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CHAPITRE VII

Le MÉCÉNAT CONTEMPORAIN ET LE RÈGNE DE LA FAVEUR INAVOUÉE

« J’ai ce bonheur, acquis avec effort, con- : servé avec courage de ne rien devoir à ne aucun gouvernement, n'en ayant jamais recherché ni accepté aucune faveur. Aussi

ai-je souvent éprouvé combien cette in-

dépendance de caractère et d'esprit est

plus en ombrage au pouvoir que l'oppo-

out sition même. Si la République sait se \ comprendre elle-même, elle saura le prix des hommes qui pensent et agissent se-

lon ce que je viens de dire... — (ALFRED DE ViGny. aux électeurs d'Angoulême, 1848.)

Le mécénat démocratique pratiqué au dix-neuvième et au vingtième siècles présente bien des caractères communs avec le mécénat monarchique et aristocratique ; et il serait singulièrement inexact d'établir une distinction trop nette à ce sujet. C’est ce que nous montrera tout d’abord l'étude du mécenat révolutionnaire, tel que le comprit la Conven-

tion.

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C'est à la chute de Robespierre et de Saint-Just que se termine la période de délire mystique pendant laquelle un certain nombre de poètes et de savants avaient été immolés à la Révolution triomphante. Le souvenir d'André Chénier et de Lavoisier nous vient immédiatement à l'esprit lorsque nous lisons cette phrase de Thiers: « La Convention avait accordé des pensions à presque tous les gens de lettres et à tous les savants, sans aucune distinction. » (1).

Cette affirmation ne s'applique, il est vrai, qu’à la période dite thermidorienne ; mais, même à cette dernière époque, la Convention ne semble pas avoir été aussi impartiale que le prétend catégoriquement Thiers.

Les pensionnés n'étaient pas tous des Montagnards, mais ils étaient tous des républicains, ou tout au moins se conduisaient comme tels. Nous croyons plus exact de dire avec Despois (2) que parmi les intellectuels favorisés, seuls quelques-uns n'étaient pas les amis de la Convention. Il faut entendre par jà que leur républicanisme était à ce monent devenu assez modéré. Mais leur attachement aux principes fondamentaux de la Révolution ne saurait être mis en doute. Comme le fait remarquer très justement M. de Monzie, « à tous les poètes, à tous les écrivains qui vécurent en ces moments

“A Thiers. Histoire de la Révolution française. Tome VII, p. 48.

(2) Despois. Le vandalisme révolutionnaire. Fondations littéraires et artistiques de la Convention.

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uniqués se peut appliquer le mot que prononçait le 3 décembre 1792 M. de La Harpe quand il parut à l’ouverture des cours du Lycée coiffé d'un bonnet rouge : « Ce bonnet me pénètre et enflamme mon cerveau. » La Révolution pénètre et enflamme le cerveau de tous les littérateurs et de tous les savants » (3).

Cette remarque permet de rectifier l'idée de Thiers dans ce qu'elle a de trop absolu. Il n'en reste pas moins vrai que les conventionnels de Thermidor ont libéralement pensionné certains écrivains ou savants qui ne comptaient pas parmi leurs plus chauds partisans. Ce n’est plus le mécénat administratif de Louis XIV ; et il nous paraît essentiel de noter cette heureuse modification intervenue dans les rapports entre les intellectuels et le pouvoir. Elle est la conséquence logique de la prédominance reconnue à l'écrivain et au savant au cours de la seconde période du dix-huitième siècle. L’époque de la Révolution marque le triomphe de l’homme de lettres ; c’est celui-ci qui à engagé la lutte contre l'Ancien Régime et qui a pris le pouvoir après la chute des institutions monarchiques. Il en profile pour assurer sa propre indépendance en manifestant ouvertement son antipathie pour l’académisme. À l'exception de l’Académie des Sciences, que la Convention admit un jour aux honneurs de sa séance, les compagnies savantes ne furent guère ménagées par les Révolutionnaires. Lanjuinais,

(3) De Monzie. Aux confins de la Politique, p. 11.

dans-un rapport à l’Assemblée constituante, réclamait la suppression de leurs privilèges et allocations. Un autre rapport, signé par Mirabeau, mais dû à la plume terrible de Chamfort (d’ailleurs luimême membre de l'Académie française), concluait à la suppression de «ces écoles de servilité et de mensonge » (4). Grégoire demanda également à la Convention de ne maintenir que l'Académie des Sciences ; il voulait toutefois distribuer des pensions aux ci-devants académiciens sans ressources. L'on sait comment les Académies, supprimées en 1793, furent réorganisées et groupées en Institut, conformément au rapport Daunou, déposé en 1795.

