: sité aiguise le génie et que l’opulence l’engourdit et en affaiblit l’exercice; mais leur véritable motif est d'avoir par ce moyen une cour plus nombreuse et plus de bouches pour les flatter. »
D'Alembert reconnaît aussi certains lorts aux écrivains; il ne leur fait grâce d'aucun détail et distingue quatre modes de leur servilité; il attaque — sans d'ailleurs en nommer aucun — « les protégés qui sont esclaves sans le sentir ». Puis il s’en prend à ceux que la servitude indigne mais qui supportent celte lourde sujétion par intérêt; en troisième lieu viennent « ceux qui forment le matin le projet sincère d’être libres et redeviennent esclaves le soir »; et enfin ceux qui, après avoir encensé les grands,