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ET ARISTOCRATIQUE

En étudiant au cours des chapitres précédents le mécénat monarchique et aristocratique, nous n'avons pas eu la prétention d'écrire une histoire des pratiques ou des institutions auxquelles cette dénomination peut s'appliquer. Aïnsi qu'il a été expliqué dans l'Introduction, nous avons simplement voulu prendre des exemples, en essayant de choisir les plus significatifs, siècle d’Auguste, siècle de Léon X, siècle de Louis XIV, siècle des philosophes. Nous ne nous dissimulons pas le caractère incomplet de cet exposé historique; mais si fragmentaire que soit celui-ci, nous croyons pourtant pouvoir en lirer certaines conclusions.

Plaçons-nous donc maintenant au point de vue critique et demandons-nous ce qu’il faut penser de la protection accordée aux artistes et aux savants par les souverains ou par l'aristocratie jusqu'à la veille de la Révolution française. Il est singulière-

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ment difficile de porter un tel jugement. Si l'on veut y parvenir, il faut se débarrasser, résolument de toute préférence sentimentale ainsi que de toute idée préconçue; et une fois cet effort accompli, l’on a peut-être quelques chances de distinguer certains traits de cette vérité aux multiples faces dont le sourire semble narguer les efforts des doctrinaires. Une classification commode peut contribuer à

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résoudre le problème. Nous avons à examiner les

avantages et les inconvénients du mécénat monarchique et aristocratique. Il nous paraît préférable de la faire en nous plaçant successivement à trois points de vue. Tout d'abord, quels sont les effets, bons ou mauvais, du mécénat vis-à-vis de l’intellectuel protégé? Puis quelle influence, heureuse ou néfaste, le mécénat exerce-t-il sur le développement des lettres et des arts? Et enfin dans quelle mesure le mécénat est-il conforme à l'intérêt social? Il nous restera ensuite à conclure et à nous demander ce que l’organisation du crédit intellectuel peut avoir de commun avec le mécénat monarchique et aristocratique.

L'artiste ne produit pas seulement pour son seul plaisir; il veut être goûté et admiré par les autres hommes. Certaines écoles recherchent plus particulièrement la faveur de la masse. Nous n’avons pas à nous demander si elles ont raison et à prendre ainsi parti dans la discussion qui s’est élevée au sujet

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de la constilution d’un art « social »; mais il nous semble historiquement exact que plusieurs écrivains de l'Antiquité, de la Renaissance ou du dixseptième siècle ont été soucieux de recueillir avant tout l'admiration de quelques amateurs d'élite. Ils y sont parvenus et la fréquentation régulière de certains mécènes a dû être pour les poètes et les arlistes une source de joies particulièrement pures. Les humbles ouvriers de l’esprit voyaient avec une légitime fierté les puissants du monde leur demander de partager avec eux les richesses de l’idée et du rêve, que le pouvoir ne permettait pas toujours de conquérir. Au cours de la vie agitée que menaient les écrivains et les artistes de l’époque, les jours passés auprès d’un Mécène ou d'un Laurent de Médicis élaient conrplés parmi les plus heureux.

À l'agrément des relations entretenues avec un protecteur leitré se joignait nécessairement la durable reconnaissance du protégé. L'on sait que certaines périodes où forissent les lettres et les arts, sont aussi celles que l’on a l'habitude de qualifier d’ « historiques », sans doute parce qu’elles sont un peu plus sanglantes que les autres. Il en est ainsi notamment du premier siècle de l’ère chrétienne, (après la mort de Tibère) ainsi que de l’époque de la Renaissance. Il est donc naturel que les écrivains et les artistes aient trouvé un grand avantage à être protégés par les Césars ou par les condottieri devenus tyrans des petites villes italiennes. Cet appui était indispensable, non seulement pour protéger parfois la vie de l'artiste, mais aussi pour per-

mu Qi 24 mettre à celui-ci de travailler dans une sécurité relative sans connaître l’appréhension perpétuelle de la prison ou de l'exil. Rappelons à ce sujet l'exemple des Malatesia, seigneurs de Rimini, haïs et méprisés de tous les Italiens, à l’exception des lettrés qui honoraient en eux des protecteurs précieux. Souvenons-nous également du refuge que devait trouver auprès de la reine Christine, Descartes « né François et mort en Suède » (1). Îl ne faut pas négliger non plus l'appui donné aux philosophes par Mme de Pompadour, au cours d'une lutte soutenue contre de puissants adversaires. Nous pourrions facilement citer d'autres exemples qui mettraient en lumière ce bienfait du Mécénat. |