L'indépendance relative reconnue à l'intellectuel n'empêche d’ailleurs pas celui-ci d'être l'objet de la sollicitude manifestée par l'Etat révolutionnaire. En une seule année, la Convention accorde aux gens de lettres et aux savants des pensions dont le montant total s'élève à plus de 600.000 livres (5). (Décret du 27 Germinal an II, 61.500 livres ; Décret du 18 Fructidor an III, 244.000 livres; Décret du 17 Vendémiaire an IIT, 300.000 livres.)

Ainsi, le régime révolutionnaire, tout en exigeant un certain loyalisme de la part des intellectuels protégés, a fail preuve d’une générosité et d'une impartialité relative dont s'inspireront bien rarement les gouvernements du dix-neuvième siècle.

(4) Despois. Ouvrage cité p. 130 et suivantes.

(5) Nous verrons plus loin que le crédit correspondant accordé par la Troisième République n’est que de 168.000 francs.

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L'histoire du mécénat sous les régimes monarchiques ou démocratiques qui se succèdent en France après la Révolution nous montre en effet que le pouvoir politique manifeste théoriquement un certain respect pour les intellectuels et qu'en pratique la faveur règne toujours, en se dissimulant d'une manière plus ou moins heureuse.

Il est établi que le mécénat napoléonien a soumis les écrivains officiels à la tyrannie impériale. « Les écrivains qui n'étaient pas favorables au gouvernement et n'avaient pas de fortune personnelle mouraient de faim... L'Empereur accorda quelques pensions qui, naturellement, n’allèrent pas toutes au vrai mérite. Le seul moyen de subsister était d’entrer au service du gouvernement. Presque tous les gens de lettres sont fonctionnaires, professeurs ou bibliothécaires » (6). Ces écrivains fonctionnaires ne sont d’ailleurs guère brillants. La littérature frarçaise traversa bien rarement une période plus terne. Aux tragédies ampoulées de Marie-Joseph Chénier s'ajoutent les œuvres de vieillesse du versificateur Delille, qui fabrique en série des vers alignés comme des soldats à la parade. « L'on peut croire, au moins pour leur excuse, que l'air et l’espace leur ont marqué » (7). La peinture, elle aussi, devient officielle

(6) Ernest Lavisse. Histoire de France contemporaine, t. III, p. 256 et suivantes.

(7) Despois, Les letfres et la liberté, p. 224 et suivantes.

et l'ancien jacobin David, en peïgnant la cérémonie du sacre où se pressent des personnages figés, nous fait respirer l’atmosphère glaciale de cette journée de Décembre. Les écrivains qui témoignent de quelque personnalité sont ennemis du pouvoir. Beaucoup vivent en exil. Chateaubriand, Mme de Staël, Joseph de Maistre, Senancour ne se laissent pas agripper par les serres de l’Aigle ; et les lettres n'y perdent pas. Comme l’écrira plus tard Sainte-Beuve : «L'art pur n'avait rien de mieux à faire que de se tenir encore quelque temps en dehors de cette société » (8).

Mais Napoléon s'inquiète en présence du déclin de ces littérateurs officiels dont les grands prédécesseurs contribuèrent tant à la gloire de Louis XIV. « On se plaint que nous n'ayons pas de littérature, dit-il un jour, c’est la faute du ministre de l’intérieur » (0). Il essaiera de se rallier les écrivains, tout en gardant intacte son autorité et il se servira pour cela de l’Institut à qui son ancien prestige a été rendu. Par le décret d’Aix-la-Chapelle (10 septembre 1804), le gouvernement impérial créa trentecinq prix décennaux de 10.000 et 5.000 francs; ils devaient être distribués par les Académies le jour anniversaire du 18 Brumaire. Un rapport sur le progrès des lettres et des arts depuis 1789 fut rédigé par chaque Académie. L'un de ces rapports officiels fut lu par Marie-Joseph Chénier en séance du Con-

(8) Sainte-Beuve. Critiques et portraits littéraires, [, p.254. (a) Georges Grappe. De la condition des gens de lettres. Revue de Paris, 1° septembre 1921,

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seil d'Etat, en présence de l'Empereur. Celui-ci répondit en disant aux Académiciens : « J’attache du prix aux succès de vos travaux; ils tendent à éclairer mes peuples et sont nécessaires à la gloire de ma couronne. J'ai entendu avec satisfaction le compte que vous venez de me rendre. Vous pouvez compter sur ma protection » (10).

