‹ Le Mécénat et l'organisation du crédit intellectuelChapitre 17 sur 61 · Tome Il. p · texte numérisé non relu

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(14) Ibidem. DEA RACE AL Le At

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tint à montr que les véritables imécènes doivent êlre non seulement les protecteurs mais aussi Îles amis des gens de lettres. Quant aux autres il leur donna une sévère leçon en disant : « Plusieurs devraient sentir qu'ils seraient assez honorés d’être utiles aux lettres parce qu’ils en retireraient plus de considéralion qu'ils ne pourraient leur en fournir » (15). Et Duclos conseille aux gens de lettres d’attacher plus d'importance à l'opinion et à l’amitié de leurs égaux qu'au jugement de leurs protecteurs.

« Les considérations sur les mœurs » que Louis XV jugeait « le livre d'un honnête homme » devaient exercer une grande influence sur l'esprit des écrivains au cours de la seconde moitié du dixhuitième siècle. Duclos, en donnant aux gens dé lettres conscience de leur force, les détermina à dédaigner les mécènes trop fiers ou trop tracassiers.

Mais le retentissement de F « Essai sur la société des gens de lettres et des grands » devait être encore plus efficace. Nous avons dit que l'ouvrage de d'Alembert fut publié en 1753, c’est-à-dire deux ans après celui de Duclos. Et voici comment Condorcet en appréciera l'influence trente ans plus tard (16). « Peut-être devons-nous en partie à cet ouvrage le changement qui s’est fait dans la conduite des gens : de lettres et qui remonte vers la même époque. Ils ont senti enfin que toute dépendance personnelle d'ur mécène leur ôtait le nlus beau de leurs avan-

(15) Duclos. Considérations sur les mœurs. Ch. XI. (16) Condorcet. Eloge de M. d’Alembert lu dans l’Assemblée publique de l'Académie des Sciences le 21 avril 1784,

AR LS EURE ages, la liberté de faire connaître aux autres la vérité lorsqu'ils l'ont trouvée et d'exposer dans leurs ouvrages, non le prestige de l’état d'écrire, mais le tableau de leur âme et de leur pensée. Îls ont renoncé à ces épiîtres dédicatoires qui avilissaient l’auteur, même quand l'ouvrage pouvait inspirer l'estime ou le respect. {ls ne se permettent plus ces flatteries toujours d'autant plus exagérées qu'ils méprisaient davantage au fond du cœur l’homme puissant dont ils mendiaient la protection; et par une révolution heureuse, la bassesse est devenue un ridicule que bien peu d'hommes de lettres ont eu le courage de braver » (17). Rappelons également l'opinion de Voltaire écrivant à l’époque où l'essai fut publié : « M. d'Alembert esi écouté à Paris comme un oracle » (18).

Les conseils que d’Aiembert donnait aux gens de lettres étaient particulièrement nets. Il est naiurel que son livre ait dépiu à « ceux des littérateurs qui trouvaient dans cette société (celle des grands) une utilité réelle ou l'aliment d’une vaine gloire et qui furent blessés de voir exposer aux yeux du public la honte des fers qu'ils n'osaient rompre ou qu'ils ambilionnaient de porter » (19).. Mais ceuxci ne furent qu une minorité et la plupart des gens de lettres imitèrent dorénavant le censeur qui donnait l'exemple d’une vie particulièrement digne.

De même que Duclos, d'Alembert s'élève contre

(17) Ibidem, (18) Voltaire. Les matinées du roi de Prusse, p. 45. (19) Condorcet. Ouvrage cité, p. 34.

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les prétentions de certains mécènes qui veulent imposer leurs conceptions littéraires aux écrivains: « C’est aux personnes seules de l’art qu'il est réservé d'apprécier les vraies beautés d'un ouvrage et le degré de difficulté vaincue. Rarement un simple amateur raisonnera de l’art avec autant de lumières qu'un artiste, même médiocre » (20). Les gens de lettres doivent d'autre part renoncer aux basses intrigues: « Comme l'estime publique est l’objet qui fait produire les grandes choses, c’est aussi par de grandes choses qu'il faut l'obtenir ou du moins la mériter et non l’envahir par des manœuvres inutiles et basses. Ecrivez, peut-on dire à tous les gens de lettres comme si elle vous était indifférente. » C’est en vertu de ces mêmes principes que d’Alembert recommande aux écrivains de renoncer aux épîtres dédicatoires trop flatteuses.

Et la conclusion s'impose dès lors : « Concluons de tout ce que nous venons de dire que les seuls grands seigneurs dont un homme de lettres doive désirer le commerce sont ceux qu’il peut traiter et regarder en toute sûreté comme ses égaux ou ses amis et quil doit sans exception fuir tous les autres. » |

Telle est proclamée en 1753, la déclaration des droits de l’homme de lettres.

L'on voit que les excès du mécénat aristocratique ont déterminé une vive réaction chez les écrivains. Désormais les grands personnages ne se con-

(20) D'Alembert. Ouvrage cité. p. 343 et suivantes.

du ND

tenteront plus de s'intéresser aux idées, ils devront estimer les hommes qui les expriment. L'intellectuel se fait respecter. L'exemple de la France est suivi partout, même dans les pays les plus lointains et sous les gouvernements les plus despotiques. Nous ne croyons pas nécessaire de rappeler ce que fut la protection accordée parle duc de Weimar à Goœthe. Mais nous allons montrer qu'en Russie, Catherine II devait pratiquer le Mécénat d’une autre manière que ne l’avait fait le roi de Prusse quelques années plus tôt. 4

La tsarine aimait sincèrement les lettres et se plaisait à entretenir une correspondance régulière avec Voltaire et Mme Geoffrin. Elle écrivait beaucoup, trop même, diront certains, puisque sa devise était : « Nulla dies sine linea. » Elle produisait des articles anonymes de polémiques dans les revues, des drames lyriques, des tragédies, des études historiques assez fantaisistes où elle esayait de démontrer gravement que le rois mérovingiens étaient de race slave (27).

