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. Pendant deux mois (14 novembre 1881 - 26 janvier 1882) la République Française eut un ministre des arts en la personne d’Antonin Proust. Mais le cabinet Gambetta fut bientôt renversé et le ministre éphémère a laissé un livre où il expose le programme que sa chute prématurée lui interdit de réaliser. « Les hommes qui arrivèrent au pouvoir le 14 novembre 1881 étaient pénétrés de cette idée que l’art est un et qu’il ne convient de différencier les artistes que par degré d'inspiration » (22).
Suit une longue théorie au sujet des similitudes de l'artiste et de l’artisan. Proust voulait réagir contre la distinction arbitrairement établie par un édit de 1648 qui interdisait aux artisans de se qualifier d'artistes. Nous n'avons pas à discuter cette idée; mais nous remarquons que — bonne ou mauvalise — elle n'était émise ni par des artistes, ni par des artisans, mais par des hommes politiques, et plus spécialement par « ceux qui arrivèrent au pouvoir le 14 novembre 1887 », pour reprendre l’expression de l’ancien, ministre. Ainsi l'intervention de l'Etat républicain en matière artistique était ouvertement proclamée nécessaire; telles étaient les conceptions d’un ministre républicain modéré qui — par ailleurs — repoussait les théories socialistes.
Cette intervention de l'Etat n’a pas toujours été avouée avec la même franchise. « Depuis 1789 — écrit Larroumet, directeur des Beaux-Arts de 1888 à 1891 — il n’y a plus en France un art d'Etat,
(22) Antonin Proust, L'art et la République, p. ro et suivantes,
pas plus qu'il n'y à une littérature et une science d'Etat: mais comme la science et la littérature et libre comme elles, l’art est devenu une branche de l'éducation nationale... Cette conception est essentiellement moderne et démocratique; elle s'oppose de tout point à la conception autoritaire de l'ancien Régime » (23). Voilà ce qu’écrit Larroumet à la page 290 de son livre « l'Art et l'Etat »; mais dans les premières pages de ce même livre (p. 78) il se contredit lui-même. Il note que c'est seulement en 1881 — et non en 1789 — que le Salon annuel de peinture et sculpture a cessé d’être organisé par l'Etat. Auparavant, dit-il, « Que de gêne et de souffrance dont l’ancien jury d’Etat a la responsabilité! C'est malgré lui que le romantisme et le réalisme, deux renouvellements de l’art français, ont pu s’offrir au jugement public. Pour quelques actes d’autorité heureux dans leurs résultats, quelques traits de bon tyran, que de maladresses et de précautions odieuses! » Et Larroumet fixe bien la date des abus qu'il reproche à l’administration des Beaux Arts, son administration. Voici des précisions : « Pendant cinquante ans en effet l'Etat a écarté systématiquement de ses achats tous les artistes qui restaient en dehors de la formule officielle. De ce fait, les toiles maîtresses de Dupré et de Millet, de Corot et de Rousseau, de Courbet et de Manet ne sont pas entrées dans nos musées. Il a fallu depuis les racheter à grands frais lorsqu'elles paraissaient dans les
(23) Larroumet. L'art et l'Etat en France, p. 290,
ventes ou renoncer à les acquérir lorsqu'elles étaient trop chères. » Et le haut fonctionnaire reconnaît aussi le danger des recommandations politiques en faveur d'artistes électeurs. Il avoue son impuissance à ce sujet et se borne à « restreindre la part du feu. » ie | Le livre de Larroumet a été écrit en 1894. Mais les mêmes abus seront encore dénoncés une vingtaine d'années plus tard. M. Paul Boncour nous apprend qu'il faut ajouter quelques noms glorieux à cette liste des artistes systématiquement dédaignés par l’administration des Beaux-Arts (24). C’est ainsi que Puvis de Chavannes dut attendre d’avoir atteint l’âge de soixante ans pour recevoir une commande de l'Etat. Moins heureux, Sisley, Pissaro, Carrière, Claude Monet, Cézanne, Renoir n’en reçurent jamais.
Ainsi, le mécénat de la Troisième République ne tient pas nécessairement coiffpte du mérite de l'artiste; mieux vaut pour celui-ci rester toute sa vie un médiocre et pouvoir se ménager les faveurs de l'Etat. À cet effet deux voies s'ouvrent devant lui : il peut se comporter en fidèle disciple des maîtres assis sous la Coupole; et il lui suffit alors de copier sans vergogne. « Nous n'avons plus de religion d'Etat, mais nous avons encore un art d'Etat: c'est généralement celui de l’Académie, art parfaitement honorable, mais qui est loin d’être la seule forme intéressante de l’art français » (25). L'artiste
(24) Paul Boncour. Art et Démocratie, p. 97 et suivantes. (25) Paul Boncour. Art et Démocratie, p. 97 et suivantes,
peut également obtenir les faveurs de l'Etat, grâce à la recommandation des parlementaires influents. « Trop de postulants, tous chaudement recommandés, se mettent sur les rangs, écrit M. Paul Boncour; et pour ne blesser personne on achète tout ou presque tout. Avant tout, il faut défendre le sous-secrétaire d'Etat contre la passion des recommandations.»
Remarquons que le sous-secrétaire d'Etat auquel fait allusion M. Paul Boncour était alors Dujardin-Beaumetz, peintre devenu homme politique. La bonne camaraderie à l'égard des anciens compagnons d'atelier se joignait chez lui au désir de ne pas mécontenter ses membres du Parlement. Il fallait donner satisfaction à tout le monde, en restant dans la limite des crédits disponibles. Aussi le soussecrétaire d'Etat et sa commission consultative ne craignirent-ils pas d'acheter certains tableaux vingtcinq francs ! (26) L’on pense bien que les œuvres acquises par l'Etat dans ces conditions devaient nécessairement être de valeur inégale; il suffit de parcourir certains musées de province pour en avoir la preuve. Rappelons à ce sujet que Dujardin-Beaumetz eut un jour l'imprudence de réunir dans une exposition les œuvres achetées par l'Etat au cours de l’année ; le spectacle fut tel qu'un député proposa de Supprimer dorénavant le crédit affecté à cet usage.
Il serait malheureusement trop facile de citer d’autres exemples ; et nous constaterions toujours
(26) Tider-Toutant. L'art et la politique, p. 54 et 286.
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que le favoritisme ne cesse de régner, impudent où inavoué. Les démocrates, à travers d’inévitables fluctuations, ont fait triompher les idées de la Révolution française dans la société contemporaine. Mais de même que les principes de liberté et d'égalité ont perdu progressivement leur force et ne s’adaptent plus complètement au développement économique de la France nouvelle,la primauté de l'intelligence dans la société, proclamée par les philosophes du dix-huitième siècle,n’a pu être défendue efficacement par les fils de leur pensée. Cette carence était inévitable: car les hommes du dix-neuvième et du vingtième siècle, en soumettant les écrivains et les artistes à l’oppression de l'Etat et des Académies, ont appliqué plus ou moins consciemment les méthodes de leurs adversaires monarchistes et socialistes. Le mécénat contemporain réalise ce miracle de présenter les inconvénients justement reprochés aux théories socialistes sans réaliser les avantages de celles-ci, notamment en ce qui concerne l’organisation régulière et méthodique des secours, des encouragements et des appuis à fournir aux intellectuels. Quand donc l’idée de Vigny se réalisera-t-elle ? Quand donc pourrons-nous dire avec joie que « la République saitécomprendre elle-même P »