Mais les gens de lettres n'étaient plus aussi dociles qu’au temps de Louis XIV; et les avances de Napoléon reçurent par exemple cette admirable réponse du vieux poète Ducis, presque ruiné : « Je suis catholique, poète, républicain et solitaire » (17).

Le mécénat napoléonien fait donc une part très grande à la faveur. Maïs celle-ci ne joue plus un rôle aussi essentiel, puisque certains écrivains l’évitent ou la repoussent dédaigneusement. La médiocrité des écrivains-fonctionnaires oblige le gouvernement impérial à affecter une certaine impartialité et à proclamer — tout au moins en principe — que seule la considération du mérite doit guider les Académies dans la distribution des récompenses aux écrivains et aux artistes. La faveur ne s’afhi-he plus avec la même impudence qu'au dix-septième siècle; elle n’en continue pas moins à régner et à constituer une arme politique dans les mains du parti au pouvoir. Nous allons constater qu’il en sera de même après la chute de Napoléon.

(10) Thiers. Histoire de l'Empire. Tome I, p. 5rg. (11) Sainte Beuve. Causéries du Lundi. Tome VI, p. 381.

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L'histoire de la condition des intellectuels au cours du dix-neuvième siècle montre bien que les idees exprimées par les hommes de 1789 sont restées à l'état de principes théoriques sans pouvoir s’adapter à la réalité mouvante des faits sociaux. La Révolution française, œuvre des philosophes, avait voulu établir la prédominance des gens de lettres et des savants dans la société. Or, nous constatons que les intellectuels ont été les premières victimes du bouleversement économique produit par le développement de la grande industrie et par l’agglomération des masses ouvrières qui en fut la conséquence. On ne saurait trop le dire et le répéter : le siècle où l’on a pu écrire « Chatterton » et « Stello » est le siècle des poètes maudits.Indifférence dédaigneuse ou favoritisme hypocrite du pouvoir politique, incompréhension de la masse populaire à l'égard des écrivains et des artistes qui ne se contentent pas de perpétuer la médiocrité courante et essaient d'exprimer une sensibilité personnelle en faisant usage d’une forme neuve; tel est le triste spectacle offert par la période libérale ou démocratique qui suit le tricmphe apparent des idées émises par Duclos et d’Ale-.bert.

« Quoique fort respectueux envers l’opinion, Louis Philippe montra une profonde indifférence envers ceux qui la font. Il ne les craignit pas assez ; en s'appuyant sur les intérêts, il négligea imprudem-

ment l'appui de ceux qui savent orner et poétiser le réel. » C'est en ces termes que M. Charles Maurras juge le mécénat du dernier roi qui ait régné sur la France (ou si l’on veut sur les Français) (12). La monarchie de Juillet se préoccupe en effet beaucoup plus du bien-être matériel de la nation que de son développement intellectuel. Guizot dit aux Français : « Enrichissez-vous » et non pas « Cultivez-VOUS ».

Lorsque la monarchie de Juillet n'est pas indifférente à l'essor des lettres et des arts, elle fait réoner la faveur d’une manière plus ou moins hypocrite. Rappelons l'exemple des expositions aux salons de peinture et de sculpture. Nous avons dit que sous Louis XIV et au dix-septième siècle, seuls les Académiciens élaient admis à exposer. Sous Louis Philippe tout artiste peut — en principe — envoyer ses œuvres au Salon; mais en réalité ce prétendu droit ne peut être exercé que si le peintre ou le sculpteur est le disciple résigné des artistes officiels qui composent le jury d'Etat. « Le Salon est pour la plupart des artistes Ile moyen efficace de se faire connaître. Le jury dispose ainsi de la notoriété de l'artiste. La puissance de l'Ecole s'appuie sur la docilité du public et la soumission des artistes... La Révolution de 48 affranchit les artistes de la tyrannie académique. Le gouvernement abolit le jury

(12) Charles Maurras. L'avenir de l'intelligence. Edition définitive, p. 51.

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officiel et ouvrit le Salon tout grand à toutes les œuvres » (15).

Les plus nobles génies eurent également à se plaindre de la suspicion en laquelle le gouvernement de Louis Philippe tenait les littérateurs; et l'épigraphe de ce chapitre montre bien qu'Alfred de Vigny, étranger aux luttes politiques avant 1848, n'a jamais voulu quémander la faveur gouvernementale que beaucoup recherchaient.