Il n'est d’ailleurs pas nécessaire que l’époque soit particulièrement troublée pour que le mécénat monarchique comporte des avantages, La période glorieuse du règne de Louis XIV, marquée par des guerres extérieures, fut aussi celle où le caime re: vint à l'intérieur du royaume. Les gens de lettres n'avaient pas à craindre les troubles sociaux, car une autorité puissante faisait pariout sentir ses effets. L'organisation administrative du mécénat, réalisée par Colbert, était Fun des plus remarquables. Les gens de lettres y trouvaient un avantage précieux, celui de recevoir régulièrement une pension. Celle-ci ne leur était plus accordée ou refusée selon l'humeur changeante d’un protecteur versaile; elle était inscrite au budget de la surintendance, au même titre que les traitements des fonctionnaires

(1) La Bruyère,

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du roi. Le montant en était fixé d’après l'exposé des titres fait par Chapelain et par Costar, révisé par Colbert et la plupart du temps approuvé par le roi. Les liltéraiteurs étaient assurés du lendemain. Ils savaient qu'ils recevraient à une date fixe, des mains d’un comptable, un quartier de leur pension. Ce n'est plus la sportule des mécènes romains. Sans avoir un droit acquis à une pension, les gens de letires administrés par Colbert bénéficiaient d’une faveur régulièrement renouvelée; et cette régularité nous semble constituer un précieux bienfait.

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Tels sont les principaux avantages que présente le mécénat monarchique et aristocratique pour l’intellectuel protégé; mais le souci de ce que nous croyons la vérité historique nous oblige à en montrer également les graves inconvénients.

Les protecteurs ne se montrent délicats à l'égard des intellectuels protégés que s'ils sont euxmêmes des amateurs particulièrement doués. Encore savons-nous que Mécène lui-même s'attira parfois les récriminations d'Horace. Seul, Laurent de Médicis semble n'avoir jamais mérité de reproches. Mais lorsque le Mécène — tout aimant les lettres — est d’un naturel trop autoritaire, la protection accordée à l'écrivain porte souvent atteinte à la dignité de celui-ci.

Rappelons-nous l’épître dédicatoire « d'Horace » que Corneille écrivit pour le cardinal Richelieu. Elle n'est pas malheureusement exceptionnelle el nous

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déplorons avec Brunetière « ces dédicaces qu'on voudrait pouvoir ôter des œuvres du grand Corneille » (2). L'on sait que cette coutume devait encore durer longtemps; et, comme le disait Condorcet en 1783, c'est à d’Alembert que l'on dut la fin de ces « épitres dédicatoires qui avilissaient l'auteur, même quand l'ouvrage pouvait inspirer l'estime ou le respect ».

D'ailleurs, la considération due à l'écrivain a été beaucoup plus gravement négligée au cours de l’histoire du mécénat. Nous avons montré (Chapitre 1) ce qu'était la condition des gens de lettres du vivant même de Mécène, et surtout dans les années qui suivirent sa mort. — Il est vrai que pour juger impartialement, il faut tenir compt: de la structure que présentait alors la société. N'oublions pas que parmi les écrivains, beaucoup étaien: c'es affranchis, certains des esclaves, auxquels l’on avait fait donner une éducation particulière afin de pouvoir les vendre plus cher. Un certain relativisme est ‘oujours nécessaire si l’on veut véritablement comprendre ce qu'était une coutume des sociétés disparues. — Nous n'en jugerons pas moins sévèrernerl les pratiques qui faisaient du poète, dispensateur de richesses intérieures, le très humble client d’un Trimalcion; car les hommes libres se montraient à peine moins obséquieux que les affranchis et les esclaves. Nous l'avons indiqué en citant des extraits de Martial, flagorneur cynique et de Stace, flatteur

(2) Brunetière. L'évolution des genres, p. 80,

parfois mélancolique qui a peut-être eu conscience de son humiliation. Celui qui encourait la plus grande responsabilité dans cette déchéance de l'écrivain n’était pas ce dernier, mais le mauvais mécène, souvent illettré, pour lequel l'artiste était à peine davantage qu’un meuble de prix.

