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les dénigrent en cachette. Ces derniers ne sont pas les moins méprisables aux yeux du philosophe.
Ainsi d'Alembert ne dissimule aucune tare du mécénat tel qu'il se pratiquait encore en 1753; et il ne semble pas que ce réquisitoire soit trop sévère. « On ne peut mieux juger cet essai qu’en rapportant cette réponse d'une femme de la Cour à des hommes qui reprochaient à M. D’Alembert d'avoir exagéré le despotisme des grands et l'asservissement qu'ils exigent : « S'il m'avait consultée je lui en aurais appris bien davantage » (8).
Ajoutons que d'Alembert sait aussi rendre justice aux véritables mécènes qui constituent encore l'exception. Le marquis d'Argenson avait fait obtenir au philosophe une pension de douze cents livres, payée par le roi ; et d’Alembert le remercie avec dignité en lui dédiant en 1752 son « ESsai d’une nouvelle théorie de la résistance des fluides ». « Puisse votre exemple, écrit-il, apprendre à la plupart de nos mécènes, trop multipliés aujourd'hui pour la gloire et le bien des lettres, que le vrai moyen d’honorer le mérite en le protégeant est de s’honorer soi-même par la manière dont on le distingue... » L’Essai sur la société des gens de lettres et des grands se termine d’ailleurs par un éloge enthousiaste de Frédéric Il dont l’auteur affirme n'avoir jamais désiré que l'estime; et d’Alembert proclame le roi de Prusse mécène idéal, philosophe et ami des lettres.
Tel n'était certainement pas l'avis de Voltaire
(8) Condorcet. Eloge de M, d’Alembert lu dans l’Assemblée publique de l’Académie des Sciences le 21 avril 1784,
à la même époque; l’auteur de Candide a eu soin de le dire dans un opuscule anonyme qu’il publia quelques mois après l’ouvrage de d’Alembert et où il ne cache pas ce qu’il pense de son royal protecteur et des éloges qui lui sont décernés. « M. d’Alembert est si doux qu'il dit toujours des choses obligeantes » (9).
Nous n'avons pas à faire le récit des mésaventures de Voltaire à la Cour de Potsdam. Rappelons simplement qu’il y resta près de trois ans, du 10 juillet 1950 au 26 mars 1753. Ce fut au début « l’éblouissement » (10). Le roi de Prusse se montrait « le meilleur des hommes ». Mais Voltaire est bientôt obligé de perdre ses illusions et le 8 décembre 1752 il écrit : « Je vais me faire pour mon instruction un petit dictionnaire à l'usage des rois. Mon ami signifie mon esclave ». Frédéric IT se montrait en même temps autoritaire et persifleur. L'homme d'esprit s’unissait chez lui au souverain pour blesser quotidiennement un protégé dont la douceur et la patience n'étaient d’ailleurs pas les principales qualités. Voltaire recevait une pension à titre de chambellan; et le roi ne se privait pas de rappeler à l’ordre son fonctionnaire. Celui-ci devait être l’objet des vexations de Frédéric, même après avoir quitté la Prusse; l’on connaît l’histoire de son emprisonnement dans la ville libre de Francfort.
Le séjour de Voltaire auprès du roi philosophe ne fut cependant pas inutile. C’est à ce moment que
(9) Voltaire. Les matinées du roi de Prusse, p, 44. (10) G. Lanson, Voltaire, page 78 et suivantes,
fut achevé le siècle de Louis XIV, dont la première édition parut à Berlin en 1751. La fréquentation de Frédéric IT et des philosophes qui l'entouraient, entre autres, le Français Maupertuis et l'Anglais Tyrconnel, permettait à Voltaire de préciser certaines de ses conceptions au moyen de l'échange quotdien d'idées fécondes. La conversation du roi ne manquait pas d'intérêt, car le grand Frédéric demandait à la philosophie de lui donner une discipline intérieure » (11). Et le souverain qui lisait en campagne le dictionnaire de Bayle a peut-être suggéré à Voltaire la conception du conte philosophique. En tout cas, c’est à Potsdam que fut décidée la rédaction du « Dictionnaire philosophique portatif ». D'ailleurs les excellentes relations que Frédéric Îl entretint toujours avec d'Alembert montrent bien que le roi de Prusse aimait sincèrement la société des philosophes. D'Alembert refusa de venir remplacer Maupertuis comme président de l’Académie de Berlin; mais le roi ne lui en tint pas rancune et l’accueillit fort aimablement pendant le séjour de trois mois qu'il fit à Potsdam. La correspondance échangée durant de longues années entre d'Alembert et Frédéric IT est celle de deux philosophes. Ils se communiquent leurs idées et se facilitent réciproquement l'exécution de leurs ouvrages. L'on voit que Frédéric le Grand, philosophe et souverain, à été un mécène parfois affable, parfois iracassier, selon son fumeur et aussi selon les dispo-
(11) Zeller. Friedrich der Grosse als Philosonh, p. 18». (12) D’Alembert, OEuvres, Tome V, Edition 1821-1822.
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sitions d'esprit de ses protégés. Car voici venir la seconde partie du dix-huitième siècle et l'homme de lettres n'accepte plus toujours sans résistance les mauvais traitements et les humiliations. Nous nous en rendrons mieux compte en essayant de préciser la nature des conseils que Duclos et d'Alembert donnent aux écrivains français.
Duclos ne s'est pas contenté de constater que les grands éprouvaient — ou tout au moins manifesaient — un goût de plus en plus vif pour les lettres. [l comprit qu'il fallait en profiter pour améliorer la condition sociale des écrivains et il donna à ceux-ci, sous une forme toujours modérée, des conseils très fermes. « Il fit du caractère d’un homme de lettres, une puissance (13). » L'auteur des « Considérations sur les mœurs » ne ménage pas ses railleries aux mécènes oisifs qui, sans avoir jamais écrit une ligne, ni même senti la véritable beauté d'un seul livre, ont l'audace de donner des conseils techniques aux écrivains. Ces piètres rivaux des Muses s'imaginaient parfois que leurs avis étaient écoutés. Ils croyaient ainsi avoir part à l'élaboration d’ouvrages qui en réalité ne leur devaient rien. Duclos a su le leur dire avec une fine ironie. « Son livre gronde le dix-huitième siècle sans le blesser et surtout sans l’ennuyer d'une longue morale » (14). Il
(13) Villemain. Tableau de la Littérature au 18° siècle.