Pourtant, dira-t-on, la masse populaire lisait de plus en plus; et si l'écrivain ne bénéficiait pas de la protection du roi et de ses ministres, il pouvait s'adresser au peuple et trouver auprès de lui, par la vente de ses livres, cette indépendance que le pouvoir ne Jui accordait pas. Mais c'est un autre danger qui menaçait alors les lettres et les arts : la formation de ce que Sainte Beuve, dans un article prophétique appelait: « la Littérature industrielle » (14). Si certaines conclusions de cette étude publiée en 1939, nous paraissent fort contestables, nous y trouvons pourtant quelques remarques à méditer. Sainte- Beuve dénonce le mal qui naît à ce moment et qui s'est malheureusement trop développé depuis lors. «« La grande masse de la littérature, écrit-il, tout ce fonds libre et flottant que l’on désigne vaguement sous ce nom, n'a plus senti au dedans et n’a plus accusé au dehors que les mobiles réels, à savoir

(13) E. Lavisse et Seignobos. Histoire de France Contemporaine. Tome VI, p. 405-407.

(14) Sainte Beuve, Portraits contemoprains, P. h44 et suiv,

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une émulation effrénée des amours-propres, et un besoin pressant de vivre : la littérature industrielle s’est de plus en plus démasquée... Cette littérature en un mot, qu'on est fâché d’avoir tant de fois à nommer industrielle quand on sait quels noms s’y trouvent mêlés, a eu le vouloir et les instruments d'innovation, les capitaux et les talents, elle a toujours tout gaspillé; l’idée morale était absente, même la moindre; la cupidité égoïste d'un chacun portait bientôt ruine à l’ensemble. Pourtant, à chaque reprise de tentative, c’est pour tous ceux qui aiment encore profondément les lettres le moment de veiller. De nos jours le bas-fond remonte sans cesse et devient vite le niveau commun, le reste s’écoulant ou s'abaissant. Le mal sans doute ne date pas d’aujourd'hui; mais tout est dans la mesure et aujourd'hui on la comble, » R

Parmi ceux qui ne veulent pas s'industrialiser ainsi, beaucoup sont perdus. |

C'est pendant toute leur misérable vie « cet abime sans fond de misère et de honte » que décrivait Hégésipe Moreau en 1830 (15). Les poètes romantiques gémissent ou défient l'univers hostile;

(15) Hégésippe Moreau. Lettre à Mme Jeunet, citée par Léon Bocquet. Les destinées mauvaises, page 23. M. Léon Bocquet reproduit également les paroles prononcées par Félix Pyat sur la tombe du jeune poète : « Jérusalem a encore tué un prophète. Oui, j'ai le droit de le dire pardessus les toits et de vous accuser et de vous condamner. Vous avez tué cet homme. Vous J’avez tué avec des circonstances aggravantes. Car vous étiez avertis. Je vous avais crié : « Prenez garde, il y a là un poète, ne le laissez pas mourir « encore; faute de gloire, faute de gloire et de pain, »

et les enfants du siècle, sans feu ni lieu, errant sous la clarté lunaire, interrompent leurs sanglots pour écouter l'appel des noirs séraphins.

Ün demi-siècle plus tard, Verlaine décrira encore « le plongeon, le débat dans les roseaux, presque l’anéantissement, mi-enlisement, mi-noyade dans cette Marne, la misère dite noire. La seule branche de saule frémissante, la planche providentielle unique, flottant encore un peu à portée, ce va encore être l'hôpital, grâce à la maladie qui se cramponne, bonne mais lente pourvoyeuse à la Camarde », (16). Nous pourrions malheureusement, citer encore d'autre noms qui comptent parmi les plus grands : Baudelaire, Gérard de Nerval, Villiers de l'Isle Adam; et de nos jours c’est encore en 1913 le suicide du poète Léon Deubel, celui qui « sur le banc de pierre rude » de la place du Carrousel écrivait une nuit :

« Seigneur, Je Suis sans pain, Sans rêve et sans [demeure. »

M. Léon Bocquet qui l’a beaucoup connu nous apprend que « Léon Deubel est mort de n'avoir pu s'adapter à son époque, de n'avoir su s’asservir aux besognes qui assurent le pain quotidien et qu'il estimait injurieuses pour l’éminente dignité du

poète ».

Ainsi, beaucoup de gens de lettres et d'artistes, (16) Paul Verlaine. Mes Hôpitaux. OEuvres complètes,

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