Et même lorsque le mécène est un homme cultivé, sensible aux beautés d’une œuvre d'art, il ne respecte pas nécessairement tous ses protégés. Tel est le cas de Léon X. Le fils de ce pur lettré qu'était Laurent le Magnifique ne suivit pas toujours l’exemple de son père. Le pape qui devait laisser son nom au siècle le plus glorieux de la Renaissance, se montra toujours généreux pour les écrivains et pour les artistes. La plupart du temps il se conduisait en protecteur affable et amical, comme le prouve l'histoïrre de ses relations avec Raphaël. Mais parfois il se/livrait à des fantaisies que n'auraient pas désavouces les mauvais mécènes romains. Rappelons les coups de bâtons distribués par ordre du pape aux poètes, auteurs de mauvais vers. Souvenons-nous aussi de cette scène indigne et tristement symbolique : le poète Camillo Querno, admis à la table pontificale mais obligé de payer littéralement chaque plat et chaque verre de vin par des vers improvisés que Léon X voulait à son goût. Si le pape ne les appréciait pas, l'assiette chargée de victuailles était enlevée ou bien l’on versait de l’eau dans le vin. L'écrivain-client du siècle d’Auguste était devenu l'écrivain-bouffon. Et cet exemple n'est pas le seul, puisqu'il faut y ajouter celui de Bernardi

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Accolti, dit l'unique Arétin qui était bien considéré comme un fou de cour en même temps que comme un poète. Peut-être méritait-il cette réputation; mais nous trouvons déplorable que Léon X ait de nouveau confondu dans sa personne l'artiste avec le pitre.

est un autre abus qui se reproduit continuel- lement au cours de l’histoire du mécénat; c’est celui qui consiste à utiliser l'écrivain en vue de servir les desseins politiques du mécène.

Nous savons que Condorcet considérait avec raison comme le plus noble privilège des écrivains « la liberté de faire connaître aux autres la vérité lorsqu'ils l'ont trouvée et d'exposer dans leurs ouvrages non les prestiges de l’art d'écrire, mais le tableau de leur âme et de leur pensée » (3). Cette belle idée a été reprise de nos jours par M. Charles Maurras, décrivant l'asservissement de l'écrivain aux puissances d'argent du vingtième siècle. « Sa pensée cessera d'être le pur miroir du monde et parücipera de ces simples échanges d'action et de passion qui forment la vie du vulgaire. La seule liberté qui soit, sera donc menacée en lui ; en lui, l'esprit humain court le grand risque d’être pris » (4). Cette constalation n’est malheureusement que trop véridique, ainsi que nous aurons l'occasion de le montrer en étudiant le mécénat contemporain. Elle “e l’est nas moins en ce qui concerne le mécénat

(5) Condorcet. Eloge de M. d’Alermabert, p. 34. (4) Charles Maurras. L'avenir de l'intelligence, Edition définitive, p. 68,

administratif de Louis XIV et de Colbert. Faisant abstraction de toute considération politique, et ne considérant que la vérité historique telle qu'elle nous apparaît, nous estimons que sous Louis XIV comme de nos jours s'exerce une force qui oblige l'écrivain « à changer un peu de son franc parler contre de l’argent » (5). Les écrivains administrés sont les plus fermes soutiens de l'autorité royale et s'ils deviennent suspects, la sanction ne tarde pas. Nous avons conté (Chapitre IV) l'aventure de l'hi1storien Mézeray qui, malgré ses excuses renouvelées, ut privé de sa pension à la suite de quelques lignes imprudentes remarquées par Colbert dans un de ses ouvrages. Nous avons dit également que Louis XIV avait écarté systématiquement des hommes comme Fénelon, Malebranche, La Rochefoucauld, jugés trop indépendants. L'écrivain administré n'est pas pensionné en tant qu'homme de lettres. Pour qu'il soit inscrit et maintenu sur la liste dressée par le surintendant, l’on exige de lui qu’il abandonne toute idée personnelle et qu'il renonce à toute discussion, aussi mesurée soit-elle. Il y a là, croyons-nous une grave atteinte à l'indépendance et à la dignité de l'écrivain aussi lourdement protégé.