La grande Catherine fit venir à Saint-Pétersbourg des artistes français parmi lesquels Mme Vigée-Lebrun et le sculpteur Falconnet.

(Les intrigues et les vexations des courtisans obligèrent d’ailleurs ce dernier à quitter Saint-Pétersbourg avant l'inauguration de sa statue de Pierre le Grand.) L’Impératrice fonda une Académie chargée de composer un dictionnaire et une grammaire. Elle

(21) Lavisse et Rambaud. Histoire Générale. Tome VII, p. 448. ;

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s'intéressait surtout aux idées nouvelles des philo: sophes français dont elle suivait le développement par l'intermédiaire de son « souffre-douleur », l'Allemand Grimm qui habitait Paris. Mais le mouvement philosophique français ne lui convint plus. le jour où elle y vit un danger politique. Lorsque la Révolution française éclata, Catherine IT chassa de ses appartements le buste de Voltaire et obligea par un ukase du 8 février 1793 tous les Français résidant en Russie à se déclarer partisans de la royauté, sous peine d'expulsion immédiate. La femme d’esprit s’effaçait devant la souveraine.

Il est donc fort compréhensible que dès 1773, celle-ci n'ait pas voulu prendre au sérieux les plans de réforme que lui avait soumis Diderot venu passer quelques mois auprès d'elle à Saint-Pétersbourg. « Vous, disait-elle au philosophe, vous ne travaillez que sur le papier qui souffre tout; il est tout uni, simple et n'offre d'obstacle ni à votre imagination ni à votre plume, tandis que moi, pauvre impératrice, je travaille sur la peau humaine qui est bien autrement irritable et chatouilleuse » (22). Les entretiens de Catherine IT et de Diderot n'en furent pas moins nombreux; et l’impératrice réserva toujours un aimable accueil au créateur de l’Encyclopédie. Elle lui donnait audience tous les jours, de deux heures à cinq heures, Leurs entrevues ne semblent guère avoir été troublées par le souci de l’étiquette, s’il faut en croire Suard, reproduisant dans

(22) Cité par Fourneux. Diderot et Catherine I.

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sa correspondance le récit de Diderot: & Comme-il est fort caressant dans la conversation, il frappait sans cesse sur le genou de l’impératrice et même avec assez de force pour l’obliger à faire mettre une table entre elle et lui; il pressait souvent ses mains et les baïsait fort tendrement, ce qui ne déplaisait point à l’impératrice. Les princes doivent aimer ces familiarités qui ne supposent qu’un manque d'usage et non un manque de respect. On lui demandait comment il trouvait l'Impératrice. « C’est l’âme de Brutus dans le corps de Cléopâtre », répondait-il » (23). |

Avant de quitter Pétersbourg en 1744, Diderot remit à Catherine II un assez long mémoire où il résumait ses opinions concernant les problèmes les plus divers : le divorce, la tolérance, les foules et les plus divers : le divorce, la tolérance, les « manivelles académiques » et une foule d’autres sujets.

Bien que le contraire ait été soutenu, il nous paraît établi que Catherine IT pratiqua le mécénat d'une manière délicate, Rappelons-nous ce que furent au début ses relations avec Diderot. Sans jamais avoir vu celui-ci elle acheta la bibliothèque que le philosophe était obligé de vendre pour pouvoir doter sa fille, et elle spécifia que Diderot en resterait possesseur et administrateur. La pension annuelle de cent pistoles qu'il touchait à titre d’indemnité s’ajoutait aux vingt-cinq mille livres représentant le prix de la bibliothèque. « Il aurait été cruel de

(23) Tourneux, Ouvrage cité p. 579.

séparer un savant de ses livres » disait Catherine pour expliquer son geste. Quelques années plus tard, en 1775, elle faisait encore parvenir deux mille livres à son protégé, ce qui lui valut une lettre de remerciements où Diderot écrivait : « Je tiens de Votre Majesté le bonheur de vivre en repos; et je tiendrai d'elle celui de mourir en paix » (24). L'histoire des relations de Diderot et de Catherine montre donc bien ce qu'était le mécénat monarchique dans le pays le plus autocratique d'Europe à la fin du dix-huitième siècle, tout au moins quand il s'agissait de protéger un philosophe français. La grande lutte engagée par les gens de lettres obéissant à Duclos et d’Alembert se termine par leur victoire. Les mécènes respectent l’homme autant que l'œuvre. Comme nous le disions au début de ce chapitre, il n’est pas de valeurs philosophiques et sociales que le dix-huitième siècle n'ait révisées. Nous venons de constater qu'après bien des efforts ce renouvellement n'a pas manqué d'aboutir à une notable transformation du mécénat. Le siècle où se prépare la Révolution française est également celui pendant lequel s'affirme le triomphe des serviteurs de l’esprit,

(24) Sept lettres de Diderot à Catherine II (texte français et russe) publiées par l’Académie impériale de St-Pétersbourg,

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