L'exemple que nous offre Louis XIV n’est d’ailleurs pas isolé. Richelieu mit également à profit le mécénat pour dresser ses protégés contre ses adveraires politiques. Mais ceux-ci ripostaient énergiquement; el leurs attaques ne ménageaient pas plus les

(5) Charles Mautras, ibidem,

corps constitués que les individus. Nous avons déjà reproduit les quelques lignes acerbes, consacrées par le pamphlétaire Mathieu de Morgues à l'Académie française, composée des défenseurs de Richelieu. Les attaques de ce genre ne devaient pas contribuer à faire respecter la savante compagnie; et en principe, l’intellectuel ne gagne pas à servir les rancunes politiques du mécène. Il est regrettable que celui-ci ne l’ait pas toujours compris. Bien au contraire, nous constatons une tendance très nette à faire dégénérer le mécénat en une série de manœuvres politiques, plus ou moins dissimulées.

Rappelons-nous Henri IT, fort peu lettré, deve- nant protecteur des poètes, afin de se créer une cour plus fastueuse. De même Cosme de Médicis semble avoir été assez peu cultivé; et au dire de certains historiens, il aurait protégé les lettrés par intérêt politique, ainsi qu'il prêtait de l'argent aux citoyens notables. L'on pourrait se demander également si son petit-fils, Laurent le Magnifique, poète et artiste avant tout, n'a pas eu une arrière-pensée politique, en exerçant le mécénat. Enfin, nous avons essayé de montrer l'importance du rôle politique discrètement joué par Mécène auprès des poètes républicains qu'il ralliait à l’Empire, ainsi que l’importance du mécénat politique, plus brutalement pratiqué par les premiers Empereurs romains.

Il ne faut pas se dissimuler combien il est difficile d'étudier à ce point de vue la psychologie des différents mécènes. Très souvent leurs intentions sont multiples. Tout en tirant parti de la protection

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qu'ils accordent ils obéissent à leur goût pour les lettres et les arts. Et il faut reconnaître que leurs préoccupations politiques s'expliquent fort bien. Gomme le fait remarquer avec raison M. Charles Maurras en parlant des rapports des différentes forces : « Impossible de les rapprocher sans qu'elles cherchent à s’asservir l’une l’autre » (6). Il est tout naturel que les mécènes, souverains ou ministres, n'aient pu résister à la tentation de se servir d'un instrument de règne aussi puissant que la glorification émanant des écrivains et des artistes. Mais, ne considérant que les intérêts de ceux-ci, nous estimons que leur sujétion au pouvoir peut être considérée comme le plus grave inconvénient du mécénat monarchique.

Si nous étudions maintenant l'influence que le mécénat monarchique et aristocratique a exercé sur le développement des lettres et des arts, nous constaterons que son action fut tantôt heureuse, tantôt nuisible.

Il est fort possible que la pratique du mécénat ait permis à des leitrés tels que Laurent de Médicis ou Frédéric le Grand de devenir à leur tour des poètes ou des philosophes. Le contact des écrivains el des artistes qu'ils appelaient auprès d’eux leur permettait d'échanger des idées, de préciser leurs pro-

(6) Charles Maurras. Ouvrage cité,

pres conceptions et de produire eux-mêmes des œuvres qui auraient été moins belles s’ïls n'avaient point obtenu les conseils techniques d'amis expérimentés. Nous croyons par exemple que la fréquentation de Ficino et de Politien contribua à faire de Laurent de Médicis, sinon un très grand artiste, tout au moins un poète fort agréable. De même les ouvrages philosophiques et politiques de Frédéric IT n'auraient peut-être jamais été écrits, si le roi de Prusse n'avait entretenu une correspondance régulière avec des philosophes français et surtout avec d'Alembert qui ne manquait pas de lui signaler les corrections à effectuer. :

. D'ailleurs, lorsque le mécène n’est pas lui-méme un écrivain de talent, il n’en contribue pas moins pour beaucoup, sinon à créer, tout au moins à développer et ordonner le mouvement littéraire et artistique de son temps. Ce fait est tellement évident qu'il nous paraît inutile d’insister à ce sujet. Nous avons déjà essayé de montrer dans les chapitres précédents la part prise par les protecteurs des lettres et des arts à l'expression des sentiments esthétiques. Les siècles d'Auguste, de Léon X et de Louis XIV, ont été des époques vers lesquelles beaucoup d’entre nous tournent encore aujourd'hui des regards d’une envieuse et mélancolique impuissance. Nous ne pouvons que reconnaitre ici cet incontestable bienfait du mécénat.

Il est un autre fait historique qui, bien que pouvant donner lieu à des appréciations fort diverses, doit être considéré comme une conséquence

parfois heureuse du mécénat monarchique. Il s’agit de l’académisme qui, de Laurent de Médicis à Catherine If, en passant par Richelieu et Louis XIV, naquit de la protection accordée par le souverain aux gens de lettres et aux artistes. Les adversaires les plus résolus de l’état d'esprit qu'il représente ne devraient pas oublier que pour déterminer les effets, bons ou mauvais, d’une institution, il faut écarter tout ce qui — au sens étymologique du mot — peut être considéré comme un préjugé. Essayons d’appliquer la première des règles du Discours de la Méthode qui est « d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention ».

Nous ne prétendons pas que l'influence exercée par les diverses académies sur le développement des lettres, des arts et des sciences soit toujours bonne. L'esprit académique n’a pas le monopole du vrai, du beau et du bien : mais il ne nuit pas nécessairement à l'expression de la pensée humaine. La constitution d’un groupe où les savants et les artistes viennent échanger leurs idées est parfois indispensable au progrès de l'esprit. De plus, en devenant bientôt des personnages considérés dans l'Etat, les académiciens contribuent à faire respecter les intellectuels. Ils parviennent aussi dans une certaine mesure à défendre les intérêts professionnels de ceux-ci. Rappelons à ce sujet que la création de l’Académie de peinture et de sculpture permit aux artistes d'échapper à la tyrannie des maïtrises. Ces constatations ne nous empêcheront pas de montrer ce que peuvent avoir de funeste les excès du panacadé-

misme, organisé par Louis XIV et par Colbert. Nous le ferons en procédant à l'étude de l'influence parfois néfaste qu'exerça le mécénat monarchique et aristocratique sur le développement normal des lettres et des arts.

Les flatteries acceptées ou imposées par certains mécènes ne nuisent pas seulement à la dignité de l’artiste protégé. Elles nuisent également à l'art. Le poète gaspille son temps et sa puissance de création en écrivant sans cesse des œuvres consacrées à louer son bienfaiteur : l’on y trouve parfois de réelles beautés; mais en se plaçant à un point de vue purement littéraire, l’on peut croire que celles-ci auraient été plus grandes si l’artiste avaït choisi un sujet plus digne d’une noble inspiration. Rappelons-nous par exemple le poème écrit par Siace pour pleurer la mort du perroquet de son protecteur. Certains accents font regretter que le poète n'ait pas employé son lyrisme à chanter un événement moins tristement frivole.

Parfois le danger est encore plus grand; le poète force son talent pour mieux plaire au mécène. L’ « Ode Sur la prise de Namur » révèle par exemple un Boileau qui veut être lyrique et ne réussit qu'à nous faire sourire. Il n’est pas certain que le fait d’avoir comparé la plume blanche du chapeau de Louis XIV à une comète redoutable ait beaucoup servi la renommée du Grand Roi: mais nous croyons que cette image n'a rien ajouté à la gloire de Boi-

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leau. Celui-ci subissait l'influence de l'esprit de cour; et l’on voit que cet esprit ne favorise pas toujours le talent. C’est pourquoi il ne faut peut-être pas trop regretter que Corneille, La Fontaine, La Rochefoucauld, Malebranche aient été écartés de Versailles. N’en tirons aucune conclusion hâtive; et disons simplement que si Louis XIV a beaucoup fait pour les gens de lettres et Les artistes, ceux-ci ne s'en sont pas toujours bien trouvés. La même remarque peut être faite en ce qui concerne le mécénat pratiqué au dix-huitième siècle. Voltaire ne perdit pas son temps à la cour de Frédéric If, roi-philosophe, par contre, son esprit ne tira aucun profit de ses séjours auprès de Louis XV, de Stanislas de Lorraine et de la duchesse du Maine. C'est en faisant allusion à cette période de la vie du philosophe que M. Lanson a pu écrire : « Les cinq ou six années où Voltaire fit le courtisan, furent les années les plus stériles, les plus gaspillées de sa vie » (5). Les inconvénients du mécénat sont encore plus grands, lorsque le protecteur est lui-même un auteur, médiocre et prétentieux. Dans ce cas, il se contentera parfois de publier de mauvais vers, tout en respectant les chefs-d'œuvre des véritables poëtes. Telle fut l'attitude de Mécène, de François I” et de Louis XIV. Maïs au contraire, Richelieu, incapable d'écrire une pièce jouable, manifesta vis-à-vis de Corneille une « jalousie enragée » dont les manifestations ne furent pas étrangères à la querelle du Cid. Les écrivains protégés par le Cardinal y prirent

(7) G. Lanson. Voltaire, p. 77.

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part: ef ce ne fut pas pour défendre la tragédie que l'on considère aujourd'hui comme un chef-d'œuvre. Nous estimons fort heureux que le mécénat de Richelieu n'ait pas été assez dangereux pour décourager Corneille et pour faire reprendre à celui-ci sa place parmi les cinq auteurs aux ordres du Cardinal.

Ces différents exemples montrent que la production des œuvres dues aux grands écrivains n’est pas toujours favorisée par les pratiques du mécénat monarchique et aristocratique. Certains artistes ont une personnalité trop marquée pour se plier aux exigences d’un protecteur tyrannique; et c’est alors que s'applique le mot de d’Alembert concernant les « Mécènes orgueilleux des talents médiocres qui les recherchent et secrets ennemis des talents distingués qui les négligent ». Si les meilleurs écrivains ne veulent pas subir la domination du mécène, celui-ci ne se contentera pas de leur manifester directement sa rancune: il cherchera — et trouvera facilement d’autres courtisans qu'il aura soin de choisir dociles et médiocres. La quantité l’emportera sur la qualité. Rappelons-nous la pléthore de poètes minuscules qui grouillaient autour des mécènes et des Césars pendant la période de la décadence romaine. A la cour de Léon X se pressaient également une multitude d'écrivains au talent inégal « Plus de poètes à Rome que d'étoiles au firmament » dit une Pasquinade de l’époque. Le nombre toujours croissant des littérateurs fait que ceux-ci veulent trouver une forme d'expression littéraire toujours plus recher-

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chée; pour conserver les faveurs du maître ils éprouvent le besoin de défendre à tout prix leur originalité menacée. Et la recherche aboutit bientôt à la préciosité, le comique dégénère en burlesque (8), le prodigieux effort des architectes de la Renaissance s’épuise et finit par créer le style baroque: « C'est à l’apogée des choses que l’on peut avec quelque effort de recherche trouver l’éclosion du germe de la décadence » (9). Nous croyons que les excès d'un mécénat en même temps trop dédaigneux de la dignité de l'artiste et trop indulgent aux fantaisies de celui-ci sont pour beaucoup dans le déclin des lettres et des arts.

Les excès du panacadémisme imposé par le macénat administratif de Louis XIV et de Colbert ne sont pas moins dangereux. Nous avons dit que seuls les académiciens étaient admis à exposer dans les salons officiels. L'influence de Le Brun « courtisan aussi servile que tyrannique » ne fut pas toujours heureuse. Le premier peintre du roi directeur de l’Académie de Peinture et Sculpture pendant vingtsept ans, « ne protégea pas que des incapables, mais étouffa ou découragea les indépendants » (10). Les artistes se résignèrent à endosser l'uniforme confectionné par Le Brun. Nous ne croyons pas que leur talent y ait gagné.

(8) Théophile Gauthier dans sa préface des « Grotesques » ne semble pas admettre ce processus. Il reconnaîtra pourtant plus loin (p. 353), que « le burlesque », ou si vous aimez mieux « le grotesque » a toujours existé dans l’art et dans la nature à l’état de repoussoir et de contraste »..

(9) Gobineau. La Fleur d'Or : Léon X, p. 117.

(10) Salomon Reïnach. Apollo p. 268.

L'on voit que la floraison littéraire et artistique ne s’accommode pas toujours des serres bien entretenues par les mécènes autoritaires et tracassiers. Nous nous en souviendrons au moment où il faudra conclure. Auparavant, il reste encore à étudier les conséquences sociales du mécénat monarchique

et aristocratique.

Nous avons reproduit au chapitre V une phrase de Duclos qui nous semble résumer particulièrement bien l’histoire du mécénat au dix-huitième siècle : « Le goût des lettres, des sciences et des arts a gagné insensiblement, et il est venu au point que ceux qui ne l’ont pas l’affectent. » Le mécénat s’est donc inévitablement développé. Il finira par devenir une mode dans les dernières années du règne de Louis XV. Sa diffusion a elle-même contribué à propager encore davantage l’amour des œuvres et de l'esprit. Il y a eu une action réciproque du goût des lettres sur le mécénat et du mécénat sur le goût des lettres. En protégeant les écrivains, les grands personnages apprennent à les mieux connaître. Ils ne tardent pas à devenir eux-mêmes des lettrés, parfois même des écrivains. De nombreux aristocrates veulent être les disciples des philosophes. Aïnsi le mécénat facilita la diffusion de la culture générale Ce phénomène historique s’est également produit à l'époque de la Renaissance. Nous y voyons un réel bienfait social.

D'autre part, nous avons montré au cours de l'exposé historique consacré au dix-huitième siècle, comment le mécénat s’est transformé à cette époque. Mais il s’est transformé sans disparaître. Les souverains et les grands personnages continuèrent à s’entourer de philosophes et d'artistes ; mais, pour que ceux-ci acceptassent la protection des mécènes, il leur fallait être respectés. Les protecteurs le comprirent et, une fois l'habitude prise, ne songèrent plus à revenir en arrière. Catherine If et Diderot, le duc de Weimar et Gœthe, nous fournissent les exemples les plus remarquables de cette influence que le souverain reconnaissait à l’homme de lettres. Il en fut de même en France ; et s’il est exagéré de dire avec M. Charles Maurras : « ...le successeur des. Bourbons, c’est l’homme de lettres » (11), il n’en est pas moins vrai que l'aristocratie française, en accueillant les philosophes dans ses salons et en faisant bientôt d'eux ses maîtres aimés, a contribué pour beaucoup à assurer leur considération sociale. C'est là, croyons-nous, une conséquence particulièrement heureuse du mécénat aristocratique.

Il nous faut également montrer les inconvénients sociaux du mécénat. Nous avons dit que cette pratique contribuait à propager le goût des lettres ; mais beaucoup de nouveaux lettrés ne font que se conformer à la mode, ou, pour parler le jargon anglomane, au snobisme. [ls n’éprouvent aucune

(11) Charles Maurras. Ouvrage cité, p. 46.

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émotion sincère en présence d'une œuvre d'art. Ge sont de faux lettrés. Ils se montrent incapables d’apprécier la beauté d’un vers, la clarté d’une idée, la pure harmonie d’un tableau ou d’une statue. Pourtant, il leur faut simuler une conversion. Ces Tartuffes de la culture ne lisent pas pour lire, mais pour avoir lu. Ils dédaignent les auteurs des siècles écoulés, ayant déjà bien assez{pour «se tenir au courant » de la production contemporaine; et parmi les auteurs de leur temps, ils favorisent — peut-être inconsciemment — ceux qui leur fournissent des livres particulièrement faciles à parcourir. Peu importe que ces œuvres soient nécessairement superficielles et que, comme c'est le cas pour beaucoup de romans du dix-huitième siècle, la postérité n’en : retienne rien ; certains mécènes de l’époque y trouveront la päture que digérera facilement leur estomac de faux lettrés. Il en a été de même à la fin du siècle d'Auguste. Le Trimalchio Maecenetianus du Satyricon possédait trois bibliothèques ; et Pétrone Jui fait émettre un certain nombre de sornettes prétentieuses. Car le richissime affranchi veut à chaque instant prouver quil connaît Îles bons auteurs (r2).

L'on voit que la diffusion de la culture générale, telle que l’assure le mécénat aristocratique, ne présente pas que des avantages. Nous devons également faire allusion à un autre danger social. La plupart du temps, le mécénat monarchique et aristocratique

(12) Pétrone. Satyricon LV,

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ne va pas sans une sujétion de l'artiste au pouvoir politique ou bien à un grand personnage qui représente le mieux l'état d'esprit de la société cultivée de l’époque, avec toutes ses grandeurs et aussi avec toutes ses faiblesses. À de rares exceptions près, le mécénat oblige les protégés à se conformer strictement aux obligations, bonne ou mauvaises, imposées par la société du temps. Or, si cette contrainte collective est supportée légèrement par la plupart des intellectuels, elle risque tout simplement d'élouffer le génie naissant d’un artiste trop personnel. Citons à ce sujet l'opinion de Guyau, peu suspect de partialité en faveur de cette thèse, puisqu'il voit avant tout dans l’art un « phénomène de sociabilité ». Son opinion concernant la formation du génie n'en est que plus intéressante. La voici : «Selon nous, le génie est une modification accidentelle des facultés et des organes, dans un sens favorable à la nouveauté (13) et à l'invention des choses nouvelles ; une fois produit, cet accident heureux n'aboutit pas à une transmission héréditaire et physique, mais il introduit, dans le monde des idées ou des sentiments, des types nouveaux. Îl modifie donc le milieu social et intellectuel préexistant, il n'est pas lui-même le pur et simple produit du milieu. Le propre du talent médiocre, c’est d’être une résultante dont on peut retrouver et reconnaître tous les chiffres en étudiant le milieu et le caractère intérieur d’un auteur tel qu'il s’est déroulé dans

(13) En italique dans le texte. Guyau. L'art au point de vue sociologique, pages 30 et 33,

la vie: le propre du génie, au contraire, c’est de renfermer comme chiffres essentiels des inconnues irréductibles... Le génie n'est pas seulement un reflet, il est une production, une invention. C'est donc surtout le degré d'anticipation sur la société à venir et même sur la société idéale qui caractèrise les grands génies, les chorèges de la pensée et du sentiment. »

Nous ne voulons pas en conclure que Île mécénat monarchique et aristocratique n'ait fait que protéger les talents médiocres en étouffant les génies ; mais nous estimons quil y a là un danger social fort grave à éviter. Le mécénat, providence des esprits moutonniers, a une tendance naturelle à s opposer de toute sa puissance aux manifeslations d'un génie plus indépendant, dont les conceptions bien comprises et sagement appliquées seraient parfois de nature à faciliter inévitable transformation

des sociétés.

Nous avons essayé de montrer impartialement les avantages aussi bien que les inconvénients du mécénat monarchique et aristocratique. Îl faut maintenant prendre parti. Nous devons juger cette coutume, qui, au cours de son développement, s’est parfois coulée dans le moule d’une institution administrative. 1] nous paraît nécessaire de rappeler à ce sujet qu'un Jugement sociologique ne peut être rationnellement fondé si l’on ne tient pas compte

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des circonstances historiques dans lesquelles ont évolué les institutions humaines. Répétons qu'un certain relativisme est toujours nécessaire à cet égard.

À notre avis, le mécénat est un pis aller. Il a rendu d’incontestables services ; mais une véritable organisation du crédit intellectuel doit utiliser ses lecons de ranière à retrouver ses avantages sans avoir à subir ses inconvénients. C'est ce qu'indique le simple bon sens. Nous retiendrons de la longue histoire du mécénat trois notions essentielles qui nous paraissent pouvoir guider ceux qui consacrent leurs efforts à organiser le crédit intellectuel dans la société contemporaine. |

C’est en premier lieu l’idée du subside régulièrement alloué, n'étant pas la conséquence d’une faveur octroyée par le mécène selon son humeur du jour ou selon Îles flatieries de l'artiste, mais l'effet d'un droit acquis à l'écrivain jugé digne d’un tel appui. Cette organisation méthodique de l’aide apportée aux intellectuels a été partiellement réalisée par Colbert ; mais nous croyons essentiel d'ajouter qu'elle ne doit pas aboutir à une sujétion du savant ou de l'artiste protégés par le pouvoir. En un mot, il faut l’organisation sans l'oppression.

D'autre part, les efforts accomplis par les mécènes des grands siècles devraient susciter chez les gouvernants contemporains une noble et salutaire émulation. Il n’est pas inutile d’avoir certains exemples à l'esprit, lorsque l'on vit à une époque où — pour ne citer qu'un fait — les négociateurs du

Traité de Versailles ont simplement oublié d’affirmer la compétence du Bureau International du Travail à l’égard des travailleurs intellectuels (14).

Enfin, il serait à souhaiter que l'opinion publique suivit les bons exemples donnés par les mécènes et qu'elle écartât les mauvais. Nous entendons par là que la diffusion nécessaire de la culture générale et l’intérêt porté aux œuvres de l'esprit ne devraient pas dégénérer en complaisances plus ou moins avouables à l'égard de la médiocrité rampante. Les lettres et les arts y gagneraient et les faux lettrés en seraient peut-être un peu moins ridicules.

Nous allons maintenant examiner dans quelle mesure le mécénat contemporain salisfait à ces idées et peut ainsi, à notre avis, être utilisé pour l’organisation du crédit intellectuel.

(14) Des discussions ont eu lieu à ce sujet au cours d’une réunion de la Conférence internationale du lravail el c'est seulement au cours de l’Assemblée générale de la Société des Nations tenue en Septembre 1621 qu'a été décid£e la formation de la commission de coopération intellectuelle, dont l’activité est d’ailleurs distincte de celle du B. LT,

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